DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XXII
chefs du parti que le prince de Conti ne se désisterait pas, et qu'il partirait sans délai de France pour la Pologne avec l'argent indispensable pour lever une armée et chasser l'Électeur de Saxe. « De la sorte, » écrivait l'abbé de Chàteauneuf au roi de France, « le prince de Conti entrera dans son royaume « d'une façon ou d'une autre parce qu'il a un titre qu*il ne « peut abandonner qu'avec la vie, et qu'il ne sauroit conserver « avec bienséance dans un autre État que le sien.... nous nous « sommes crus d'autant plus autorisés à tenir ferme, que nous « n'avions pas d'ordre de céder en cas de scission, quoique « Votre Majesté y fût préparée par toutes nos lettres (1). »
Le refus d'Holvel, banquier deDantzick, de faire les avances de fonds sur lesquels comptait le parti français, rendait difiBcile la position de l'abbé de Chàteauneuf. L'obligation que ce banquier avait signée, et par laquelle il s'engageait à payer trois millions immédiatement après l'élection du prince de Conti, portait la condition que ce prince serait seul élu. En mandant à Tabbé de Polignac ce funeste contre-temps, l'abbé de Chàteauneuf ajoutait : « M. Holvel est inexorable jusqu'à ce « que son correspondant ait levé la clause du seul élu ; com- « ment est-ce que ce fâcheux monosyllabe nous est-il échappé « dans l'obligation (2]? »
Quoi qu'il en fût, l'abbé de Chàteauneuf, à la date du 49 juillet, écrivait de Dantzick à Louis XIY :
(i) Lettre de Tabbé de Chàteauneuf au Roi, 3 Juillet.
(3) Lettre de l'abbé de Chàteauneuf à Pabbé de Polignac, 45 Juillet.
190 NÉGOCIATIONS DE L'aBBÉ DE POLIGNAC.
<( Je retiens ici la proviDce de Prusse contre les efforts de a la Reine, et Tarmée de Prusse, qui a signé aussi entre les « mains du Czesnik, n'attend que Targent pour s'approcher « de la mer, où elle recevra le Roi ; voilà le dedans. »
« Quant aux voisins, tout est confusion en Saxe au sujet de <i la religion, et Ton assure que le duc de Saxe-Gotha songe à « profiter de cette conjoncture pour rentrer dans le patrimoine « de ses pères. »
« Quand TÉlecteur de Brandebourg seroit mal intentionné, « il n*a qu6 trois mille hommes au plus dans la Prusse ducale, « et trois dans la Poméranie, compris sa garde et les gamine sons; que pourroit faire aussi peu de monde contre Tarmée <( que nous avons autour de cette ville et contre notre noblesse, « outre que toute la côte de la mer Baltique, et Dantzick par- « ticulièrement, trembleront à la vue de la flotte de Votre « Majesté. Il ne faudroit que bloquer ce port-ci pour faire « soulever toute la Pologne contre M. de Saxe. »
CHAPiîTiE xxnr.
7?IC»TRUD>S Dl £A COUR Dl FRàRCt 10 8UJIT DU Uk^AMl i>b »IIACV VI CONTI, A lAlSOR DIS RO0TILLI8 COilTRADICTOIRIS PAIVlMUII A TIRSAILLII lUR Ll bIsULTAT Dl L'tfUCTlOR. — Linil Dl L'tfTiQDI Dl PRtfMISLII A LOUIS ZIT IT AU PRIRCI Dl GORTI. — AMBASSADI BIÇUI PAR L'iLICTIUR Dl SAZI. — PUBLICAnOR D*UR MARf- FI9TI DU PARTI IBARÇAIS. — C0RT0CA11OR Dl TOUTI LA R0BLI8SI POLOBAIM POUB Ll S5 AOUT DAR8 LA PUIHI Dl TARSOTII. — IMBABBA8 Dl L'aBBÏ Dl POLIGNAC IT DU PABTI fBAHCAM IR L*ABSBRCI 91 ROUVILLII Dl PBARCI. — MIDIATIOR Dl L'IlICTIUB Dl BBARDIB0UR6 ACCIPT^I. — LITTBI Dl L'ABBI DB CHATIAURIUF A L*ABB< Dl P0LI6RAC. LITTBI Dl L*ABBtf DB POLIORAC A LOUIS ZIT.
