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— Elle vit, mais mieux vaudrait qu'elle fût morte.
— Oh! tue-moi, mais épargne mon enfant!
— Je te tuerai, mais après!
— Après?
— Je l'enlèverai, puis je l’abreuverai des plus . horribles traitements, en la forçant à mé servir, comme la dernière des misérables.
— Oh! démon!
— Sais-tu qu'elle est chrétienne ?
— Tue-moi! tue-moi!
— Tiens donc! répondit Alléwémi en assénant sur sa tête un horrible coup de sa hache d'armes qui
dui brisa le crâne.
Alléwémi se releva souriant ; Oskouï fit encore quelques convulsions, puis expira; mais sa mort inspira une sorte de rage à son armée. Cette horrible fin poussa les Hurons et les Ottawais, comme un ouragan, sur les Iroquois. Ceux-ci furent presque tous massacrés ou faits prisonniers ; mais Alléwémi s'ouvrit un passage à travers ses ennemis oi disparut.
Proctor, défait dans cette rencontre, battit en retraite, avec quelques fuyards, jusqu'à Ancoster, tandis que les Américains emmenaient leurs prisonniers à Détroit. Redevenus maïtres de toutes les eaux, les Américains réunirent leurs forces à l'extrémité du lac Ontario et du lac Champlain, sous les ordres des généraux Wilkinson et Hampton, dans l'intention d'attaquer simultanément Montréal avant de donner le temps aux troupes,
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renfermées dans le Haut-Canada de descendre aw secours de cette ville.
La réussite de ce plan leur assurait la possession de toute cette province depuis Montréal jusqu’à Détroit, et forçait l'armée anglaise tout entière à mettre bas les armes, ou à se frayer un chemin au travers des forêts jusquà Québec. Rien ne pouvait empêcher Wilkinson de trouver des bateaux et des pilotes pour passer son armée sur l'ile de Montréal, trois ou quatre jours après avoir quitté le lac Ontario, et Hampton n'était qu'à deux journées de marche du Saint-Laurent.
Dans cette extrémité, sir Georges Prévost fit un second appel à la loyauté du peuple canadien. Monseigneur Du Plessis comprit que du succès de l'Angleterre dépendait, pour le moment, la future nationalité du Canada, appelé à former dans l'avenir une des premières puissances de l'Amérique, mais
qui serait toujours sacrifié aux intérêts des Etats-
Unis, si ceux-ci parvenaient à consommer son
annexion.
Il appuya donc l'appel du gouverneur général par un mandement énergique, et ordonna partout des prières pour le succès des armes britanniques et pour qu'une heureuse paix vint bientôt couronner leur victoire. Jamais, peut-être, depuis la domination anglaise, les paroles de l'évèque de Québec
n'avaient eu autant de retentissement. Toutes les : populations du Canada semblèrent pressentir,
comme leur évêque, que la nationalité de cet im-
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mense pays allait dépendre de leur attitude dans cette guerre.
Avant tout, il fallait conserver ce pays à l'Angleterre qui pouvait le protéger, le soutenir, le développer maintenant qu'il était encore faible, car plus tard, lorsque des millions d'hommes peupleraient es immenses régions, il serait plus facile de secouer le joug d'une puissance éloignée, si celle-ci devenait oppressive, que celui des Etats-Unis qui, par les forces réunies vers leur frontière, auraient toujours mille moyens de l’écraser. Aussi les milices des campagnes se levèrent-elles comme un seul homme, äccourant se ranger sous la bannière de Saint-Georges avec un empressement qu'on n'avait jamais vu auparavant. La citadelle de Québec avait été fortifiée avec le plus grand soin; mais i! fallait la dégarnir de ses troupes pour les porter vers Montréal et exposer aïinsi la capitale à se voir capturer par un, coup de main. Le dévouement de l'évêque prévint un tel malheur. Faisant un appel à tous les élèves de son séminaire en état de porter les armes, il leur demanda, au nom de la patrie menacée, de se faire les défenseurs de la capitale du Canada. Tous ces jeunes gens s'armèrent avec un enthousiasme extraordinaire et les remparts se virent, comme par enchantement, garnis d'une milice nou-. velle, intelligente et dévouée, prête à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang plutôt que de faillir à son devoir. |
Le gouverneur, qui s'était retiré au château
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Saint-Louis, vit ces jeunes gens monter la garde à sa porte et veiller nuit et jour à sa sûreté. Il en fut tellement touché, qu'il vint lui-même leur témoigner combien il était pénétré d'admiration pour leur belle conduite et quel espoir il fondait sur leur vaillance en cas d'attaque.
