‹ Négociations relatives à l'établissement de la maison de Bourbon sur le trône des Deux-SicilesChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Gnerre de ia succession d’Ispajne - Campagnes de n03.de 1704, de 170b et de 1706 — Bataille de Turin — Éclaircisseinents sur la conduite du maréchal de Marsin — Le comte de îhaun marche sur le royaume de Naples — Capitulation do Naples — Sxtraits des journaux du temps — Lettre de Borne — Prise de Pescara et de Gaéte — Premières négociations pour la paix — Chute du ministère tory — Mort de llmperenr Joseph 1” — Beprise des négociations — Traités d’Utrechl et de Bastadt.

A Napiles , les intrigues du cabinet de Vienne n’avaient abouti à aucun résultat ; les armes impériales étaient plus heureuses dans le nord de l’Italie. Le 9 juillet 1701, le prince Eugène repoussait les Français près de Carpi, et s’emparait de tout le district situé entre l’Adige et l’Adda. Le maréchal de Villeroy essuyait, le lef septembre, un second échec auprès do Chiari , dans le pays de Brescia. C’était un brillant début, quand on songe que l’Empereur ouvrait la campagne sans argent et sans un seul allié. Ses premiers

succès et, il faut le dire aussi, l’attitude menaçante de la France, hâtèrent la conclusion des négociations qu’il avait entamées , dès l’avénemeut de Philippe Y, avec la plupart des grandes puissances européennes. En septembre de la même aunée , l’Angleterre et les Provinces- Unies signèrent avec l’Aiutrichc un pacte d’alliance, pour lui procurer satisjactionem œquam et ralionabilem, à l’occasion de la succession d’Elspagne. Dès le mois de décembre 1700, la Prusse, aux termes du traité de la couronne , avait promis à l'Empereur un contingent de dix raille hommes; en 1701 elle entra définitivement dans la grande alliance, bientôt suivie des cercles du Rhin, de Souabe et dcFranconie, de toute la Confédération germanique , à l’exception cependant des électeurs de Cologne et de Bavière. Enfin, dans le cours de l’année 1705, le Portugal, la Suède et la Savoie se joignirent aux coalisés. L’Europe entière semblait d’accord pour s’opposer à l'ambition croissante de Louis XIV, mais il y avait parmi les pni.ssaiices confédérées deux intérêts bien distincts: un intérêt personnel à la maison de Habsbourg qui excluait toute accession de la maison de France en Espagne, et un intérêt général qui se bornait h prohiber la réunion éventuelle des deux couronnes sur la tête d’un Bourbon (1). « Il n’y a plus de Pyrénées, > avait dit le Roi de France, en acceptant le testament. Pour l'Europe, il s’agissait surtout d’empêcher que ces paroles ne devinssent une réalité ; l’Empereur voulait

(I) Al. Cbarlei Giriud, Hittoirc du traité d'L'trecht, p. H.

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|iliis ; il pirleiidiiil, coidiih* le disait clairement le niaiiifeslc de 1701, recueillir à son profil la totalité de l’héritage de Charles II et le réunir à la couronne impériale. C’est ce qui explique les hésitations et la mollesse des coalisés pendant l’année 1702; l’Angleterre, les Pays-Bas , le Danemark , ne se souciaient j)as d’ébranler la prépondérance française au bénéfice de la prépondérance autrichienne, tout aussi dangereuse pour l’équilibre européen. Aussi la grande alliance ne prit -elle une attitude véritablement offensive que du jour où elle eut obtenu le désistement de l’Empereur et loisqu’il eut cédé l’Espagne à son fils cadet, rarcliiduc Cbarl(», comme l’avait déjà stipulé le dernier traité de partage. Alors seulement commença celte liilte fameuse, cette contre-partie de la guen-c de Trente Ans , toute pleine de succès et de rcvei-s , de gloires éclatantes et de catastrophes sanglantes , où l’admiration se partage entre les Villara et les Marlborough, les Vendôme et les Eugène, entrel’infatigable persévérance des alliés et l’héroïque constance du vieux Roi. Le cadre de cet ouvrage ne nous permet pas de la suivre dans ses détails , ni même dans ses péripéties les plus marquantes. Nous nous bornerens à un récit succinct des événements qui se rattaehent à l’Italie et au royaume de Naples.

Au commencement de 1705, Vendôme et Stahremberg, le premier, remplaçant le maréchal de Villeroi, le second, successeur du prince Eugène, se trouvaient ' en présence dans les plaines de la Lombardie. La supériorité re.sla constamment aux armées françaises.

Le due de Savoie, qui était sur le point de se déclarer pour la coalition , fut désarmé par Vendôme , et son duché tout entier, à l’exception de Montmélian , conquis quelques mois plus tard, par le maréchal de Tessé. Verceil et Yvree capitulèrent l’année suivante; triste compensation de la trop célèbre disgrâce d’Hochstelt! Ln 1705, M. de la Feuillade prit Villefranche d’assaut, le 7 mars, et Nice, le 5 avril. Ces deux expéditions, en donnant un port au Roi , ôtaient au duc de Savoie toute espérance d’être secouru par mer. Verue, assiégée depuis le 22 octobre précédent, La Mirandole etChivas succombèrent successivement. M. le duc de Vendôme remporta, le 16 août, sur le prince Eugène , la sanglante bataille de Cassano, où les Impériaux perdirent plus de huit mille hommes, et abandonnèrent le champ de bataille. Le combat fut cependant assez disputé pour que, de part et d’autre, on s’attribuât la victoire. Ce qui est certain, c’est que le prince Eugène n’avait engagé l’action que pour dégager le duc de Savoie ; c’est pour cela qu’il avait essayé de forcer l’Adda, notamment au pont de Cassano, dont la journée conserva le nom. Or, il dut renoncer à ses projets et rétrograder avec de grandes pertes. Une des conséquences de la retraite des Impénaux fut la reddition de Montmélian , seule et dernière place de la Savoie qui tint encore. Elle capitula le 11 décembre.

