‹ Nélida ou Les guerres canadiennes, 1812-1814 [microforme]Chapitre 7 sur 22 · LA 4 128 À · texte numérisé non relu

LA 4 128 À

Nélida osait à peine se mêler à la conversation, mais elle l'écoutait avec une avidité singulière, se laissant impressionner par la peinture des émotions du chevalier qu'elle considérait comme un être hors ligne, et quand il venait à lui adresser la parole, elle rougissait subitement comme un coquelicot des prairies et demeurait tout interdite. Le chevalier n'était. pas sans s'apercevoir de l'effet extraordinaire qu'il produisait sur cette jeune fille naïve comme une tourterelle de la forêt, impres- Sionnable comme la sensitive.

Lui-même en ressentait une émotion extraordinaire, et se sentait attiré vers cette douce enfant par je ne sais quel charme mystérieux qui devait exercer sur sa vie une influence décisive.

C'est sous l'impression de cet attachement naissant que nos voyageurs arrivèrent à Montréal, la première ville que les Français fondèrent au Canada.

Ce fut Jacques Cartier, armateur de Saint-Mäo,

qui, en 1549, en jeta les assises. Depuis lors, elle ne cessa de s'agrandir et de prospérer. Elle apparut aux regards du chevalier avec ses hautes murailles, ses maisons en pierres, entremèlées d'églises et de couvents. Un éblouissant soleil dardait ses rayons

sur les clochers et les toits argentés. Ce ne fut pas

sans une secrète satisfaction qu'il pénétra dans cette

cité demeurée française par excellence. On retrouve

encore dans les campagnes environnantes une foule

de familles nobles. de la vieille France, les dé la

Nignerie, de Beaujeu, de Chambault, de Lanodière, ue à

pi. PREMIÈRES HOSTILITÉS.

{| de Juchereau. Les paysans ont conservé dans leurs FUEL | traits, dans leur costume, la physionomie de Cha- Cune des

pop nati cor" Canada les vieilles coutumes quel de ses provinces, Comme autrefois, le Paysan est lité | Coiffé d'un bonnet louge ou bleu, sur lequel il jette Par | le capuchon gris de sa CaSaque, ou d'un chapeau les | uge, ses cheveux sort oit rarement sans œill une courte pipe à la bouche. l'éc Mais ce que les Paÿysans de Montréal] ont surtout tem CoOnservé de leurs aieux, C'est une franchise, une lies loyauté, une probité T I à ’ J'on Leur SYmpathie pour la et « intacte à travers toutes ser les vicissitudes. Parlez-leur anglais, ils ne vous tres répondent pas: mais laissez échapper devant eux son quelques paroles françaises, ils S'approchent de me: VOUS avec confiance, et il nest point de Sacrifices et. I dan T le seu effe pur livr seigneur du Plessis, pas * AOUX, supérieur de Saint-

Sulpice, qui venait de

Coutumes aySan est el il jette chapeau Cheveux ent sans

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pour la > toutes le vous nt eux nt de rifices St par anada

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convoquer, dans son énergique mes: Le. ® lation en état de porter les armes à la gu LÉ le. Ils furent accueillis avec une touchante nntaé D'autres visites furent aussi rendues à pr ae des plus notables habitants de « es iculi nus du capitaine Robert.

. Aer on avec quel art charmant M tréaliens embellissent de plantes de toutes . Ja façade et l'intérieur de leurs maisons. Des sr des pavots, des martagons, se mélaient à ne dorures et des peintures dans les Re an Les églises et les chapelles étaient embellies et décorées de la même — A Une superbe espèce de plante s ps & A l'on nomme toile d'araignée, à cause de ” :

Le délicatesse de sa tige filamenteuse, éta ns à ns des pots suspendus aux bords des fenè- Le ” se développant, couvrait à pu:

‘ de la maison, et & “ a grappes de fleurs rouges he ' aloui suspendues , semblaient. croître . ne que le chevalier Louis se rendait le es de Saint-Sulpice, il di L pe sd seule dans l'embrasure d'une des hs ds at effeuillant de ses doigts neue - bide nd FA Up san alle, ie elle ne lisait ny not Mid errait sur les nuages qui.

fuysiant légers et diaphanes dans un ciel d azur.

la VOIX amie et bien-

avec distraction.

Oh ! beaucou P

vous )

l Et vous, Chevalier, les aimez-

1 données en me :

: COUvrant de ses de

$ au moment de ton départ du beau Pays de France. 154888

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essaillit, se ercha à se Ÿ Parvenir.