Mais ce fut surtout à Monseigneur Du Plessis qu'il se plut à rapporter toute la gloire des mesures qui allaient sauver le Canada. Il se hâta d'écrire au prince régnant d'Angleterre, depuis Georges IV, tout ce que venait de faire l'évêque résidant de Québec, et ce prince s'empressa de lui en témoigner sa gratitude, en lui accordant une place au conseil législatif de la province. Ce fut comme la reconnaissance officielle de son titre d'évèque catholique de Québec, qu'on lui avait encore refusée l'année précédente. Une pension, qui l’aidait à soutenir son rang, et l'autorisation d'ériger dans son diocèse toutes les paroisses nouvelles qu'il désirait établir, achevèrent de lui prouver la haute estime de l’Angleterre. Cependant, celle-ci ne sut pas se montrer véritablement reconnaissante et généreuse dans de semblables circonstances, ni récompenser de tels services, avec toute la magnanimité voulue,
L'influence du prélat, en effet, était alors la seule puissance réelle qui fût capable de contenir les peuples canadiens dans le devoir et on n'aurait rien pu lui refuser, si, moins modeste, il avait voulu exiger les plus grandes choses.
. Le capitaine Robert-et le chevalier avaient reçu
l'ordre de se replier sur Montréal. Le fleuve étant occupé par les troupes américaines, on ne pouvait songer à faire le trajet par eau, et l'on prit par les forêts. Nélida les accompagnait. Elle se sentait heureuse et rayonnante de se retrouver au milieu de tous ceux qui l'aimaient, sous la garde de ses amis et du vieux prêtre qui la chérissait comme si elle eût été sa fille. Ce n'était pas sans un vif sentiment d'admiration que le chevalier traversait ces immenses forêts du Nouveau Monde, toutes couvertes de fleurs et de lianes, pleines d'oiseaux et d'animaux de toute espèce.
Tandis que Nélida s'appuyait sur son bras, il lui faisait partager le ravissement que lui causaient tous les objets dont il était entouré. Ici l'aigle s'élançait du sommet des rochers d'un vol hardi et rapide, comme la flèche qui part et va frapper le but. La, le ravissant colibri aux chatoyantes couleurs, au bec qui plonge dans les fleurs pour y boire la rosée, voltigeait dans les tulipiers ou papillonnaït au milieu des noyers noirs et des cèdres blancs ou rouges. Des perroquets éclatants se jouaient dans les branches des gigantesques cyprès qui, au printemps, avaient recu leurs nids.
Parfois on apercevait des bisons, alé du troupeau par les chasseurs qui leur faisaient une guerre acharnée, des bœufs musqués se vautraient dans les herbes qui leur montaient jusqu'au dos, des caribous ou rennes sauvages qui se désaltéraient. aux bords des cours d'eau, et différentes espèces
d'élans à têtes couronnées de bois comme le cerf, Parmi ces derniers, ils admirèrent surtout l'orignal, qui atteint la grandeur du cheval, et que les sauvages regardent comme un animal de bon augure. Sa chair est légère, nourrissante et d'un goût excellent; sa peau forte, douce et moelleuse; aussi les chasseurs les poursuivent-ils à outrance.
Mais il a encore un autre ennemi bien plus implacable, le carcajou, espèce de chat sauvage, qui s'en approche en traitre, lui saute sur le dos à l'improviste, s'attache à son cou, l'entoure de sa longue queue pour faire saillir les veines et lui coupant la jugulaire le laisse saigner jusqu'au moment ‘où: il tombe mort d'épuisement. L'orignal n’a qu'un moyen de se garantir de ce terrible adversaire, c'est de se jeter à l'eau que son ennemi ne peut souffrir. Ils remarquèrent aussi un grand nombre de porcsépics dont la chair est estimée, et une foule de ces lièvres qui changent de couleur et qui deviennent blancs en hiver.
Le soir, on fit halte au milieu d'une vaste clairière, où l'on bâtit des huttes et on alluma des bûchers de nuit à la manière indienne. De ce point on apercevait les feux de quelques sauvages qui étaient campés un peu plus bas sur le ruisseau qui traversait l'éclaircie. Ayant aperçu la troupe du capitaine, ils vinrent à lui et lui demandèrent la permission de passer la nuit avec les siens, redoutant une surprise des Américains.
