‹ Nélida ou Les guerres canadiennes, 1812-1814 [microforme]Chapitre 18 sur 22 · RAR · texte numérisé non relu

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tissait derrière elle comme les roulements d'un

. tonnerre lointain.

— Sommes-nous en sûreté dans cette grotte?

‘emanda-t-elle au chasseur canadien. N'avons-nous vas à craindre une surprise? Un seul homme armé, placé à l'entrée, nous tiendrait à sa merci.

L'Indien sourit, se leva, et, arrachant un tison au ioyer, illumina l'intérieur qui laissa voir une autre issue.

— Un renard comme moi, dit-il, ne se laisse pas prendre dans un terrier qui n'a qu'une issue.

Quand le repas fut prêt, il servit la jeune fille avec un mélange de dignité, de grâce et d'embarras dont le missionnaire se divertit, car il savait que c'était une infraction formelle aux habitudes des Indiens qui défendent aux guerriers de s’abaisser à des fonctions domestiques, surtout en faveur des femmes. Si quelqu'un des convives eût eu l'esprit assez libre pour l'observer attentivement, il aurait remarqué qu'il avait pour Nélida des attentions singulières et que ce n'était pas sans la faire tressaillir que ses grands yeux noirs sarêtaient parfois sur le visage expressif de la jeune fille. Quand il était obligé de lui parler, il le faisait dans un anglais incorrect, auquel les accents de sa voix gutturale et profonde cc. muniquatent une douceur qui la sur-picnait. es yeux vi'; se reposaient rarement et parfois sa gourde ou sa tranche de venaison demeurait suspendue à ses lèvres, pendant qu'il tournait la tête de côté, pour écouter les moindres bruits de la

forêt, car tout désormais lui paraissait suspect. Le mouvement ne manquait jamais de faire oublier à ses hôtes la piquante nouveauté de leur retraite pour leur rappeler les fâcheux incidents qui les avaient forcés à chercher un refuge sous les rochers de cette île autour de laquelle mugissait la grande voix de l'éternelle cataracte.

Tout à coup on entendit des hurlements lointains, sinistres, multipliés, effrayants. C'était la voix dey loups qui, attirés par l'odeur d'une proie à dévorer, remplissaient la forêt de leurs clameurs stridentes. Un instant après, des cris qui semblaient n'avoir rien d'humain ni de terrestre, dominèrent tous ces bruits. Ces cris pénétrèrent non-seulement, dans les cavités de la grotte, mais encore jusqu'au fond des cœurs de ceux qui les entendirent. Ils furent suivis d'un silence aussi profond, que si la cascade, troublée de cette affreuse interruption, se fût arrêtée dans sa course.

— Qu'est-ce? murmura Nélida éperdue en jetant un regard d'une anxiété inexprimable sur le guide.

— Ce que c'est, ce que ce n'est pas, je ne saurais le dire, répondit l'Indien épouvanté ; il y a vingt ans que je cours les bois en écoutant tous les bruits de la forêt avec l'attention d'un homme dont la vie ou la mort dépendent de la finesse de son ouïe, et jamais je n'ai rien entendu de semblable, Je connais le rugissement du jaguar, le sifflement du sernenit, le gémissement de ]° forêt se plaignant com® ferait un homme affligé, le sifflement de la foucr:

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embrasant les vieux arbres, mais ils n'ont rien de semblabl: à ces clameurs, qui ne peuvent avoir qu'une origine surnaturelle, Mais sortons d'ici et montons sur les rochers; s'il y a quelque péril qui nous menace, il nous sera plus facile de le conjurer du sommet des rocs qu'au fond de la grotte, qui ne doit nous servir qu'en cas de péril suprême.

