PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE If. îf
menaçait; Tambassadeur de France avait beau lui dire qu'il ne s'agissait pas de vengeance, mais bien de conserver la couronne dans sa maison et d'empêcher à tout prix l'élection du prince de Neubourg, elle répondait qu'on verrait bien si les Lubormiski,qui soutenaient ce candidat, étaient tout-puissants; que, si un prince Sobieski ne pouvait monter sur le trône, elle se souciait fort peu que ce fût un Neubourj^ ou tout autre prince. Cette mère compromettait par un zèle malentendu l'élection de ses enfants. Restait encore la candidature de Jacques d'Angleterre, retiré depuis près de dix ans en France et que les Sapieba avaient proposé à l'abbé de Polignac. Ils pensaient que Louis XIY appuierait son élection, heureux qu'il serait de se débarrasser de la protection qu'il accordait à ce royal exilé. Cette supposition était plus qu'une erreur, c'était une injure pour le roi de France. Ils espéraient aussi que l'Empereur et les Hollandais contribueraient eux-mêmes au succès de cette élection et pourraient fournir aisément l'argent nécessaire pour le payement des armées de Pologne et de Lithuanie, dont le soulèvement était à redouter. Cette candidature n'eut pas même l'honneur d'être combattue ; aussi l'abbé de Polignac n'en entretint-il pas davantage Louis XIV.
La candidature d'un prince français offrait plus de chances de succès. Le prince de Condé, il est vrai, avait à craindre que la noblesse de Pologne ne reportât sur lui les sentiments d'antipathie qui avaient fait exclure son père, le grand Condé, aux deux élections précédentes. L'élection du duc de Bourbon offrait aussi quelque difficulté, à cause de la duchesse sa
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femme, Mademoiselle de Nantes, fille naturelle et légitimée de Louis XIY. Plusieurs Polonais donnaient à entendre qu'ils n'aimeraient pas à avoir pour Reine une fille naturelle. En Pologne, les enfants naturels n'étaient comptés pour rien; ceux des rois n'étaient même pas gentilshommes.
Le prince de Conti, au contraire, était aimé et estimé de la grande noblesse, et, si la petite noblesse conservait encore contre lui quelque prévention, cela tenait au souvenir qu'elle avait gardé de la guerre suscitée par les Lubormiski au roi Casimir et à la reine Louise, lorsque celle-ci conçut le projet de faire passer sa couronne au prince de Condé.
Au sujet du prince de Conti, l'abbé de Polignac écrivait au marquis de Croissy, le 3 août : « Qu'il seroit infailliblement « roi de Pologne avant que ses rivaux eussent le temps de « former leur brigue et de traverser son élection ; qu'il auroit a l'avantage de recevoir cette couronne des mains de la « majeure partie de la nation, sans aucune loi onéreuse, sans « aucune condition nouvelle, sans aucune diminution de « l'autorité royale, quelques efforts que fissent ses concurrents; « qu'il falloit presser l'affaire; que, dans les premières « émotions, les brigues n'étoient pas bien concertées; que <c les délais donneroient de la force et de la hardiesse aux « partis contraires ; qu'il étoit persuadé que le bon succès de « cette entreprise dépendoit de la célérité de l'exécution, et « que, si on donnoit au peuple le temps de se rendre maître « de l'élection, son peu de penchant pour les princes étrangers « rendroit l'affaire plus difficile. »
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Haiis, pour mener à bonne fin une candidature française, l'abbé de Polignac déclarait que Targeïït serait un argument décisif et que cent mille livres de pension promises ne suflSraient pas ; il fallait au moins un million d'écus. « Je le répéterai cent fois, » disait-il, « et jusqu'au dernier jour. » Pour les Polonais les promesses ne suffisent pas ; sur eux elles ont même peu d'effet; plusieurs gentilshommes, et entre autres Lubormiski, trésorier de la Couronne, en avaient eu par écrit, auxquelles on n'avait pas fait honneur. Sobieski lui-même n'avait pas tenu tous ses engagements. A tort ou à raison, ils n'accordaient pas grande confiance à un prince étranger, qui ne possédait pas de terres en Pologne, et qui, d'après la Constitution, n'y pouvait rien posséder. « Il faudra tout au « moins montrer aux Polonois les coffres ou leur donner des « arrhes, comme on fait aux ouvriers et aux marchands. » Aussi, l'argent envoyé par l'Empereur, qui n'était pas en état de faire de grandes largesses, avait-il, sur les sommes que pouvait promettre l'abbé de Polipac, l'avantage d'êlre palpable en beaux deniers comptants; « les gentilshommes € qui viendront à la Diète d'élection, » ajoutait l'ambassadeur de Louis XIV, « demanderont à celui qu'ils éliront d'êlre « remboursés de leurs frais, et ces frais ne monteront pas « à moins de cent mille écus (1). »
L'abbé de Polignac, qui exagérait sans doute la cupidité des Polonais, ne trouvait pas excessives les demandes de la
(I) Dépêche de Tabbé de Polignac au Roî, 17 août 1600.
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noblesseï quand il les comparait aux promesses faites par les ambassadeurs de Ch»Ies IX lors de Télection de Henri III. Alors, on avait fait espérer à la Pologne une ligue défensive et offensive à perpétuité, Tentretien de quatre mille hommes d'infanterie gasconne et d'une flotte dans la mer Baltique, avec trois millions pour le payement des dettes de TEtat.
En un mot, Tabbé de Polignac voulait réunir toutes les chances de succès « parce qu'il n'étoit pas de la dignité des « Princes du saog de France d'entrer en C(;^.ncurrence sans « être sûrs de réussir (1). »
Deux mois étaient à peine écoulés, et déjà l'ambassadeur de France se trouvait imprudemment engagé dans une politique que les instructions déjà reçues ne lui indiquaient nullement et que les dépêches royales subséquentes, écrites pendant le mois d'août, auraient dû lui faire abandonner aussitôt.
Le 16 août, au sujet de la candidature du prince de Conti et en réponse au projet des Lubormiski, Louis XIV écrivait à son ambassadeur: ' ■ .
... ^ Le projet que le Grand-Trésorier nous a communiqué « pour procurer l'élection en faveur de mon cousin le prince « de Conti demande si grande dépense, pour le faire réussir, « que je ne puis encore vous rendre réponse précise sur ce « qu'il contient; je le ferois avec plaisir dans un temps où « la guerre ne m'obligeroit pas d'en soutenir d'aussi consi-
(I) Dépèche de rabbc de Polignac au Roi, 21 aoûl 1C96.