‹ Nélida ou Les guerres canadiennes, 1812-1814 [microforme]Chapitre 17 sur 22 · DE BU · texte numérisé non relu

DE BU

castor. Elle laissait voir ingénument son teint éblouissant, ses beaux cheveux dorés, et ses yeux pleins d'éclat. Les lignes empourprées qui coloraient encore à l'Orient, n'étaient ni plus brillantes ni plus délicates que l'incarnat de ses joues. La beauté de la nature qui se réveillait de son léger sommeil, paraissait avoir ramené quelque sérénité sur ses traits et, parfois, elle souriait aux observations du vieux prêtre avec une grâce si charmante que l'aurore elle-même en paraissait moins belle.

Tout à coup l'Indien qui servait de guide, 3e retournant, s'arrêta aux côtés du vieux prêtre, et lui dit d'une voix basse : « Bien que nous ne courions aucun danger, la prudence doit nous engager à traverser ce désert avec le moins de bruit possible. » Le missionnaire se tut, jetant un coup d'œil rapide vers tous les fourrés voisins. Un instant, il crut reconnaitre dans un d'eux un sauvage aux aguets: mais s'étant avancé vers cet endroit, il n'aperçut plus rien, et sourit de son erreur qui lui avait sans doute fait prendre quelques baies de couleur éclatante pour les regards perçants d'un sauvage. Toutefois il ne s'était pas mépris. Quand la petite troupe fut passée, les branches du buisson s'écartèrent et laissèrent passer une forme humaine. L'aspect de cét être n'était pas sans une certaine grandeur ; mais les traces des passions sans frein que reflétait son visage contribuaient avec le tatouage à rendre cette apparition effrayante. Ce sauvage avait une expression sombre et farouche qui perçait dans tous

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LE TRIOMPHE. 16i

ses traits malgré leur immobilité stoïque. Il portait, comme les Indiens, un couteau à sa ceinture et une hache d'arme appelée tomahawk.

On remarquait dans toute sa personne un air de négligence qu'on aurait pu attribuer à des fatigues dont il nétait pas encore remis. Les couleurs dont il avait peint son visage étaient confusément mêlées et rendaient plus repoussants encore ses traits basanés. Le hasard avait produit sur cette féroce physionomie des effets que l'art aurait inutilement cherchés. Les yeux seuls, qui étincelaient comme des étoiles au milieu des nuées, avaient conservé toute leur sauvagerie première. Il suivit d'un regard ardent les voyageurs qui s'éloignaient sans se douter de sa présence, et un rayon de joie éclaira son visage repoussant quand il leur vit prendre la route qui devait les livrer à sa fureur. C'était Alléwémi. | | |

La petite troupe continua sa route à travers les bois dont les vastes dômes les couvraient d'ombres et de couleurs foncées. Les rayons du soleil faisaient resplendir le givre comme des rubis et des émeraudes. Le silence plein de vagues harmonies qui caractérise les paysages de l'Amérique régnait autour d'eux, Il n'était interrompu que par les bonds des daims qui fuyaient à leur approche, les cris discordants des geais qui s’envolaient effrayés, les hurlements lointains et prolongés des loups, ou le mugissement de chutes d'eau que l'on entendait ilars les immenses profondeurs de la solitude. On

marcha jusqu'à l'heure de midi, sans qu'aucun événement vint faire diversion aux pensées de Nélida qui se reportaient sans cesse avec une sorte de triste amertume sur le chevalier dont elle s'éloignait, comme si elle ne devait plus le revoir. Vainement le missionnaire cherchait à faire diversion aux vagues pressentiments qui l’agitaient sans pouvoir y parvenir. Cette tristesse sans causes apparentes unie à la fatigue du voyage ne tardèrent pas à l'accabler. On fit une halte et l’on prit quelque nourriture à l’aide des provisions dont on s'était muni. Tandis que tous assis sur l'herbe, aux bords d'un ruisseau, cherchaient à se réconforter, J'Indien tressaillant tout à coup s'écria :

— Silence!

Tout le monde se tut et se mit à écouter; mais les bois semblaient muets. Le guide n'en mit pas moins son. oreille à terre et, après quelques minutes d'hésitation, il reprit :

— J'entends un bruit de pas.

— Ce sont peut-être des loups qui suivent notre piste, dit le missionnaire.

— Ce sont des pas de sauvages, répondit le guide, et, sur mon âme, à leur seule manière de froisser les branches sous les talons de leurs pieds, je jurerais que ce sont des Iroquois.

— Peut-être la tribu d’Alléwémi, ajouta la jeune fille pâlissante, d'une voix qui tremblait sur ses lèvres décolorées.

— C'est possible, dit l'Indien. Pour le moment,

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l'essentiel est de changer de place de manière à dépister les Iroquois, sinon nos chevelures pourraient bien sécher demain suspendues à leurs ceintures.

L Indien fit cette déclaration terrible avec la froide assurance d’un homme qui comprenait parfaitement le danger dont la petite troupe était menacée, mais qui ne craignait pas de l'affronter en face. Le père Mesnard pensa à la jeune fille et crut déjà la voir à la merci des ennemis.

— Ah! je vous en supplie, dit-il à l'Indien, sauvez-nous du péril qui nous menace et vous recevrez de ses parents la récompense que vous voudrez.