On obéit, et toute la société sortant de la grotte éprouva un plaisir subit à changer l'air vicié de cette retraite contre l'atmosphère fraiche et fortifiante qui environnait les tourbillons de la cataracte. Une forte brise semblait pousser le fracas des cascades jusqu'au fond des cavernes où elles s’élançaient avec un bruit pareil aux roulements du tonnerre derrière les collines lointaines. La iune qui commençait à surgir au-dessus de l'horizon drapait de ses voiles argentés le sommet des pitons, mais en laissant encore dans l'ombre les anfractuosités où ils se cachèrent. Le bouillonnement des eaux, le bruit des rafales du torrent et les hurlements des loups, troublaient seuls le calme d'un paysage aussi tranquille que pouvaient le rendre la nuit et la solitude.

Tous les yeux se fixèrent en vain sur la rive opposée; ils n'aperçurent que des rochers nus ou des arbres immobiles. C'eût été un plaisir d'admirer les charmes de cette belle nture dans toute autre circonstance, ais les cris étranges qui avaient d'abord effrayc la petite troupe s'élevèrent de nouveau répercutés pur les échos d'une manière telle-

NËLIDA. 15

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ment sinistre que l'horreur glaça le sang dans les veines des plus init : d°+. Nélida se sentait tellement terrifiée quelle allait s'évanouir, quand le vieux prêtre s'écria :

— Ne craignez rien, je reconnais maintenant ce bruit que je n'avais pu distingue” ‘ans la grotte. C'est le cri d'angoisse poussé par nos chevaux prèts à devenir la proie des loups. J'ai souvent entendu ce cri sur le champ de bataille, au moment où la souffrance du cheval ou seulement sa terreur arrivent à sa plus haute intensité.

A ces mots, le guide rassuré alla prendre un tison dans le foyer dé la grotte, descendit les rochers, et, jetant le brandon au milieu des loups, leur arracha un long hurlement de terreur et les vit s'éloigner rapidement dans la forêt. Mais, en ce moment même, d'autres hurlements, plus affreux encora que ceux des bêtes féroces, s'élevèrent sur les rives de la rivière et remplirent les bois, les grottes, les rochers. On eût dit qu'une bande de démons venait de se répandre de tous les côtés autour de l'ile où se cachaient nos fugitifs. C'étaient les sauvages iroquois que les hurlements des loups avaient guidés jusqu’au lieu que nos fugitifs s'étaient choisi pour asile. ;

Le guide, se sentant decouvert, répondit bravement à ces bruyantes clameurs par un cri de guerre et fit ranger sa petite troupe en bataille derrière chaque angle des rochers. L'action s'engagea au point du jour contre les Iroquois, qui s'étaient eux-

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LE TRIOMPIIE. 171

mêmes fait des abris des buissons, des arbres, des moindres plis de terrain. Pendant plus d'une heure, les coups de fusils se succédèrent sans relâche, sans amener de résultats, car, de part et d'autre, les combattants avaient trop d'expérience pour se démasquer. Cependant un des sauvages les plus intrépides ayant cherché à gagner le sentier en rampant entre tous les accidents du sol qui pourraient lui servir d'abri, le chasseur canadien abaissa son arme, fit feu, entendit un cri et vit son homme tomber mort. Des clameurs confuses s’élevèrent aussitôt du milieu des assaillants que ce premier échec exaspéra, càr ils en tirèrent un mauvais augure. La colère leur ôta la prudence et tous se précipitèrent à l'assaut dx sentier qui pouvait seul les conduire jusqu'au heu où se tenaient les fugitifs. Dès qu'ils eurent atteint les rochers sur lesquels ils bondissaient en poussant des cris farouches, la carabine de l'Indien se leva lentement au milieu des broussailles où il s'était blotti et le plus aventureux de ces démons à peaux rouges tomba d'un roc et roula dans un des ravins de l'ile. Pendant ce temps, un autre Iroquois s'était avancé jusqu'au saut de la cataracte et de là dominait toute l'ile.

Un nouveau coùp de feu partit, le sauvage chancela sur lui-même, poussa une clameur de rage, tomba dans le courant, fit encore quelques efforts pour éviter d'être entrainé dans l'abime, mais, saisi par le tourbillon, il fut enlevé en l'air, les bras tendus, les yeux hors de leur orbite, et, avec la ra-

pidité d'un trait, roula dans le gouffre ouvert sous ses pieds. Une seule clameur de désespoir sortit de l'abime béant et tout demeura mort comme la tombe.

