‹ Nelson, 1758-1805Chapitre 5 sur 8 · JI · texte numérisé non relu

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Cependant Villeneuve, redoutant la colère de Napoléon, dont les éclats étaient venus jusqu'à lui, quoique adoucis par l'indulgence et les ménagements du ministre de la marine Decrès, tremblait dans Cadix d'être déshonoré aux yeux des flottes et de la France par une destitution déjà ordonnée par Napoléon, mais que Decrès lui dérobait encore. Il ravitaillait ses escadres, il exerçait ses matelots, il cimentait avec les amiraux espagnols Gravina et Cisneros une confraternité d'armes qui ne faisait des deux flottes qu'une seule nation. 11 espérait, après avoir formé et aguerri ainsi son année navale, reprendre la mer avec une supériorité de nombre et une égalité de tactique qui lui permettraient de reconquérir en un jour la gloire perdue par tant d'hésitation. Ce fut dansées dispositions de son âme flottante entre le désespoir du passé et l'espoir de l'avenir que Villeneuve apprit l'arrivée soudaine à Madrid de l'amiral Rosily; la ni-

meur publique disait Rosily destiné à prendre bientôt le commandement en ehef des flottes combinées. À cette rumeur, qui arrive de Madrid jusqu'à Cadix, Villeneuve n'hésite plus; il veut, ou prévenir le déshonneur de son remplacement par une victoire qui le couvre ou qui le venge de la disgrâce, ou périr du moins dans une défaite glorieuse, qui honore son malheur par sa mort. Il sort le 19 octobre de la rade de Cadix, à la tête de quarante-deux vaisseaux ou frégates de guerre, et vogue vers le détroit de Gibraltar, au hasard de s'y briser contre la flotte de Nelson.

Revenons au héros de l'Angleterre. Nous avons vu qu'après avoir parcouru depuis deux ans l'Océan et la Méditerranée dans tous les sens, à la poursuite des flottes françaises combinées, qui ne lui avaient échappé qu'en restant enfermées dans Brest ou en s'emprisonnant elles-mêmes

dans la rade de Cadix, Nelson, qui n'avait pas quitté le pont de son vaisseau une seule fois en trois ans, était rentré à Portsmouth pour prendre quelques mois de repos dans la sécurité où se reposait enfin sa patrie. Lassé de triomphes, comblé de fortune, rassasié de gloire, mutilé de coups, épuisé de santé, altéré d'amour, son seul désir alors était de jouir, dans la solitude de la campagne et dans la société d'une femme adorée, des jours que ses blessures et ses fatigues lui laissaient encore à vivre. 11 avait fait transporter tous ses trésors et tous ses meubles dans sa maison de campagne de Merton. La présence de lady Ilamilton, de sa fille et de ses sœurs, lui préparait dans cette retraite toute la félicité intérieure dont on peut jouir dans le remords.

Il y était établi depuis peu de jours, et il en savourait délicieusement la solitude, quand un matin de l'automne, avant le lever du soleil, on frappa à la porte de son ermitage. Nelson, selon ses habitudes de bord qu'il avait conservées à terre, ne donnait au sommeil que des heures courtes et interrompues; il était déjà levé et habillé. Il fit ouvrir; un homme entra : c'était un

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des officiers de vaisseau de son escadre, le capitaine Blackwood, qui lui apportait des dépêches de l'amirauté. « Je suis sûr, dit Nelson à Blackwood, que je pressens ce que vous allez m'apprendre. Ce sont des nouvelles, des flottes espagnole et française combinées, et je vois que ce sera encore à moi de les anéantir î » Blackwood, en effet, apprit à Nelson que les flottes, après une relâche à Vigo, s'étaient abritées pour se refaire et pour se réarmer à Cadix. « Eh bien, comptez, s'écria Nelson, avec la confiance acquise par tant de triomphes, que je donnerai encore une leçon à Villeneuve î » Il se disposa sans bruit à partir pour Londres et à offrir son bras à son pays. Mais, ému d'avance delà douleur que son éloignement allait causer à lady Hamilton et à ses sœurs, il manqua de courage pour leur révéler les dépêches qu'il avait reçues pendant leur sommeil , et la résolution qu'il avait prise de sacrifier son repos et leur bonheur à une nouvelle gloire. 11 s'efforça de détourner la couversalion sur des sujets indifférents pour leur dérober la préoccupation et la tristesse de son ;imc. Lady Hamillon, avec la pénétration naturelle de l'amour, ne s'y laissa pas tromper. Elle

en traîna Nelson dans une allée écartée du jardin, qu'il appelait son banc de quart, et lui demanda tendrement le sujet de sa peine. « Je n'ai point de peine, répondit Nelson en s'effôrçant de sourire ; la félicité dont je jouis est sans nuages ; je vis dans le sein de l'amour et entouré de ma famille; l'air et le calme des champs rétablissent de jour en jour ma sauté, qui me promet des aimées prolongées par le bonheur. Je ne changerais pas ma retraite contre le palais du roi d'Angleterre! »

