‹ Nélida ou Les guerres canadiennes, 1812-1814 [microforme]Chapitre 6 sur 22 · LES ANGES DU ROCHER · texte numérisé non relu

LES ANGES DU ROCHER

de trente et quarante pieus de profondeur, des masses de granit de différentes formes, .et dont quelques-unes paraissent comme nouvellement ciselées par la main de l'ouvrier. Lorsque le voyageur laissant dériver son canot, regarde, penché sur le bord, la crète de ces montagnes sous-marines, il ne peut jouir longtemps de ce spectacle sans sentir ses yeux se troubler et sa tête se prendre de vertige. Ce lac immense a un flux et un reflux irréguliers : ses eaux, par les plus grandes chaleurs de l'été, sont froides comme de la neige et cependant elles gèlent rarement, même pendant les hivers les | plus rigoureux, alors que la mer est gelée. Les pro- | ductions de la terre, autour de ces eaux, varient selon les différents sols : sur la côte orientale, on ne voit que des forêts d'érables rachitiques et déjetés, qui croissent presqu'horizontalement dans le sable ; au nord, partout où le roc vif laisse à la végétation quelque gorge, quelque revers de vallée, on aperçoit des buissons de groseilliers sans épines et des guirlandes d'une espèce de vigne qui porte un fruit semblable à la framboise, mais d'un rose plus pâle. Çà et là s'élèvent des pins isolés.

Sur ces eaux voguait, vers l'Orient, un léger canot dont une brise matinale gonflait la voile. Un sauvage de la nation iroquoise le montait. Sa lèvre plissée, son grand œil fauve, l'irradiation de ses traits, décelaient le plaisir d'une vengeance satisfaite. Près de lui, à l'une des extrémités de la rogue reposaient deux petits enfants, encorg à

la mamelle, dormant sur des peaux de castors. An simple aspect de leurs traits, on pouvait reconnaître un garçon et une fille; le premier décelait

d'une manière très-caractéristique le sang-mèêlé ; 1

la seconde aurait pu passer pour l'enfant d'une de nos plus élégantes dames de Paris, sans un léger

cercle de bistre qui entourait les jointures des doigts

et le rebord des ongles de ses mains.

Le canot venait de pénétrer dans la large baïe . du détroit de Sainte-Marie. A sa droite, de petites M îles courbées en demi-cercle étaient recouvertes À d'arbres à fleurs semblables à des bouquets dont À

le pied était trempé dans les flots. À gauche, de nombreux caps s'avançaient dans les vagues. Les uns étaient enveloppés d'une pelouse qui mariait sa verdure au double azur du ciel et de l'onde; les autres composés d'un sable blanc et rouge, ressemblaient, sur le fond du lac bleuâtre à des rayons d'ouvrages de marqueterie. Entre ces caps longs et nus s'entremêlaient de gros promontoires revêtus d'arbres qui se reflétaient intervertis dans le cristal transparent.

Ici, serrés les uns contre les autres, ils formaient un épais rideau sur la côte ; là, plus clairs semés, ils bordaient la terre comme des avenues et leurs troncs écartés ouvraient des points d'optique miraculeux, dans lesquels les plantes, les rochers, les couleurs diminuaient de proportion ou changeaient de teinte, à mesure que le paysage s'éloignait de la vue.

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Ces îles au Midi et ces promontoires à l'Orient

embrassaient une vaste rade dont les eaux gardaient

un calme perpétuel, mème lorsque l'orage boulever-

sait les autres régions du lac. Là se jouaient des

illiers de poissons et d'oiseaux aquatiques : le

anard noir du Labrador se tenait perché sur la

ointe d'un brisant et les vagues environnaient ce

solidaire en deuil des festons de leur blanche écume.

Des plongeons paraissaient et disparaissaient pour

reparaître encore, tandis que l'oiseau des lacs pla-

nait à la surface des eaux et que le martin-pêcheur

agitait rapidement ses ailes d'azur pour fasciner sa

Wiproie. Pour compléter le paysage, l'œil découvrait

Mbar delà toutes ces iles et ces promontoires les

blaines fluides et sans bornes du lac. Les surfaces

mobiles de ces plaines s'élevaient et se perdaient

Msraduellement dans l'étendue : du vert émeraude,

elles passaient au bleu-pâle, puis à l'outre-mer et

à l'indigo. Chaque teinte se fondant l’une dans

l'autre, allait se terminer à l'horizon où la dernière

semblait se joindre au ciel par une barre d’un som-

bre azur. ; Alléwérni, le puissant chef iroquois qui dirigeait

la pirogue, ne prêtait nulle attention à la magnifi-

9 cence de ce tableau magique. Les regards toujours

attachés sur les deux petits êtres qui pleuraient au

| fond de son frèle esquif, il forçait celui-ci, après

avoir franchi le saut Sainte-Marie, à pénétrer dans

le lac Huron, si abondant en poissons et où se pé-,

chent des truites du poids de deux cents livres! 0

Laissant à sa droite l'ile de Matimoulin, dernier asile de la nation des Ontawais, il aborda dans la baie de Saguinan, terminée par d'énormes chaînes de rochers qui dominent le lac. Les uns semblent renversés de leur base par une violente secousse souterraine ; les autres paraissent planter dans le sol aride et nu; plusieurs percent les airs de leurs pics dénudés ou de leurs sommets arrondis.