— Maintenant, continua le guide qui commen-

çait à s'enflammer, vous autres tous, tenez-vous

prêts à faire feu au commandement ; nous allons expédier bien des peaux rouges ou je ne suis plus le fils de mon père.

Un instant de silence affreux suivit ces paroles. Aucune voix humaine ne se mêlait plus au mugissement des chutes ; mais les Iroquois se sentant maîtres du terrain bondissaient, comme des chatstigres, de rocher en rocher, se TApRRsTAAne sans cesse de la grotte. Soudain vingt coups de-feu retentirent et vingt sauvages roulèrent dans les gouffres ou dans les flots. Ce fut une consternation indicible. Plus un seul de ceux qui survivaient ne fit un pas en avant.

Il y eut dans la troupe des assaillants un moment d'indécision terrible; mais la rage l'emportant, ils se remirent bientôt à pousser des cris aussi sauvages que la haine et la vengeance étaient susceptibles d'en inspirer, et dirigèrent des volées de mousqueterie contre les rochers, comme si -leur furie impuissante eût voulu les punir d'avoir été témoins de cette catastrophe. Les pierres, les arbres, les buissons furent labourés de balles autour des

assiégés ; mais ceux-ci étaient si bien à l'abri qu ‘au-

cun d'eux ne fut atteint.

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Pendant ce temps, le missionnaire avait reconduit Nélida, mourante de terreur, au fond de la grotte où la jeune fille, prévoyant l'affreuse destinée qui l'attendait, si la troupe qui lui servait d'escorte était vaincue, ne tarda pas à s'évanouir. Un instant le guide pénétra dans la caverne, jeta sur elle un regard inexprimable, puis dit au vieux prêtre :

— Il vaut mieux qu'elle soit ainsi que de trembler d'horreur en voyant ou en entendant tout ce qui va se passer.

Sortant aussitôt, l'œil en feu, le visage enflammé, il ajouta, en s'adressant à la petite troupe :

— Amis, laissons-leur brûler leur poudre, on fera une belle récolte de plomb après la bataille.

Comme il achevait ces mots, une balle rebondit auprès de lui sur le roc et le fit involontairement reculer d'un pas. Mais la ramassant, il reprit, après l'avoir examinée :

— Cette balle ne peut avoir traversé le rocher; le plomb qui serait tombé par-dessus n'aurait plus eu assez de force pour s'aplatir ; celle-ci viendraitelle donc des nuages ?

Il leva les yeux et vit un sauvage niché au sommet d'un chène tortueux, qui, cherchant à s'épanouir à l'air, avait allongé ses branches supérieures au-dessus de la rivière. Caché en partie par le tronc noueux de l'arbre, l’Iroquois se penchait en avant pour juger de l'effet de son coup.

— Ces enragés escaladraient le ciel pour nous NÉLIDA, 15*

viser, dit le chasseur canadien, et dirigeant son arme vers le malheureux, les feuilles et l'écorce du chèhe ne tardèrent pas à voler en éclats; mais l'Indien répondit à l'attaque par un rire de défi, et envoya en échange une autre balle au chasseur qui l'entendit siffler à quelques lignes de son oreille. Au même instant tous les arbres voisins furent remplis des cris des sauvages qui venaient d'y grimper ; une. grêle de balles siflla autour des assiégés, et, cette fois, plusieurs tombèrent.