.Malgré quelques suecès obtenus sur le Rhin et la bataille de Calcinato gagnée par le duc de Vendôme sur le général comte de Reventlau, l’année 1706 flevait être féconde en calamités pour la France. La

fataiu journée de Runiülies (25 mai) lui fit perdre en moins d’une demi-heure Anvei-s, Louvain, Ma- Unes, Bruxelles, Bruges, Gand, Oudeuarde, Ostende, Dendermonde , Âtli , tous les Pays-Bas espagnols , l'honneur de ses armes et l’élite de ses soldats. Vingt mille hommes restèrent sur le terrain. Le maréchal de Villeroi , consterné d’un si grand désastre, n’osa pas d’abord en écrire à la cour; il fut six jours sans envoyer de courrier. On connaît la réponse de l^uis XIV : • Monsieur le maréchal, on n’est pas heureux à notre âge. >

M. de Vendôme fut immédiatement rappelé d’Italie, pour rallier les débris de l’armée de Flandre, et tenir télé à Marlborough. Un neveu du Roi, S. A. R. le duc d’Orléans, prince d’une bravoure éclatante et d’une grande énergie, mais qui commandait en chef pour la jn-emière fois, vint le remplacer â l’armée de Piémont. Il la trouva dans le plus grand désordre, comme si elle eôt été battue. Le duc de la Feuillade avait investi Turin le 15 mai , et ouvert la tranchée du 2 au 5 juin. Depuis deux mois, le siège se poursuivait mollement, faute d’ingénieurs et d’artilleurs capables. Au camp sur l’Adige, où se trou vaille gros des forces françaises, même confusion, encore augmentée j)ar la marche offensive des Impériaux. Vendôme avait commis l’immense faute de laisser le prince Eugène passer l’Adigi , puis le canal Blanc, enfin le Pô lui-même, malgré les représentations multipliées de M. de Chamillart. Il en résulta qu’au moment de son départ, les Autrichiens se trouvaient en mesure de pousser jusqu’à Turin.

A la 6n d’aoAt ils franchissent le Tauaru sous les yeux du duc d’Orléans, prennent Carpi, Corregio, Reggio, et l•ejoignent auprès d'Asti le duc de Savoie , (pic la négligence de M. de la Feuillade avait laissé sortir de Turin. L’armée française se replie rapidement sur cette ville et opère sa jonction arec les troupes de siège ; pendant ce mouvement de retraite , elle est vivement poursuivie par le prince Eugène. Deux partis s’offraient alors au duc d’Orléans : rester dans les lignes et y attendre l’ennemi, ou dégarnir quelquesuns des postes de circonvallation et se porter hardiment à sa rencontre. Le premier pouvait compromettre les subsistances de l’armée , qui se serait trouvée tout à la fois assiégeante et assiégée ; le second eût permis peut-être aux Impériaux de jeter des secours dans la place, mais d’autre part, la grande supériorité numérique des troupes du duc d’Orléans lui assurait une victoire complète sur les vingt -cinq mille hommes de son adversaire. N’osant cependant prendre à lui seul une décision aussi importante , il convoqua un conseil de guerre , composé de M. de Chamarande , le duc de la Feuillade, MM. d’Albergotti , de Saint-Frémond , lord Galmoy, le comte de Vibraye , d’ Arène , d’Estaiug et de Murcey. A l’unanimité moins une voix, ilsopinèrent pour attendre l’ennemi dans les lignes. Seul M. d’Albergotti pensa qn’on pouvait avec quarante bataillons et presque tonte la cavalerie aller observer l’ennemi en laissant le reste des troupes an siège. Chaque officier général motiva et signa sou avis.

Il est donc faux que les membres du conseil se

soient déclarés pour l’offensive, comme le rapportent la plupart des historiens, et que, consultés par le duc, ils aient répondu : il faut marcher. L’ordre du Roi , que le maréchal de Marsin aurait produit devant les généraux, parait également controuvé. Les documents nlhciels du dépôt de la guerre ne font pas mention de cette circonstance. M. de Marsin commandait en second sous le duc d’Orléans, et sa décision fut certainement d’un grand poids. Mais s’il se rangea de l'avis du conseil, ce fut, selon toute vraisemblance, par line de ces faiblesses inexplicables, qu’on retrouve quelquefois chez les natures les plus fortement trempées. Un historien militaire (1) vient de jeter une vive lumière sur ce sujet encore peu connu. Poursuivi par le pressentiment d’une mort prochaine, pressentiment qui se réalisa d’ailleurs, M. de Marsin obéissait moins à un ordre supérieur qu’à un senti ment d’inconcevable pusillanimité. Il eut peur, et il l'avoua (2).

Le 6 septembre l’ennemi passe la Boire ; le 7, il

(1) M. le général Pciet, Uémoires militaires pour servir à la guerre de la succession d’Espagne.

(î) Voici la lettre qu’il écrivait, le 6, à son confesseur, pour être remise après sa mort à H. de Chamillart:

« L’extrême confiance que j’ai toujours eue et la parfaite estime que

• vos sentiments généreux m’ont inspirée, m’obligent à vous faire un

• aveu de ma faiblesse, ce qui me fait voir que tout est mortel et que

• dans peu il faut subir la loi générale.

• Comme celte lettre ne doit vous être remise qu’après ma mort,

• .si elle arrive celle année, je vous demande, par tout ce qu’il y a de

• plus saint dans l’amitie des hommes, de me garder le secret de la

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s'ébrauie sur huit colonnes dans la direction du côté faible de l’investissement, entre la Doire et la Stura. Les retranchements sont attaques et forces au bout do deux heures. En peu d’instants, la déroute devient générale; on abandonne précipitamment les lignes, les tranchées; deux cent cinquante-cinq pièces de canon et cent huit mortiei-s, tous les bagages, les provisions, les munitions, la caisse militaire tombent entre les mains du vainqueur. Le duc d’Orléans, blessé penpant l’action et qui s’était retiré dans le camp pour se faire panser, n’a que le temps de sautera cheval. Le maréchal de Marsiii, aussi blessé, est fait prisonnier ; un chirurgien du duc de Savoie lui fait l’amputation de la cuisse, et il meurt quelques instants apres. Ses pressentiments ne l’avaient pas trompé.

Peut-être n’était-il pas impossible de réparer, dans une certaine mesure , les conséquences de cet

• faiblesse qui m’occupe. Depuis que j'ai reçu les ordres du Roi que

• vous m’avez envoyés de passer en Italie, je n’ai pu Régner sur mon

• esprit que je ne sois tué dans celte campagne ; et la mort, par un

• effet de la miséricorde de Dieu, se présente à moi chaque moment

• et m’occupe le jour et la nuit, depuis que je .suis en ce pays; rien

• ne peut m’assurer du contraire que l'espérance en Dieu.