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es aimez-

La jeune fille respira comme si on lui eût enlevé

une montagne de la poitrine, et d'une voix r'assérénée, mais encore pleine de mélancolie :

— Hélas! je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère. [E '

— Pardon, Mademoiselle, si je viens de vous rappeler involontairement un cruel souvenir. Vous avez dû beaucoup souffrir?

— Oh! je donnerais ma vie pour pouvoir embrasser ma mère. |

— S'il dépend du courage et ü l'inte‘ligence d'un homme de vous la faire retrouver, ce «era moi qui le ferai, je vous le promets.

— Ah! mon Dieu! que dite:-vous'1à? Mon frère a tenté cela, et il est mort, mort par les mains d'un père.

— Ne serait-il pas doux de mourir pour vous témoigner combien est profonde l'estime que vous avez su m'inspirer par vos vertus et votre noble caractère ?

— Oh ! mon Dieu, ae le faites pas, car cette fois j'en mourrais aussi.

— Quoi! Mademoiselle, ma mort vous causerait un tel chagrin!

— Pardonnez à une pauvre fille qui ne sait plus ce qu'elle dit, répondit la pauvre enfant Ones comme une pivoine.

Et tremblante comme une feuille, elle se mit à

fondre en larmes.

—: Pourquoi regretter une bonne parole sortiè

le à votre ue ‘ tou € protection. d — Ce n’est PaS à moi qu’il faut demander ma … Main, c'est au père Mesnard à qui je dois tout ce que je suis, reprit-elle en Sanglotant Plus fort és encore et en Cachant dans Ses Mains son Visage int inondé de larmes. | ne — Je le Sais, Mademoiselle Mais il me Serait a bien doux. de savoir Si Vous ne me repousserez lé Pas, dans le cas Où le bon Père voudrait bien pa M'agréer, | Li — Chevalier, Je serais heureuse de vous COnsa- PI crer ma vie. | | À — Alors aCCeptez cette humble fleur, que je vous ; offre comme Un gage de ma fidélité, dit le chevaliep 5 (A Cueillant une belle fleur bleue qui pendait à la €] hauteur de Sa Main, | — Je l'accepte, répondit la Sante, :

jeune fille rOUgis-

rdant avec

M'aimer, > N'ayant

au plus à votre à Votre

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Seraït SSerez bien

)NSa-

— Placez-la près de celle de votre mère et puisset-elle un jour devenir aussi la mienne! Ne pensez jamais à l'une sans aussi penser à l'autre, ajoutat-elle en fuyant comme une colombe effarouchée, pour aller retrouver le père Mesnard.

Le ‘vieux missionnaire se promenait en ce mo-

‘ ment dans les jardins du séminaire. Il saluait

l'astre du matin, Jes chants des oiseaux, la lumière qui empourprait les fleurs et bénissait l’auteur de toutes ces merveilles, en se laissant aller au charme qu'éveillait toujours en lui, le spectacle d'une belle nature. |

Tout à coup Nélida, tremblante et agitée d'une émotion extraordinaire, se présente à lui, tout interdite. Elle se jette dans les bras du vieillard et sans pouvoir proférer une parole se met à fondre en larmes. Le vieux pasteur des hommes avait trop longtemps étudié le cœur humain pour ne s'être pas aperçu de l'affection naissante que sa fille commençait à éprouver pour le neveu de l'évêque du Plessis. Il avait résolu d'en parler ce jour-là même à la jeune fille pour l'empècher de se livrer à des : projets qu'il regardait comme irréalisables. Il y avait une trop grande disproportion entre la jeune fille élevée par lui et le neveu d'un puissant évêque, pour qu'il pt croire à la possibilité d'un mariage entre ces deux jeunes gens, quels que fussent, du reste, les mérites, les vertus et les admirables qualités de sa fille adoptive. Ne sachant pas encore que le chevalier partageait la même inclination, il

S'efforça de co désabuser !

P le vieillarg d'une , à + Ah! mon Dieu, serait.

il donc aussi misérables qui ne sont occu-

toi, cher père!

S'écria N élida,

ne soupçonne pas imprudemment le cœur des autres. Le chevalier Louis est le plus noble, le . meilleur des hommes. Nélida, m'a-t-il dit, me désavoueriez-vous près de votre père, si j'allais le trouver pour lui demander votre main? Consentiriez-vous à devenir ma femme? Si vous m'accordez une telle faveur, ma vie entière sera consacrée à vous protéger et à faire votre bonheur. Pouvaisje ne pas être heureuse de l'entendre parler ainsi, moi qui l'aime? Jé lui ai dit de venir à toi, que tu ne le repousserais pas. Ai-je donc mal fait?