Leurs flancs verts, rouges et noirs retiennent la neige dans leurs crevasses et mélent ainsi l'albâtre à la couleur des granits et des porphyres. Là croissent quelques-uns de ces arbres en forme pyramidale que la nature entremêle à ses grandes ruines, comme les colonnes de ses édifices debout ou tombés. Le pin se dresse sur les cimes des rochers et des herbes hérissées de glacons pendent tristement de leurs corniches, On croirait voir les débris d'une cité dans les déserts de l'Asie; pompeux monuments, qui, avant leur chute, dominaient les bois, et qui portent maintenant des forêts sur leurs combles écroulés.

Aussi hardi, aussi agile qu'un montagnard suisse, le sauvage prenantes deux enfants au fond de sa pirogue s'élançca sur ces rochers qu'il gravit avec l'agilité d'un daim franchissant les précipices en sautant de roc en roc, n'éprouvait pas plus de crainte que l'oiseau sauvage qui vole par-dessus ces cimes abruptes et dont les cris seuls rompent le silence de ces solitudes.

Bientôt il eut atteint un petit espace de terre-en

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DU ROCIIER. 37

forme d'amphithéâtre, presqu'entièrement entouré par des rochers qui saillissant hardiment sur le lac, à l'extrémité d'une sorte de demi-cercle semblaient y étendre leurs formes gigantesques pour protéger ce temple de la nature. Le sol, inondé par les pluies apportées sur les ailes des vents de l'Orient, était nou et maréCcageux.

Parmi les plantes sauvages qui le couvraient, il y avait des fleurs aquatiques. Des groseillers qui s'étaient fait jour à travers les crevasses des rochers semblaient couronner d'une guirlande de feuilles vertes et de fruits, couleur de pourpre, le front chauve du précipice. Dans l'anfractuosité d’un des rochers, s'ouvrait une petite cavité ressemblant tellement à un hamac que l'art paraissait s'être joint à la nature pour la former.

Ce devait être un lieu de repos, car elle était jonchée de feuilles sèches destinées à procurer une couche délicieuse à un homme accablé de fatigue d'une longue course et plus habitué à dormir sur la dure que sur un lit moelleux. Auprès se trouvait une aütre excavation naturelle, assez haute pour qu'un homme de taille ordinaire pût y pénétrer debout. Une sorte de porte formée de joncs et de tiges inflexibles en défendait l'entrée. L'intérieur s'enfonçait à une profondeur de plusieurs mètres. D'un côté, un petit ruisseau pénétrait par le toit voûté et tombait en gouttes de cristal dans un bassin naturel qu'il avait creusé dans le roc. Au centre de la grotte s'élevaient plusieurs rangées

de pierres formant une pyramide qui supportait une soutane et un bréviaire. Le sauvage parut déconcerté de la solitude de ces lieux. Cueillant quelques fraises qui s'étaient épanouies dans une sorte de jarüin cultivé autour du rocher, il les fit sucer aux enfants qui pleuraient de faim jusqu'à ce qu'ils se fussent endormis.

Les déposant alors sur la couche de feuilles, il se nourrit lui-même d'un .demi-pain qu'il trouva près de la pyramide. Puis, s’asseyant à l'entrée de la grotte, il se mit à écouter les sons harmonieux des vagues légères qui venaient se briser sur les roseaux et les pierres du rivage, et contempla la! voûte azurée des cieux et les nuages dorés du printemps. Mais ces merveilles ne purent longtemps l'arracher à ses préoccupations. Comme celles-ci ne cessaient de l'agiter, il s'étendit de tout son long sur le lit de feuillage, afin de leur échapper et ne ds pas à DECO dun profond sommeil.

Il fut réveillé au déclin du jour, par une voix qui disait lentement : « Mon fils, le Seigneur soit avec vous. » Le sauvage se leva aussitôt et se sentit pénétré d'un vif sentiment d'admiration à l'aspect d'un beau vieillard qu'il avait devant lui. Le père Mesnard avait fait son éducation au séminaire de Saint-Sulpice. Le dessein courageux et diflicile de propager la religion chrétienne parmi les sauvages du Canada, s'était de bonne heure emparé de son esprit. Pendant trente ans, il avait parcouru les

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Quand ses forces avaient commencé à's 'affaiblir, il était venu se fixer sur les rives du lac Huron où il avait réuni autour de lui une petite société de sauvages qu'il s'efforçait de gagner aux salutaires | habitudes de la vie civilisée. Il tenait, en ce moment, un bréviaire sous son bras et s’appuyait d'une main

M. sur un bâton blanc. Sa taille était élevée; sa figure

portait les traces des privations et des souffrances quil avait endurées pendant une vie remplie de mille vicissitudes. Sa longue barbe lui donnait un air si vénérable, qu'en sa présence on ressentait pour lui un respect mêlé d'admiration. Tout en lui avait quelque chose de calme et de sublime et cependant le son de sa voix était si affectueux qu'il était impossible de l'entendre sans l'aimer.

