‹ Négociations de la̓bbé de Polignac en Pologne concernant le̓́lection du prince de Conti comme roi de PologneChapitre 6 sur 115 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE I

Twienski. Quelqu'actives et énergiques que pussent être les mesures prises par Radziouski, plusieurs désordres éclatèrent après la mort de Sobieski, et il serait difiScile de dire si cette mort fut plus agréable à ses ennemis qu'indifférente à ses sujets (4).

Vers le milieu de juillet, l'abbé de Polignac n'avait encore reçu de France aucune instruction, lorsque le grand trésorier Lubormiski et plusieurs autres seigneurs vinrent lui présenter, au sujet de l'élection du successeur de Sobieski, un projet qu'il s'empressa de soumettre à Louis XIY, le 17 juillet 4696, par la dépêche suivante :

« Ce projet a pour principe l'aversion que les premières « têtes de la République témoignent pour la famille du feu « Roi; j'en excepterai néanmoins le cardinal Radziouski dont « le cœur est moins ulcéré que celui des autres, et qu'il est « toujours facile d'entraîner où l'on veut avec de l'argent. « Votre Majesté a vu par mes précédentes lettres jusqu'où va « cette haine publique; ainsi l'on peut compter que l'exclusion « des trois princes (2), quant à présent, est la résolution la « plus générale.

« Or, on dit que, si la Nation ne veut aucun des trois « Princes, et si elle persiste dans la ferme et constante « résolution d'exclure ainsi tous les Piastes, il faudra par « nécessité recourir aux princes étrangers entre lesquels la

(I) Scission de Pologne.

(3) Les trois princes étaient Jacques, Alexandre et Constantin, flis du feu roi Sobieski.

<( faction dont je parle choisit par préférence à tout autre et « désire ardemment \ei prince de Conti. Après lui, on recher- « cheroit sûrement le prince de Bade; mais on m*assure « positivement que ce ne sera qu*au refus du premier, dont « les grandes qualités sont ici parfaitement connues à tout ce « qu*il y a de meilleur, et surtout au grand trésorier de la « Couronne, qui l'a vu faire la guerre en Hongrie d'une « manière à n'être jamais oubliée. Cette estime fut fort « augmentée par le récit des victoires de Votre Majesté, ou ce « prince a fait éclater sa prudence et son courage. On ajoute « que, si la France néglige de placer sur le trône de Pologne « un prince de son sang, aussi digne que celui-là de porter « une couronne, il ne sera plus possible d*empécher les « Allemands d'en profiter; et, comme M. VElecteur de « Bavière (1) et le prince de Bade (2), qu'on suppose devoir « êire moins désagréables à Votre Majesté^ ont déjà « ^exclusion formelle de VEmpereur^ prononcée hautement « au cardinal et à divers autres sénateurs, il s'en suivroit « que la cour de Vienne auroit le plus beau jeu du monde « pour l'établissement d'un prince de Neubourg ou d'un « prince de Lorraine (3). Je ne puis donc empêcher ce

(4) Maxiroilien-Emmanuel ; il était gendre de Sobieski dont il avait épousé, en 1694, la fllle unique, Thérèse- Gunégonde.

(3) Louis Guillaume» margrave de Bade-Baden, connu sous le nom de prince de Bade.

(3) Léopold, fils de Charles IV, duc de Lorraine. Sa mère, Eléonore* Marie d'Autriche, fllle de l'empereur Ferdinand Ilf, était veuve de Michel

PREMlÈRfi PARTIE, CHAPITRE I. 13

« malheur qu'en opposant à la maison d'Autriche un sujet que « les principaux demandent et qu'ils veulent absolument. »

La grande noblesse voulait élire un prince étranger et consentait à soutenir le candidat que présenterait Louis XIY ; mais, pour arriver à ses fins et gagner la petite noblesse, elle demandait le secret le plus absolu jusqu'à nouvel ordre. La France ne devait proposer personne et donner son consentement, du moins simulé, à l'élection du prince Jacques Sobieski. On achèterait Radziouski soixante mille écus ; c'était dix mille écus de plus que ne l'avait estimé le prince Jacques. Les Sapieha et la Lithuanie seraient acquis au parti français pour cent mille écus; quant aux Potocki, nul doute que des promesses équivalant à celles que leur avait faites le prince Jacques, ne les décidassent à suivre l'exemple des Lubormiski et des Sapieha. Des pensions ou promesses devaient suffire pour faire entrer dans le parti français les Palatinats de la petite Pologne, de la Prusse et de la Russie. Il fallait, de plus, « que le futur Roi s'engageât à trois choses également importantes : »

1^ A remplir, dès qu'il serait parvenu à la Couronne, les charges actuellement vacantes et celles qui pourraient l'être au moment de l'élection ;

2® A jurer d'avance, avant de le faire solennellement, d'observer tous les pacta conventa;

Koribut, et, par conséquent, reine douairière de Pologne, lorsqu'elle épousa Charles IV, duc de Lorraine.