A mesure que Nélida parlait, la colère faisait place, sur le beau visage du vieillard, à une douce. et tendre quiétude. Il serre sa fille sur son cœur avec un redoublement de tendresse. Des larmes de bonheur tombent de ses yeux. il lui dit :

— Rendons grâce au Ciel, de t'avoir envoyé un pareil époux. Oh! non, ma fille, je ne le repousserai pas. Depuis que je t'ai adoptée, une grande i inquiétude rongeait mon cœur. Je tremblais de te laisser seule au monde, sans soutien et sans appui. Et voilà que le Ciel vient au devañt de mes désirs. et comble mes vœux les plus chers. Oh! nous ne pouvons trop le remercier et le bénir, chère enfant. Puissestu être heureuse!

En ce moment, le chevalier descendait aussi dr le jardin du séminaire, où on fui avait dit que se promenait le bon vieillard. Il croyait l'y trouver seul. Quelle ne fut pas sa surprise en l'apercevant serrant sa fille en larmes sur sa poitrine. Il se

doute bien qu'on vient de parler de lui, mais ne sachant si son sort est décidé, il s'avance incertain et tremblant. Le vieillard l’aperçoit, lui ouvre Îles bras et le serre avec sa fille sur son cœur, en disant, la voix pleine de sanglots :

— Qu'elle soit votre femme! puissiez-vous la rendre aussi heureuse qu'elle le mérite! Ma fille a été bonne pour tous. Mais elle a surtout été bonne pour moi. Le plus grand malheur qui pourrait m'arriver en ce monde serait d'apprendre qu'elle n’est point heureuse.

— Par l'âme de mon père, par la sainte vénéraiion que j'éprouve pour ma mère, par le Dieu que nous adorons tous trois, je jure de faire tout ce qui dépendra de moi pour assurer son bonheur.

Le supérieur de Saint-Sulpice voulut lui-même célébrer les fiançailles, mais on convint que le mariage n'aurait lieu qu'après la fin de la guerre dans laquelle le chevalier devait prendre une part si active. Les cérémonies terminées, on se remit en marche, non plus sur le brick du capitaine, car à partir de Montréal il est impossible de remonter le fleuve sur un navire de quelque force, mais sur un simple canot. En quelques heures, on atteignit l'Ottawa, rivière tortueuse qui prend son cours dans le lac Temiscaming, coule dans un lit dont les bords sont embellis par tous les charmes de la nature et qui, se divisant en deux bras immenses, forme à son embouchure une grande île qui s'étend de Kingston à Montréal. |

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Ils arrivèrent en deux jours au lac Ontario, après avoir visité la fontaine ardente, une des plus curieuses merveilles du pays. Située dans un ravin d'environ quarante pieds de profondeur et de trois cents de large, elle était taillée entre des bancs d’ardoises et se terminait, à deux cents pas de son embouchure, par un rocher perpendiculaire couvert de mousse, à travers lequel sourdait une faible source. Vers le milieu de son cours, l'eau paraissait stagnante et n'avait que quelques pouces de profondeur. Une légère auréole de flamme rouge brillait incessamment au-dessus. Le chevalier en approcha un petit morceau de bois qui s'embrasa aussitôt.

On pénétra dans le lac Ontario par une belle matinée de juillet. La brillante lumière d’un soleil étincelant tombait du ciel en infiltrant ses rayons d'or dans cette mer bleuâtre. On sentait encore une légère brise matinale qui semble la respiration de la nature se réveillant après une nuit silencieuse, souffle délicieux qui porte de rivage en rivage le parfum des arbres mêlé à l'£:re senteur des grands lacs. L'Ontario a soixante-quatre lieues de longueur sur douze de large. Ses eaux profondes peuvent. supporter les plus gros navires. Elles sont parsemées d'îles et nourrissent d'excellents poissons. Jadis les Indiens recueillaient autour du l:: le baume dans le baumier, le sucre dans l’érable, le noyer eb le* mérisier, la teinture rouge dans l'écorce ‘ie: la pérouse. le toit de leurs chaumières dans l'écoigs |