Un instant le sauvage demeura interdit en sa présence; mais secouant bientôt cette impression, ‘ il s'écria d'une voix rude et féroce :

— Ces enfants sont ceux de mon plus mortel ennemi; il aimerait mieux mourir que de leur voir embrasser ton culte ; fais-les chrétiens et je serai vengé.

— Mais au moins, dites-moi le nom de ceux qui leur ont donné le jour.

— Robe noire, obéis et tais-toi, car ce nom tu ne le sauras jamais. Je te connais! Pour'les ren voyer à leurs parents, tu ne craindrais pas la mort. re

— Mais ces pauvres innocents que t'ont-ils donc fait ? |

— Rien. Mais leur père apprendra un jour qu'ils sont devenus chrétiens et il en mourra de rage.

En disant ces mots, le chef iroquois partit d'un grand éclat de rire, et, s'élançant de rochers en rochers, il disparut, laissant au vieillard le soin d'élever ces enfants que semblait lui envoyer la Providence. Dans d'aussi perplexes circonstances, le missionnaire n'hésita point à devenir pour eux un second père. Les prenant dans ses bras, il les bénit, versa sur leur tête l'eau régénératrice, et courut les porter à une femme iroquoise de la jeune chrétienté qu’il avait réunie autour de ses rochers. Celle-ci les éleva jusqu'au moment où ils purent tous deux venir habiter la cellule du bon père, qui les aima bientôt de la plus tendre affection. Et comment aurait-il pu ne pas en être ainsi ?

Jamais regard n'avait contemplé un plus joli groupe que celui de ces deux chérubins dont la

beauté eût fait envie aux anges du ciel. Rien de

plus caressant, de plus doux, de plus aimant ‘que ces deux: beaux enfants. Le vieillard semblait renaître en les contemplant, et souvent, les. attirant

sur sa poitrine, il les couvrait de ses baisers et

bénissait Dieu de lui avoir donné ce bonheur dans sa vieilésse comme une anticipation des récompenses réservées à sa vie Jaborieuse et sainte.

Leur beauté morale et physique ne fit que croître

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‘avec l’âge. Ils vivaient toujours ensemble et là où

l'on rencontrait le frère on était sûr d'apercevoir bientôt la sœur. Nélida, timide et tendre, se montra * de bonne heure compatissante-aux maux des autres. Sa plus douce occupation était de sécher les larmes de ceux qu'elle voyait souffrir et de venir au secours des malheureux. Cependant elle se plaisait aussi à suivre son frère au milieu des bois, à le voir grimper aux arbres, comme les autres petits sauvages ou traverser les r'vières à la nage, comme un jeune bison qui va se baigner dans le fleuve.

Aucun de ses compagnons n'était plus häbile à bander un arc et à frapper l'oiseau fuyant à travers les airs. Aux ruses du sauvage, il joignait le jugement d'un européen ; aussi son ascendant sur les enfants de la petite chrétienté Iroquoise était-il déjà pareil à celui que possédaient les sachems les plus expérimentés dans l'assemblée des guerriers de leur tribu. Le missionnaire s'en félicitait secrètement, car il voyait dans ce généreux et intrépide enfant un chef futur de sa nouvelle église qu'il saurait défendre, après lui, contre les influences des barbares, en la préservant d'une ruine fatale.

Afin de compléter son œuvre, le père Mesnard envoya Nélida au couvent de Montréal où elle devait achever son éducation.

Ottanis, au contraire, fut envoyé au séminaire de Québec, pour compléter les études humanitaires qu'il avait commencées sous la direction du bon missionnaire. Plusieurs années s'écoulèrent avant que

les deux enfants ne fussent de nouveau réunis pour ne plus se séparer jamais.

A leur retour, quelle ne fut pas leur surprise en apercevant auprès de la grotte du missionnaire un gracieux ermitage à plusieurs compartiments qu'il leur avait fait élever en leur absence. De là, on découvrait au loin le paysage le plus enchanteur. L'ermitage lui-même était une petite merveille, Le lierre serpentait tout autour et l'abritait contre la violencé des pluies.

Une fraiche pelouse s'étendait entre les rochers, et, tout auprès, un gracieux berceau de charmille s'élevait au milieu du petit jardin du bon prêtre. C'était modeste, mais c'était poétique et beau comme un nid de rossignol entre les fleurs qui décorent de leur éclat la nudité du roc. La reconnaissance arracha des pleurs à ces deux beaux jeunes gens qui se jetèrent dans les bras du bon prêtre et le couvrirent de leurs larmes d'amour et de pieuse gratitude.

Ils avaient seize ans! Tous deux, en grandissant, étaient presque devenus méconnaissables, car des merveilles s'étaient opérées en eux pendant cette

longue absence. Le frère et la sœur qui se revoyaient pour la première fois après avoir si longtemps soupiré après cette heure à jamais fortunée, se regardaient avec un muet étonnement, comme si, au réveil d'une‘longue nuit, une fée mystérieuse avait touché leur existence de son talisman miraculeux.