■ Les ennemis pa.sscnt le Pô; je crois qu’il vaut mieux garder le.s

• lignes. Je finis en vous priant d’assurer le Roi que je meurs son « très-humble et très-fidèle sujet et serviteur, sans autre désir que celui

• de sa gloire. Il s’élève un grand capitaine avec M. le duc de la Feiiil-

• lade, entendu, pénétrant et brave. C'est un bon général et un bon

• serviteur du Roi. Je suis, etc.

• P. S. I.CS ennemis passent le Pô à ce moment. •

[Anhiref du dépôt dr la jurrre, V. 1966, n* IrtU.)

échec. Turiu était ravitaillé; niais le comte de Medovi se trouvait dans le Brescian à la tête de dix-neuf mille hommes, et, eu se retirant sous Casale, on pouvait maintenir le Milanais. Leduc d’Oi-léaus regagna Pignerol, retraite mille fois plus funeste que la terrible journée du 7. Dès ce moment, tout lut perdu : le Milamais, le Manlouan , le Piémonc et l’Iialie entière , y compris le royaume de Naples, sans défense du côté de la terre, et sans espérance de secours du côté de la mer. Louis XIV dut suspendre l’envoi des troupes ({u’il comptait y faire partir, l'escadre des alliés, maîtresse de la Méditerranée, rendant le passage impraticable. Une flotte française, commandée par M. de Pointis, venait d’étre à peu près détruite sur les côtes d’Espagne. Cette marine formidable, œuvre du génie du grand Colbert , se réduisait à vingt-ciii(| vaisseaux délabrés, aux ordres de M. le comte de Toulouse.

Jamais pareilles catastrophes n’accablèrent une même famille. En trois ans trois épouvantables désastres : Hochstett, Turin et Ramillies; l’Espagne envahie; la France menacée de l’être; rachariiement des allies croissant avec leurs succès; l’archiduc Joseph héritant, avec la couronne impériale, de la haine, de l'ambition et des agrandissements de son {>ère ; et, pour résister à taut de dangers, les fléaux de la famine , le trésor vide , des armées démoralisées ou détruites, des peuples épuisés d’hommes et d’argent ! Un instant l’état des choses parut si désespéré, l’invasion si imminente, qu’il fut question à la cour de

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Versailles de se retirer derrière la Loire ; et saus Vauban, qui prouva qu’il (allait à tout prix garder Paris, qu’on pouvait s’y défendre, et, au besoin, le fortifier, peut-être eût-on vu renaître les calamités du règne de Charles VI. Philippe V, chassé de Madrid par les victoires de l’armée anglo-portugaise, songea sérieusement, dit-on, à quitter l’Espagne pour aller régner en Amérique ; la Péninsule eût été abandonnée aux partis qui la déchiraient ; le commerce du Mexique et des Indes concentré entre les mains de la F rance. Le dévouement des sujets espagnols, les fautes de lord Galloway, la victoire d’Almanza gagnée par le maréchal duc de Berwick, firent avorter ce projet. Philippe V rentra triomphant dans sa capitale; mais en même temps, par un nouvel effet des vicissitudes de la fortune, une forte division, détachée de l’armée impériale du Milanais, se dirigeait à tiavers les Etats de l’Eglise contre les frontières du royaume de Naples.

Déjà, au commencement d’avril, le prince Eugène avait reçu ordre de tout préparer pour celte expédition, dont les forces devaient monter à une dizaine de mille hommes. Le comte de Thaun (1), le marquis de Vaubonne et le baron de Wetzel furent désignés pour en prendre le commandement. Comme on ne s’attendait pus à beaucoup de résistance, l’artillerie ne comptait que quatorze pièces de campagne. La

(I) El non pas Daun ou Dawn, comme l’écrivent Collelta et le comte OrlolT. Cet officier général commandait à Turin pendant l’investû»enient de la place.

route fui marquée par la Romagne et la Marche d’AncAne, d’où l’on devait pénétrer dans l'Abruzze, et de là se diriger sur la capitale. Les commissaires impériaux qui s’étaient rendus à Rome avaient déjà réglé avec les officiers du Pape les étapes qu’on devait fournir à l’armée autrichienne dans ÜÉtat ecclésiastique. Mais, à peine l’armée s’était-ellc mise en marche, qu’elle eut ordre de s’arrêter, sur l’avis qu’on reçut à Turin des progrès de Philippe V dans le royaume de Valence. Le duc de Savoie se hâta d’en avertir le prince Eugène, et de lui représenter qu’il était urgent d’employer toutes les forces disponibles en Lombardie contre la Provence et le Dauphiné, ou au moins de suspendre l’expédition de Naples jusqu’au retour du courrier extraordinaire qu’il venait d’envoyer ù Vienne. Ses instances furent chaudement appuyées par les ministres d’Angleterre et de Hollande, tant à la cour impériale qu’en Italie. La politique des alliés ne se souciait pas d’une conquête qui n’avait pas été concertée à La Haye et qui ne regardait évidemment que les intérêts pci-soiincls de la maison d’Autriche. Il faut attribuer au même motif la retraite du duc de Marlborough dans les Pays-Bas. Invités à faire passer des secours en Allemagne, les Hollandais répondirenl catégoriquement que les forces de l’Empire étaient plus rpte sujfisantcs pour résister au maréchal de Villars , si l’on voulait les employer au bien delà cause commune , au lieu de les envoyer dans le royaume de Naples.

Le cardinal Grimani était toujours à Rome. Depui.s

la malheureuse afTairo de 1701, il ii’nvait pas cessé d’entretenir des rapports actifs avec un certain nombre de gentilshommes napolitains, et c’est d’après ses conseils que la conquête des Deux-Sieiles avait été décidée. Quand il apprit qu'on suspendait la marche des troupes, il dépêcha un courrier à Vienne pour faire révoquer cet ordre, assurant qu’il avait à Naples de nombreuses intelligences, et que si l’on négligeait une occasion si favorable on risquait de décourager les partisans de la maison d’Autriche. Les représentations du Cardinal furent assez, puissantes pour déterminer l'Empereur à négliger les secours dont son frère l’archiduc avait besoin en Espagne, et à rejeter les remontrances des Hollandais. M. de Thauii dut continuer son raouverrtent offensif. Il traversa le Bolonais, la Romagne, et arriva, le 17 mai, à Imola. Le 18 juin, le comte de Martinitz, nommé vice-roi de Naples, MM. de Thaun et de Vaubonne entrèrent dans Rome, à la tête de deux compagnies de cuirassiers, et s’établirent, en partie chez le cardinal Grimani, en partie chez l’abbé de Kaunitz, auditeur do Rote. Le gros des Impériaux resta campé sur les bords (lu Tibre , près de Monte-Rotondo.