14 NÉGOCIATIONS DE L'aBBÉ DE POUGNAC.

3^ A envoyer de suite à Dantzick bonne somme d'argent qui serait là toute prête au moment de Télection.

Dans la première lettre, datée du 6 juillet, que Tabbé de Polignac reçut de Louis XIV, il lui était recommandé de ne prendre aucun engagement, de se tenir sur la réserve : on pouvait donc y voir une réponse anticipée aux propositions de Lubormiski. L*abbé ne devait, dans tous les cas, faire de promesses que jusqu'à concurrence de cent mille livres de pension, ménager la Reine douairière, mais combattre vivement l'influence allemande :

« Vous ne sauriez rien faire qui me soit plus agréable, « écrivait Louis XIV, que de bien seconder la reine de « Pologne, et, soit qu'elle veuille appuyer l'élection d'un de « ses fils à l'exclusion de Tatné, soit qu'elle agisse de concert « avec VEleeteur de Bavière, pour lui faire déférer la « couronne, ou qu'elle trouve ses avantages avec l'électeur « Jablonowski [sic), soit enfin qu'elle fasse son accommode- « ment avec l'un des principaux seigneurs du pays et même « avec les Sapieha, vous devez agir d*un parfait concert « avec Elle, pourvu que celui qu'elle voudra favoriser n'ait « point d! attachement à la maison d'Autriche. »

« Je ne vous parle point des princes de mon sang, n'y « ayant pas lieu de croire que vous y puissiez réussir sans « y faire des dépenses que la guerre que j'ai à soutenir ne « me permet pas de faire; mais si, contre mon opinion, vous « y trouviez beaucoup de facilité, vous jugez bien que vous « ne devez pas en manquer l'occasion, pourvu qu'on se

PRBMIËIIE PARTIE, CHAPITRE I. 15

« contente des espérances des récompenses que celui qui « seroit élu ne refuseroit pas quand il seroit parvenu à la « couronne (1). »

Louis XIY semblait cependant exclure le prince Jacques, fils atné de Sobieski : « Je souhaite le prince Alexandre ou le « prince Constantin, laissant néanmoins au choix de la Reine « celui qui lui conviendra le mieux des deux. »

Deux jours après, le marquis de Croissy, ministre secrétaire d'Etat des affaires étrangères, prévoyant le cas où aucun des princes Sobieski n'anrait chance d'être élu, envoyait à Tabbé de Polignac le nom des princes français dont Louis XIY verrait VéUction avec plaisir,

« Si aucun des deux fils putnés de la reine de Pologne « ne pouvoit parvenir à la succession , Sa Majesté désire « que vous ménagiez l'élection de M. le Prince (2), de sorte « qu'il soit préféré à tout autre prince étranger; que, si vous « n'y pouvez pas réussir, vous tâchiez de procurer celle de « M. le Duc (3), et, en troisième lieu, celle de M. le prince de

(1) Dépèche <1u Roi à Tabbé de Polignac, Juillet 1096.

(9) Henri, Jules de Bourbon, llf* du nom, prince de Condé, premier prince du sang, premier pair et grand-maître de France, duc de Bourbonnais, d'Enghien, etc. , né à Paris le 99 Juillet 4043, mort le

!•' avril 4709. Il avait épousé (44 décembre 4663) Anne de Bavière, deuxième fille d'Edouard de Bavière, prince palatin du Rhin, et d'Anne de Gonzague-Clèves.

(3) Louis, fil* du nom, duc de Bourbon, d'Enghien...., né à Paris, le 44 octobre 4668, mort le l mars 4740, épousa, le 9i juillet 4685, Louise Françoise de Bourbon dite Mademoiselle de Nantes, fille naturelle et légitimée de Louis Xf V.

16 NÉGOCIATIONS DE L'aBBÉ DE POLIGNAC.

« Conti (1). Ainsi, Monsieur, vous pourrez vous expliquer « avec ceux que vous croirez favorables au dessein : que, si « les Polonois songent à des princes étrangers, il y en a trois, « en France, dont le Roi verroit avec plaisir l'élection selon « le rang que je viens de vous dire, Sa Majesté préférant « Monseigneur le Prince aux deux autres et ensuite Monsei- « gneur le Duc. i»

Les instructions royales du 26 juillet ne faisaient que confirmer les deux dépêches précédentes. Le prince Jacques étant exclu, à cause de son attachement connu pour TAutriche, si le choix s'arrêtait sur un de ses frères, l'abbé de Polignac, d'accord avec la Reine douairière, devait prendre des mesures