Nélida qui, à son départ,.se faisait de longues :

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tresses de sa chevelure une ceinture dont le double nœud laissait encore flotter ses extrémités ondoyantes, encadrait alors sa figure d'ange dans un double cintre du plus riche satin, qui se nouaïit derrière les oreilles. Le reste de sa tenue, quoique continuant à se modeler sur les costumes des sauvages

qu'elle préférait. à ceux des françaises, décelait le

plus exquis instinct du beau, si naturel à son sexe. L'étude avait développé les charmes de son esprit qui ne pouvaient guère être égalés que par ceux de sa personne. |

Ottanis, au contraire, ne paraissait pas avoir beaucoup progressé dans l'étude du goût et de l'élégance. Il semblait même n'avoir jamais songé à prendre le moindre soin de sa personne; aussi parut-il tout étonné de voir l'attention particulière avec laquelle sa sœur redressait le plus léger filet qui s'écartait de l'enchevêtrement travaillé de sa chevelure. Il était beau cependant, mais de cette beauté mâle qui caractérise le guerrier qui doit un jour s’'enivrer des vapeurs du sang sur un champ de bataille.

Chez lui, une humeur sombre avait succédé à toutes les folles joies de l'enfance. Une idée fixe occupait continuellement son imagination, naguère

j expansive. Cette inquiète préoccupation ne fer-

mait pas du moins son cœur aux douces consola-

tions de l'amour fraternel; mais dès qu'il était seul, et il affectait de rechercher la solitude, ses pensées reprenaient leur cours et retombaient, comme un:

cauchemar, sur sa pauvre âme endolorie, cette âme d'élite qui possédait tout ce qu'il aurait fallu pour en faire un savant ou un artiste, aussi bien qu un capitaine intrépide et habile.

Bientôt Nélida éprouva, à son tour, quelque chose de la tristesse qui minait sourdement son frère. Elle ne pouvait, sans se sentir des larmes dans les yeux, le voir dès le matin jeter son fusil sur son épaule, siffler son chien et s’enfoncer solitaire sous le dôme des plus épaisses forêts, pour ne reparaître que le soir plus morne, plus abattu, plus brisé que jamais de fatigues et de tourments intérieurs. A cette vue, Nélida renchérissait encore sur la taciturne mélancolie de son frère. Insensiblement, elle en vint aussi à passer une grande partie de ses jours en promenades sans but déterminé, pour ne rentrer que le soir sans savoir ce qu'elle avait fait.

Un jour, elle se décida à suivre son frère dans une de ses mystérieuses excursions. Elle le surprit assis sur la dernière pierre d'un précipice qui dominait un gouffre où les eaux du fleuve venaient se briser ‘en cascades mugissantes. Sous ses pieds, celles-ci rejaillissaient revètues des plus brillantes couleurs. Les vagues se choquaient entre elles, se mêlaient, s’'embrassaient pour retomber enlacées sur leur lit pavoisé d'une mousse soyeuse. Toute la masse des eaux, resserrée en cet endroit entre une île et le promontoire, bondissait tumultueusement, variant sans cesse ses luttes et ses couleurs. On eût dit que le fleuve. par un eflort suprême, semblait

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vouloir étaler en ce lieu toutes ses richesses, sa force et sa limpidité. Si, à de courts intervalles, un bateau venait à s'engouffrer dans ces gorges, il semblait tout à coup disparaître pour jamais sous l'écume mugissante ; mais bientôt il remontait glo- : rieux sur la cime des vagues, prêt à recommencer la lutte, sans perdre le temps de sécher ses hords qui semblaient briller sous les pierres étincelantes dont il paraissait décoré. Muet et pensif, Ottanis contemplait ce spectacle d'un regard distrait, tandis que sa sœur le regardait de loin, en répandant des larmes. Soudain elle le vit tourner la vue de son côté.

Elle s'enfuit aussitôt pour lui dérober son indiscrétion et la rougeur de ses yeux. Mais le jeune homme l'a vue s'éloigner plus légère qu'une biche dans les forêts. S'élançant des rochers où il se plait à nourrir sa tristesse, il allonge ses pas dans la plaine et ne tarde pas à l’atteindre. L'enlaçant alors dans ses bras, il lui demande pardon de la solitude où il la laisse et lui promet de s’efforcer, à l'avenir, de lui rendre la vie douce et joyeuse.

— Pourquei me fuis-tu? s'écria la malheureuse jeune fille fondant en larmes. Que t'ai-je donc fait pour que tu puisses t'obstiner à me délaisser ainsi? Ah! si tu savais combien mes pensées sont tristes et mon âme inquiète quand je te vois t’éloigner, accablé du poids de tes noires préoccupations ! Combien ne me parais-tu pas souffrif dans cette -s'itude que tu recherches cependant avec une si

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cruelle obstination! Qui sait si, en parlant ensemble du sujet de nos inquiétudes, quand nous sommes éloignés l'un de l’autre, nous n'allégerions pas nos peines ?

— Hélas! répondit le jeune homme avec amertume, rien ne t'empèche ! toi, de me parler de tes soucis, mais que n'aurais-je pas à me reprocher si jallais éveiller dans ton âme tous les tourments que j'endure par l'aveu de l'inquiétude qui les cause?