— Offrez vos prières à Dieu! il peut seul vous donner la sagesse nécessaire pour deviner les trames de ceux qui sont sur nos traces, si ce sont des ennemis. Quant aux offres d'argent, inutile de vous en occuper, car ni vous ni moi, ne vivons peutêtre plus ce soir. Je vais tenter tout ce que peut inventer la pensée humaine pour sauver cette tendre fleur, mais n'attendons d'autre récompense que celle d'une conscience satisfaite d’avoir fait une bonne action. D'abord il faut me promettre deux choses.

— Quelles sont-elles ?

— La première, c'est d'ètre silencieux comme ces bois; la seconde, c'est de jurer ici que vous ne révélerez jamais la retraite où je vais vous conduire, si nous échappons au péril qui nous menace. | Tous jurèrent et on se remit en marche, plein de

craintes et d'anxiété. Cependant on parut ne plus ètre poursuivi pendant le reste de la journée, et sans l'assurance de l'Indien qui affirma ne cesser d'entendre le pas des sauvages, on aurait pu se croire sauvé. Mais il y avait tant de sincérité dans les paroles du guide canadien, que bientôt on fut certain des intentions des ennemis et la certitude d'être poursuivi changea les craintes en terreur. Le missionnaire ne douta plus que les Iroquois, semblables à des bêtes féroces, n’attendissent que l'obscurité fût complète pour les attaquer plus sûrement. La jeune fille se sentit, dans l’âme, des angoisses intolérables. Son imagination surexcitée, trompée par la pénombre d'un vague crépuscule, transformait en figures humaines les buissons agi-. tés par le vent, les débris des arbres abattus, et, vingt fois, il lui sembla distinguer les horribles visages des Indiens embusqués pour surprendre la petite troupe. Cependant les nuages floconneux dont les lignes d'un rose pâle teignaient le ciel bleu achevaient de disparaitre, pour faire place aux ténèbres et redoubler la terreur générale.

Ce fut au milieu de ces angoisses qu'on arriva aux bords d'une rivière. On fit entrer les chevaux dans le courant que l'on remonta en amont. Par intervalle, l'Indien, faisait arrêter sa petite troupe, et, au milieu d'un rime profond que troublait seul le bruit d'une cataracte prochaine, il prêtait l'oreille pour étudier les sourds murmures de la forêt. Quand il s'était assuré que tout était calme et que

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ses sens, malgré leur expérience consommée, ne lui révélaient pas l'approche d'un ennemi, il reprenait sa maärcue avec lenteur et précaution. C'est ainsi qu'on atteignit un endroit où les hautes berges jetaient une ombre plus épaisse sur les eaux. En ce lieu, la rivière se resserrait entre deux murailles de rochers escarpés, surmontés de grands arbres qui avaient l'air d'être prèts à tomber dans le précipice. Elle formait un étroit et profond ravin enseveli dans une obscurité profonde. En aval, les sinuosités du courant bornaiïent la vue; en amont, l'eau semblait descendre du ciel pour s'engouffrer avec fracas dans les cavernes.

. On abandonna les chevaux, qui furent attachés

. à des arbrisseaux croissant dans les fissures des

rochers, au milieu d’une sorte d'entonnoir dont on ferma l'entrée en y faisant rouler des quartiers de roche, puis par un sentier connu du guide qui les conduisait, on se mit à gravir les rochers qui devaient offrir un asile à nos fugitifs. Ce sentier non foulé était, pour ainsi dire, creusé dans le roc nu et

, glissant, autour du cratère béant des abimes où le

moindre faux pas devait fatalement précipiter ceux qui le côtoyaient. L'Indien conduisit le vieux prêtre et la jeune femme au milieu @:: sinuosités du chemin et le reste de la troupe suivit comme elle put.

On arriva bientôt à une grotte étroite et profonde à

l'entrée de haquelle on s'assit en se préparant à tout événement.

L'Indien ayant pénétré à l'intérieur y ramassa

166 LES ADIESUX,

quelques morceaux de bois sec, les frotta les uns contre les autres. en fit jaillir une flamme qu'il reçut sur des feuilles sèches et prépara à l’enirée un feu couvert qu'il masqua avec des branches et des couvertures. Un quartier de daim fut bientôt approché du foyer où il ne tarda pas à prendre une belle couleur fauve qui, après tant de fatigues, fournit un repas succulent. En attendant que la

‘cuisson fût complète, i! s'assit et Nélida put l'exa-

miner tout à son aise.

Les clartés du feu tombunt sur ses traits halés donnaient une tourure étrange à sa physionomie

simple et intelligente, à ses formes musculeuses, à

Le

son corps vigoureusement trempé. Sa taille droite et flexible, ses mouvements libres sans contrainte, et ses yeux noirs que la crainte n'avait jamais fait baisser, brillaient d'un feu doux et terrible, Nul tatonage ne déshonorait sa figure, et sa tête qui conservait presque toute sa chevelure avait un caractère imposant de grandeur et de fierté.

Jusqu'alors la jeune fille n'avait prèté presqu'au-

eune attention à ce type des naturels du pays, dont.

la beauté excitait maintenant son admiration, bien qu'elle fut habituée à. trouver chéz les indigènes la pureté des lignes unie à la perfection des formes. Pius que jamais, en le voyant, elle sentit qu’il rou-

vait être rest étranger aux connaissances de :"1-

ples civilisés, mais qu'elle pouvait se fier à la lié

empreinte sur son * :ge. Pendant qu'et: ! :umi-

rait et se rassurait, le bruit de la catarac:: reten-

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