PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE lY
Ils parlèrent si iDsolemment, qu'ils « sembloient plutôt des « hérauts qui déclaroieut la guerre que des sujets qui « faisoient des remoutrances. »
La discussion continua ensuite plus vive que jamais sur le séjour de la Reine à Varsovie. En pleine Diète, on en vint aux mains, et deux nonces, qui se battaient, allèrent rouler sur les chaises des sénateurs. Humiecki, maréchal de la Diète, parla dans le Sénat en faveur de la motion faite par Kordich, et insista pour Téloignement de la Reine, disant à ce sujet qu'il fallait mediam tenere viam inter prmfactam eontumeliam et déforme obsequium. Le cardinal Radziouski interrompit le discours du Maréchal, contrairement à la loi, qui ne donne même pas au Roi cette faculté, pour le prier d'expliquer ce qu'il entendait par ces mots. Humiecki demanda alors raison de l'insulte qu'il prétendait être faite à la noblesse dans sa personne ; les Nonces prirent son parti et sortirent presque tous (1). La Diète fut ainsi rompue encore une fois. Le Cardinal, qui avait alors dans son parti un grand nombre de sénateurs et une quinzaine de nonces, voulait expédier les universaux pour convoquer la Pospolite, lorsque le départ de la Reine vint simplifier la question ; elle s'était retirée à Bilane, couvent des Camaldules, à une lieue de Varsovie. Le 19 de ce mois, les Nonces se réunirent dans leur chambre ; plusieurs évéques se joignirent à eux. Après quelques pourparlers avec * le Sénat, le différend survenu entre le maréchal de la Diète et
(Ij Dépêche de l'abbé de Polignac, 18 septembre 1690.
4S NÉGOCIATIONS DE L'ABBÊ DE POLIGNAG.
le cardinal Radziouski fut vidé; on se sépara satisfait de part et d'autre; et, le 20, la Diète continua ses séances.
Cependant, Tabbé de Polignac n'avait pas encore reçu la lettre du 6 septembre par laquelle Louis XIY approuvait, mais à de certaines conditions, les mesures prises par son ambassadeur pour assurer l'élection du prince de Conti. Les Polonais qui s'étaient offerts pour concourir à cette élection attendaient avec grande impatience la réponse du roi de France (1). Il était temps qu^elle arrivât: les agents du prince Jacques Sobieski et du prince de Neubourg avaient promis au trésorier de Lithuanie, Benoît Sapieha, tout ce qu'il pouvait désirer; ils le pressaient même de recevoir de Targent ; la Reine lui avait fait porter, par l'évêque dé Livonie, quatre mille ducats d'or; mais il n'avait rien voulu accepter avant de connaître les intentions de Louis XIV (2). L'abbé de Polignac, qui, dans toutes ses dépêches, demandait de l'argent avant la fin de la Diète, qu'il avait tout intérêt à faire durer le plus longtemps possible, pour que l'élection ne fftt pas précipitée, crut le moment venu de distribuer des Sommes plus ou moins importantes. Il commença par emprunter quinze mille écus au grand-trésorier de la Couronne, qui en exigea le payement au 1'' novembre, avec pareille somme à lui due pour les arrérages de la pension annuelle de trois mille écus, que le marquis de
(1) Dépêche de Tabbé Polignac, li septembre 1696.
(2) Dépêches de Tabbé de Polignac à Louis XIV, il et 18 septembre Id96.