du bois blanc: ils trouvaient le vinaigre dans le vinaigrier, le miel et le coton dans les fleurs de l'asperge sauvage, l'huile pour les cheveux dans le tournesol et une panäcte pour ie: blessures dans la plante universelle. Les Knropéss:: ont remplacé ces bienfaits de la nature par les productions de l'art. Les Sauvages ont disparu de ces bords.® Cependant le léger canot glissait sur les flots limpides, comme un cygne aui ouvre ses ailes au vent. Il s'avancait avec une gracieuse coquetterie, laissant derrière lui une trace phosphorescente. Debout sur la proue, le capitaine Robert jetait un coup d'œil ardent sur -le lac et sur les côtes, mais ne partageait pas l'exaltation du chevalier que cette admirable nature ne cessait d'émerveiller. Près d'eux se tenaient le père Mesnard qui lisait son bréviaire et Nélida qui, rêveuse et pensive, jetait de temps à autre un coup d'œil du côté du chevalier qu'elle enveloppait de sa chaude admiration, en se laissant pénétrer du doux bonheur de le voir si près d'elle, de l'écouter parler, de l'aimer de la plus pure affection. Bientôt on aperçut la terre qui se détachait comme un sombre nuage à l'autre extrémité du lac et l'on entendit un bruit sourd semblable aux mugissemeñts des vagues abitées d'une mer lointaine.

— D'où vient ce brui étrange? dit le cheval : au capitaine en prêtar: 1e oreille attentive. — C'est la famc:se itaracte de Niagara, la plus merveilleuse qui ::: au monde, répondit le capi-

taine.

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taine. Elle sert de ligne de démarcation entre les deux immenses plateaux du Haut et du Bas Canada, qui ont une différence de niveau de près de trois cents pieds, et forme en ce lieu un des plus majestueux et des plus effrayants tableaux de la nature.

Le ‘bruit croissant de la chute et l'épais nuage de vapeur allant sans cesse en augmentant annonçaient quon nen était guère éloigné. Lorsqu'on n’en fut plus qu'à une demi-lieue, on apercut une masse énorme d'écume qui rejaillissait du fleuve et se dessinait de toutes les couleurs du prisme.

— Nous allons jeter l'ancre dans cette petite baie, dit le capitaine, et nous nous rendrons au saut en continuant notre route à pied, car nous ne saurions l'aborder contre le courant.

Tous y consentirent avec empressement. Six.

rames retombèrent dans les flots d'un seul coup, sans faire jaillir une goutte d'eau, et le canot, cédant à l'impulsion, glissa rapidement. Un instant après, on entrait dans une petite baie formée par une échancrure naturelle, et tandis que les mate-

lots emportaient l'embarcation sur leurs épaules

jusqu'au lac Erié, le capitaine, le chevalier, le missionnaire et Nélida se dirigèrent vers la cataracte. Nélida donnait le bras au chevalier Louis et se sentait tout heureuse de s'appuyer sur celui qui bientôt devait être son époux. |

Le fleuve de Niagara qui coule du lac Erié dans le lac Ontario ne ressemble à aucune autre rivière du monde. Il forme un énorme courant d'eau d'un

kilomètre de largeur à son embouchure et à sa naissance; seulement il s'élargit de quinze kilomètres vers le milieu.et se divise en deux bras puissants pour former l'Ile-Grande. Sa longueur est d'environ douze lieues, que cette île divise en deux parties. Pendant la première, il coule fort tranquillement, presque de niveau avec la contrée plate qu'il traverse; ses bords sont mêmes tellement bas que, si par une des causes qui gonflent les autres fleuves, mais qui n'ont aucune influence sur lui, il venait à

s'élever de cinq ou six pieds, les portions adjacentes,

du Canada supérieur à gauche, de New-York à droite, seraient inondées. Quand, au contraire, il a

dépassé l'ile, changeant subitement de niveau, il

roule ses eaux avec fureur au fond d'une vallée dont les versants ressemblent à des murs, car elle parait avoir été peu à peu creusée dans le roc par l'action séculaire du courant. En beaucoup d'endroits, les deux rives sort à pic, sans le moindre espace entre le parement et les flots, sans le moindre arrondissement à l'angle de leur sommet. Le lit est tellement encaissé que le voyageur qui ne s'attend point à ces bizarreries de la nature, ne peut s'imaginer qu'il y ait interruption dans la surface du sol, avant d'être arrivé à quelques mètres du bord même du précipice. Un sentier étroit, passant. au milieu d'une prairie marécageuse, et s'enfonçant sous un imposant rocher de pierre calcaire, conduisit nos vov: ours très-nrès de la vaste table d'où le Niagara : :cipite s2 longue et

pe me

large nappe d'eau. Arrivés sur cette esplanade, ils se trouvèrent subitement transportés au milieu des brouillards, d'un vent violent et d'une pluie fine et continue. Mais, de ce lien, on pouvait embrasser dans tout son ensemble un des plus admirables spectacles de l'univers.