Elle leur fut accordée sur-le-champ rt ces sau-
vages, qui étaient Iroquois, s'empressèrent de les aider, coupant des branches, plantant des jalons, ‘arrachant des écorces pour couvrir ce palais rustique. En retour de ces bons services, le capitaine Robert leur fit distribuer un baril d'eau-de-vie qui ne contribua pas peu à les mettre en belle humeur. Ils allumèrent un feu d'une étendue extraordinaire et s'assirent tout autour, les jambes croisées à la manière des tailleurs, faisant rôtir leurs quenouilles de maïs, nettoyant leurs jamhons d'ours et se préparant à commencer un festin royal. Pendant le repas, les femmes tenaient leurs petits enfants suspendus à leurs mamelles. Bientôt ils s'endormirent à la douce chaleur du feu et elles les déposèrent doucement sur des peaux avec ces soins de mères si délicieux chez ces tribus canadiennes, tandis que parmi les hommes la conversation devenait générale.
Un seul de ces guerriers gardait un silence obstiné; il semblait être le chef de la bande et se tenait un peu à l'écart. Déjà vieux, il paraissait encore d'une force et d'une énergie extraordinaire. Malgré les raies noires, rouges, bleues, dont son visage était tatoué, en dépit de ses oreilles fendues et de la perle pendante au nez dont il était défiguré, il y avait en lui je ne sais quelle grandeur farouche et sombre qui en imposait. Il jetait souvent les yeux du côté où s'élevait la hutte destinée à Nélida, et chaque fois ses regards brillaient d’un éclat étrange. C'était Alléwémi. Il avait suivi le détachement dans
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l'espoir de trouver une occasion d'enlever la jeune fille et de l'immoler à son implacable vengeance.
La douce et belle enfant était loin de se douter. en ce moment, des affreux malheurs qui la menacaient. Elle était si heureuse! Sa main dans la main du chevalier, elle était assise sur un tas de feuilles à l'entrée de la hutte qui lui était destinée. A quelques pas de là, le vieux missionnaire et le brave capitaine devisaient gravement du voyage, de batailles et de politique. Nos déux jeunes gens ne disaient rien, car leurs cœurs exaltés par leur affection que grandissait encore le spectacle des magnificences. quils avaient sous les yeux, semblaient se recueillir pour savourer le bonheur de sentir Dieu présent en eux et dans la nature environnante. Il faisait un de ces splendides clairs de lune qui donnent aux nuits américaines une sérénité, une grandeur et une beauté que le pinceau ne rendra jamais. Mille étoiles scintillaient dans l'espace azuré du firmament. Des nuages floconneux découpaient çà et là la pureté de cet azur d'un velouté doux à l'œil qui er:2c sur ces dômes immenses avec un indicible plaisir. Tantôt la lune se reposait sur un groupe de nuages qui s'entassaient les uns sur les autres, comme des montagnes couronnées de rochers éternellement recouverts de neiges. Tantôt elle paraissait voiler ses charmes rougissants derrière d'immenses rideaux de lin et de pourpre qui s'allongeaient et se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses.
Ici des nuages plus blancs que la ouate, se transformaient en légers flocons d'écume; là, ils rougissaient comme une immense fournaise; plus loin, ils se déployaient en formes bizarres où l'imagination se figurait tout ce qu'elle voulait. La scène sur la terre n'avait ni moins de charmes, ni moins de magnificence. Le rayon de l'astre des nuits descendant dans les intervalles des arbres, envoyait des gerbes d'une lumière tendre et veloutée, qui enveloppait, comme un voile éclatant, la verdure et les fleurs. Le ruisseau qui coulait à leurs pieds, s'enfoncait ‘tour à tour sous des fourrées de chènessaules et d'arbres à sucre, où il disparaissait pour reparaître bientôt étincelant, au milieu de la clairière, de toutes les constellations de la nuit. Une brise légère faisait, par instants, flotter dans îes airs la longue chevelure des bouleaux répandus dans : la savane, et dont les ombres, s'agitant sur le gazon où dormait la clarté de l'astre étendue comme un voile d'argent, donnaient le mouvement et la vie aux figures les plus étranges et les plus fantastiques. | Près du campement, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait les rugissements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de Ja nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient au fond des forêts.