Un cri de fureur gronda dans la poitrine de l'Indien qui venait de recharger son arme: il visa de nouveau l'imprudent qui avait enseigné aux siens ce nouveau moyen d'attaque; le feuillage s'agita, la carabine de l'Iroquois lui échappa, et lui-même, après quelques instants d'efforts inutiles, demeura suspendu entre le ciel et l'eau, les mains crispées sur une branche tortueuse. À cette vue, les assaillants se turent et les yeux des deux partis demeurèrent un instant fixés sur le malheureux qui se balançait à la branche rugueuse. Il ne faisait entendre aucune plainte; mais, par intervalles, il lançait à ses ennemis des regards où se peignaient les tourments de l'impuissance et la résignation du désespoir, i

Enfin une de ses mains se détacha de l'arbre et tomba sans force le long de sa hanche. IL essaya, par un effort désespéré, de ressaisir son point d'appui et, pendant une seconde, crispa cette main dans le vide. L'autre main eut bientôt des convulsions ;

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les membres de la victime frémirent et se contractèrent, sa tête tomba sur son sein, et son corps, fendant l'air, tomba comme une masse dans les eaux écumantes, dont les flots se refermèrent sur lui et l'engloutirent à jamais. Des rugissements d'inexprimable fureur sortirent, à cet aspect, de toutes les poitrines des sauvages. Les coups de feu partant de tous les arbres voisins recommencèrent et, au bout d'une heure, le guide. se trouva seul avec un homme de l'escorte qui accompagnait Nélida et le vieux missionnaire qui veillait sur elle au fond de l'antre. Plus une seule charge de poudre ne leur restait. Tous deux se précipitèrent alors à travers une grêle de balles qui ne purent les atteindre à cause de la rapidité de leur course. [ls trouvèrent le missionnaire qui accourait à l'entrée au bruit de leurs pas.

— Où en sommes-nous ? fit le vieillard, saisi, à leur aspect, d'une terreur involontaire.

L'Indien ne répondit qu'en faisant tourner ses doigts autour de son crâne avec un geste si expressif qu'il était impossible au vieillard d'en méçonnaitre la signification. Ils allaient être scalpés.

— S'il en est ainsi, que la volonté de Dieu soit faite,! s'écria-t-il. Mon Dieu, prends ma vie; mais si elle suffit à tes desseins, en retour de mon martyre, sauve au moins les jours de mon enfant chérie.

Nélida, qui depuis un instant était revenue de son long évanouissement, avait tout entendu. S'avançant d'un pas faible vers l'Indien, elle lui dit ;

— $i nous devons mourir, pourquoi ce brave jeune homme partagerait-il notre destinée? A quoi sa mort peut-elle nous servir? Qu'il fuie ; il le peut encore.

— Pardon, tous les passages sont gardés, soyezen sûre, à noble demoiselle! répondit le chasseur Canadien. |

— Alors, jetez-vous à la nage, et n’augmentez pas inutilement, par votre mort, le nombre des victimes.

— I! vaut mieux mourir en paix avec soi-mème, que vivre ave: des remords. J'ai répondu de vous, sur ma vie et mon honneur, au chevalier Louis et au capitaine Robert ; si vous mourez, je veux mourir, afin que jamais homme vivant ne puisse accuser Ulémas de forfaiture.

Ces paroles jetèrent un instant Nélida dans une profonde rêverie; après quelques minutes de réflexion rapide, relevant tout à coup la tête, elle s'écria :

— Mais vous irez les trouver pour leur apprendre que la fiancée de l'un, l'amie de l'autre, est emmenée prisonnière par les Iroquois dans les forêts du Nord et, peut-être, avec de la promptitude et de la vigilance, ils pourront encore nous sauver.

—- Votre avis est sage; mais moins que jamais je puis vous abandonner. Que ce jeune homme se précipite dans les flots, qu'il aille annoncer votre malheur au chevalier; moi, je veux mourir à vos

côtés ou vous sauver. Ce sera cependant pour un autre, ajouta-t-il tout bas en détournant la tête et essuyant une larme. Comme elle l'aime, son chevalier Louis! Ah! pour une seule minute de sa tendresse, j'aurais cependant volontiers donné ma vie. Mais je ne suis qu'un Indien, moi!

Se tournant tout à coup vers le jeune homme :

— Consens-tu à remplir ce message, toi? lui dit-il avec brusquerie.

— Oui! répondit simplement l'Anglais.