‘Nous n'essaierons pas de décrire la puissante impression que ce magnifique tableau produisit sur le chevalier qui le contemplait pour la première fois. Il sentit que jamais rien ne saurait effacer de sa mémoire le souvenir d'une semblable merveille. La scène qui s'offrait à ses yeux était si surprenante, si variée, si sublime que, muet, ébahi, immobile, il ne savait sur quel point arrêter ses regards. Les chutes sont divisées en deux pertes par l'ile d'Iris ou des Chèvres qui, au temps de n9s visiteurs, était encore creusée en dessous ei semblait pendre avec tous ses arbres sur le chaos des autres. À droite, s'écoulent les parties torrentueuses du fleuve qu'on appelle les rapides. S'arrondissant d'abord en un vaste cylindre, l'onde se déroule ensuite en nappe éclatante et rejaillit en écume aussi . blanche que la neige. À gauch: ‘: x'be la véritable cataracte, connue sous le nom de fer-à-cheval. C'est moins un fleuve qu'une mer de six cents pieds . de largeur roulant sur un roc de forme conique, puis bondissant dans le gouffre d'une hauteur perpendiculaire de cent quarante-quatre pieds, pour prendre sous l’abime, sans doute à cause de sa profondeur, une couleur verte très-foncée.

+ mamans caves ven +

En se précipitant dans cette ombre effrayante, l'onde frappe le roc ébranlé, rejaillit en tourbillons l'cume et s'élève en vapeurs au-dessus des forêts, comme la fumée d'un vaste embrasement. Les rayons du soleil, tombant d'aplomb sur cette masse diaphane, la colorent de toutes les nuances de l’arcen-ciel. Te Lu6 de toutes ces chutes en tombant, forme un son continu, ronflant, profond, monotone, accompagné du tremblement que l'on remarque aux moulins où plusieurs meules sont en jeu. Ces secousses uniformes sont sensibles jusqu'à trois cents: mètres de la rivière, mais surtout dans l'ile qui est placée au centre des deux chutes. Celles-ci s’éloignent de plus en plus de l'île car, depuis une trentaine d'années, le roc s’est riné sous elles de manière à le faire reculer de plus de quarantc verges. En retour, un pont extrêmement remarquable a été jeté du rivage à l'ile des Chèvres. Ce chef-d'œuvre exécuté avec autant de hardiesse que de talent est ‘construit en poutres soutenues par sept arches placées en lignes droites et n'a pas moins de sept cents. pieds de long. C'est sous ces arches que tourbillonnent les rapides, toujours blancs d'écume et ne parcourant pas moins de sept milles à l'heure. On peut airsi se rendre sans peine à l'île qui offre, d'une multitu » de points, d'admirables vues de la cataracte ec des autres chutes. ;

Nos voyageurs visitèrent aussi la profonde caverne qui s'enfonce derrière la cataracte, et y pénétrèrent jusqu'à cent cinquante pieds de l'ouverture.

Ï1 y avait dans l'intérieur de cet antre singulier une espèce de lueur verdâtre, assez grande pour les aider à se diriger. Mais un vent impétueux les poussant, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, sembla plusieurs fois devoir les emporter sur la pente rapide, pour les précipiter dans le gouffre aboyant qui rugissait au-dessous d'eux, tant était grande l'espèce de fureur de cet ouragan. Néanmoins il ne les incommodait peut-être pas encore autant que le déluge continuel d'eau dont ils étaient inondés, car ces bouffées d'air sont moins dangereuses qu'elles ne le paraissent. Produites par l'action de la cascade sur l'air, le courant souffle presque parallèlement au roc dans lequel la caverne est creusée, au lieu de s’y engouffrer, autrement il faudrait regarder comme le comble de la témérité d'entreprendre une pareille expédition. Nélida qui en connaissait le peu de danger, par une de ces fantaisies de jeune fille un peu sauvage, résolut d'éprouver jusqu'où pourrait aller le dévouement du chevalier pour elle.