Dans les derniers jours, du mois l’armée franehit la frontière sans rencontrer la moindre opposition et s’avança jusqu’à San-Germano. Capoue, attaquée lu 2 juillet par M. de Vaubonne, capitula le 5. Le marquis de Tiberia, qui commandait la place, après avoir essuyé pour la forme quelques volées de canon, sortit avec armes et bagages. On n’exigea de lui que la pro-

messe de ne plus servir contre les alliés pendant la campagne.

Capoue au pouvoir de l’ennemi, Naples no pouvait essayer de résistance sérieuse. Le vice-roi crut devoir abandonner la ville et se retirer à Gaëte. Avant de |Ktrtir, il fit approvisionner les trois châteaux de tout ce qui était nécessaire à leur défense , en recommandant an duc de Monleleone de s’y maintenir jusqu’à la dernière extrémité. Son plan consistait à occuper les places fortifiées pour gagner du temps et diviser la i>etite armée du comte de Thaun. Mais à peine fut-il éloigné que des mouvements hostiles éclateront de toutes parts. uns demandaient l’Impératrice douairière pour régente, les autres, cl c'était le plus grand nombre , se prononçaient en faveur de l’Archidiie Charles; On ne s’accordait que sur un point, et ce point était celui-ci : ne pas exposer Naples aux calamités d’un siège, et traiter avec les Impériaux sur les bases les plus avantageuses. En conséquence les députés de la noblesse se rendirent au-devant du comte de Thaun, qui se trouvait alors à Aversa, et conclurent une capitulation, par laquelle ils se soumettaient à PArchiduc, aux conditions suivantes : L’Archiduc confirmait tous les privilèges, droits et prérogatives anciennement accordés à la ville de Naples par Charles-Quint et Philippe II. Il était stipulé < que le nouveau prince établirait un port libre à Sa- 4 lerne ; qu’il serait loisible à la noblesse napolitaine,

( de même qu’aux roturiers, d’équiper des vaisseaux « marchands pour faire fleurir le commerce ; qu’au

t moyeD d’un droit modique qu’ou prendrait sur les € marchandises, le prince entretiendrait h sæ dépens

< 20 vaisseaux, outre les galères du royaume, pour « veiller à la sûreté du commerce contre les arma-

• teuis et les corsaires de Barbarie ; que le prince ( ferait fortifier la frontière de l’Etal ecclésiastique ; « que les garnisons seraient composées moitié de Na- « politains, et l’autre d’étrangers ; que, dans chaque f place, il y aurait deux commandants, l’un napoli*

< tain , l’autre au choix du prince ; que dans les châteaux « de Naples, le souverain nommerait un gouverneur

< général, pris du corps de la noblesse napolitaine , « et que les autres seraient nonunés par le peuple ; c que le peuple choisirait un interprète des lois du

• royaume qui ne pourrait jamais être revêtu d’aucun

< emploi par le prince, ni soumis à d’autre juridiction

< que celle des bourgeois de Naples ; que les ministres « du prince seraient obligés d’être gradués dans le

< royaume, d’avoir le moins trente ans, et qu’avant t de faire aucune fonction de leur ministère, ils pré- « teraient serment de ne jamais préjudicier aux « droits de la nation ; que tous les bénéfices ecclé-

• siastiques ne pourraient être donnés qu’à desNapot litains Cl).

On le voit, c’était une véritable constitution. Elle fut accueillie par des transports presque unanimes. IjC 7 juillet, M. de Thaun et le nouveau vice-roi firent leur entrée dans la capitale des Deux-Sicilcs, au

(I) Journal hi.iloriquf tur 1rs matières du Irmpt. T. VII, iii Ü4

— fi8 —

milieu des mémos acclamations qui, six ans aupaiavant, saluaient l’arrivée de Philippe V. &> statue éqnoslre, arrachée de son piédestal, fut mise en pièces par une popidace on délire.

Au moment où l’Espagne perdait une de ses plus rcrliles provinces , il n’est pas sans intérêt d’étudier le langage des principaux organes de la politique des deux couronnes. La Gazelle de Franee, dans son numéro du 9 août 1707, se borne à l’expose des faits, et ne hasarde aucune réflexion :

^ H Juillet 1706.

J)cs lettres de Milan, du t9 du mois dernier, portent qu’on avait reçu de Naples les nouvelles suivantes. Lc30jiiin, rarméc Impériale arriva à S. («ennano, d'où trois cents elievau.\ et tous les hussards furent détachés pour s'emparer de Capoiio; mais ils revinrent le soir à Mignano, où rarméc était arrivée n’pyant pu exécuter leur dessein, à cause que quatre régiments de cavalerie étaient au voisinage. Le 2, ces régiments ayant eu ordre de se retirer, les Impériaux entrèrent dans la ville. Le 5. la garnison du château, après avoir essuyéquclqucs coups de canon, en sortit par capitulation. Ce|)cndant le duc d’Escalona, vice-roi, n'ayant pas assez de troupes pour tenir la campagne, apres avoir pourvu de bonnes garnisons toutes les places fortes et ne voulant pas exposer Naples à être pillée, déclara à la noblesse qu’il jugeait à propos d’en sortir pour quelque temps, ce qui fut approuvé. 11 se retira à Caëte, qui est la clef du royaume , et où il avait mis une garnison de trois mille hommes ; le marquis de Villena, son fils, pourvut abondamment les trois châteaux de Naples de munitions et de vivres, sans qu’il arrivât aucun tumulte, et alla ensuite rejoindre le vice-roi à Gaélc. Le 6, quelques députés allèrent â Aversa offrir

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aux Impériaux l’entrée de la ville, à conditiun qu’ils n’y feraient aucun désordre. Le 7, rinfanterie y entra et la cavalerie campa aux environs de la place. La noblesse témoignait beaucoup de lidélitc pour le roi d’I'Lspagne. Une partie avait suivi le viceroi et le marquis de Villena avec les régents, les conseils et les olDciere de guerre. La plupart du reste de la noblesse s’était retirée dans les provinces avec les troupes pour les maintenir dans leur devoir, entre autres le prince de Castiglione, qui était allé dans l’Abruzze avec un corps de cavalerie pour conserver cette entrée du royaume.