— Nous casserons des branches sur notre passage, partout où on nous conduira; maintenant, fuis ! |

—- Non pas! s'écria une voix retentissante à l’entrée de la caverne.

Au son de cette voix, l'Indien tressaillit et détourna la tête. Une sorte de géant se tenait debout à l'entrée de la caverne, le tomahawk au poing, le couteau à scalper à la ceinture, un horrible sourire aux lèvres, et une joie foudroyante sur son affreuse figure et dans ses yeux de bête fauve. C'était Alléwémi.

— Le meurtrier de mon père Oskouï! s’écria le jeune homme. Ah! par le Dieu des batailles, ton dernier jour a lui.

— Renégat! qui s’est vendu aux blancs, murmuyra le géant d'une voix méprisante.

— J'espérais te trouver parmi eux, reprit Ulémas et je ne me suis pas trompé.

Puis, se penchant vers le jeune Anglais :

— Fuis, lui dit-il dans la langue d'Albion, pendant que je vais l'attaquer.

Et fondant sur son antagoniste avec autant d'adresse que de célérité, il le saisit dans ses bras, pendant que son compagnon franchissait l'entrée de la grotte et tombait dans les flots où 11 disparut sans avoir été aperçu par les Iroquois. Alléwémi et Ulémas s'étaient entretemps saisis corps à corps, et, sous les yeux de la jeune fille éperdue et du vieux prêtre, se livraient un combat où la vie de lun d'eux resterait sans doute. Longtemps cette lutte atroce se prolongea silencieuse. Le missionnaire, ayant voulu courir au secours du jeune homme, fut renversé au milieu de la caverne d'un

coup de poing qui l'étourdit. Enfin les nerfs du fils

d'Oskouï se détendirent, il roula sur le sol à demisuffoque ; l'Iroquois lui appuya un genou sur la poitrine, saisit la toufle de chevelure qui couvrait le sommet de sa tête d'une main et prenant le couteau À scalper qui pendait à sa ceinture de l’autre, il lui dit :

— Réjouis-toi, fils d'Oskouï, tu vas aller rejoindre ton père et ta mère dans le pays des âmes.

— Langue de vieille femme, agis comme un homme et ne prononce pas tant de paroles dénuées de sens, répondit Ulémas.

Nélida, voyant briller l'arme fatale, poussa un cri affreux, et dit :

— Mais il était donc mon frère?

— Un de tes frères, dit Alléwémi ricanant.:

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— Moi, son frère? murmura Ulémas.

— Son frère! et tu vas mourir.

— Que le grand Esprit me venge alors d'un

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ferma les yeux pour mourir.

Mais déjà Nélida était tombée aux pieds du bourreau et le suppliait de laisser la vie au fils de sa mére.

M'accorderas-tu tout ce que j'exigerai de toi, fit Alléwémi avec un ricanement infernal, si je consuns à ta prière ?

— Je le jure, fit Nélida, sans réfléchir.

— Qu'il soit donc libre, mai songe bien que sa vie va me répondre de l'exécution de ta promesse.

Il se releva, fit enchainer ses prisonniers, défendant de faire tomber un seul cheveu de leur tête. sous peine de mort; puis, satisfait de lui-même, il se dit avec une effroyable joie :

— Quand je l'aurai rendue plus vile que la dernière des esclaves, j'achèverai d'assouvir ma vengeance, en les tuant tous trois.

Les Iroquois s'étaient emparés des chevaux dont la fatale panique les avait, la veille, mis sur la trace des voyageurs. Nélida, le missionnaire et Ulémas furent placés sur des montures et la caravane se mit silencieusement en route, sous la direction d'Alléwémi, plus farouche, plus sombre, plus sinistre que jamais. On prit la direction opposée à Québec et on s’enfonca vers le nord, au milieu de bois d'une étendue sans limite. Dès ce moment, les heures se succedèrent au milieu de ces immenses forêts, sans que rien pût faire pressentir la fin d'un voyage plein de périls, de fatigue, de désespoir, car chaque pas éloignait les prisonniers de ceux qui auraient pu leur prêter secours. Une sombre inquiétude rongeait l'âme de Nélida. Elle sentait toute

l'horreur de sa position. L'idée de la promesse qu'elle àvait faite au chef Iroquois pour sauver son frère, iui étant revenue en mémoire, elle en comprit seulement alors toute l'étendue, refusa de croire aux appréhensions qu'elle ressentait sur ce qu'Alléwémi pouvait exiger d'elle, et, malgré tous ses efforts, sentit d'incroyables angoisses torturer son sein. Dans ce moment, elle désirait être morte, car la vie lui faisait horreur.