Simulant une chute, elle se laissa volontairement glisser sur le gravier qui couvre de haut en bas la pente du roc dans lequel se trouve pratiqué le che: min qui conduit à la caverne. Un cri terrible s'échappa de la poitrine du chevalier et fut aussitôt répété par le capitaine, le missionnaire et le guide. La jeune fille, qui d'abord n'avait fait qu'en rire, pâlit à son tour en voyant le chevalier, non plus se laisser glisser sur la pente pour courir à son se-

78 PREMIÈRES ::0STILITÉS.

cours, mais se précipiter en courant sur cette déclivité au bout de laquelle était la mort, une mort horrible, qui brise le corps et ne laisse pas un membre intact. Elle se releva d'un bond, tendit les bras avec épouvante et d'une voix qui parvint à peine à dominer la tempête, lui cria :

— Arrête ! arrête! ou tu es mort!

Mais lancé sur cette pente raide et escarpée, le chevalier ne pouvait plus s'arrêter. Il se sentait entrainé par son propre poids avec une violence irrésistible. Ses efforts pour s'arrêter, n'aboutissaient qu'à lui faire perdre l'équilibre. Chacun comprit alors qu'il était perdu. On se sentait dans un de ces moments d'anxiété inexprimable qui semble broyer le cœur et mettre un siècle dans une minute.

— C'est moi qui le perds! s'écria Nélida, je dois mourir avec lui!

Et bondissant de roc en roc comme elle se plaisait à faire dans les rochers où elle avait été élevée, elle s'élança jusqu'en face du lieu où descendait le chevalier comme un quartier de roche roulant du sommet d'une montagne. Elle le reçut dans ses bras, fut renversée par la vivlence du choc, mais ne le quitta point. Et tous deux, spectacle horrible! continuèrent à glisser, roulant l'un sur l'autre, jusqu'au gouffre qui allait dévorer tant de jeunesse, de beauté, de bonheur en espérance. A cette vue, le-missionnaire tomba’à genoux et pria; le capitaine poussa dans la caverne un .cri for-

midable e rapide po temps end une anfra qu'il port ceinture descendit Pendai arrivés j vaient P maient le ils bond dain, ils et tombè second C goisse in était fai s'approc dus aude quel roc. Da pouvait — À

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midable et se laissa, à son tour, glisser sur la penis rapide pour arriver à leur secours, s'il en était temps encore: mais le guide avait déjà attaché à une anfractuosité du roc une légère corde de soie qu'il portait toujours autour de lui en guise de ceinture et se laissait aussi suivre la pente qu'il descendit comme une avalanche.

Pendant ce temps, Nélida et le chevalier étaient arrivés jusqu'au rebord du gouffre. Ils ne percevaient plus rien, ne pensaient plus à rien, fer-{? maient les yeux, et attendaient le moment fataloù ils bondiraient dans le torrent mugissant. Soudain, ils ne sentirent plus le sol sous leurs corps et tombèrent dans l'espace béant devant eux. Un second cri sortit de toutes les poitrines, cri d’angoisse impossible à exprimer. Chacun crut que c'en était fait des deux jeunes gens, lorsque le guide, s'approchant du rebord, les aperçut comm: :uspendus au-dessus du gouffre au milieu d'un uet de quelques branchages croissant sur !:

roc. Dans cette situation, le moine: :

pouvait les perdre.

— À moi! à moi! criait le guide au cupaine!

ils vivent! nous pouvons encore les sauver.

Le chevalier recouvra le premier la présence d'esprit. Apercevant l'abime béant au-dessous de lui, il fut pris de vertige et faillit se laisser aller à la fascination du gouffre qui l’attirait; mais relevant les yeux, il les reporta sur Nélida évanouie dans ses bras et retenue faiblement par une branche sèche

à laquelle sa robe s'était accrochée. Par une impulsion instinctive, il la saisit d'une main convulsive et l'aspect du péril qu'elle courait lui fit soudainement oublier sof propre danger, l'abime entr'ouvert audessous d'eux, le vertige que lui causait le gouffre, pour ne plus soñger qu'au moyen de la sauver. En ce moment, il entendit au-dessus de lui une voix qui l'appelait.

Il releva la tête et vit le guide toujours eramponné à la corde qu'il lui tendait.

— Liez-vous-la autour des reins, lui criait-il, prenez Nélida dans vos bras et nous vous hisserons jusqu'à ce roc.

