LA MÈRE JE NÉLIDA
Pendant l'action qui avait eu lieu au fort George, une balle avait frappé le chevalier Louis un peu au-dessous de l'oreille et avait traversé le cou entre la gorge et les vertèbres du cerveau. Il fut transporté évanoui jusqu'à Toronto, où le vieux missionnaire, qui s'était un peu adonné à la médecine pour soulager ses pauvres sauvages, lui fit l'extraction de la balle demeurée entre la chair et la peau, du côté du cou opposé à celui par lequel elle était entrée. Il le pansa ensuite, le fit déposer sur un lit et ne le quitta plus que rarement, lui prodiguant les soins les plus affectueux.
La première fois que le chevalier rouvrit les yeux, ses impressions furent délicieuses. Il se sentait ressuscité, tant son évanouissement avait été
profond et privé de toute lueur d'existence. Mais ce bien-être physique fut bien vite remplacé par une fièvre effrayante, accompagnée de difficultés d'avaler allant presque jusqu'à l'impossibilité. Bientôt le délire survint; son imagination surexcitée battit les champs; il ne parlait plus que de coups de feu, de morts, de mourants, d'ennemis acharnés à sa perte, d'abandon, de sang et de scalpe.
Pendant qu'il souffrait ainsi sur sa couche de douleur, délirant, dans une longue agonie, du délire de la mort, la pauvre Nélida se tenait assise au chevet, de son lit avec le dévouement et la patience d'un ange, ne s'éloignant de lui, quand elle le voyait s’agiter dans les convulsions de la fièvre, que pour aller pleurer loin des regards du vieux missionnaire et lui cacher ses larmes. La douce jeune fille se sentait frappée au cœur. Elle avait suivi le corps de son malheureux fiancé quand on l'emportait du fort George à Toronto, sans verser une seule larme, mais elle étouffait à les concentrer dans sa poitrine. Elle eût voulu être à la place de celui qu'elle ne croyait plus revoir vivant. Jamais désolation plus grande n'avait bouleversé un cœur de femme ; mais sans éclater en sanglots et en démonstrations de désespoir, avec une pudeur céleste, elle n'en laissait rien paraitre.
Quand le chevalier, après l'extraction de la balle, rouvrit les yeux souriant et presque heureux, elle éprouva un inamense soulagement. [i lui sembla qu'une montagne venait d'être enlevée de sa poi-
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trine. Elle respira plus facilement, son cœur se dilata, un sentiment d'espérance rayonna de nou- ‘eau au fond de son ue, elle crut elle-même renaitre à la vie. Ah! si on pouvait le sauver encore ! Si celui dans lequel la pauvre orpheline avait espéré trouver un protecteur et un appui, pouvait recouvrer la santé et vivre pour elle qui avait mis en lui tous ses doux rèves de bonheur et ‘d'avenir! Bien douce est au prisonnier qui sort du fond des cachots la vue de ia lumière qui lui est rendue avec la liberté, doux sst à la tendre mère l'embrassement
d'un fils qu'elle n'avait point revu depuis longues.
années, doux est au cœur d'un père le retour d'un fils qui, sur le champ de bataille, vient de conquérir la croix des braves, mais plus doux encore fut pour la pauvre jeune fille l'espoir que l'on pourrait sauver celui qui, pour elle, avait déjà bravé tant de périls.
Cependant and elle vit la fièvre brûler le sang dans ses veines et lui faire courir de nouveaux dangers, d'anières angoisses recommencèrent à la torturer. Elle se remit à trembler de nouveau pour les jours du chevalier, et ne le quitta plus un seul instant. Elle se fit sœur de Charité et s'aidant des conseils du vieux prêtre, elle l'entoura de toutes sortes de soins. Le malade ne la reconnaissait plus.
Parfois il l’appelait en prononçant son nom; la
jeune fille alors s'approchait, mais il la repoussait avec égarement, en s’écriant : « Cenest pas vous que j'appelle, c'est Nélida! » L'orpheline se retirait