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Béthune, prédécessear de l'abbé de Polignac eD Poloj^Qe, lui avait promise. Pour prix de ses services, Lubormiski n'exigeait que la continuation de cette pension (1), qui depuis cinq ans n'avait pas été payée. Il était à craindre, si les Lubormiski et les Sapieha ne recevaient pas de nouvelles de France, qu'ils n'appuyassent le prince Jacques Sobieski plutôt que l'Électeur de Bavière. Us estimaient davantage ce dernier, mais ils n'en voulaient pas à cause de la protection que lui accordait la reine de Pologne. Il paraissait nécessaire à l'abbé de Polignac que le candidat présenté par le roi de France fût connu avant la réunion de laPospolite. Il fallait avoir le temps de détruire l'idée que les Polonais s'étaient faite sur le caractère impérieux des princes français, et surtout sur celui de leurs femmes. Ils ne pouvaient oublier l'empire qu'avait su prendre la reine Marie-Louise sur ses deux époux successifs, Ladislas et Jean-Casimir, non plus que celui qu'avait conservé sur Sobieski, jusqu'à ses derniers moments, Marie-Casimire d'Arquien (2). L'abbé de Polignac n'avait encore reçu de la cour de France que douze mille livres pour la Diète et quatre mille pour le deuil que devaient prendre l'ambassadeur
(I) Dépêches de l'abbé de Polignac à Louis XIV, ai septembre 4606.
(3) Un des griefs les plus forts de la nation polonaise contre Marie- Caslmire d'Arquien était l'ascendant qu'elle avait su prendre sur son mari Sobieski, ascendant souvent nuisible au bien de l'État. Pendant une maladie de Sobieski, elle avait fait venir auprès de lui un médecin juif nommé Jonas, qui contribua au rétablissement de la santé du Roi et fut aussitôt en faveur à la Cour de Pologne. « La fortune de Jonas attira M auprès de lui quanUté de Juifs, dans rospéranco d'avoir part à sa
français et toute sa suite après la mort de Sobieski ; de là Temprunt des quinze mille écus fait au Grand-Trésorier. Avec cet argent, l'Abbé avait donné à la propre femme de Lubormiski deux pendants d'oreilles valant quatre mille écus, pareille
u faveur; il en flt connoltre un, entre autres, à la Reine, que Ton peut M dire avoir été l'une des sources de ses malheurs et de toute sa famille. M Gelui-cy s'appeloit Bethsal, étoit né en Russie, et n'avoit d'autre talent tt que celui qui est ordinaire aux Juifs; mais il l'entendoit si bien, que, M pendant qu'il exerçoit l'usure avec la dernière rigueur, il avoit tt l'adresse de paroltre magnifique et désintéressé. Cet homme se M présenta à la Reine, dont personne n^ignoroit le foible. Il portoit sa tt recommandation avec lui, résolu, comme il étoit, de perdre une tt somme considérable dont il prévoyoit qu'il se dédommageroit en peu tt de temps. Il proposa de prendre à ferme une des terres du Roy, dont tt il offrit un tiers au-delà de sa juste valeur; sa proposition fut agréa- « blement reçue et on rengagea à prendre les autres domaines de Sa tt Majesté, qu*il accepta à de pareilles conditions.
H Le prince parut si content de sa conduite qu'il commença à accorder u quelques grâces à sa sollicitaUon. On venoit chez lui marchander les H emplois vacants, et celui qui en donnolt le plus étoit toi^ours le plus tt agréable. Ce commerce ne fut pas d'abord connu de tout le monde; tt ceux qui n'avoient point de part à sa faveur s'imaginèrent que ce Juif tt s'opposoit à leur fortune et résolurent de l'assassiner ; mais sa prudence tt avoit prévenu les efifets de la bain^ publique; il entretenoit pour sa tt garde trente Polonois et les payoit si bien qu'ils conservèrent une vie tt contre laquelle, sans le motif de l'intérêt, ils auroient peut-être les tt premiers attenté.
H Bethsal se considéroit plutôt comme une espèce de ministre d'Etat u que comme un fermier. Les charges, quelques starostles et les autres . « récompenses, qui n'étoient ni palatinats, ni grandes dignitez de la tt Couronne, ne se distribuoient qu'à ceux qui en avoient stipulé avec tt luy. Les Polonois détestoient l'aveuglement du prince et l'auteur d'un tt si grand désordre. Les Juife au contraire respectolent Bethsal comme tt un nouveau Mardochée, et ne faisoient point de différence entre tt Sobieski et Assuérus.
tt Les Polonois, du vivant du Roy, n'avoient pu dissimuler leur