‹ Nélida ou Les guerres canadiennes, 1812-1814 [microforme]Chapitre 14 sur 22 · EE · texte numérisé non relu

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douleur suivit cette décharge et s'éleva dans la nuit, anxieux et déchirant.

Une affreuse consternation s'empare de tous les cœurs; on s'élance, on court, on bondit en tous sens sans savoir ni ce qu'on fait, ni ce qu'on veut. Un pèle-mèle horrible en résulte. Une seconde décharge tombe au milieu de ce chaos et couche sur le sol une multitude de ces malheureux qui ne devaient plus se relever. Le désordre ne fait que redoubler. Les décharges succèdent aux décharges. Partout on court, on se heurte, on crie, on se presse, c’est un délire, une frénésie de terreur inouïe. Alors, dans la nuit, retentit de tous les points dela colline une clameur immense, terrible, formidable. Une autre clameur non moins terrifiante lui répondit de l’autre extrémité du camp, et dans le lointain s'élevèrent les bruits des pas de chevaux et des hennissemens. Le camp était entouré, tout était perdu. °

— Croisez la baïonnette! cria le capitaine Robert d'une voix tonnante qui domina les miue cris du

« camp américain.

Un bruit d'armes se fit entendre, sec et mat.

-— Enfants en avant! chargez à fond!

Et semblables à des spectres, ses terribles compagnons descendirent ia montagne au pas de course, se précipitant sur les Américains, comme un ouragan déchainé. Le colonel Hervey faisait, en ce moment, faire le même mouvement à ses troupes dans la direction opposée. On tomba sur l'ennemi, hébéte,

terrifié, vaincu sans combat, dans tous les sens à la fois, et, à la clarté des feux allumés pour la joie, on fit une horrible boucherie de tous les misérables qui se trouvèrent à la portée d'une baïonnette canadienne. Un sauve qui peut général retentit dans le camp de l'Union, qui, bientôt, n'offrit plus que l'aspect d'une immense débandade. Les sauvages bondissaient comme des spectres fantastiques à la lumière des feux qui éclairaient d'étranges reflets leur poitrine nue et ruisselante du sang des blessures qu'ils avaient reçues. Le camp et deux généraux, avec une quantité de prisonniers, restèrent au pouvoir du colonel Hervey. La cavalerie fut chargée de poursuivre ceux qui étaient parvenus à s'échapper et ne les abandonna que quand ils eurent regagné le fort George, où ils se mirent à l'abri. Par cet éclatant succès, toute la frontière du Niagara rentrait au pouvoir des Canadiens.

« Sir Georges Prévost, gouverneur général du Canada, se trouvait en ce moment avec le gros de l'armée dans le Haut-Canada. A la nouvelle de ce brillant fait d'armes, il envoya des félicitations au colonel Hervey et résolut de profiter d'un tel succès pour s'emparer de Marbour, l’entrepôt général de la flotte américaine. Il fit donc bloquer cette ville avec tous les vaisseaux anglais qui se trouvaient. sur le lac Erié; mais le commodore américain Perry, qui la défendait, après avoir résisté longtemps à toutes les attaques, prenant tout à coup l'offensive, sortit du port avec la flotte de l'Union,

et entourant à l'improviste la flotte ennemie, lui livra un combat terrible dont elle ne devait pas se relever pendant le reste de cette guerre.

La flotte canadienne tout entière fut capturée dans ce jour de mémorable détresse et, par ce grand coup, coupa completement les vivres à Proctor, qui ne réussit qu'avec des difficultés inouïes à se créer de nouvelles communications à travers l'épaisseur des forèts. Le feu et la hache à la main, il fait tomber des arbres aussi vieux que le monde, incendie des régions entières et, à travers des périls innombrables, parvient à concentrer sa petite armée sur les bords pittoresques de la Tranche, à trois journées seulement de la ville de Détroit et presque sur les lieux où le général américain Hull] avait subi une si terrible défaite un an auparavant. Maintenant c'était au tour de l'Union à venger sa honte et à triompher dans les parages où elle avait été deux fois vaincue, pour ainsi dire, de la même manière.

Cependant Proctor avait un avantage sur le général Hul{celui de compter dans les Iroquois qui habitaient la contrée des alliés fidèles et dévoués ; mais toute son armée se montait à peine à un corps de mille hommes et à douze cents sauvages. C'est

dans ces conditions inférieures et défavorables que l'armée amérieaine, composée de plus de trois mille hommes, vint lui présenter la bataille. Les régiments américains, armés de leurs carabines rayées dont ils se servent avec une si merveilleuse habileté,

remportèrent ce jour-là toute la gloire de cette: action. Placés vis-à-vis du bataillon composé des troupes anglaises, ils le chargèrent avec une telle furie qu'ils le rompirent sur toute la ligne, pénétrèrent dans les rangs et se mirent à égorger ces troupes ennemies avec une fureur implacable. Pendant ce temps, le reste de l’armée attaquait les Iroquois. Alléwémi les commandait et par sa bravoure, son audace, sa vaillance, leur communiquait un courage surhumain. Vingt fois les Américains les chargèrent, et vingt fois ils furent forcés de reculer, sans pouvoir les entamer.

D'un autre côté, le sang coulait à flots, les coups de feu retentissaient avec une rapidité foudroyante, les rifles embrasés fumaient, les baïonnettes fonctionnaient avec fureur, et les cadavres sur les cadavres s'entassaient. La mêlée tourbillonnait comme l'ouragan déchainé qui renverse sur son passage les

demeures des hommes, déracine les forêts et bou- ue , bru leverse les mers jusqu'au fond de leurs abîmes.