Depuis qu'Ulémas avait reconnu sa sœur dans cette belle jeune fille, vers laquelle il s'était senti porté tout d'abord, son cœur était en fète. Que lui importait-il de mourir, puisqu'il pouvait être aimé d'elle, puisqu'il était certain qu'elle l'aimerait jusqu'à son dernier souffle ?

Il pensait avec ravissement à la rencontre mystérieuse qui l'avait conduit sur les traces de Ja blonde jeune fille, et il remerciait le grand Esprit de cette faveur. Seulement il fallait l'arracher aux mains du meurtrier de son père et la vengeance, qui fait bouillonner de si terribles haines les poitrines des sauvages, activant ses résolutions, il cherchait le moyen de la délivrer en vengeant sen père.

Absorbés par leurs émotions naturelles, ni Fun ni l'autre n'avaient pensé au seul moyer qui pût leur venir en aide; mais le père Mesnard ne l'avait pas oublié, lui, Tous trois se trouvant séparés les uns des autres, il étendait de temps à autre la main pour-$iser les branches des buissons ou des arbres; mais. la ‘vigilance des Indiens rendait ‘difficile et

dangereuse cette mesure de précaution. Surpris dans ces tentatives, il était souvent obligé de donner au mouvement de son bras un motif apparent qui ne lui réussissait pas toujours. Une fois étant parvenu à briser la tige d'un arbri:seau, un des conducteurs ravagea aussitôt toutes les autres branches, de menière à faire croire qu'elles avaient été froissées par un animal sauvage, puis, courant vers le père, il porta la main à son tomahawk d'une façon si expressive que le missionnaire en fut épouvanté et dut renoncer à laisser des traces de leur passage. Ils étaient ainsi privés du seul moyen qu'ils eussent de guider leurs libérateurs, car, comme ils suivaient des sentiers déjà empreints de traces de pieds de chevaux, celles des leurs ne pouvaient donner d'indication positive. Cela devint plus difficile encore lorsqu'on parvint à rencontrer des cours d'eau qu'on remonta en suivant le lit du courant. Quant au féroce Alléwémi, il marchait toujours en avant, sans remuer les lèvres, sans même regarder ses compagnons, absorbé dans ses monstrueuses pensées. Toutes les passions d'un monstre cruel et implacable semblaient se refléter sur son visage. N'ayant pour guide que le soleil et ces vagues indices qui ne sont perceptibles qu'à la sagacité des sauvages, il franchissait les vallées, remontait les ruisseaux, gravissait sur les feuilles sèches les collines onduleuses, avec la sûreté d'instinet et, pour ainsi dire, la rectitude d'un pigeon voyageur. Il n'hésitait jamais. Que la route fût visible ou per-

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due, praticabie ou embarrastée, il marchait toujours d'un pas également rapi'e, également assuré. Toutes les fois que les voyageurs fatigués détachaient leurs yeux du sol, ils le vovaient devant eux, la tète penchée en avant, savourant d'avance le plaisir des tortures qu'il allait faire endure: : ses prisonniers et les jouissances atroces dont il s'abreuverait en faisant couler des larmes.