L'étonnante mélancolie de ce tableau, plein de
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grandeur et de charme, remplissait nos deux jeunes gens d'une émotion indéfinissable. Leur imagination se trouvait dans la situation la plus propre à se laisser fortement impressionner par la beauté de ce magnifique spectacle. Elle s'abandonnait à la rêverie où la jetaient ces merveilles, errait au fond de ces forêts sans limite, s'égarait à la clarté des étoiles aux bords des lacs immenses, planait sur le gouffre mugissant des cataractes, tombait avec la masse des ondes jusqu'au fond d'insondables abimes, pour rejaillir en flots bouillonnants et remonter jusqu'aux cieux sur la vapeur écumeuse qui allait se disperser et s'évanouir dans l'étendue de l'espace infini. Insensiblement leur admiration devint telle, que ni l'un ni l'autre ne purent plus la renfermer en eux. Elle sexhala d'abord en cris d'admiration, en phrases vagues et entrecoupées, en observations qu'un mot caractérise, qu'un geste fait comprendre. Puis, comme si tout cet enthousiasme devait se condenser en un seul mot, le chevalier s'écria :
— Ne trouves-tu pas qu'il est doux de s'aimer comme nous le faisons, au milieu de ces belles contrées, à ma Nélida chérie ?
— Dieu est alors si près de nous, qu'aucune haine ne saurait tenir dans un cœur humain ; comment donc, ami, pourrions-nous ne pas être heureux de nous chérir comme nous le faisons sous les regards du Ciel?
En ce moment, un bruit se fit entendre dans la . feuillée voisine; les branches parurent s'écarter,
et une tête apparut, jetant sur la jeune fille des regards tellement farouches qu'elle en frissonna de la tête aux pieds. |
— Qu'as-tu? dit le chevalier qui sentit ce frisson circuler dans la main qu'il tenait dans la sienne.
Pour toute réponse, elle étendit la main vers l'endroit où elle avait vu paraître le fantôme sinistre et cruel; mais déjà la terrible apparition s'était évanoule.
— Je ne vois rien, dit le chevalier.
— Oh! tout mon corps tremble encore de terreur ; il n'y a qu'un instant, un être horrible était là me regardant avec des yeux si farouches, que jai cru qu'il allait me tuer.
Le chevalier mit l'épée à la main et courut vers le lieu indiqué. Cn vit comme une ombre ramper à terre, bondir deux ou trois fois et disparaitre. Lé chevalier fouilla les abords du bois voisin, mais ne put rien découvrir. Il se‘rapprocha du camp des sauvages, et trouva Alléwémi Qui allumait son . calumet au brasier, en souriant d'une facon cruelle. Comme il ne connaissait pas ce chef, il s'en approcha, et lui dit ce qui venait de se passer.
— Bah! répondit le rusé sauvage, c'était quelque caribou qui, à votre approche, se sera sauvé à la faveur des ténèbres.
Le chevalier parut satisfait de cette réponse et s'éloigna; mais alors le sauvage se retourna tout . à coup, le couvrant d'un regard de haine et murmurant entre ses dents : F ;
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— Malheur à qui ose se mettre entre moi et l'objet de ma vengeance!
Le chevalier retrouva Nélida entre le capitaine et le missionnaire qui étaient accourus auprès d'elle, en voyant le chevalier s'éloigner comme un trait, l'épée au poignet. On délibéra, et après avoir décidé que cette apparition n'était qu'un effet de l'imagination impressionnée de la jeune fille, on décida que les trois hommes coucheraient dans leurs manteaux autour de sa hutte, pendant qu'elle reposerait à l'intérieur, afin d'éloigner de son esprit toute folle terreur. Celle-ci se retira alors sur son lit de mousse, le capitaine Robert fit sonner la retraite, et bientôt tout parut dormir du plus profond sommeil. Nélida et le chevalier seuls ne dormaient pas. Enveloppé dans son manteau, celui-ci s'était étendu à l'entrée de la hutte, l'épée au côté. Vers minuit, il se sentit légèrement tirer par son habit, et entendit une voix douce et craintive qui lui disait : |
— Chevalier Louis?
— Qu'y a-t-il? dit celui-ci en se redressant en sursaut. |
— Dormiez-vous ?
— Non, Nélida! mais pourquoi me faire cette demande? vous m'ayez épouvanté.