— Tu consens au moins à ce que je te parle un peu de mes chagrins, n'est-ce pas, frère? Eh bien! tu as vu souvent ces petites sauvages qui viennent ici cueillir des fruits. Ne leur as-tu jamais entendu dire entre elles : « Ce panier de mûres ou de framboises, je le garde pour maman. » Comme elles parlent avec amour, avec tendresse de leur mère, ces pauvres enfants! Quelles doivent être heureuses de pouvoir, chaque jour, la presser dans leurs bras, en recevoir caresses et baisers! Oh! combien j'eusse aimé ma mère, moi, si Dieu m'eût donné de

la connaître! Que de fois cette question désespé-

rante n'est-elle pas venue errer sur mes lèvres : «Notre mère à nous, qui est-elle? où est-elle? » Ne penses-tu pas comme moi, frère, qu'il est cruel, oh! bien cruel, de ne pouvoir répondre à une pareille question? de n'avoir pas à nos côtés cet être aimant pour nous attirer contre son cœur se nous répondre par des baisers. |

:— Et toi donc aussi, malheureuse enfant, tu te laissais ronger par cette pensée! Ah! mon Dieu,

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inpuissants et ces tristesses cachées? Peut-être

ce qui me désole si cruellement est ce qui fait ton supplicu: Oh oui, une mère, une mère, pour lui confier nos peines, nos projets; une mère à aimer, à bénir, dont nous écouterions avec amour les douces paroles, dont nous recevrions les encouragements et les caresses.

— Oh! quel bonheur, si nous pouvions la retrouver un jour |

— La retrouver ! Oh! non jamais! Ne l'espère pas, la déception serait trop cruelle!

Ces paroles replongèrent subitement la jeune fille dans l'accablement du désespoir. La tête penchée sur son sein, les yeux inondés de larmes, elle se mit à rouler machinalement entre ses doigts une des belles boucles de sa chevélyre qui ondulait si gracieusement sur son cou d'albâtre.

Son regard plein de larmes contenues errait sur la cascade mugissante dont les vagues n'étaient pas moins tourmentées que les sentiments qui bouleversaient sôn cœur. La. sympathie fraternelle se communiquant rapidement, les yeux d'Ottanis se mouillèrent, à leur tour, de pleurs douloureux. S'abandonnant alors, pour consoler sa sœur, à des illusions qui ne l'égaraient pas, il résolut de feindre un espoir qu'il n'osait concevoir et essaya de relever le courage de celle qu'il aimait par ces tendres paroles :

— Sœur, pourquoi te livrer à ce chagrin qui nous énerve? Où nous conduiront ces tourments

tout espoir de retrouver notre mère n'est-il pas à jamais perdu. Au lieu de me consumer inutilement au milieu de ces forèts, je vais désormais vouer ma vie entière à cette recherche digne de mon courage et de mes jeunes ans.

— Oh! Dieu bénira tes efforts, sois-en sûr, mon Ottanis bien-aimé.

— Peut-être! Mais s'ils n'étaient pas couronnés de succès, pourquoi braver la volonté divine qui ne nous a pas créés pour souffrir, mais pour agir, faire le bien, nous dévouer et trouver le bonheur dans l'accomplissement du devoir?

— Sœur, quel est l'homme qui ne donnerait sa vie pour te rendre heureuse! Tu es belle entre toutes les jeunes filles que j'ai connues: tu possèdes une instruction rare dans ces contrées; ton esprit a je ne sais quel charme indéfinissable qui captive et ravit quand tu ne t'abandonnes pas aux noires inspirations d'une tristesse qui ne nous a déjà fait que trop de mal; enfin, tu es si compatissante, si dévouée, si bonne qu'ici on ne t'appelle plus que l'ange du rocher. Crois-moi, avec de telles qualités, il n'y à pas d'homme qui ne serait heureux de t'appeler sa femme et de se dévouer au bonheur de ton existence. Oh! alors tu seras bien heureuse, ma sœur! Tu goûteras toutes les joies pures, toutes les joies saintes d'un petit ménage chrétien, où règnera la sympathie, l'ordre, la propreté coquette d'une douce médiocrité. Tu travailleras, car le travail est sain ; tu prépareras le

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repas de ton mari; tu. passeras des heures à l'atendre quand il sera sorti, tu t'occuperas de jolis petits enfants qui te mangeront de caresses et de baisers. Que veux-tu que Dieu donne de plus agréable à nos cœurs que la réalité d'une telle vie et cette vie sera cependant la tienre, Ô ma bonne et sainte sœur, car quelle femme en est plus digne que toi ?

— Mais alors pourquoi pleures-tu donc en cherchant à me consoler par la peinture de ces radieuses illusions ?

— Oh! c'est qu'un douloureuse lpressentiment m'avertit que ce bonheur n'existera jamais pour moi.

— Alors, je n'en veux pas non dt je resterai sans cesse auprès de toi; je serai ton ange consolateur, à mon bon frère! tes douleurs seront les miennes et tes jolies seront mes joies.

