PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE lU
« il seroit obligé d* abandonner les vues qu*il avoit du côlé « de TEspagne, à quoi il songeroit beaucoup plus volontiers. « Que cela soit sincère ou non, il est sûr, quoiqu'à son grand <( regret, que la Reine, persuadée par toutes ces expressions, « renonce encore à Tespérance qu'elle auroit pu concevoir « d'élever ce prince sur le trône.
« Et comme il ne restoit plus à répondre que sur les Piasie, « elle me dit que, bien loin d'en vouloir épouser aucun, elle « regarderoit comme son ennemi mortel celui qui en auroit la « pensée ; que cela ne pouvoit rouler que sur les deux Grands- « Généraux dont le premier avoit déjà fait sa déclaration « publique, dans toutes les petites Diètes : que le plus grand « plaisir qu'an luipûi faire était d'exclure taus les Piaste; « et le second ne pouvoit se dispenser de souscrire à cette « résolution, parce qu'autrement il découvriroit son ambition, « sans autre fruit que de s'attirer l'inimitié de tous les grands « de l'Etat; qu'ainsi le meilleur moyen qu'elle pouvoit prendre « étoit de jouir dans son veuvage, le plus tranquillement « possible, de ses biens et de sa dignité.
« Je lui demandai sur qui donc elle jetoit les yeux, puisse qu'elle rejetoit ainsi tous ceux que Voire Majesté lui oifroit « avec tant d'amitié de porter sur le trône ; elle me répondit € que le prince Jacques, ce mauvais fils qui l'a tant pei'sécutée € et qui la persécute encore, étoit le seul qui, par ses amis, a par la coutume des Polonois et par l'autorité de ta maison K d'Autriche, fût en état d'y parvenir ; que, si le choix « dépendoit d'elle, qu'assurément elle ne le préféreroit pas;
36 NÉGOCIATIONS DE L'aBBÊ DE POLIGNAC.
« mais que, dans l'état présent des choses, ell$ aimeroii « toujours mieux le voir roi de Pologne qu'aucun étranger; « et que, dût-il être, à son égard, plus ingrat et plus dénaturé « que Néron, rien ne pouvoit Tempécher, pour sa propre « gloire, pour l'appui de sa maison et pour l'avantage même « de ses deux jeunes fils, de l'aider et de le secourir jusqu'au % bout; que ce sentiment étoit trop naturel pour déplaire à « Votre Majesté ; qu'il étoit fâcheux à la vérité que ce prince « eût si peu ménagé la France et donné si ouvertement dans « les intérêts et dans toutes les passions de la cour de Vienne, <( parce qu'il s'étoit rendu, en suivant cette route, indigne de « la protection de Votre Majesté ; qu'il falloit être sa mère « pour lui pardonner tant d'égarements; mais qu'enfin, elle « vouloit faire voir à tout le monde que, s'il avoit dépouillé « tous les sentiments de la nature, elle n'étoit pas capable « d'en user de même à son égard.
« Je lui demandai quel service elle attendoit de moi en « cette occasion; elle me dit que ne pouvant exiger qu'on « levât en sa faveur l'exclusion que le prince Jacques avoit « méritée, parce qu'elle ne pouvoit répondre qu'il en fût un « jour reconnoissant, elle ne demandoit rien là-dessus à Votre « Majesté.
« Je lui répondis qu'il n'étoit pourtant pas naturel qu'après « l'avoir servie trois ans avec tant d'application, de zèle et de a fidélité dans plusieurs affaires de moindre conséquence, je « demeurasse les bras croisés pendant qu'on traiteroit la plus « importante qu'elle pût avoir pendant sa vie. Elle me dit
PnBMiÉRE PAIITIE, CHAPITRE III. 37
« que la seule chose qui fût en mon pouvoir, étoit de ne pas a traverser son fils et de ne proposer aucun autre sujet qui « valût mieux que lui.
4c Je répliquai que cela même étoit une grâce bien considé- « rable, et qu'elle me demandoit précisément que je lais- « sasse triompher les Allemands à leur aise, à mettre sur le « trône de Pologne leur créature la plus dévouée; qu'elle- « même jugeât si cela étoit raisonnable ; et, comme elle avoit « dit, en mon pouvoir, j'ajoutai que cette élection du prince « JaequeSf dont elle se flattoit au moins pour sa consolation, « n'étoit peut-être pas bien assurée, quand même la France « auroit la bonté de n*y mettre aucun obstacle, et qu*en ce cas « il étoit trop à craindre que les Allemands, après avoir formé « leur faction sous ce prétexte et ne faisant que changer « d'objet, ne missent un prince de Neubourg ou de Lorraine a au lieu du prince Jacques sur le trône, à quoi nous serions « tous également inconsolables d'avoir contribué, elle par son « trop bon naturel et moi par une complaisance. Ce fut alors « qu'elle me répéta ce qu'elle m' avoit déjà mandé, que, si « tous ses enfants étoient exclus, elle ne prenoit nulle part et « nul intérêt à la Couronne, et qu'un Allemand lui seroit aussi « bo7% qu'un François. — Quoi I lui dis-je. Madame, dans le « temps que la France veut faire tout pour Votre Majesté, « vous conservez si peu d'égard pour elle I — Je mettrai, « dit-elle, tout ce que j'ai de tiens pour sauver la Couronne^ t àma famille; si je la perds, en profite qui pourra. »
a J'eus beau lui présenter qu'il y avoit dans ce procédé
« quelque sorte d'ingratitude ; mais, comme je la voyois si « peu disposée à recevoir la confidence que j'aurois pu lui « faire au sujet de HM. les Princes du sang, je me gardai « bien même de lui en faire venir le soupçon, comme j'aurois « fait si j'avois insisté plus longtemps sur ce point. Ainsi, je « me contentai de blâmer ses sentiments en général, et, sans « lui donner à connaître que j'eusse prévu tout ce que je « voyois, je passai tout d'un coup à d'autres choses, et je lui « dis que Yatre Majesté seroit bien surprise d'apprendre ces « nouveautés, d'autant plus qu'ayant compté d'agir en toute € cette affaire de concert avec elle, et de n'avoir qu'à la « seconder, elle ne pouvoit pas envoyer d'autres secours que « ceux que je venois de lui dire, en lui récitant le contenu de « mes instructions. Et, pour voir si elle étoit bien résolue à « faire comme elle disoit, je lui proposai de m'avancer vingt « mille écus pour m'aider à soutenir les frais de la convocation « et à détourner les résolutions que la cabale autrichienne « pouvoit y faire prendre contre moi, soit pour me faire sortir « de Varsovie ou pour favoriser en d'autres matières les « intentions de l'Empereur. Elle me répondit qu'en toute autre « occasion son argent seroit à mon service, mais qu'en collège ci, où il s'agissoit de la fortune de son fils, elle se feroit un « scrupule de l'employer à fortifier un parti qui ne pouvoit « songer qu'à la détruire, de sorte qu'elle me refusa tout net « ce que je lui demandois.
« Véritablement, je ne lui parus pas très content de ce * refus, et, sans rien changer à mes respects ordinaires pour