— C'est que je mourais de peur dans la crainte que vous ne dormiez? Il me semble avoir entendu du bruit ; tenez, voilà que je l'entends encore.
Tous deux retinrent leur respiration, et crurent.
effectivement entendre comme un bruit de pas froissant des branches sèches. Le chevalier se redressa, s'assit après s'être débarrassé de son manteau et attendit en silence, en se confondant dans le feuillage de la hutte. Bientôt une ombre parut sortir de l'épaisseur de la forèt, jeta sur la clairière des regards perçants, écouta immobile et muette et n'entendant rien, se coucha et se mit à ramper Aers la tente comme un serpent, s'arrêtant de temps à autre pour s'assurer que rien n'avait bougé. À la vue de, cet être fantastiqne qui se trainait ainsi, Nélida seiserra près du chevalier dont elle saisit le bras, en disant :
— J'ai peur. |
— Quittez-moi et ne craignez rien, répondit le chevalier. 4
L'ombre continua donc à s'avancer à pas de loup, puis, arrivée à quelques mètres de la hutte, elle bondit pour s'élancer à l'intérieur; mais le chevalier se redressant subitement, la heurta avec une telle violence, qu'elle alla rouler à quelques pas de là,.se releva, voulut fondre sur le jeune homme le poignard à la main, mais au cri poussé par la jeune fille, à la vue du capitaine et du vieux prêtre qui se lévèrent en sursaut, elle recula et disparut comme la première fois.
Un instant après, l'alarme était dans le camp tout entier. On parla beaucoup de cet événement ; mais on ne découvrit rien. Au lever du jour, les sauvages disparurent; ce n'était qu'une ruse d'Al-
léwémi, qui voulait se mettre sur les traces de la troupe, comme il l'avait déjà fait, sans qu'elle s'en doutât, et arriver à ses fins par d'autres moyens. Mais l'éveil était donné ; le chevalier ne douta plus que Nélida ne courût quelque danger, et redoubla de vigilance pour veiller sur elle.
On se remit en mardh® pour Montréal, et la beauté du jour sembla dissiper toutes les craintes de la nuit. Cependant le chevalier ne quittait pas Nélida, allégeant par une conversation spirituelle et les plus fines observations, l'ennui du voyage. Tout en cheminant, ils rencontrèrent un étang où s'était établie toute une tribu de castors, dont ils se mirent à contempler l'ingénieuse industrie. Le vieux prêtre leur,.en peignit les mœurs de la manière suivante : i; °
— Voffs savez, leur dit-il, que cet animal est rangé parmi les quadrupèdes amphibies, bien qu'il lui soit possible de vivre sans aller dans l’eau, et qu’il ne puisse même y demeurer, n’en ayant besoin que pour se laver et se baigner. Les plus grands, comme vous le voyez, ont un peu moins de quatre pieds, et peuvent peser une soixantaine de livres. Leur couleur variant selon les climats, est noire dans le nord, brune dans les pays tempérés, tirant sur le blanc vers le sud. Les muscles de cet animal, qui peut vivre jusqu'à vingt ans, sont extrêmement forts et d'une grosseur qui n'est pas proportionnée à sa taille. Les intestins sont, au contraire, fort délicats. Il possède deux mâchoires d'une grosseur
extraordinaire, chacune garnie de dix dents, dont huit molaires et deux incisives qui lui permettent de ronger les arbres. Sa tête offre à peu près la figure d'un rat des montagnes. Il a le museau allongé, les yeux petits, les oreilles courtes, rondes, velues en dehors, sans poils en dedans; ses jambes sont courtes, surtout celles de devant, et n'ont pas plus de quatre pouces de long; ses pieds de derrière sont plats, garnis de membranes entre les doigts : il peut ainsi marcher avec lenteur, mais nage aussi facilement que tout autre animal aquatique, et par sa queue, il est tout à fait poisson.