( Gasette de France, août 1707. )

Voici niaiuleuant rarlicle du Mercure :

Rien n’est si ordinaire que les révolutions de la ville de Naples, et toutes les histoires en sont remplies. Le peuple de celte grande ville n’a jamais manqué de se révolter dès qu’il en a trouvé l’occasion, la populace profitant toujours dans les révoltes, et celle de Naples ayant toujours aimé le désordre. Elle vient de reconnaître l’Archiduc après s’Ctrc autrefois déclarée avec plus de fureur contre la maison d’Autriche. Ainsi il n’y a nul fondement à faire sur tous les emportements d’une populace si volage. Le château de l’Œuf et celui de Saint-Elme, ainsi que le tourion des Carmes ont des garnisons espagnoles qui pourraient faire repentir le peuple de Naples de sa rébellion. Le vice-roi est à Gaéte et toute l’Abruzze est fidèle. Si quelques places du royaume se sont rendues, ce n’est que parce qu’elles ont bien connu qu’elles ne pourraient faire autrement, et qu’elles ont plus appréhendé les bandits que les troupes ' réglées, à cause que ces bandits, conduits par le scélérat Scarpa leggia, connaissant mieux le pays, ont contribué â la conqin'ie de quelque,s places qui ont mieux aimé se rendre que d’èlre pillées par les bandits. On ne peut jngor de retfel des révnlu-

(ions et des grandes invasions qu’après un certain temps. Ou en a vu beaucoup deiniis trente ou quarante années, et ce|)endaut les États envahis sont aujourd’hui sous la domination de leur légitime souverain.

( l« Mercure , n® de juillet 4707.)

Cette dernière réflexion était une prophétie, et la suite se chargea de la réaliser. Quant au scélérat Scarpaleggia et à scs bandits , c’est leur faire trop d’honneur que leur attribuer une part notable dans la conquête de Naples. Les événements qui venaient de s’accomplir étaient, selon toute vraisemblance , le résultat d’un plan préparé de longue main entre l’ambassadeur d’Autriche et quelques gentilshommes influents. Il parait que l’archevêque de Naples, Pignatclli, et son frère le duc de Monteleone, négociaieut secrètement à Rome, avec le cardinal Grimani, les conditions auxquelles Naples devait se soumettre à la maison d’Autriche, conditions qui furent arrêtées du 20 au 25 juin, lors de l’arrivée de MM. de Martinetz, de Thaun et de Vaubonne, dans la capitale de la Chrétienté. D’autre part, il est positif qne le cardinal Pignatelli était dans la confiance intime du duc d’Uzeda et du cardinal de La Tremoille, ambassadeurs de France et d’Espagne, au point d’avoir connaissance des dépêches qu’ils recevaient de leurs gouvernements. C’est ce qui fit croire à quelque combinaison politique, qui aurait eu pour but d’alarmer les puissances italiennes, d’augmenter les hésitations de l’Angleterre et de la llollunde, peut-être même de pre-

|»arer uii refroitUsscmeiit entre les alliés A ce sujet on écrivait de Rome :

Rome, S4 jaillet 1707.

Le cardinal Griiuani étant veau à bout de ce qu’il devait négocier en cette cour, doit bientôt repasser en Allemagne ; ce sera l’abbé de Kaunitz, neveu du comte de Martinilz , nouveau vice-roi de Naples, qui sera chargé du soin des affaires concernant la maison d’Autriche; je n’ose rien décider sur les raisonnements qu’on fait ici à l’égard de la nouvelle révolution de Naples ; les uns disent que c’est un bien et un avantage pour quelques puissances d’Italie, jalouses de la grandeur de la monarchie française; les autres craignent que le contre-coup ne rejaillisse contre le Saint-Siège directement, et contre quelques autres puissances indirectement; que la nécessité des temps obligera de soumettre leurs Étals à la ppissanpo Impériale, comme ils étaient il y a quelques siècles.

Je ne puis croire que la cour de Rome ait ignore ce qu’au tramait sous ses yeux, puisque c’est h la porto du sanctuaire qu’on a négocié, depuis plus de six mois, de remettre le royaume de Naples et de Sicile sous la domination de la maison d’Autriche'; les Allemands n’avaient pas assez de troupes sur pied pour faire celte conquête et entreprendre de traverser les États de l’Église, s’ils n'avaient été assurés qu’ils ne trouveraient aucune opposition, et que, sous ombre d’une crainte imaginaire, ils ne seraient favorisés dans leur marche; mais ce qui me surprend, c’est d’avoir vu dans le moment les officiers, à ({ui la cour de Madrid avait confié les principaux postes du royaume de Naples, se soumettre aux Impériaux et leur livrer des forts a.ssez capables d’occuper plusieurs campagnes une armée plus nombreuse que celle que commandait le général Thaiin ; les trois cluRcaux de Naples, qui viennent de se rendre

sans souiïrir uii coup de canon (i), et que le prince de Monteleone avait promis de défendre jusqu’à la dernière extrémité ; la cavalerie napolitaine qui, sans voir l’ennemi, abandonne le prince de Castiglionc qui la commandait, et l'amène prisonnier aux Impériaux; le fameux Papefume qui, après s'être rendu recommandable par plusieurs belles actions sur mer, abandonne le vice-roi dans le trajet de Naples à Gactc, et revient sur ses pas pour remettre au comte de Martinitz les effets du duc d’Escalona, qui avaient été conliéssur les bâtiments que ce marin commandait ; tout cela, dis-je, me surprend, •et je ne saurais m’imaginer qu'il n'y ait là quelque mystère de politique que le temps nous développera; autrement il faudrait convenir qu’il y a de la lâcheté et de la trahison, dont je ne voudrais pas taxer tant de princes napolitains et d’autre brave noblesse que j’honore et considère. Je la crois même incapable d’avoir fait une action condamnable, si elle n’y avait été engagée par des raisonsd'État, qui, peut-être un jour, justifierontsacohduite.Mais comme la politique trompe souvent ceux qui s’y croient les plus éclairés, le Pape fait faire des levées de troupes pour augmenter les garnisons des places de l’État Ecclésiastique ; il semblerait que les autres princes d’Italie devraient en cela imiter le ' Saint-Père. Mais,-au contraire, chacun paraît être dans une espèce de léthargie, comme si l’on n’avait rien à craindre ou comme si l’on appréhendait de donner de l’ombrage à eeux qui ne manqueraient pas d’en prendre si l’on voyait les puissances (l’Italie (sous prétexte de défiance) s’armer dans le temps que personne ne les attaque. On parle ici beaucoup de la paix, et l’on assure que les principaux fondements en sont déjà jetés; on prétend que les projets éclateront à la liii de la campagne, pour donner le temps aux pai iies intéressées de régler les mi-

1 1 ) t,cs cliàleaiii i apiluleicnl le 16 juillet.