Le soir, on arriva sur le plateau d'une colline de forme pyranidaie, dont les pentes hautes et raides rendaient la défense facile et la surprise presqu'impossible. On permit aux chevaux de brouter les branches des arbres et des arbrisseaux épars sur le sommet de la colline. Ce qui restait des provisions fut étalé à l'ombre d'un hêtre qui étendait audessus d'eux son dais de rameaux et de feuillage. Tandis que les sauvages se livraient à leur grossier repas, le missionnaire, Ulémas et Nélida étaient parvenus à se rapprocher. Nélida se sentait étonnée de se savoir un frère. Elle fit mille questions au jeune homme sur son père, sur sa mère, sur sa naissance. | |

Elle apprit qu'il était né deux années après son enlèvement et celui de son frère jumeau. Depuis sa naissance, il n'avait cessé d’être en butte aux embàûches d'Alléwémi; mais il était toujours parvenu à leur échapper. Il savait comment son père et son frère ainé étaient morts. Il avait juré par Areskouï, le Dieu des combats. de le venger. Nélida lui raconta son histoire et la mort de sa :: re. Ce récit tou-

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184 LPS CAPTIVS.

chant leur arracha des larmes, et, tombant dan: les bras l'un de l'autre, ils pleurèrent longtemps.

Cependant le missionnaire s'étant levé, s'était rendu près d'Alléwémi, qui, dédaignant le festin répugnant de ses compagnons, s'était assis à l'écart, comme s'il eût été absorbé dans de profondes pensées, Il chercha les moyens les plus propres à lui persuader de rendre Nélida à ses parents, lui faisant entrevoir de riches récompenses, en or, en vêtements, en eau-de-vie, cette liqueur de feu pour laquelle un Indien se vendrait, lui, sa femme et ses enfants. Mais Alléwémi demeura impassible et dit au prêtre d'avertir la jeune fille de venir le trouver, car il avait à lui parler. Le vieillard pensa que le sauvage voulaii avoir des garanties des promesses qu'il venait de taire et vint prévenir Nélida de sa demande. Celle-ci frissonna de la tête aux pieds, frémissant à la seule idée de ce que ce misérable pouvait avoir à lui proposer. Ulémas voulut l'accompagner, jusqu'auprès de son bourreau; mais, à sa vue, le puissant chef lui jetant un regard féroce, lui dit : |

— Quard un Iroquois parle à des femmes, sa tribu se bouche les oreilles.

Ulémas ne parut pas avoir compris et se tint immobile en face du chef redoutable. Mais Nélida, tremblant d'irriter cet être sinistre, dit à son frère : |

— Vous entendez, la délicatesse vous impose l'obligation de vous retirer; allez!

able comà sa

Le frère obéit à la jeune fille, la mort au cœur, et se retira assez loin pour ne pouvoir comprendre, pas assez pour la perdre de vue et ne pouvoir s'élancer à son secours au moindre geste, Quand elle le vit à distance, elle dit au sauva,

— Que me veut le grand chef ois, de la tribu de l'aigle?

— Ecoutez! dit l'Troquois, d'un inistre et lugubre comme un sépulcre. J'avais vu les soleils de vingt étés fondre les neiges de vingt hivers, quand Oskouï, le puissant chef des Hurons de la tribu du serpent, me fit prisonnier dans une bataille. J'étais fort, j'étais vaillant, j'étais beau, et les femmes pleuraient quand j'entonnais ma chanson de mort. Une d’entre elles, une belle jeune fille de race blanche qu'il avait enlevée, lui demanda ma grâce. Oskouï en devint furieux et devant elle me fit passer entre les rangs de ses guerriers qui meurtrirent mes flancs nus de cent coups de roseau. Je me sentais mourir de honte; la mort n'était rien; mais ce n'était pas mon corps que l'on frappait de verges, c'était mon esprit que l'on fouettait comme un chien. Cette femme vit le supplice qui m'était infligé et tenta d'apaiser son mari; mais, devenant furieux, Oskouï l’entraina près de moi et lui ordonna de me cracher au visage. J'ai cru qu'elle se laisserait tuer plutôt que d'y consentir; elle ne l'osa et me cracha en pleine figure. Regarde, jeune fille, cette poitrine toute labourée de coups de piques, de couteaux ou

de balles ennemis. Aucun ne ma fait la douleut

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