“ Généralement, ils se réunissent en tribu formant une bourgade de trois à quatre cents membres: Ils choisissent toujours .un lieu d'habitation où l'eau et les vivres se trouvent en abondance. S'ils ne trouvent pas de lac ou d'étang, ils en forment un en arrêtant le cours d'un ruisseau ou d'une petite rivière, par une digue qu'ils construisent avec une admirable industrie. Leur premier soin est de couper quelques gros arbres qu'ils attaquent à coups de dents, et savent toujours faire tomber du côté de l'eau. Ils les font ensuite rouier jusqu'à l'endroit où ils doivent être placés, ou même les portent à là place. Quelquefois cependant, les pièces dont ils forment leur digue, n'ont qne ia grosseur de la cuisse, mais alors elles sont soutenues par des piques solides et entrelacées d’un nombre infini de petites branches. Les vides sont remplis d'une terre grasse si bien appliquée, qu'il:
n'y passe pas une seule goutte CLau. Ils la préparent avec leurs pattes, et leur queue ne leur sert pas seulemént de truelle pour maconner, mais elle leur sert encore d'auge pour voiturer ce mortier qu'ils transportent en se trainant sur leurs pattes de derrière. Lorsqu'ils sont arrivés au bord de l'eau, ils prennent leur mortier avec les dents, et, pour l'employer, se servent alternativement de leurs pattes et de leur queue. Les fondements des digues que construisent ainsi les castors, ont ordinairement dix à douze pieds d'épaisseur, et vont en diminvant jusqu'à deux ou trois. L’exactitude avec laquelle toutes les proportions y sont gardées est admirable. Le côté du courant de l'eau est toujours en talus et l'autre côté parfaitement d'aplomb. Nos meilleurs ouvriers ne feraient rien de plus solide ni de plus régulier.
» Le même art est observé dans la construction des cabanes des castors. Elles sont ordinairement posées sur pilotis sur les digues dont nous venons de parler ou sur le bord des lacs et des étangs, ‘à l'extrémité des pointes qui s’avancent dans l'eau. Leur aspect est rond ou ovale; elles sont voûtées en anses de panier, et leurs parois ont deux pieds d'épaisseur. Leurs matériaux ne sont pas différents de ceux des digues, mais ils sont moins gros, et l'enduit intérieur de terre glaise n'y laisse pas pénétrer l'air extérieur. Les deux tiers de l'édifice sont hors de l'eau. C'est dans cette partie que chaque castor a sa place marquée. Il prend soin de la re-
vêtir de feuillages ou de petites branches de sapin, et jamais on n'y voit d'ordures.
» Les cabanes ordinaires, qui ont une porte d'entrée et une de sortie, servent de logement à huit ou dix castors. Il s'en trouve, mais rarement, qui en contiennent jusqu à trente. Elles sont toujours assez près les unes des autres, pour que les castors y entretiennent une communication facile. Tous ces ouvrages sont achevés à la fin de septembre, et jamais l'hiver ne les surprend dans leur travail.
» C'est aussi dans ce mois que chacun fait ses provisions. Pendant le printemps et l'été, vivant dans la campagne ou dans les bois, ils se nourrissent de fruits, d'écorces et de feuilles d'arbres; ils oêchent aussi des écrrvisses et quelques poissons. Mais quand approche la saison d'hiver, ils se mettent à récolter une abondante provision de bois tendre, telles que les faibles tiges du peuplier, du tremble, du coudrier et les disposent en piles, de manière à ce qu'ils puissent toujours prendre celui qui trempe dans l'eau.
» On observe constamment que ces piles sont plus ou moins grandes selon que l'hiver doit être plus ou moins long : c'est, pour les sauvages, un indice de la durée du froid, qui ne trompe jamais. Pour manger le bois, un castor le coupe en pièces fort menues et les apporte dans sa loge. Comme la fonte des neiges cause de grandes inondations dans ce pays, dès qu'elle commence, ces animaux quittent leurs cabanes, mais les femelles y reviennent
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aussitôt que les eaux sont écoulées, et c'est alors qu'elles font leurs petits. Les mâles continuent à tenir la campagne jusqu'au mois de juillet, temp” auquel ils se rassemblent tous pour réparer les brèches faites par l'eau à leurs édifices, ou en élever d'autres, s'ils ont été détruits par les chasseurs. Les ravages de ceux-ci, la guerre plus terrible encore que leur font les gloutons, le manque de vivres leur font parfois changer de demeure; mais il est des endroits pour lesquels ils éprouvent tant d'affection, que malgré tout le mal qu'on leur fait, ils ne peuvent se résoudre à les quitter.