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nuties quf doivent accompagner ce traité, que toute l'Europe souhaite et qui est si nécessaire aux véritables fidèles.

(la Clef du Cabinet, t. Vn, 181-183.)

Quoi qu’il eu fût de ces conjectures, le royaume de Naples était complètement perdu pour l’Espagne. Entraînées par l’exemple de la capitale , la plupart des villes fortes se rendirent successivement, entre autres l’importante place de Pescara. Gaëte, secourue ]iar les galères du duc de Tursis, meuaçait seule de tenir longtemps encore.

M. de Thaun prit en personne la direction du siège. 11 ouvrit la tranchée le 50 août. Mais la nature sablonneuse du terrain rendait très-difhcile l’établissement de la parallèle et des batteries. Vers la bn du mois suivant, la brèche était devenue praticable, quoique rude et escarpée. M. de Thaun alla la reconnaître, et la trouva fortifiée dans les endroits où elle paraissait accessible par des coupures et des chevaux de frise. Bien que la tranchée ne fût pas encore achevée, le général, comptant sur la négligence ou la sécurité des assiégés, résolut de donner l’assaut. A midi, pendant que le vice-roi et les officiera de la garnison étaient à table, les troupes autrichiennes se présentent aux portes, ne trouvent que quatorze hommes sur la brèche, s’y établissent sans résistance, et de là SC répandent dans la ville. Le prince 'de Ccllamare, le duc de Bisaccia, veulent rallier leur monde, ils sont faits prisonniers. D. Giuseppe Gara, qui défendait la porte de terre, perd la vue par l’explosion

d’uu baril de poudre et tombe ainsi entre les mains de l’ennemi. Le vice>roi, à cheval, l’épée à la main, le remplace et rétablit momentanément le combat ; bientôt écrasé par des forces supérieures , il sc retranche dans le château et s’y défend encore quelques heures, au bout desquelles il demande à capituler. Sur le refus du comte de Thaun, il dut se rendre prisonnier de guerre avec tous les oÜBciers qui l’avaient suivi.

Ainsi passa sous la domination autrichienne un royaume que Philippe Y n’avait possédé que sept ans. Quant aux bruits de pacification qu’on faisait courir, ils étaient malheureusement fort anticipés, et n’eurent guère d’autres résultats que de servir de thème aux beaux-esprits du temps (1). Il est vrai que, l’année précédente, Louis XIV avait entamé

(4) Voici coqae publiait un journal hollandais, sous lo titre d’ocroclic/ies sur la paix. On romarquora qu’en rassemblant les lettres numérales de chaque vers, on y trouve lo nombre de l’a'unéo n07.

AM I Ca qVæstIo De paCc :

Dabitno liIC annVs paCeM?

AMICaqVo De paCe rcsponslu.

E signis rcsponDctVr, non fore hoC aunu paciM l’cCCata I.MpcDlVut.

De paCo Vatll Morose traCUmt,

SeD caM paCIflCatores tVrbant, liinC faClenDVM restât.

Contrité DlCaMVs ?

yVI attej'Is bcIXa, Uona paCell .

.'loDerator pa(i|fICV.>;.

des négociations à La Haye avec le grand pensionnaire de Hollande, mais elles furent rompues presque aussitôt qu’entamées et ne reprirent que trois ans plus tard, en 1709. La fortune des armes et l'amour de ses sujets avaient rétabli Philippe V sur le trône d’Espagne; en revanche, la France venait d’essuyer un nouvel éehec à Oudenarde (1) ; Lille et Gand étaient au pouvoir des alliés , la Sardaigne entre les mains des Anglais. Louis XIY prit le parti d’envoyer en Hollande le président de Rouillé pour préparer les bases d’un accommodement. Il consentait à abandonner à l’archidue l’Espagne l’Amérique, le duché de Milan et les Pays-Bas espagnols, ne réservant à son petit-fils que le royaume des Deux.-Siciles, la Sardaigne et les ports de Toscane. M. de Rouillé était môme autorisé à se désister de la Sardaigne et des ports de Toscane dans le cas où ce projet rencontrerait de trop grandes difficultés (2). Les pourparlers curent d’abord lieu à Wœrden, puis à Boedgrave, entre le plénipotentiaire français et les deux députés Buys et Van der Dussen. Après de longues conférences, les commissaires finirent par déclarer à M. de Rouillé que jamais les alliés ne consentiraient à laisser au duc d’Anjou la moindre partie de la monarchie espagnole. M. deTorcy ne fut pas plus heureux. On lui remit la notification d’un projet en quarante articles, contenant les conditions que les alliés entendaient imposer à la France, n titre de préliminaires.

H) U juillet noR.

(ï) Histoire ÿénènik desliailes de paix, t. Il, p. Ï6i).

I>ouis XIV devait recoiuiattrc l’archiduc Charles en qualité de roi d’Espagne, des Indes, de Naples et de Sicile, et généralement de tous les États compris sous le nom de monarchie espagnole ; le duc d’Anjou, Philippe V, devait immédiatement sortir d’Espagne, évacuer la Sicile, etc. La France céderait à l’Empereur Strasboui^ , Brisach , Landau , l’Alsace ; aux Pi-ovinces-Uuies, Cassel ; Lille , Tournay, Condé et diverses autres places de la Flandre.

L’objet de la coalition n’était donc plus le môme qu’en 1701; elle se renfermait alors dans l’esprit des traités de partage, ne demandant, pour l’Empereur, qu’une part de la succession, et pour elle-même que le maintien de lu séparation des deux monarchies française et espagnole. En 1700, elle demandait pour l'archiduc la totalité des États de Charles II, et l’exclusion radicale du sang de France. Ce revirement politique tenait surtout à l’influeuce prépondérante des trois hommes qui dirigeaient les armées et les alTaires de l’Europe : le premier, républicain austère et vindicatif; les deux autres, hommes d’ÉtiU et grands capitaines , tous animés d’un sentiment de haine personnelle contre Louis XIV : Ileinsius, Marlborougb et le prince Eugène, ce qu’on appela depuis le triumvirat de la coalition. Sous leur impulsion toutepuissante, la guerre dégénérait en guerre privée ; il ne s’agissait plus de sauvegarder l’équilibre européen ou de restreindre dans de justes limites les velléités ambitieuses du grand Boi; c’était la France clle-mémo qu’on voulait rcslreindic, cl Louis XIV qu’on voulait

humilier. L’urticlc -i des préliminaires était ainsi conçu : t D’autant que le duc d’Anjou est présente-