L'arrivée soudaine des Hurons du Sud et des a Ottawais sur le lieu du carnage put seule changer a la face du combat. Oskouï était à leur tête, farouche pe

comme un démon, terrible comme Areskouï, le se dieu des batailles. Tout dégouttant de sang, il sem- de blait s'enivrer de la volupté du meurtre, de l'odeur su de la poudre, de la vue des cadavres. Il brandis- ba sait sa terrible hache d'armes avec une force qui tenait du prodige. Jamais elle ne s’abaissait sans :

qu'un ennemi tombât! Il s'uuvrit un sanglant pas-

sage, là où le gros de la mêlée était plus ardent, à travers des colonnes entières. Sa. chevelure dénouée s'agitait sur sa tête comme des poils de chacal. Ses yeux sanglants semblaient rouler des flammes. De sa poitrine sortaient des espèces de rugissements. Bientôt les Iroquois se débandèrent comme fait un troupeau de moutons à l'aspect du loup dévorant. Mais il n'en est que plus acharné au carnage. Il bondit au milieu de ces guerriers épars, tuant, écrasant, scalpant, se baignant dans le sang. Ce n'est plus un homme, c'est un géant ; ce nest plus un géant, cest un démon. Devant lui tout tremble, tout fuit, tout tombe. Son bras vole comme l'éclair, frappe comme la foudre. ;

Un instant Alléwémi s'était efforcé de rallier ses troupes; mais apercevant l’auteur de ce désordre, il rugit de lui devoir sa première défaite et marche droit à lui. À sa vue, Oskouï pousse un cri formidable qui retentit au-dessus des bataillons comme un bruit de tonnerre. Il avait sous ses yeux, son plus mortel ennemi, l'homme qui lui avait ravi ses enfants, l'infâme qui lui avait fait tuer son fils. Sa poitrine se gonfle de colère comme pour. éclater. Ses lèvres s'agitent frémissantes et se couvrent d'une sorte d'écume blanchâtre. Il grince des dents comme le jaguar en face d'un serpent, puis, d'un seul bond, terrible, formidable, effrayant, il tombe devant son ennemi en poussant un nouveau rugissement de rage. Egalement redoutables tous deux, tous deux n'ont plus d'autres armes que leurs san-

leu glants tomahawks. Les jambes en arrêt, la poitrine con

en avant, le bras levé, un instant ils se mesurent tac des yeux avec une horrible contraction de haine. de Jamais avant eux, jamais depuis, deux hommes à condamnés à la mort, ne se lancèrent deux plus ® bat terribles regards.

— Ta femme est morte, le sais-tu? dit Alléwémi avec un sourire d'atroce ironie.

— Où!

— C'est moi qui l'avais faite prisonnière. La misére l’a dévorée à Toronto, je me vengeais comme quand je t'ai fait tuer ton fils.

— Puisse le grand esprit te plonger dans le lac de feu pour y souffrir éternellement, comme ce tomahawk va te plonger dans la mort.

Et il frappa un coup terrible ; mais sa hache rencontra la hache d'Alléwémi et toutes deux firent entendre un son formidable. Alors commença un de ces combats qu'aucune plume ne saurait décrire, que nul pinceau ne saurait peindre. Leurs bras se tordent comme des serpents, leurs haches se heur- tc tent comme la foudre heurtant la foudre. Ils bon-

had les

dissent l'un autour de l’autre avec l’agilité des lions : acharnés à s'entredéchirer. Ils cherchent à se sur- g prendre, se courbent, se redressent, offrent leur L flanc à droite, frappent à gauche en évitant le coup

mortel. Leurs yeux roulent dans leurs orbites san- j

glants comme des charbons de feu.

De leurs poitrines essouflées sort une haleine courte, saccadée, grondante. La sueur coule de

Propemete ar

leur front et de tous leurs membres, pour se mêler, comme un poison, à leurs blessures. C'est un sfectacle merveilleux et terrible tout ensemble: Les

deux armées de sauvages demeurent immobiles à contempler cette lutte qui doit décider du sort de la ‘ bataille. Tout à coup, dans un suprême effort, leurs.

haches se rencontrent avec une telle violence qu'elles se brisent et volent au loin, ne laissant dans leurs mains qu'un tronçon informe. Ils s'élancent l’un sur l'autre, se saisissent corps à corps, se pressent poitrine contre poitrine, pieds contre pieds, bouche contre bouche. Leurs bras entrelacés enveloppent leurs corps robustes comme des tenailles d’airain. Ils poussent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, se penchent, se redressent, tentent de s'enlever mutuellement de terre, se donnent des crocs-enjambes d'une violence inouïe. Sous eux, le sol tremble, le sang piétiné change la verdure en boue, la terre gémit. Mais rien ne peut les dompter, et le combat aurait, sans doute, duré longtemps encore, si, dans leurs mouvements convulsifs, ils n'eussent tous deux rencontré un cadavre. Trébuchant sur les membres du mort, ils roulèrent dans un flot de sang, Oskouï sous Alléwémi. Celui-ci s'étant dégagé, tint un instant son ennemi sous son genou, puis riant d'un rire horrible, il lui dit :

— Il ne te reste plus que ta fille, sais-tu ce que

j'en ferai?

— Ah! ma fille, ma fille, ma Nélida vit donc

encore ?

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