‹ Nécropoles puniques de CarthageChapitre 175 sur 220 · I. [PI. GLVII · texte numérisé non relu

I. [PI. GLVII

L'influence égyptienne, prédominante el presque unique à l'origine, s'est presque entièrement effacée ici ou ne s'exerce plus (pie d'une manière pour ainsi dire inconsciente. Quelques-unes de ees amulettes traditionnelles qui reproduisaient jadis avec Lanl d'exactitude les symboles divins en faveur sur les bords du Nil, se rencontrent encore ça el là, mais défigurées au point délie méconnaissables. Phtâh embryon n'est plus qu'une sorte de domino percé de six trous ' ; la vache Hàthor et Youdja d'Horus, qui occupaient les deux faces de la même pendeloque rectangulaire, sont remplacés sur des bijoux de forme identique par deux dessins informes; les searabées se simplifient au point de se confondre avec de vulgaires eabochons ovales. Aucune amulette ne porte plus d'inscriptions hiéroglyphiques. 11 est évident que ees menus objets, de caractère religieux et de destination prophylactique à l'origine, sont réduits au rôle desimpies accessoires de toilette ; depuis des siècles, les bijoutiers carthaginois continuent à les fabriquer par routine, pour répondre aux goûts d'un peuple absolumenl dénué d'imagination, et presque aussi conservateur que les Egyptiens eux-mêmes ; mais personne n'en comprend plus la signification.

Incapables de rien inventer, les Carthaginois oui été amenés, par les vicissitudes de leur eommerce, parle contact plus étroit avec des peuples plus rapprochés, à changer de modèles. A l'influence de l'Egypte s'esl substituée celle des Grecs de Sicile, de Tarenle et de Campanie. Vases d'importation à couverte vernissée noire, lampes rhodiennes ou delphiniformes, statuettes d'Her-

i. IPI. CLXXVII.l

mes eriophore, têtes de Dionysos ou de Bacchantes formant réchauds, loul porle à un haut degré l'empreinte de la civilisation hellénique. Celle-ci s'est progressivement introduite à Carthage grâce aux relations commerciales, politiques et militaires nouées avec la Sicile et s'impose tout à t'ait à la suite de l'introduction à Carthage du culte de Déméter et de Perséphoné eu 396 avant notre ère, après les désastres d'Imilcar en Sicile [.

Cette révolution religieuse, qui modifia profondément dans le sens hellénique les traditions orientales et sémitiques de la religion punique, est certainement la cause de la transformation si complète qui s'opère, à partir du ive siècle, dans les rites funéraires des Carthaginois et probablement aussi dans leur conception de la vie ultraterrestre; c'est par elle que Ion peut expliquer l'adoption par les Carthaginois d'un nouveau procédé de sépulture et la faveur toujours croissaule du système de l'incinération, lequel, après avoir élé employé d'abord conjointement avec celui de l'inhumation, finit par se substituer entièrement à celui-ci à l'époque des guerres puniques, et persisle après la chute de Carthage.

Telle esl la conclusion que l'on peut tirer de l'élude des tombeaux de la colline de l'Odéon.

c L'Odéon des jeux pythiques.

Les terres, qui recouvraient celle nécropole punique de basse époque. n'ollVaienl au regard aucune mine apparente. Elles élaienl parfaitement nivelées el rien

I. Cf. Clevmont-Ganneau, Etudes d'archéologie orientale^ I, j>. 150 el note 1.

ne décelait l'existence d'un monument antique dans le sous-sol, si ce n'est, peut-être, l'horizontalité trop régulière de la surface apparente .

Cependant, le plan des ruines de Carthage dressé par Falbe et Daux ' plaçait au sommet de la colline, à une centaine de mètres au nord du théâtre, un bastion de l'enceinte punique ; les contours de ce réduit rectangulaire étaient indiqués avec une précision qui semblait ne permettre aucun doute sur le soin avec lequel ils avaient été relevés.

L'occasion était propice, grâce aux fouilles commencées tout près de cet emplacement, pour arriver enfin à étudier sur le terrain ces fameux remparts carthaginois, que Ton n'avait rencontrés jusqu'ici que dans la Géographie de la province romaine d'Afrique de Tissot ~.

Une nouvelle tranchée est donc ouverte vers le Nord, partant de l'enceinte du théâtre, et traversant la nécropole punique à la rencontre du bastion carthaginois. Les premiers résultats des fouilles paraissent tout d'abord confirmer les assertions de Daux. L'on se heurte bientôt, en effet, à un énorme massif de blocage, épais de six mètres et profond de dix, lequel était entièrement dissimulé sous

1. Publié par Tissot, Géog. comparée de la prou. rom. d Afrique, I, p. 565. Le bastion en question est indiqué par les lettres h k.

2. L'on sait que Tissot eut entre les mains les papiers de Daux, après la mort de celui-ci. Séduit par l'abondance et l'intérêt des documents inédits qu'ils contenaient, il s'empressa de publier ceux-ci dans le premier tome delà Géographie comparée de la Province romaine d'Afrique, sans songer à se demander pourquoi Daux ne l'avait pas fait lui-même, et s'il n'avait pas peut-être de trop bonnes raisons pour les garder dans ses cartons. (Test ainsi que furent livrés aux commentaires élogieux du monde savant, des plans, des coupes et des profils de prétendues fortifications puniques, qui font plus d'honneur à l'imagination de l'auteur de ces relevés qu'à sa véracité. Voir, à ce sujet, Tissot, /. ç., 1, p. 577 en note, i

les deux ou trois mètres de décombres, de cendres et de terre végétale, qui marquent la différence de niveau entre le sol antique el l'aire actuellement cultivée ; ces fondations colossales supportenl encore quelques blocs soigneusement équarris d'un mur en grand appareil, el se développenl en un vaste arc de cercle, à l'opposite du théâtre voisin. La tranchée est poursuivie normalement à l'arc, dans la direction du centre ; l'on traverse d'abord un (erre-plein, formant une zone annulaire large de 4 mètres environ, puis Ion atteint, toujours à peu près au niveau du sol antique, une plateforme maçonnée demi-circulaire, de cinquante mètres de rayon, coupée de trois ressauts concentriques, qui s'élèvent graduellement vers un hémicycle central dallé de marbres multicolores. Ce dernier s'adosse à un mur transversal assez élevé, lequel se dirige de l'Est à l'Ouest et se creuse d'absides, où se dressent encore en place quelques bases de statues. Enfin, derrière ce mur, s'ouvre L'orifice éventré de deux profondes citernes accolées et comblées de débris provenant de la démolition de l'édifice. En les vidant, Ton en retire de nombreux morceaux de plaques de marbre portant des caractères gravés avec soin, entre autres un fragment d'inscription, sur lequel apparaît encore, absolument intact, le mol latin :

ODEVM

Ainsi, pins de doute possible : les ruines que l'on vient de découvrir, à L'emplacement du prétendu bastion de Daux, n'ont rien de punique : ce sont les restes de l'Odéon romain l.

Page 1