Il faut dire ici que Tabbé de Polignac, deux heures après rélection du 27 juin, avait expédié son premier secrétaire en France pour en porter la nouvelle à Louis XIY et au prince de Conti. Ce secrétaire avait ordre de rendre compte de tout ce qui s'était passé à l'élection dont il avait été témoin; il devait aussi représenter de quel intérêt serait pour la Pologne l'arrivée de l'argent sollicité depuis longtemps et du roi nouvellement élu» qui aiderait puissamment à empêcher une invasion de Saxons que rendait probable Téloignement du prince de Conti. Il paraît que ces instructions ne furent pas fidèlement remplies. Arrivé à Versailles, le 1 4 juillet, et interrogé sur ce qui se passait en Pologne, le secrétaire de Tàbbé
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de Polignac répondit que la scission n'était nullement à craindre et que, sans doute, au moment même ou il parlait, elle était déjà apaisée. Le prince de Conti lui ayant demandé s'il était nécessaire qu'il partit immédiatement pour prendre possession de son trône, il ajouta qu'aucune raison ne l'y obligeait et qu'il était plus à propos d'attendre l'ambassade que devait lui envoyer la République.
La nouvelle de l'élection du prince de Conti remplit de joie la cour et la ville ; mais ce fut un grand changement, le lendemain, quand on reçut la copie d'une lettre que l'Électeur de Saxe avait écrite à son ministre à La Haye. II lui annonçait son élection, sans parler de celle du prince de Conti. Quelques lettres écrites de Dantzick augmentèrent encore l'inquiétude. On passa ainsi les journées des 14, 15 et 16 juillet, attendant avec la plus vive impatience l'ambassade polonaise. Le 16 au soir, l'abbé de Rioux, envoyé par l'abbé de Polignac, arriva à Versailles; il rendit compte en détail de la manière dont la scission s'était produite, et ne dissimula pas combien était nécessaire en Pologne la présence du prince de Conti. Il ne fallait plus, disait-il, attendre une ambassade, à cause des difiBcultés qu'elle aurait à surmonter par suite de la guerre, pour arriver en France. Pour cette raison et plusieurs autres, l'ambassadeur de France à Varsovie en avait dispensé la République, dans les propositions imprimées peu de jours avant la fin de la Diète d'élection.
Le prince de Conti ne pouvait cependant pas partir sans avoir reçu du cardinal Radziouski la lettre qui lui annonçait
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officiellement son élection. Cette lettre, prête dès le 30 juin, eût dû être remise à l'abbé de Rioux ; elle ne fut reçue à Paris que plus tard, le 9 août.
Ce fut le marquis de Torcy qui répondit aux dépêches annonçant l'élection du prince de Conti et les graves événements qui en avaient été la suite. A la date du 26 juillet, il écrivit à Tabbé de Polignac qu'il était impossible à Louis XIV de prendre aucune résolution avant d'être mieux instruit de l'état des choses en Pologne. « On ne peut, » disait-il, « commettre a le prince de Conti sans même connaître la force de son parti ; « ses partisans ne lui ont pas encore écrit, tandis que l'Élec- « teur de Saxe a déjà reçu une députation (1): »
La longue dépêche du 15 juillet, écrite par l'abbé de Polignac, n'était pas encore parvenue à Versailles, pas plus que la lettre du cardinal Radziouski. Quatre jours après, Louis XIV écrivit à l'abbé de Polignac dans le même sens que le marquis de Torcy ; cependant, comme il paraissait, par les nouvelles reçues de différents côtés, que le parti français se maintenait en Pologne le plus fort, le prince de Conti s'était déterminé à partir. « J'ai approuvé, » mandait Louis XIV à son ambassadeur, « qu'il le fit aussitôt que j'aurai reçu quelqu'une de vos « lettres qui m'éclaircira davantage sur l'état des affaires en « Pologne (2). » Comme cette dépêche pouvait être interceptée, l'itinéraiTe que devait suivre le prince de Conti n'était pas
(t) Lettre du marquis de Torcy à Tabbé de Polignac, 20 Juillet 1097. (3) Lettre du Roi à Pabbéde Polignac, 30 juillet.
