BIJOUX PUNIQUES TROUVÉS A CARTHAGÉ
M. P. Gauckler, associé correspondant national, présente un certain nombre de bijoux, choisis parmi les plus caractéristiques de ceux qu'il a retirés, cette année, d'un groupe de tombeaux puniques très voisin des grandes citernes de Bordj-Djedid, au cours des fouilles qu'il poursuil méthodiquement au travers de Tune des nécropoles les plus anciennes de la Carthage primitive :
1° Etui d'amulette en or massif, se portant suspendu sur la poitrine. Hauteur : 0 m. 053; diamètre à la base : 0 m. 11 ; diamètre de l'anneau de suspension : 0 m 099; poids vide ; 16 gr. ; poids plein : 45 gr. Le corps de l'étui se compose d'un tube, à facettes unies, octogonal ; il se termine : au sommet, par une tête de bélier \ Knouphis), derrière laquelle est soudé un anneau de suspension ; à la base, par un socle circulaire uni. L'étui est agrémenté de bagues lisses, ou perlées sur les bords, el de plaquettes à grènetis d'or rapportées, qui soulignenl les principales divisions du bijou. L'ouverture, à l'extrémité inférieure de l'étui, était fermée par un disque de métal retenu par nu léger pincement des bords. Le tube contenait une
l. [Bulle/ in de ht Société nationale des Antiquaires de France, 1902,
p. 271-277 et notre pi. CCXLIX.
lamelle d'argent 1res minée, enroulée sur elle-même, et qui devait être gravée de symboles divins et de signes prophylactiques, comme des lamelles d'or que contenaient les étuis analogues à tète de lionne {Sokhit) ou de chatte {Bàstit), découverts précédemment dans les mêmes fouilles l. Malheureusement, le métal était très attaqué, comme cela se produit presque toujours pour les bijoux d'argent que l'on retire des tombeaux puniques, creusés dans les sables salés qui bordenl le rivage de la mer; la lamelle est lombée en poussière dès qu'on a essayé de développer le précieux rouleau en le retirant de l'étui. Cet étui à tête de bélier, qui paraît dater du rve ou du ve siècle avant noire ère, est le premier Irouvé à Cartilage qui soit fait d'or massif. Le P. Delattre a découvert cette année, dans la nécropole punique voisine de Sainte- Monique, plusieurs objets analogues, mais qui sont tous en argent. Par contre, le Musée de Cagliari, en Sardaigne, possède un bijou, tout à fait semblable à celui-ci, inscrit à L'inventaire sous le n" 19593 (le Musée ne possède pas encore de catalogue) : et M. de Laigue a signale naguère, dans la Revue archéologique ', un cylindre de bronze, plaqué d'or, surmonté d'une tête de bélier, découvert dans un tombeau construit de la nécropole phénicienne de Gadès (Cadix).
2° Scarabée sigillaire, à moulure d'or massif, se portant suspendu sur la poitrine. Hauteur, avec la monture, Om. 025 ; largeur maxima de la monlure, 0 m. 023;
1. Cf. I'. Gauckler, Note sur des étuis puniques à lamelles gravées, en métal précieux, dans les Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1900, l>. I7<i el sim e1 cli. IX .
>. Rev. archéol., 1892, l. II. p. 291 à 296.
épaisseur du scarabée, 0 m. 006; axes de l'ellipse de base, 0 m. 02 et 0 m. OH.
Intaille de fabrication phénicienne ou punique, en cornaline sanguine, délicatement travaillée. La pierre est traversée dans sa longueur par une tige d'or, autour de laquelle elle tourne librement. Cette tige se recourbe en anse aux deux extrémités du scarabée, et, en se tordant sur elle-même, détermine au sommet un anneau de suspension ; au-dessous de L'anneau, la monture est ornée de spirales enroulées faites du même métal. La base elliptique du scarabée servait de sceau ; elle est gravée d'une figure du dieu Bès, debout et nu, la tête coiffée dune large aigrette de plumes, brandissant à bout de bras deux lions renversés qu'il lient par une de leurs pattes de derrière. Au-dessus de ce groupe, qui repose sur un tertre, est représenté le globe solaire muni de deux larges ailes.
Ce scarabée, monté en breloque, est le premier sceau de ce genre, ayant conservé sa monture, que l'on ait encore rencontré à Cartilage, Les nombreux scarabées en pierre dure, cornaline ou jaspe sarde,, de même type, qui furent précédemment découverts un à un dans les lombeaux du vne au ve siècle avant notre ère, et, plus spécialement, dans les sarcophages en calcaire coquillier, sont tous perforés d'un chas longitudinal, ménagé pour le passage d'un cordon ou d'une tige métallique de suspension. Souvent, l'on avait trouvé, à côté de la gemme, les débris d'une monture en argent ou en bronze, mais toujours si endommagée, qu'il avait été impossible jusqu'ici de reconstituer, dans son état primitif, le bijou dont ce scarabée nous offre aujourd'hui un spécimen absolument intact.