En ce moment, le capitaine, FT. se retenait aussi à la corde, arriva et s'accouda, comme le guide, à une anfractuosité du rocher. Se retenant d'une main à la branche, tenant la robe de Nélida dans ses dents serrées, le chevalier se passa autour des reins la corde libératrice, la noua solidement, et bientôt se sentit enlever avec la jeune fille au milieu des airs par les efforts réunis du capitaine et du guide. Parfois des coups de vent semblables à un ouragan les faisaient flotter dans l'espace au-dessus de l’abime. Le chevalier fermait alors les yeux pour ne rien voir et tremblait de s'évanouir et de laisser échapper son fardeau. Ce ne fut qu'avec des peines infinies qu'on les ramena sur la pente de gravier, que l'on remonta sans trop de fatigues, aidé par le vent qui soufflait contre eux avec une grande violence.

Nélida ne revint de son évanouissement que dans une délicieuse auberge de Queenstown, où l’on s'était hâté de la transporter. Son premier mot, à son réveil, fut de demander où était le chevalier.

— Me voici, répondit le jeune officier, qui se tenait immobile derrière le fauteuil de la jeune fille, pendant qu'on la rappelait à la vie.

— Ah! j'ai failli causer votre mort par ma fatale imprudence! s'écria-t-elle. Pourrez-vous me le pardonner jamais ? |

— Vous pardonner! mais sans vous, sans votre dévouement qui m'a arrêté dans mon fol élan, j'allais me briser au fond du gouflre. C'est à vous que je dois la vie!

Et tous deux, généreux et nobles, s’accusaient seuls d’une imprudence qui avait failli leur coûter si cher. Le missionnaire, assis aux côtés de Nélida, tenait une de ses mains dans les siennes, et les yeux pleins de larmes, lui disait, en souriant du bonheur de la retrouver enfin vivante et hors de tout danger :

— Chère enfant! quelle douleur tu m'as causée ! je crois que je serais mort de chagrin, pauvre vieillard infirme, si je ne t'avais plus sentie auprès de moi, Ô mon doux ange! |

— Pardonne-moi, vieux père, lui disait la jeune fille, en baisant ses cheveux blancs, j'ai été bien folle, je le sais; mais maintenant nous serons deux pour te mieux aimer.

— Allons! allons! disait le capitaine en s'éloi-

gnant et essuyant du revers de sa main, une larme qui perlait dans son œil. Vous pouvez vous flatter que vous l'avez échappé belle.

Les deux jeunes gens s’approchèrent d'une des croisées de l’auberge-ferme et de là purent contempler encore la cataracte qui n'était éloignée que de quelques centaines de verges. On ne saurait dire combien de jouissances ils éprouvèrent à admirer ainsi, tranquillement assis loin de tout danger, la plus surprenante merveille de la nature. L'idée du péril qu'ils avaient couru doublait leur plaisir par le sentiment de la profonde sécurité qui lui avait succédé. Ils sentaient aussi qu'ils s’aimaient bien plus encore depuis qu'ils avaient couru les mêmes dangers. L'air qu'ils respiraient leur semblait plus pur, le ciel plus riant, la terre plus belle; tout, autour d'eux, présentait un autre aspect et ils admiraient les chutes qui leur valaient un tel changement dans leur manière de voir et sentir, sans pouvoir se lasser jamais de les contempler ensemble.

Après être demeurés quelques jours à Queenstown, pour que Nélida eût le temps de se rétablir entièrement, on prit la route de terre jusqu'au lac Erié, où les attendait le léger canot qu'on y avait transporté. Ce lac immense a plus de deux cent cinquante lieues de circonférence. De vastes forêts de tulipiers et de cyprès se mirent dans ses eaux limpides et profondes. A l’ouest de ce lac, depuis les îles aux serpents jusqu'aux rivages du continent,

dans un espace de plus de trente lieues, s'étendent de larges nénuphars dont les feuilles sont entrelacées de serpents qui rendent ce lac si célèbre. Lorsque les reptiles viennent se mouvoir aux rayons du soleil, on les voit rouler leurs anneaux d'azur, de pourpre, d'or et d'émeraude; on ne distingue dans ces horribles nœuds, doublement, triplement formés, que des yeux étincelants, des langues à triple dard, des gueules de feu, des queues armées d’aiguillons ou de sonnettes, qui s’agitent en l'air comme des fouets. Un sifflement continuel, un bruit semblable au froissement de feuilles mortes dans une forêt, sortent de cet impur Cocyte.