indiqué. Le prince de Conti profita de ce courrier pou^ remercier le cardinal Radzious)d des services qu'il lui avait rendus. Avant de se mettre en route, il attendait une lettre de Son Eminence. « C'est cette même raison, » disait-il, « qui m'a « empêché et m'empêche encore de prendre le titre de roi de « Pologne, quelque légitimement qu'il me soit acquis, n'en « n'ayant point encore reçu la nouvelle par aucune lettre de « la part de la République, qui, ayant seule le droit de me le « donner, a aussi celui de me l'annoncer etdem'appeler dans « un royaume dont elle m'a cru digne d'être le chef (1). »
Mécontent de l'appui que le nonce du Pape avait donné i l'Electeur de Saxe, le Roi chargea le cardinal de Bouillon, son ambassadeur auprès du Saint-Siège, de prier le Pape de rappeler à Rome, ou, tout au moins, de désavouer Davia et d'écrire aux membres du clergé polonais de soutenir le prince de Conti. La mauvaise foi du Nonce n'était-elle pas évidente, puisqu'il avait certifié véritable l'abjuration de l'Électeur de Saxe datée du 2 juin, alors que l'Électeur lui-même écrivait, le 4 du même mois, qu'il était décidé à se faire catholique, s'il était élu roi de Pologne? Son abjuration, en supposant qu'elle eût eu lieu, n'était donc que conditionnelle ; en tout cas, sa sincérité pouvait, à bon droit, être suspectée, si l'on considérait la ligne de conduite tenue par l'Électrice de Saxe. La femme de Frédéric- Auguste déclarait ouvertement que son intention n'était pas
(i) Lettre du prince de Conti au cardinal Radziouski, 30 juUlet. Elle a été publiée dans le Mercure galant du mois de septembre 1697, p. 279,
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d'abandonner la religion protestante et voulait empêcher son mari de tirer de ses États héréditaires les troupes nécessaires pour appuyer ses prétentions au trône de Pologne; bien plus, elle implorait l'assistance de son père, le prince de Bareith, pour faire élever le prince électoral son fils dans la religion luthérienne.
Les cardinaux devaient, il est vrai, tenir à Rome une congrégation et aviser pour empêcher T Électeur de Saxe de se mettre en possession de la couronne de Pologne; c*était un moyen de mettre à néant le bruit répandu par les protestants, dans les gazettes d'Allemagne, de Hollande et d'Angleterre, que le baron Rose, dans son voyage à Rome, avait obtenu l'appui du Pape pour l'Électeur de Saxe ; « mais de simples consultations, » disait Louis XIY, « ne suffisent pas, il faut « que les effets suivent promptement les délibérations (1). »
Le 20 juillet, l'évéque de Premislie, au nom de la République, écrivit à Louis XIV et au prince de Conti pour leur faire part de l'élection de ce dernier, et, trois jours après (le 23), l'Électeur de Saxe recevait, en audience publique, l'ambassade qui lui était envoyée par ceux de son parti. On y remarquait Jablonowski, Crispin et Caraffa, députés de la noblesse. Ils adressèrent à l'Électeur de Saxe des harangues auxquelles il répondit, ayant à sa droite l'évoque de Passau, ambassadeur de l'Empereur. Ils furent ensuite admis à l'honneur de lui baiser la main.
(1) Lettre du Roi au cardinal de Bouillon, SO juillet
Les partisans du prince de Conli, le lendemain même du jour oùrÉlecteur recevait cette ambassade, signèrent, dans le camp de Rava, une protestation contre l'élection de Saxe (1), et, le 25 juillet, ils publièrent un manifeste par lequel ils convoquèrent, pour le 25 août, toute la noblesse polonaise dans la plaine de Varsovie, pour blâmer ou empêcher des démarches contraires à la constitution, auxquelles, depuis l'élection, se livraient les généraux et l'évêque de Cujavie. A cet effet, on dressa une liste des palatinats de Pologne et de Lilhuanie et, « pour conserver une forme de Pospolite, » il fut décidé que les compagnies envoyées par chaque palatinat seraient de cent gentilshommes à cheval : le commandant de ces compagnies devait toucher 5,000 tiufles et chaque cavalier 120 pour trois mois de service. Ces gentilshommes devaient faire le serment de ne quitter le nouveau roi qu'après son couronnement. La dépense totale, estimée 300,000 écus, était forte sans doute, « mais elle seroit prise sur les fonds de la Répu- « blique qu'elle étoit destinée à pacifier. »
C'était le 30 juillet qu'expirait le délai accordé par le parti français à l'abbé de Polignac pour l'accomplissement de ses promesses. La veille de ce terme fatal, l'ambassadeur de France fit part à Louis XIV de son inquiétude. « Il y a trente-
(4) Protestatio partis Contianœ contra elecUonem Augusti, Electoris Sazoniœ in regem Poloniœ, acta in Castro Ravensi sub Interregno, ferla quinta post festum Sanctœ Margarethœ, virginis et martyris proxima, anno i697. (Ândreae Chrys. en Zaluskie, Zaluski episc. Varmiensis eplst, i. II, epist. 71, p. 593; Supplément au corps diplomatique de DiimonL 2* partie, I, p. 446.)