LA MÈRE DE NÉLIDA
Et en disant ces mots, elle laissa son visage s'affaisser doucement sur le front de ses enfants, leur donna un dernier baiser, poussa un soupir et sa tête tomba sur leur épaule pour ne plus se relever. Elle n'était plus.
. Le missionnaire fit donner à la mère de Nélida.
une sépulture digne de la sœur de l'évêque, et envoya au prélat la funeste nouvelle de cette décou-
verte et de cette mort.
Il courut ensuite, au cœur mème de l'hiver, visiter
sa chrétienté des bords du lac Supérieur. Hélas!
pendant sontabsence, elle avait été dispersée ; toutes les cabanes étaient détruites et ceux qui avaient survécu au massacre fait par les sauvages du midi,
s'étaient retirés fort avant dans les terres, sans
avoir laissé de trace de leur émigration. Le vieux prêtre revint triste et désolé à Toronto, résolu, pendant cette guerre, à se dévouer aux blessés et aux mourants qui devaient succomber dans la lutte.
Au printemps de 1813, dès que les chaudes effluves du soleil renaissant eurent fait fondre les glaces qui recouvraient le lac Ontario, les Américains des Etats-Unis sortirent du port de Marbour avec une force navale considérable et cinglèrent vers le Haut- Canada. Arrivés en face de Torento le 27 avril, ils résolurent de s'emparer de ce chef-lieu de province, dont le port ne renfermait qu'un petit nombre de bâtiments légers, incapables de leur résister. Le capitaine Robert ordonna de les abandonner, et se retira avec ses matelots dans l'intérieur de la ville qu’il était résolu de défendre jusqu'à la mort. Mais le général Sheaffe, qui y commandait, n'était pas __ un de ces hommes qui aiment mieux s'ensevelir sous
‘des ruines que de se retirer honteusement en face :
d'un ennemi. Il réunit un conseil de guerre où les délibérations furent des plus violentes, car, au mépris des avis de ses officiers, il voulait qu'on se retirât immédiatement sur Kingston, en abandonnant la ville à l'ennemi. Ses adversaires prétendaient qu'on devait se défendre jusqu'à la dernière . heure, en tuant aux Américains le plus de monde possible. C'est au milieu de ces orages qu'un parlementaire américain, se présentant tout à coup, ordonna au général de rendre la ville immédiatement, s’il ne voulait la voir réduite en cendres après l'avoir vue livrée au pillage, au viol et au massacre. Un cri d'horreur souleva toutes les poitrines. Sheaffe lui demanda combien la flotte portait de guerriers, et, trompé par une assertion exagérée, il pâlit lâchement et pencha pour la reddition de la place. Le capitaine Robert, se levant alors, déclara qu'il était prêt à se faire tuer avec les hommes de bonne volonté, plutôt que de se rendre, sans même avoir brûlé une amorce. Le général résalut donc, pour ne pas compromettre sa réputation, de faire une sorte de résistance et de ne paraître céder qu'à la nécessité.
Les Américains débarquèrent aussitôt et s’approchèrent de la ville. Les habitants, qui craignaient. le plus les Américains, s'enfuirent par la porte du Nord; mais le général ennemi fit aussitôt sonner les clairons et occuper toutes les avenues, pour arrêter les fuyards et les forcer à rentrer dans la wille assiégée. Immédiatement après, une colonne
s'avança jusquà la porte du Sud au bruit des tambours et déclara qu'on n'accordait plus qu'un moment de répit avant d'engager la lutte.
Le capitaine Robert fit braquer le canon sur la colonne et ordonna une décharge meurtrière. Ce fut le signal de la bataille. Les Américains sonnèrent l'assaut et atteignirent la porte, qui fut à l'instant entourée de matières inflammables et dévorée par les flammes. Comme le feu n'allait pas assez vite, on acheva de l'enfoncer avec un mât de vaisseau. Partout on commençait à escalader les fortifications, et, pour en finir plus vite, on eut recours à la mine et l'on fit sauter la porte. Quelques hommes seulement la défendaient avec le capitaine, qui, plein de rage et désespoir, luttaîft presque seul contre toute une armée et ne reculait que pas à pas. Le chevalier combattait à ses côtés. Quand il vit que tout était perdu, il supplia le capitaine de ne point disputer inutilement à l'ennemi une victoire impossible et de rejoindre les troupes du général, en se réservant pour une meilleure occasion. N'éprouvant plus de résistance, les Américains laissèrent l'armée se retirer et se bornèrent à incendier les édifices püblics et à s'emparer des deniers du gouvernement.