Et la jeune fille se jeta dans les bras de son frère en fondant en larmes. Ces deux jeunes gens si bons et si beaux retournèrent ensemble à l'ermitage, où le vieux prêtre les voyait chaque jour venir avec un redoublement de joie. Pendant ses excursions évangéliques, il leur laissait la plus complète liberté, car le bon père les gâtait un peu, comme font tous les vieillards. Il en était si ardemment aimé que jamais il n'eût osé leur faire un reproche. Cependant leur tristesse croissante, leurs courses plus fréquentes dans les forèts, avaient fini par l'inquiéter. Prenant Ottanis à l'écart, il voulut con-

naître la cause du changement qu'il avait remarqué en lui, et quand celui-ci lui eut fait l'aveu des préoccupations filiales qui le tourmentaient, le bon père, fondant à son tour en larmes, lui dit avec une douce mansuétude :

— Mon fils, j'ignore quels sont ceux qui vous ont donné la vie. Un jour, un chef iroquois vous apporta dans ma cellule en m'ordonnant de vous élever en chretiens. Il vous avait enlevé à vos parents pour se venger de je ne sais quel sujet de haine qu'il nourrissait contre votre père. Dieu m'est témoin que je vous ai élevés tous deux, comme si vous aviez été mes propres enfants.

— Et je t'en remercie, crois-le bien, Ô nron bon père, de toute la profondeur d'une reconnaissance sans bornes.

— Oh! je sais que vous m'aimez, répondit le vieux martyr avec la tendresse de Celui qui avait

dit : « Laissez venir à moi les petits enfants! »

C'est vous-qui avez fait de ma vieillesse un paradis anticipe. Mais pourquoi vous tourmenter de préoccupations qui sont peut-être contraires aux desseins de la Providence sur votre destinée?

— S'il est vrai-que tu m'aimes, répliqua aussitôt le bouillant jeune homme, comme saisi d'une illumination soudaine, ne cherche pas à combattre un dessein que Dieu seul peut m'avoir inspiré. J'ai juré à ma sœur que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour retrouver nos parents, je vais Consacrer ma vie à cette sainte entreprise, Connaiïs-tu

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d'Illino leur lu

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qui vous uois vous t de vous vé à vos I sujet de Dieu m'est comme si

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le nom du chef iroquois qui nous a confiés à tes suins ?

— Oh! mon Dieu, que prétends-tu faire?

— J'irai le trouver et il me révèlera quels sont les auteurs de mes jours ou le jugement de Dieu décidera entre nous.

— Ah! jamais!

— Son nom! mon père, son nom! s'écria l'impétueux enfant.

— Eh bien! puisque tu le veux, que Dieu te protége ! Son nom est Alléwémi, le chef de la tribu de l'aigle. |

Le lendemain, Ottanis embrassa le vieux missionnaire, dit à sa sœur d'espérer et chargeant son épaule de son rifle, sa ceinture de sa hache d'armes et de son couteau-poignard, il s'élança à travers les forêts à la recherche de celui qui l'avait séparé des auteurs de ses jours. Les Iroquois, les Algonquins et d'autres tribus sauvages du Haut-Canada marchaient en ce moment contre les Américains campés sur leurs frontières. Ces derniers trainaient à Jeur suite des tribus d'Ottawais, de Hurons, l'Illinois et.de Sioux qu'ils voulaient opposer, dans leur lutte agressive, aux peuplades canadiennes, Ottanis n'eut aucune peine à parvenir jusqu’au puissant chef de la plus noble des tribus iroquoises.

Il lui dit en termes hautains et fiers quel était le but de sa longue course à travers les forêts.

—— Tu veux connaître les auteurs de tes jours ? lui dit en ricanant Alléwémi; alors suis-nous au

carnage des lions ; si tu es digne du sang dont tu sors, je te ferai connaître ton père après la bataille et t'ofirirai de vider notre querelle au rifle, à la hache ou au couteau, à ton choix.

On marcha droit à Fengemi. La campagne dura plusieurs mois, et se passa plutôt en escarmouches qu'en combats réguliers. C'était à qui lutterait de ruse, de stratagème, de férocité sauvage.

Chaque jour, le sang coulait; chaque jour, des chevelures étaient scalpées ; et de part et d'autre, on était sans pitié. Parmi les Indiens alliés aux Américains, se faisait surtout remarquer un chef Huron, ommé Oskouï, chef de la tribu du serpent.

Il était d'une taille athlétique, d'une force de buffle en fureur, et d'une adresse diabolique. C'était surtout contre ce sauvage et sa troupe qu'Alléwémi, fils de Miscou, paraissait s’acharner .de préférence. Mais l'adresse infernale de ces deux chefs les avait toujours fait échapper aux piéges qu'ils se tendaient mutuellement. Ottanis, étonné de la valeur et de la prodigieuse habileté du chef Huron, résolut de l'attaquer et d'acquérir ainsi une réputation impérissable parmi les sauvages. Sor tant une nuit avec quelques vaillants compagnons, R il remonta le cours d'une rivière sur laquelle cam pait la tribu du chef ennemi, parvint à mettre le feu au camp, et, à la faveur du désordre général, se rit à faire un grand carnage de cette tribu

héroïque. C'est au moment où il s ‘enivrait de l'exal

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tation que lui causait un tel exploit qu'Oskouï le rencontra. Ralliant sa troupe, que cette surprise avait jetée dans une terreur panique, il n'eut aucune

peine à forcer cette poignée à reculer jusqu’au camp

canadien.

