DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XXI
ordinaire de TÉlecteur de Saxe, quoiqu'il n'en eût pas le caractère. Fleming promit, au nom de son mailre, de four* nir dix millions à la République, d'entretenir quinze mille hommes tant qu'elle aurait la guerre avec les Turcs, de reprendre Kaminiec, de rétablir la religion catholique en Saxe. Il s'engagea de plus, toujours au nom de l'Électeur, à obtenir l'abjuration de l'Électrice; le serment fut prêté par Fleming sur le Saint-Sacrement. On n'a guère vu de cérémonie si sacrilège ni si extravagante; deux évéques introduire un calviniste dans leur propre église pour lui faire jurer, entr'autres choses, sur le Saint-Sacrement, auquel il ne croit point, que son mattre luthérien sera bon catholique. Deux gentilshommes protestèrent de nullité et dirent qu'il fallait être athée pour se moquer ainsi de la religion. L'évéque de Cujavie ordonna qu'on les fit taire à coups de sabre, ce qui fut exécuté. On se battit dans Téglise près du maitre-autel ; un chanoine emporta le Saint-Sacrement dans la sacristie ; on donna de l'argent à ceux qui protestaient, et il n'en fut plus parlé.
Le succès de la candidature du prince de Conti n'était donc pas aussi complet qu'on l'avait espéré; cependant il était élu. A ce sujet, les abbés de Polignac et de Châteauneuf ne manquèrent pas de faire part à Louis XIY des difficultés qu'ils avaient eu à surmonter pour obtenir ce résultat, qui était loin d'être définitif :
a Votre Majesté jugera aisément, » disaient-ils , « que ce « n'est pas sans peine que nous sommes venus jusque là, et
a qu'il a fallu bien des artifices pour persuader à nos amis la « réalité des millions à Dantzick, que nous avions destinés « pour soutenir la scission et la prochaine arrivée de Monsei- « gneur le prince de Conti. Nous tâcherons de les retenir par « cette même espérance et en empruntant de l'argent de tons « côtés; c'est un miracle si nous pouvons nous dispenser d'en « venir à la preuve, et nulle possibilité d'empêcher le cou- « ronnement de M. de Saxe, qui est aux portes du royaume, « si nous n'avons de l'argent pour faire confédérer l'armée « sous quelques-uns de nos chefs, puisque les généraux, « comme je l'ai dit, sont contre nous, i^
Depuis quelque temps, la candidature de l'Électeur de Saxe avait ébranlé le parti du prince de Conti, parti dont la France ne satisfaisait pas suffisamment l'avidité ; mais les abbés de Chàteauneuf et de Polignac avaient toujours regardé cette concurrence comme peu dangereuse. « Quand même, » écrivaient-ils à Louis XIY, « l'Électeur de Saxe seroit sûr des « seigneurs, la noblesse ne s'accommoderoit jamais d'un « prince qui est allemand, hérétique, dépendant de l'Empe- « reur par sa dignité et indépendant de la République par « des forces étrangères. » L'événement n'avait pas justifié les prévisions des gentilshommes français; aussi, ils avaient eu soin, dans leurs dépêches, de détailler la suite d'intrigues auxquelles l'Électeur de Saxe devait sa nomination, toutefois illégale, au trône de Pologne. L'argent répandu par le chevalier Fleming n'avait pas peu contribué à ce résultat. L'ambassadeur de Brandebourg lui avait, en cette circonstance, préfé