Lady Hamillon ne se paya pas de ces subterfuges de la tendresse embarrassée de Nelson ; elle lui dit qu'elle lisait mieux que lui-même dans sa pensée, qu'il avait appris des nouvelles des flollcs combinées, qu'il regardait d'avance ces derniers vaisseaux de la France et de l'Espagne comme sa conquête légitime et comme ht propriété de sa gloire, qu'il se rongerait d'envie et de regrets si un autre amiral que lui accomplissait ce triomphe, et qu'il regardait avec raison ces Hottes comme le prix de ces deux années passées sur toutes les vagues de l'Océan, et comme la récompense d'une si longue et si glorieuse poursuite. « Cher Nelson, àjouta-t-elle les larmes

dans les yeux, quel que soit pour nous le déchirement d'une si cruelle séparation après une réunion si courte, offrez sans hésiter vos services à votre pays : ils seront acceptés ; vous recouvrerez la tranquillité de votre âme, et, après une glorieuse et dernière victoire, vous reviendrez être heureux ici, avec nous! » Nelson s'attendrit lui-même jusqu'aux larmes à ces paroles d'une femme qui lui arrachait si doucement son secret, et qui ne voulait pas de bonheur, même au prix de la gloire de son héros ! « Généreuse Emma ! s'écria-t-il, tendre et magnanime Emma ! ah ! s'il n'y avait plus d'Emma, il n'y aurait plus de Nelson dans le monde ! »

Nelson partit dans la journée pour Londres. On l'y attendait. On lui donna le choix des vaisseaux, des amiraux, des capitaines dont il formerait sa flotte. Les préparatifs eurent la promptitude de sa pensée. Il s'irritait de toute heure

perdue qui pouvait donner à Villeneuve l'occasion de sortir de Cadix et de s'élancer vers les Indes ou vers les Antilles. Il fit mettre son pavillon d'amiral sur le même vaisseau qui lui avait tant de fois porté bonheur pendant les années qu'il venait de passer à son bord. Au moment d'y monter, un glorieux ou funèbre pressentiment parut l'y saisir. Il fit appeler le gardien de ses meubles déposés à Londres, et il lui ordonna de faire graver son histoire dans une courte épitaphe sur le cercueil creusé dans le mat du vaisseau es nquis d'Aboukir, mât dont le capitaine Ilalwel lui avait fait présent après la victoire : «J'en aurai besoin à mon retour, » dit-il d'un accent prophétique. L'image de la mort était devant lui ; il ne la redoutait pas pour lui-même, mais il pensait au deuil de son vieux père et de lady Hamilton.

<( J'ai quitté cette nuit, ce cher et trois fois cher séjour de Merton, lit-on dans son journal, à la date du 14 septembre 1805, celte maison où je laisse tout ce qui m'attache à la vie, pour aller servir mon roi et ma patrie ! Puisse le grand Dieu , devant lequel je m'incline , me rendre digne des grandes choses que mon pays attend

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de moi! S'il permet que je revienne ici après avoir accompli mon devoir, nies actions de grâce devant Je trône de sa miséricorde ne cesseront pas pendant que je vivrai ; si, au contraire, c'est l'ordre de sa bonne et sage providence d'abréger mes jours sur celte terre, je m'y soumets avec une complète résignation , plein de confiance dans l'espoir qu'il voudra bien protéger après moi tous ceux que je laisse en arrière ! Que sa volonté s'accomplisse ! Amen ! amen ! amen ! » On voit que les faiblesses et le désordre du cœur n'avaient point obscurci dans ce grand homme l'idée et le sentiment qui t'ont la seule vraie grandeur de l'humanité, et que l'héroïsme et la piété se fortifiaient l'un par l'autre dans son cœur.

Son embarquement sur le Viclory^ à Portsmouth, l'ut un triomphe. Le peuple de la côte lui lit un collège (1*1111 million d'hommes jusqu'à son vaisseau. Les applaudissements et les san*

glotsse mêlaient sur les vagues au bruit des saints de la flotte à son ehef. L'Angleterre tout entière, si grande parée qu'elle est reconnaissante, semblait avoir le double pressentiment de la victoire et de la perle de son héros. La gloire de Nelson était descendue, par les récits des matelots, jusque dans le tond des peuples : chaque Anglais croyait lui devoir son loyer, son champ, son orgueil. Sa popularité était du patriotisme, son nom était le palladium de sa patrie. Thémistoele mutilé de l'Angleterre , chacun voulait graver dans sa mémoire, au départ, l'image du sauveur de son pays. Les troupes lurent obligées d'employer les armes pour l'arracher à l'enthousiasme de la multitude qui le suivait jusque dans les flots.

Les escadres anglaises qu'il rallia sur sa route et la flotte de la Méditerranée, dont il venait prendre le commandement, le reçurent comme

le peuple de Portsmoùth l'avait perdu, avec des frénésies d'enthousiasme. 11 portait la victoire dans son nom. Arrivé le 22 septembre devant Cadix, Nelson apprit avec des transports de joie que Villeneuve y était encore ; il croisa avec son armée à une distance suffisante des terres pour que sa flotte ne fût pas aperçue des côtes d'Espagne, et pour encourager par une mer vide la sortie des flottes combinées.

En attendant cette grande heure de sa vie, Nelson entretint ses équipages dans des émotions d'impatience, de patriotisme et de gloire qui devançaient le combat. 11 inspira pour toute tactique son âme à sa flotte ; il ne donna pour ordre de bataille que l'ordre de marche ordinaire de ses vaisseaux : sa flotte sur deux lignes et une avant-garde de huit bâtiments.

La seule manœuvre recommandée a ses capitaines était de couper en deux la ligne ennemie à la hauteur du dixième ou douzième bâtiment de Villeneuve, vers l'extrémité, pendant qu'il Tondrait lui-même sur le centre et que son avantgarde combattrait la tête. «Mais, comme la fumée des bordées, ajouta-l-il dans son ordre du jour, pourra dérober les signaux et les ordres,

chaque capitaine sera sur de bien faire en s'attacliant au vaisseau ennemi qui se trouvera en face de lui ! » Nelson ordonnait à la fin de ses instructions qu'on lui communiquât à l'instant les noms de chaque officier , soldai ou matelot lue ou blessé dans le combat, afin que ces noms, envoyés par lui à l'Angleterre, y lussent l'objet des prières et de la reconnaissance de la pairie !

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