Mais au bruit de cette attaque, à la vue des flammes qui dévoraient le camp des Hurons, toutes les tribus s'étaient mises en mouvement. Une mêlée épouvantable eut lieu au-dessus du lac Saint-Clair, et des bataillons entiers de combattants tombèrent sur la plage ensanglantée. Quand les munitions de poudre furent épuisées de part et d'autre, on se saisit corps à corps, et les couteaux à Fa Jouèrent avec une épouvantable énergie.

Armé de son terrible tomahawk, Oskouï n'avait pas perdu un seul instant de vue le hardi agresseur qui avait osé venir l'attaquer jusque dans son camp. S'ouvrant une large voie sur des monceaux de cadavres, il finit par le rejoindre: Ni la jeunesse, ni la beauté, ni la juvenile intrépidité d'Ottanis ne peuvent étouffer dans son âme la fureur dont il est. animé. Il fond sur le jeune homme comme un lion sur une tendre gazelle. Mais plus l'ennemi est terrible et puissant, plus Ottanis sent croître sa vaillance. D'un bond, il évite le coup de massue du farouche chef des Hurons, et voltigeant autour de son ennemi, comme fait l'abeille autour de l'ours qui vient de dévorer son miel, il le harcèle, le provoque, le frappe, tantôt à droite, tantôt à gauche. Oskouï rugit comme un taureau sauvage qui sent NÉLIDA, 5

une meute acharnée lui déchirer les flancs. Soudain, saisissant son rival au passage, il l'attire sur sa rude poitrine, le serre dans ses bras, lui brise

la poitrine et les reins, et le laisse retomber mort

sur la terre. Une joie féroce se peint alors sur le visage du barbare, il contemple sa victime avec un sentiment de satisfaction sauvage. Déjà sa main s'est armée du couteau fatal avec lequel il va scalper la chevelure de son ennemi, quand un rire retentissant éclate à quelques pas de lui en même temps que ces paroles viennent frapper ses oreilles :

— Sois heureux, Oskouï, sois le plus hc:'renx des pères; tu viens de tuer ton fils!

Et l’homme qui prononçait ces paroles disparaît en s’enfopçant au milieu des bataillons. Oskouï demeura un instant comme frappé de la foudre : puis, poussant un cri terrible, il arrache les vêtements qui recouvrent la poitrine de son fils et y découvre la figure d'un aigle que lui-même y avait gravé, quand l'enfant était encore au berceau. Une clameur lamentable sortit de sa poitrine; il saisit ce corps dans ses bras, le couvre de larmes et de baisers et s'adresse les paroles les plus odieuses. Sa tribu se réunit autour de lui, et, à l’horrible nouvelle de ce qui vient de se passer, tous les guerriers qui la composent ne peuvent retenir leurs sanglots. Tout à coup le malheureux père tire son couteau pour s'en frapper ; mais ceux qu: l'entourent se sont aperçus de ses desseins et s'élancent pour ÉARpORURT de les exécuter.

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— Vengeons-le! s'écrie un sauvage.

— Oh! oui! vengeons-le! répète le malheureux père, saisi d'une inexprimable fureur, -et confiant le cadavre à un des plus jeunes guerriers, il s'élança sur les Iroquois avec un emportement irrésistible. Ceux-ci furent défaits et refoulés jusque dans leur

forèt où l'armée américaine n'osa les poursuivre.

Pendant ce temps, un canot s'était approché du lieu du combat. Dès qu'il toucha le rivage, un homme en sortit, s'élança sur le gardien du cadavre d'Ottanis, le frappa d'un coup mortel, lui scalpa la chevelure et emporta dans sa barque le jeune enfant qu'avait étouffé son propre pèré. Quand Oskouï revint vers le lieu où il avait laissé le cadavre de son malheureux fils, il aperçut à l’horizon la nacelle qui fuyait sur le lac Huron dans la direction des îles Manitoulines. Un féroce cri de vengeance sortit de sa poitrine et il s’affaissa sur le riva ze d’où l'emportèrent ses compagnons.

La pirogue, après deux jours de navigation, aborda au rocher. Alléwémi prit le cadavre dans ses bras, gravit l'escarpement comme l'eût fait un chat-tigre, déposa le cadavre dans la couche du rocher et disparut.

Sur le soir, le vieux missionnaire et Nélida revinrent à l'ermitage. La première chose qui frappa leur vue fut le cadavre de l'infortunée Ottanis. A l'aspect de son frère, qui ne devait plus s'éveiller de son sommeil de mort, Nélida sentit ses genoux fléchir sous elle et s'évanouit. Le vieillard s'age-

nouilla, et pria. De grosses larmes tombèrent de ses yeux sur le corps inanimé de son fils.

— C'est moi, cher enfant, qui ai causé ta mort! s'écriait-il avec désespoir; j'aurais dû savoir me taire.

Et se frappant la poitrine, il demandait à Dieu pardon et couvrait de ses baisers la bouche décolorée du jeune homme.