< ment en possession d’une grande partie des royan- « mes d’Espagne, des Indes, des côtes de Toscane et

• d’une partie des Pays-Bas, il a été réciproquement « convenu que , pour assurer l’exécution desdils

< articles et des traités à faire et à achever dans l’es-

* pacc de deux mois, à commencer du premier du « mois de juin prochain, s’il est possible, Sa Majesté

< Très-Chrétienne fera en sorte que, dans- le même « terme, le royaume de Sicile soit remis à Sa Majesté t Catholique Charles III ( l’archiduc); et ledit duc* « ( d’Anjou ) sortira en pleine sûreté et liberté de

< l’étendue des royaumes d’Espagne, avec son épouse, « les princesses enfants, leurs effets, et généralement t toutes les personnes qui les voudront suivre, en t sorte que, si ledit terme finit sans que ledit duc <• d’Anjou consente à l’exécution de la présente con- « ventiou, le Roi Très-Chrétien et les princes et *' Étais stipulants prendront de concert les mesures t convenables à cet ejfet. » Ainsi Louis XIV devait iion-seulement engager Philippe V à descendre du trône d’Espagne, mais encore, s’il refusait, l’y cou traiiidre pur la force des armes conjointement avec les alliés. On ne se bornait pas à lui demander de refuser à sou petit-fils tout secours d’hommes et d’argent, dn exigeait qu’il le renversât de ses propres mains. Louis XIV, fort de l’appui et de l’indignation de toute la France, répondit à cette outrageante proposition en rompant brusquement les négociations. Il

fallut les renouer cinq mois plus tard, h la suite d’une nouvelle défaite dans les Pays-Bas ( 1 ).

I>68 couféreuces s’ouvrirent à La Haye, par l’intermédiaire d’un résident du duc do Holstcin , pour se continuer à Gertruydenberg, en février de l’annéo suivante. Le maréchal d’Uxelles et l’abbé de Poliguac s’efforcèrent d’abord d’obtenir, pour Philippe d’Anjou, les Deux-Siciles, les places de Toscane ou 1c royaume d’Aragon ; ils se bornèrent ensuite à l’ile do Sicile et aux ports de Toscane. Lcura efforts furent inutiles, Philippe V ayant déclaré qu’il ne se désisterait jamais de la couronne d’Espagne. Les coalisés finirent par leur notifier que € la volonté des alliés « était que le roi de France se chargeât , ou de pèr- <1 suader au roi d’Espagne, ou de le contraindre lui * seul et par ses seules forces , de renoncer è toute « la monarchie ; qu’on accordait à la France une « trêve de deux mois pour cette opération. » C’était renchérir encore sur les exigences de l’article 4 des préliminaires, et les négociatcure furent immédiatement rappelés. Dans leurs lettres d’adieu , on lisait ce passage remarquable : « Dieu sait humilier, quand « il lui plaît , eeux qu’une prospérité inouïe élève, et « qui, no comptant pour rien les malheurs publics et < l’effusion du sang humain, continuent les guerres « qu’ils pouvaient terminer. » Deux événements de la plus haute importance allaient justifier, dans une certaine mesure, ces nobles et mémorables paroles.

(4) bataille de Mniplaquet, t1 septembre I70t).

La coalition, arborant le drapeau de la liberté politique et de la liberté commerciale , avait été primitivement trèa-populaire au delà de la Manche. Elle ()ordit beaucoup de son prestige, quand on la vit suivre une ligne toute difTérente et devenir un instrument entre les mains du triumvirat. Le but de lu guerre était atteint ; en continuant les hostilités on le dépassait, au bénéfice d’une seule puissance et au préjudice de toutes les autres. Il y eut alors en Angleterre un revirement général des esprits. A cété du parti de la guerre , du parti whig , qui avait porté Guillaume sur le trône, et dont Marlborough était l’âme , commença à se reformer un autre parti, réduit au silence depuis la révolution, le parti tory, avec la paix pour programme. Ce parti , véritable organe de l’opinion publique, acquit bientôt des proportions considérables. L’Angleterre était victorieuse en Flandre, mais elle était battue en Espagne, et les corsaires ù-ançais troublaientsOn commerce sur les mers; de soncôté, la reine Anne, fatiguée de l’oppression du duc de Marlboi*ough, ne se dissimulait pas que les opinions des torys ne fussent infiniment plus fàvorables à l’autorité royale que celles de leurs adversaires; elle voulait d’ailleurs éloigner de la France un prétendant qui l’inquiétait. Il en résulta un changement de ministère et une modification profonde dans la direction des aflaires. Les whigs pei'dirent leurs charges, Marlborough son influence ; on lui laissa seulement , à titre provisoire, le commandement des armées. Ilarlcy obtint les finances ; Saint-John , devenu célèbre sous le nom de Bo-

liiigbrokc, fui iiomnïé secrétaire d’ËUit. L'avénemeut (lu cabinet tory constituait une véritable révolution ; ce fut le résultat des excès mêmes de la coalition , et nullement d’une intrigue de cour, comme on l’a dit généralement ; le triomphe du vœu national , librement exprimé dans la chambre des communes, et manifesté par des votes hostiles à l’ancien ministère. La disgrâce d’une favorite, postérieure â ce revirement politique (1), loin d’en être la cause, n’en fut nu contraire que la conséquence.

Déjà des négociations secreU» s’étaient entamées entre la France et l’Angleterre, par l’entremise ofïicieuse d’un simple ecclésiastique, fils d’un marchand de Sainl-Germain-cn-I.aye , l’ahbé Gauthier, quand un autre événement acheva de confirmer le nouveau cabinet dans ses dispositions pour la paix. Joseph fils et successeur de l’empereur Léopold, monté sur le trône en 1705, mourut le 17 avril 1711, saris laisser d’enfants. Son frère, l’archidue Charles, le même que les alliés avaient déclaré roi d’Espagne, hérita, par cette mort , avec la dignité impériale , de tous les domaines de la maison d’Autriche. Il s’ensuivait qu’après une lutte acharnée , des efforts inouïs , la guerre aboutissait alors à ce que l’Angleterre pt la Hollande avaient toujours voulu éviter : le rétablissement de la monarchie de Charles-Quint. Comme roi d’Espagne du droit des alliés, comme Empereur par droit de succession, l’archiduc allait réunir sur sa tête

(<} Uhioire traités depaix^ loc. cit. p. ÎÜO.