Le lac était couvert d'une irinombrable multitude de petites barques indiennes qui le parcouraient pour se rendre à Amersburg, où se concentraient les troupes qui devaient tenir en respect les forces américaines réunies à Détroit. Cest une chose effrayante à voir que la hardiesse insoucieuse des Indiens, qui n'hésitent pas à s'aventurer dans ces nacelles d'écorce sur ce lac où les tempêtes sont si fréquentes et si terribles, Ils suspendent leurs manitous à la poupe des canots et s'élancent, en hiver, au milieu des tourbillons de neige, entre les vagues soulevées; en été, entre c°s flots étincelants de foudre et bondissant, gros comme des montagnes. Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur les bords poussent des cris lamentables, tsndis que leurs maîtres, gardant un profond silence, frappent les flots en mesure avec leurs pagaies. Les canots

s’avancent à la file : à la proue du premier se tient debout un chef qui répète le monosyllable Oah, en descendant d'une note élevée à un son sourd et traînant. Dans le dernier canot, se trouve un autre chef manœuvrant une grande rame en forme de gouvernail. Les autres guerriers sont ascis, les jambes croisées, au fond des canots. A travers le brouillard, ies vagues ou la neige, on n'aperçoit que les plumes dont la tête de ces Indiens est ornée, «e cou allongé des dogues hurlant, et les épaules des deux Sacliems, pilote et augure, que ion dirait les dieux de ces eaux.

Sur les bords de ce lac, comme sur ceux de l'Ontario, tout annonçait combie.. devait être terrible la guerre qui se préparait. Les Anglais du Canada et les Américains des Etats-Unis, avaient amené de loin sur leurs rivages un nombre prodigieux de vaisseaux et de frégates démontées, car au milieu de ces immenses solitudes les matériaux, comme les. ouvriers, auraient manqué pour la construction. On avait rapporté les unes aux autres, sur les bords mêmes des lacs, les pièces de ces vaisseaux, qui, une fois remontés, avaient été lancés tout armés. dans ces vastes mers intérieures.

Le canot ne tarda pas à aborder je vaisseau destiné au capitaine Robert et déjà muni de toute son armature et de son équipage. On cingla vers le détroit et trois jours après le départ du fort Erié, on amarra dans la baie d'Amersburg ou Milder. À leur arrivée, ils apprirent que les Américains avaient

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déjà livré plusieurs combats peu considérables, mais assez meurtriers aux Indiens du Canada, Irciuois, Algonquins, Hurons, qui se déclaraient hostiles aux invasions du Sud. Des routes avaient été ouvertes à travers d'épaisses forêts, pour faciliter l’arrivée des Indiens et surtout des milices nationales de volontaires dans le Haut-Canada, où se concentrait une puissante armée. Les Américains en avaient fait autant pour toutes les contrées du Sud, et vers les commencements du mois d'août, tout annonçait

qu'un prochain engagement était devenu imminent. ‘

Sir George Prévost avait confié le gouvernement du Haut-Canada au général Brock, officier non moins distingué dans l'administration que dans la direction d'une armée. Il prorogea le parlement de la, province qui se tenait alors à Toronto, arma les habitants de cette localité, confia la ville à leur héroïsme et à leur bravoure, puis, partant avec les derniers corps d'armée, il se dirigea vers Amersburg. Le sept août, les Américains, qui avaient envahi le Haut-Canada, reculèrent jusqu'au détroit à son approche; le onze, Brock faisait son entrée à Amersburg, et, le seize, il contraignait le général américain Hul à se rendre, avec toute son armée, consistant en un millier de troupes régulières ou de milice et six cents Indiens alliés. Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis le commencement de la guerre, que Québec et Montréal voyaient avec étonnement entrer dans leurs murs les Américains captifs avec leur général,

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Brock ne jouit pas longtemps de son triomphe. * S'étant replié sur le fort George que menaçait la flotte américaine de l'Ontorio, il voulut lutter jusqu’à la mort contre des forces beaucoup supérieures aux siennes, et fut tué dans une action qui eut lieu sous les murs de la forteresse. Le capitaine Robert et le chevalier Louis avaient combattu comme des lions à ses côtés. Ils parvinrent à l'enlever du champ de bataille pour le soustraire au scalpe des Indiens, et quelques jours après se replièrent sur Toronto. Le chevalier Louis avait reçu une grave blessure dans cette action, qui fut la dernière de cette année, entre les deux nations rivales.

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