Lorsque Nélida revint à elle, elle se précipita sur le cadavre de son frère au'elle pressa sur sa poitrine sans proférer une plainte, sans exhaler un cri de douleur. Pas une larme ne coula de ses yeux, pasiun murmure ne sortit de ses lèvres. Le vieillard lui ôta doucement le corps de celui qu'elle avait tant aimé, le coucha sur son lit de feuillage et amena su fille au village, Nélida se laissa faire comme un enfant; mais bientôt la fièvre vint habiter ses os, et, rendant six semaines, elle demeura entre la vie ot la mort. |

‘ Les soins du vieux prêtre parvinrent cependant à la sauver. Mais, depuis ce moment, plus un sourire ne vint épanouir ses lèvres. Plus une chanson joyeuse ne sortit de son sein, Elle ne quitta plus le vieux. prêtr qu'elle accompagna dans toutes ses excursions. Son cœur, brisé par la douleur, devint un foyer de compassion ineffable pour tous ceux qui souffraient. Elle passait sa vie à soigner les malades, à donner des consolations aux malheureux, à recueillir des plantes médicinales qui calmaient les douleurs physiques : mais les forêts américaines 16

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renfermaient pas la fleur qui eût pu cicatriser la plaie de son cœur. Sa douceur angélique, son inaltérable bonté, son dévouement sans bornes, ses bienfaits continuels, lui valurent plus que jamais le doux nom d'ange du rocher.

Chaque jour, elle allait prier avec le vieillard sur la tombe de son frère qu'elle couvrait de fleurs à la manière des Indiens. Parfois aussi elle le conauisait jusqu'aux cascades où tous deux s'étaient révélé la nature du chagrin qui les consumait.

Après avoir pris congé de Monseigneur du Plessis, le capitaine Robert, le chevalier Louis, le vieux missionnaire et Nélida se disposèrent à remonter le fleuve Saint-Laurent jusqu'à Montréal, qui se -trouve sur la rive opposée, beaucoup plus avant

dans le cœur du pays. L'aspect du fleuve entre ces :

deux villes offrait le spectacle le plus vivant, le plus a imé. Des trains de bois de constrction descendaient en s'abandonnant au cours des flots et déployant au vent dix à douze voiles carrées. Ils portaient sur leur enchevêtrement des huttes aussi nombreuses que celles d'un village. Les radeliers les habitaient avec leur famille, un nombreux bétail et des milliers de volaill:s qu'ils portaient à

Québec. Ces radeaux ressemilaient à de petites | “ASE

villes

vaient et de pays ingéni

villes flottantes de l'aspect le plus étrange et le plus pittoresque.

Des embarcations anglaises cinglaient dans un sens opposé, transportant des marchandises, des | provisions, des équipements militaires et des présents destinés aux Indiens. L'aspect de ces embarcations n'était pas moins singulier que celui des radeaux de bois flottants. Elles étaient plates, lavaient une trentaine de pieds de long sur six de large, et offraient une pointe à chaque bout, pour ne point aller se briser contre les rochers. Construites avec des minces membranes d'un bois léger, recouvertes de bandes étroites d'écorce de bouleau, elles ne renferment pas dans leur ensemble la moindre petite pièce de fer, pas même un

u Plessis, le vieux remonter il, qui se lus avant entre ces :

cents livres. Les bateliers peuvent les transporter sur leur dos d'ur endroit navigable à l'autre, com- { me ils le font des marchandises lorsqu'un obstacle vient les arrêter. Elles se rendaient toutes aux grands lacs où devaient remonter plusieurs rivié- | res qui viennent grossir le fleuve du tribut de leurs, eaux. Plus de deux mille bateliers les montaient. On les entendait chanter des hymnes à la Vierge d'une voix sonore et virile qui remplissait l'âme d'une singulière émotion, surtout quand elles arrivaient d'une grande distance au milieu du silence et de l'obscurité des nuits. C’est aux naturels du . À pays que les Européens doivent l'invention de ces # À ingénieux canots d'écorce de bouleau; mais ils ne

clou, et chacune d'elles re pèse pas plus de cinq

les ont point encore égalés dans la manière dé les faire manœuvrer.

PREMIÈRES HOSTILINÉS.

Sur son canot léger, l'Indien du Canada ne con- |

naît point d'obstacles. Non-seulement il se livre aux courants les plus rapides, mais on le voit se précipiter du sommet. des grandes chutes d'ear au plus profond des abimes. Le canot glisse com'ne un trait sur l'effrayante nappe d'eau qui tombe presque à pic avec des bouillonnements et des mugissements épouvantables, disparaît aux yeux du spectateur qui le croit à jamais perdu, maïs bientôt se remontre avec l'Indien qui sourit à la fureur des flots en continuant sa course sur les eaux de la rivière redevenue calme et unie.

Le chevalier Louis contemplait avec un vif sentiment d'admiration le magnifique spectacle qu'offrait le fleuve où se croisaient ces flottilles innombrables. Les forêts immenses et les montagnes qui bordaient l'horizon donnaient au paysage quelque chose de sévère et de grand'sse,

Assis près du père Mesnard et de Nélida, il par-

lait avec feu et entraînement de tout ce qu’il voyait

et le vieux pasteur sentait son âme se rafraîchir au

contact de tant de jeunesse, d'exaltation et de ces

souvenirs d'enfance, qui font si longtemps palpiter le cœur. Il admirait la tournure étrange que la nouvelle littérature donnait aux peintures et aux couleurs et qui semblaient rajeunir le monde de

l'art, comme les révolutions rajeunissaient le monde

social.

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