(1) François, Louis de Bourbon, prince de Conti, pair de France, comte d'Alais, etc., né à Paris, le 30 avril 4664, prit le titre de prince de ConU, après la mort de son frère aîné (9 novembre 168K). Il se distingua aux sièges et prises de Gourtray, Dixmude (i683) ; au siège de Luzeml>ourg (i68i) et à celui deNewhaus, en Hongrie, pris par les Turcs en 4663 et repris par les Impériaux en 468tf, ainsi qu'à la bataille de Gran, que les Impériaux remportèrent sur ies Turcs le 46 août de la même année. Le Roi le flt chevalier de ses ordres en 4686. Des intrigues de cour, dans lesquelles il fut mêlé, Pavaient obligé de se retirer à Chantilly» auprès de son oncle le prince de Condé. En 1688, il accompagna le Dauphin au siège de Philisbourg, à la prise de Manheim et autres places sur le Rhin et du PalaUnat, suivit le Roi aux sièges et prises de Mons (4694) et de Namur (4693) ; à la bataille de Steenkerqae, il était lieutenant-général et eut deux chevaux tués sous lui ; fut blessé à la bataille de Nerwinde (29 juillet 4693] ; fit la campagne de Flandres en 4694, et servit, les années suivantes, sous les ordres du Dauphin. Il mourut à Paris le 23 février 4709. Il avait épousé (39 juin 4688) Marie Thérèse de Bourbon dite Mademoiselle de Bourbon^ fllle aînée de Henri Jules de Bourbon, III* du nom, prince de Condé.

l'RGNl^RE PARTIE, CfIAPITR£ I. 17

pour faire épouser à Télu une des filles de M. le prince de Conti, ne combattre en rien l'élection d'Alexandre ou de Constantin, mais bien appuyer Tun ou l'autre de ses conseils et de ses amis, cent mille livres de pension étant toujours mises à sa disposition pour assurer le succès de cett<e candi^ dature. « Si les offres de Sa Majesté et l'argent que la reine « de Pologne sera peut-être en état de distribuer ne pouvoieni « servir à l'élection de sa famille, » Louis XIY attendait, en revanche, de la veuve de Sobieski, alliance défensive et offensive pour un prince français contre tout prince allemand. Le prince de Condé, outre les cent mille livres de pension assurées par Louis XIY, promettait huit cent mille livres après son élection. Si sa candidature ne présentait pas de chances de succès, l'abbé de Polignac, comme il était dit dans la lettre du marquis de Croissy, devait produire celle de M. le duc de Bourbon, et, à défaut de celle-ci, celle du prince de Conti ; il aurait alors soin de faire remarquer que ;. Mademoiselle de Conti (1) serait dans quelques années en âge d'être mariée à celui des deux princes Sobieski que la Reine désignerait. Somme toute, Louis XIV, excluant toujours le prince Jacques, consentait à l'élection d'un des autres fils de Sobieski ; mais, à défaut de cette élection, il voulait voir nommer un prince français ; aussi eut-il soin de signaler à

(i) Marie Anne de Bourbon, nommée Mademoiselle de Conti, avait alors sept ans. Elle était née le 18 avril i680 ; elle se maria, le juillet 1715, à Louis Henri, duc de Bourbon, et mourut, ù Paris^ sans enfants, le 21 mars I7â0.

Tabbé de Polignac le danger qu'il y aurait pour ia Pologne à faire un autre choix ; il lui recommandait d'insister aussi sur les motifs qui devaient faire repousser tout autre candidat.

Le duc de Lorraine et le prince de Neubourg ne manqueraient pas, s'ils étaient élus, d'être à charge à la Pologne; l'un comme l'autre ils récompenseraient, aux dépens de ce pays, ceux qui auraient favorisé leur élection. L'Électeur de Brandebourg était protestant, et, bien qu'il pût faire l'offre de réunir la Prusse ducale à la Pologne, les Polonais ne pouvaient voir dans cette réunion une compensation à l'atteinte que recevrait la religion catholique, si un prince hérétique montait sur le trône. Louis XIY, cependant, ne repoussait pas d'une façon absolue la candidature de l'Électeur de Bavière, pas plus que celle d'un Piaste (4), bien convaincu « que les « Polonois ne seroient pas longtemps sans connottre combien « les liaisons avec la maison d'Autriche sont dangereuses « pour eux et pour le royaume. »

Enfin, il ne faHait pas combattre trop ouvertement le prince Jacques, pour ne pas en faire un ennemi déclaré de la France, si l'Autriche parvenait à le faire élire roi de Pologne.

(1) i« On appelle Piaste les gentilshommes d*une famille qui prétend être descendue des anciens rois de Pologne; ainsi, dans ce royaume, un roi piaste est un roi de la nation ; piaste est opposé à étranger. « {i/ist, du cardinal de Polignac)

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