3° Anneau sigillaire en argent, à chaton d'or mobile,
enchâssant un scarabée. Poids, H gr. 1/2 ; diamètre de l'anneau, 0 m. 033; diamètres du chaton ovale, 0 m. 016 et 0 m. 01 1 ; épaisseur du scarabée, 0 m. 006. Cet anneau sigillaire a la forme d'une bague ; cependant, ce n'est pas au doigt qu'on le portait, mais sur la poitrine, suspendu comme une breloque au bout d'une chaînette ou d'un cordon passé au cou, et retombant en avant jusqu'à hauteur du nombril. L'on peut voir au Musée Lavigerie ' plusieurs figurines de terre cuite peintes, représentant divers personnages portant de cette manière des sceaux d'un modèle analogue. D'ailleurs, si l'anneau que nous décrivons ici est de dimensions assez restreintes pour qu'il soit possible de le prendre pour une bague, il faut remarquer qu'il constitue l'un des plus petits spécimens de la série qu'il représente. Nous avons déjà rencontré dans les tombeaux protopuniques des sceaux du même genre, ayant un diamètre deux ou même trois fois plus considérable, et où l'on pourrait passer la moitié de la main.
La monture du sceau se compose d'une tige d'argent, très massive, qui se recourbe en fer à cheval, et dont les extrémités, formant pince, s'engagent dans les deux tourillons d'un chaton mobile ; celui-ci est un simple ovale en or qui enserre la base d'un scarabée en pâte de verre blanchâtre, au revers duquel sont gravées diverses figures de caractère égyptien; au milieu, un cachet pharaonique qui ressemble à celui du roi Aménothès Ier ; à droite et à gauche, deux uraei dressés ; au-dessus, le
1. Cf. Musée Laric/erie de Carthage, album in-4" de la collection des Musées archéologiques de l'Algérie et de la Tunisie, lr fasc., pi. XIV, nos 2 et 3.
disque solaire à ailes de phalène; enfin, au sommet de l'intaille, un épervieraux ailes éployées.
4° Bague sigillaire en or, à chaton mobile, enchâssant une gemme. Poids, 9 gr. 1/2 ; diamètre de l'anneau, 0 m. 028 ; diamètres du chaton ovale, 0 m. 015 et 0 m. 011. Cet anneau, qui reproduit tout à fait le type du précédent, est certainement une bague. Au moment où on Ta découvert, il était encore enfilé au doigt médius de la main droite d'un squelette d'homme. La monture en fer à cheval, sur laquelle se déplace le chaton mobile, est en or massif. Le chaton lui-même est une feuille d'or assez mince, qu'une tresse métallique striée maintient contre la gemme ovale qu'il enchâsse : celle-ci est un jaspe brunâtre assez commun, bombé au sommet et aplati à la base, qui ne présente aucun ornement gravé.
Cette particularité est exceptionnelle, et s'explique d'autant moins, que la bague avait été montée précisément de manière à pouvoir servir de cachet. Il est bien rare que dans les bijoux de ce genre la pierre ou le scarabée du chaton n'offrent pas quelques signes hiéroglyphiques. Ceux-ci sont toujours gravés sur le plat, qui restait généralement appliqué contre le doigt, et que l'on retournait seulement au moment d'apposer sur la cire l'empreinte des emblèmes qui, choisis et groupés d'une façon caractéristique, tenaient lieu de signature au propriétaire de la bague.
5° Bague en or, à chaton gravé fixe. Poids, 1 gr. 9 ; diamètre, 0 m. 018 ; diamètres de l'ovale du chaton, 0 m. 011 et 0 m. 008.
Cette bague, très usée et de petite taille, se compose d'un simple anneau uni qui s'aplatit et s'étale en une lame
ovale pour former le chaton. Elle est gravée d'une composition assez effacée, où Ton peut cependant reconnaître les traits d'Isis assise allaitant Horus, et faisant face au didoû d'Osiris placé à gauche.
Les bagues de ce modèle ne se rencontrent jamais dans les tombeaux les plus anciens, où, lorsque les anneaux ont un chaton fixe, celui-ci présente la forme d'un rectangle allongé aux angles arrondis, beaucoup plus épais et rapporté sur la bague, au lieu de faire corps avec elle. Elles n'apparaissent guère qu'à partir du ve siècle; la gravure du chaton, toujours très soignée, change rapidement de caractère, et le style, tout égyptisant encore à l'origine, comme dans le présent spécimen, trahit bientôt une influence hellénique, qui devient absolument prépondérante au ive siècle.
6° Cette influence est déjà sensible, bien qu'assez faible encore, dans la bague n° 6, qui est du même modèle que la précédente, mais avec un chaton beaucoup plus développé et plus mince encore. Poids, 3 gr. ; diamètre, 0 m. 02 ; diamètres de l'ovale du chaton, 0m. 019 et 0 m. 013.