» La chasse du castor ne parait pas difficile. L'industrie qu'il fait paraître dans la construction de son logement et dans le soin de sa subsistance, semble l'abandonner lorsqu'il est question de sa sûreté. C'est pendant l'hiver qu'il est exposé aux persécutions des chasseurs, parce qu’alors, comme tous les animaux à fourrures, il a le poil plus beau et la peau plus fine; mais il a les yeux si percants et l'oreille si bonne, qu'il est difficile de s'en approcher avant qu'il ait gagné l'eau. On le perdrait, quand bien même il aurait été percé d'une flèche où d'une balle avant de s'être jeté à l'eau, parce, qu'il ne surnage point lorsqu'il meurt d'une blessure. Aussi n'emploie-t-on guère d'autres méthodes pour le prendre que la trappe et la tranchée.
» Les Canadiens dressent des trappes sur le chemin des castors, lorsque, durant l'hiver, ils se laissent aller à des expéditions dans les bois, pour y
chercher une nourriture plus fraiche et plus tendre. On les amorce avec de petits morceaux de bois tendre et nouvellement coupé. Si le castor y touche, il fait tomber sur lui un gros arbre qui lui brise les reins. Le chasseur qui survient l'achève aussitôt sans peine. La tranchée demande plus de précautions. Lorsque l'épaisseur de la glace est d'un demipied, on y fait une ouverture avec la hache. Les castors ne manquent point de s'y présenter pour respirer avec plus de liberté, et on les assomme, au moment où ils montrent la tête pour aspirer l'air, on les saisit alors par une patte et on les jette sur la glace, avant que, revenus de leur étourdissement, ils aient eu le temps de plonger. Si la cabane est près de quelque ruisseau, on coupe la glace en travers pour y tendre un grand filet et on court briser la cabane. Tous les castors qu'elle contient ne manquent pas de se sauver dans le ruisseau et se trouvent pris dans le filet ; mais on les y laisse peu de temps, parce qu'ils s'échapperaient en le coupant. |
+ Ceux qui bâtissent leurs cabanes dans les lacs ont une autre retraite, qui leur tient lieu de maison de campagne. Alors les chasseurs se divisent en deux bandes, l'une pour abattre la cabane des champs, l’autre pour marcher en même temps ‘contre la cabane du lac. Les castors, en voulant se réfugier d'une cabane dans l’autre, sont tués dans le trajet. S'ils découvrent les chasseurs ou quelquesunes des bêtes carnassières-qui leur font la guerre,
pour e, au l'air, e sur
ison t en des mps t se lans 1esre,
ils plongent avec un si grand bruit, en battant l'eau de leur queue, qu'on les entend à une très-grande distance. On croit qu'ils font ce bruit pour avertir les autres du péril qui les menace. Ils ont l'odorat si fin, que, même dans l'eau, ils sentent les canots de fort loin. En retour, ils ne voient que d'un côté et cette disparition de leur vue les livre souvent au chasseur qu'ils veulent éviter.
» Les plus terribles ennemis des castors sont les loutres, autre espèce d'amphibie, qui leur font une guerre continuelle. Vers le mois de mai, les loutres se réunissant en troupes, vont attaquer les castors jusque dans leurs cabanes ; mais ordinairement elles sont repoussées avec perte; car un seul castor, à coups de dents et de queue, peut se défendre contre trois loutres. »
Ainsi parlait le vieillard, qui avait beaucoup observé, comme tous les vienx missionnaires qui n'étaient pas seulement des théclogiens, mais aussi des historiens, des astronomes, des mathématiciens, et surtout des naturalistes. nous peignant, dans leurs lettres, les mœurs, les usages, les coutumes des peuples au milieu desquels ils vivaient, et décrivant avec une grâce et un charme souvent exquis ce qu'ils apercevaient de plus remarquable dans la nature animale et végétale. C'est en l'écoutant deviser de la sorte sur miile sujets variés, que le. chevalier et Nélida arrivèrent à Montréal. ;
D'immenses préparatifs de résistance s'y faisaient de toutes parts. On fourbissait les armes, on aigui-
sait les glaives, on créait la défense én élevant des murailles nouvelles ou restaurant les anciennes. Partout régnait une activité extraordinaire, une exaltation inexprimable. Les jeunes milices se livraient au tir et aux exercices militaires avec un incroyable enthousiasme. Tout respirait la guerre, tout annonçait que si les ennemis arrivaient jusque-là, ce ne serait pas sans livrer de terribles assauts, sans éprouver une résistance acharnée, désespérée, qui ne leur abandonnerait la ville que réduite en cendres sur les cadavres de ses défenseurs.