Sheaffe se replia sur Kingston avec ceux des habitants de Toronto qui redoutaient le plus les violences de l'ennemi. Mais celui-ci, au lieu de s'amuser à Toronto, y laissa quelques troupes pour la garder, et remettant aussitôt à la voile, se retira sur Nia-
gara, forçant les Canadiens à battre en retraite le long du lac vers la baie de Burlington. Toute la ligne du Niagara, qui renfermait la plus grande partie de la population du Haut-Canada, fut ainsi abandonnée aux Etats-Unis. Un tel désastre fut loin d'être vengé par les succès du général Proctor, qui, par une action d'éclat, parvint à capturer un nombreux parti d'Américains sur les eaux rapides du Miami.
Le général Vincent finit cependant par arrèter le succès des armées de l'Union en se cantonnant sur les hauteurs voisines de Burlington. C'est là que vint le rejoindre le colonel Herwey, avec un renfort détaché de l'armée de Sheaffe. Ces braves, qui ‘ comptaient dans leurs rangs le capitaine Robert et le chevalier Louis, désiraient laver par une action d'éclat la honte de la retraite dont leur général les avait couverts.
On tint aussitôt un conseil de guerre. Le colonel, qui était un homme intrépide, ami des coups d'audace, proposa de marcher droit à l'ennemi. Le capitaine, qui avait puisé chez les sauvages quelque chose de leur astuce, préférait recourir à la ruse. “ Rien de plus facile, disait-il, que de s'avanrer pendant une nuit profondément obscure, jusqu à une portée de boulet du camp des ennemis et de les foudroyer au moment où ils s'y attendraient le moins. Pendan. aue l’artillerie les écraserait d'un côté, l'armée, <a: nçanc dans le sens opposé, achèverait de les remplir de consternation et de terreur,
Profitant de l'effroi général, nous fondrions alors sur ces hommes fous de désespoir, nous les exterminerions et tout ce qui échapperait aux mains de nos soldats, serait fait prisonnier. » Le colonel Herwey se range aussitôt à cet avis. Le général Vincent lui permet de tenter ce hardi coup de main, et le “:itrine se dispose à faire toutes les choses nécessaires pour assurer sa réussite.
Des éolaireurs envoyés vers le camp des Américains, rapportèrent les renseignements les plus favorables. Les ennemis, gonflés de leurs succès, se livraient à de grandes réjouissances et paraissaient plongés dans la plus parfaite sécurité. Il fallait donc saisir l'occasion aux cheveux et renouveler l'audacieux exploit par lequel le général Brock avait commencé les hostilités. Les officiers et les soldats, brûlant de venger leurs défaites antérieures, ne demandaient qu'à marcher. On résolut de ne pas les faire languir et de profiter de leur enthousiasme pour assurer la victoire.
Le capitaine Robert fut chargé du LE ment des quelques artilleurs qui se trouvaient au camp, car il conmaissait également la guerre de terre et de mer. I fit entourer les roues des canons, de verdure et de cordes destinées à amortir le bruit qu'elles pourraient faire en roulant sur les cailloux. Des hommes, au lieu de chevaux, devaient les trainer à force de bras jusqu'au lieu d'où elles devaient foudroyer l'ennemi. On part en silence, par une nuit ténébreuse, et l'on fait un grand détour pour
tourner le camp sans avoir été ni vu, ni entendu, Bientôt on arrive à portée du camp dont en entend des rumeurs lointaines et bruyantes. Les pièces sont disposées sur un circuit de collines, qui entoure le camp américain comme un vaste demicercle. Elles sont placées de distance en distance, à la faveur de l'obscurité, de manière à cerner la moitié du camp. Pendant ce temps, le colonel s’approchait dans le sens opposé avec sa petite troupe. Laissant la cavalerie à un quart de lieue, afin de ne pas donner l'alarme par le hennissement des chevaux, il s’avançca lentement, avec l'infanterie, jusqu’à deux portées de fusil des Américains. Ceux-ci ne se doutant pas du péril qui les menaçait, se livraient à la joie. On avait allumé des feux dans les diverses parties du camp, qui reposait dans la plus parfaite sécurité. Les soldats de l'Union riaient, buvaient, mangeaient, jouaient autour de ces feux. Les troupes des sauvages poussaient des cris aigus et se livraient à des danses qui ressemblaient à des bondissements de jaguars. Par-ci, par-là, criaient des groupes isolés. Les vieillards ‘réunis sous de grands arbres devisaient entre eux sans se douter du péril qui les menaçait. Soudain un éclair effrayant entoure la moitié du camp, illuminant le vaste demi-cercle formé par la colline, comme si celle-ci se fût transformée en un volcan. Une effroyable détonation suivit l'éclair et une grêle de mitraille inonda le camp, tuant, blessant, détruisant, renversant tout, Un atroce crj de
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