Cette bague est formée d'un simple anneau d'or qui s'aplatit au sommet en une lame ovale.
La gravure représente Isis, debout à gauche, drapée dans une robe étroite qui l'enserre comme une gaine, la tête surmontée de Vu meus dressé, et d'une haute aigrette de plumes. La déesse tient de sa main droite une fleur de lotus et dresse la main gauche, la paume tournée en dehors. Date probable : fin du ve siècle ou commencement du ivc.
7° Bague en or, à chaton {\xc enchâssant une intaille.
Poids, i gr. ; diamètre, 0 m. 0*2 ; diamètres de l'ovale du chaton, 0 m. 016 et 0 m. 013. Ici, le chaton fixe se creuse en cavité ovale, profonde de 0 m. 002, pour enchâsser et retenir de ses bords repliés une cornaline gravée. L'intaille, de style grec, figure un archer casqué et revêtu d'un justaucorps, qui s'étale en jupe plissée sur le haut des cuisses nues ; il porte une courte épée et un carquois, suspendus à deux baudriers en bandoulières qui se croisent sur la poitrine ; agenouillé vers la droite, il tient de la main gauche son arc, la corde ramenée en avant, et de la main droite brandit horizontalement audessus de la tête une flèche acérée qu'il vient de retirer de son carquois. Date probable : milieu du ive siècle. L'intaille a été remployée ; elle présente au dos une strie longitudinale, qui prouve qu'elle était montée à l'origine, d'une façon plus légère, sur une tige d'or.
8° Pendant d'oreille ou pendeloque de collier. Cœur en cornaline rouge, jaspée de blanc, rattaché par un fil d'or en torsade à un anneau de suspension également en or. Poids, 3 gr. 5 ; hauteur, 0 m. 03 ; largeur maxima, 0 m. 015. L'on a déjà découvert à Garthage un assez grand nombre de gemmes taillées en forme de cœur et montées d'une façon analogue.
9° Pendant d'oreille en or : anneau aux extrémités enroulées en spirale. Poids, 6 gr. ; diamètre, Om.023. Le bijou est obtenu par la courbure dune tige d'or cylindrique, bombée au centre, amincie à ses deux bouts, qui se rejoignent et se doublent, puis s'enroulent en spirales symétriques autour de l'anneau ainsi formé.
Ce pendant d'oreille est celui que l'on rencontre le plus souvent à Garthage : les fouilles du P. Delattre el
de M. Gauckler en ont déjà fait découvrir plus de deux cents, dont aucun n'a été découvert dans les tombeaux les plus anciens, ceux que l'on peut dater d'une façon à peu près certaine du vne et du vme siècle avant notre ère. L'anneau, aux extrémités enroulées en spirale, n'apparaît guère qu'au ve siècle, au moment où le pendant d'oreille à croix ansée, si fréquent au début, se fait plus rare. Le second bijou se substitue peu à peu au premier, qu'il remplace définitivement dans les nécropoles de la dernière époque de Carthage.
Il conserve la vogue pendant plus de quatre cents ans, en ne se transformant que d'une manière insensible. Voici pourtant quelques modifications que l'on peut noter dans l'évolution si lente de ce type peu élégant. A l'origine, l'anneau est très large ; la tige, assez mince et cylindrique, est faite d'or pur à vingt-quatre carats. Plus tard, le cercle se rétrécit ; la tige est parfois plus massive, plus bombée au centre, et s'aplatit un peu en triangle sur les deux faces ; le métal est souvent moins pur ; l'électrum tend à se substituer à l'or. Enfin, dans la nécropole de l'Odéon, qui remonte au 11e siècle avant notre ère et au temps de la chute de Carthage, les dimensions de l'anneau se réduisent encore ; ce n'est plus que de la camelote. La plupart des bijoux sont en doublé, et se composent d'une très mince lame de métal fin, appliquée sur une armature de bronze ou d'argent, laquelle, en augmentant de volume par suite de l'oxydation ou de la sulfura lion, a fait éclater sa fragile enveloppe, et nous révèle ainsi, au premier coup d'œil, la supercherie du fabricant.
Les quelques bijoux qui viennent d'être décrits repro-
duisent à peu près tous les types caractéristiques de l'orfèvrerie carthaginoise du vie au iv° siècle avant notre ère, du moins en ce qui concerne les bagues et les cachets ; ces modèles se sont presque tous perpétués, jusqu'au moment de la prise de Garthage, figés dans des formes immuables, lourds et peu élégants ; ils ne nous donnent qu'une médiocre opinion du goût et de l'originalité des Phéniciens d'Afrique, et ne répondent même que d'une façon très imparfaite à ce que les auteurs nous rapportent de leur luxe et de leurs richesses.