0jÿ,' lyy GuOglt

— ai-

les deux couronnes impériale et espagnole ; les hostilités, commencées pour empêcher un cumul du même genre dans la personne de Philippe V, arrivaient à le consacrer dans la pei-sonnc du roi des Romains (I); le danger était imminent ; l’équilihre européen, pour lequel on s’était armé, plus faussé et plus menacé que jamais.

Ce fut le coup de mort de la coalition. L’Angleterre alarmée se hâta de conclure avec Louis XIV un double traité de préliminaires , signé à Londres le 8 octobre Le premier renfermait les avantages particuliers stipulés en faveur de la Grande-Bretagne , et le second les articles qui devaient servir de base à la paix générale : le Roi reconnaîtrait Anne d’Orange comme reine d’Angleterre ; il consentirait b prendre les mesures nécessaires pour empêcher que les couronnes de France et d’Espagne fussent jamais réunies sur la tête d’un même prince ; les souverains et Etats engagés dans la guerre obtiendraient une satisfaction raisonnable et proportionnelle ; telles étaient les stipulations principales de ce dernier traité. Bien que négocié dans le plus grand secret , il ne put échapper à la connaissance des alliés. L’Angleterre les apaisa en concluant avec eux une nouvelle convention ( 22 décembre ), par laquelle on s’engageait réciproquement à forcer la France à des conditions de paix favorables, et à maintenir les traités de 1701 et de 1703 (2). On désigna, pour le 12 janvier 1712, l’ou-

(O Charles ne fut élu empereur que le 1i octobre.

(t) Hitloire générale liri traitée de paix, loc. oit. p. S85.

veilure d’uii congrès qui devait se tenir à Utreeht. L’Angleterre avait choisi cette ville sur une liste de quatre présentée par la France. En même temps la reine destitua Marlborough du commandement des forces britanniques ; cette mesure énergique coupait court aux dernières espérances du parti de la guerre.

L’ouverture du congrès fut retardée de quelques jours; elle n’eut lieu que Ie29 janvier, en présence des plénipotentiaires de France (1), d’Angleterre, d’Autriche, des États-Généraux, de Savoie, de Portugal, de Prusse, du Saint-Siège, de Venise, de Gênes, de Cologne, de Trêves, de Saxe, de Pologne, de Bavière, de Hanovre et de Lorraine. Les Français, interprétant un des articles de la Grande-Alliance (2), offrirent de traiter simultanément avec les puissances, mais par des actes séparés. Cette interprétation, toute à l’avantage de la France, en ce sens qu’elle détruisait implicitement le faisceau de la coalition , fut approuvée par la Grande-Bretagne et les conférences commencèrent. Un moment embarrassées par la mort prématurée du Dauphin , du duc de Bourgogne et du duc de Bretagne, ce qui réduisait la branche directe au jeune Louis XV, alors Agé de deux ans seulement, elles reprirent plus activement après la renonciation formelle de Philippe V au trône de France, et la victoire

(!) Lo maréchal d'I'xelles, l'abbé de Polignac et M. Mesnager.

(î)Art. 8. La guerre étant une fois commencée, aucun des alliés ne U pourra traiter de la paix avec l'ennemi si ce n’est conjointement • avec la participation et le conseil des autres parties. >

de Denain , remportée le 14 juillet par le maréchal de Villai-s. Au commencement de 1713, les plénipotentiaires étaient d’accord. Quatre traités séparés furent signés dans la même journée, le 11 avril 1713: le premier entre la France et l’Angleterre, aux termes déjà stipulés par les préliminaires ; le second entre la France et la Prusse, que Louis XIV reconnaissait comme royaume , avec la souveraineté du bailliage de Kriechenberg et de la principauté de Neufchâtel ; le troisième entre la France et le duc de Savoie , auquel on reconnaissait la qnalité de roi légitime de Sicile et la possession de cette lie , ainsi que les cessions faites en sa faveur par le traité de Turin de 1703; le quatrième entre la France et les Ktats-Généraux. L’Autriche ayant refusé d’adhérer à la paix , la Hollande devait recevoir en dépôt la portion des Pays-Bas appartenant à l’Espagne, pour la remettre à l’Empereur lorsqu’il aurait formulé son adhésion. Louis XIV reprenait Lille et les places frontières qu’il avait perdues; la monarchie espagnole n’était plus contestée à Philippe V et à scs descendants.

Quant à l’Espagne, elle conclut deux traités principaux : l’un avec l’Angleterre , à laquelle elle cédait Gibraltar, Minorque, et, pour trente ans, le privilège connu sous le nom de Paclo del asiento de los negros; l’autre avec la Savoie, où elle ratifiait les conventions admises |»ar la France. Un troisième, moins important, accordait au Portugal des avantages commerciaux.

L’ensemble de tous ces traités forme ce qu’on appelle vulgairement la paix d’Utrecht. C’était le pen-

dant (le la paix de Wcstphalio, comme la guerre de la Succession avait été dans son principe la contrepartie de la guerre de Trente Ans. De même que l’Espagne en 1648, l’Empereur continua les hostilités en 1713, mais mollement et sans résultats sérieux; il n’était plus le pivot de la grande confédération européenne. Au bout d’un an il reconnut l’inutilité de ses efforts en signant le traité deRastadt (6 mars 1714), qui confirmait les conditions faites par ses anciens al* liés. La France s’engageait à le laisser tranquille possesseur des Etats d’Italie, tels que le royaume de Naples, le duché de Milan, l’ile de Sardaigne et les ports de Toscane. L’Empereur devait occuper les Pays- Bas espagnols, et rétablir en revanebe, dans leuis possessions, rangs et prérogatives, les éleeteurs de Cologne et de Bavière, dépossédés pendant la guerre.

Du sein des grandes négociations d’Utrecht et de Bastadt sortit, on peut le dire, l’ordre moderne européen. L’Espagne conserva sa nationalité, si chèrement achetée et si vaillamment défendue ; l’Autriche s’agrandissait au nord et au sud, mais sans dangers pour l’équilibre, à cause de l’éloignement de ses acquisitions; la France n’était plus menaçante, elle était encore puissante et respectée ; deux nouveaux royaumes assuraient, cbacun pour sa part, la liberté de l’Allemagne et la liberté de Tltalie. Depuis, les événements se sont succédé, les éléments du système ont subi de nombreuses modifications : les principes sont restés les mêmes.

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