‹ Nelson, 1758-1805Chapitre 6 sur 8 · XV1I · texte numérisé non relu

XV1I

Le 20 octobre, à l'aurore, les frégates échelonnées par Nelson sur la mer, depuis les cotes d'Espagne jusqu'à la Hotte anglaise, que ces frégates servaient à la lois à éclairer et à masquer, annoncèrent par leurs signaux que la flotte combinée sortait de la rade de Cadix. D heure en heure, elles lui signalaient la marche ou les bordées de celle armée navale, qui paraissait indécise encore si elle se dirigerait vers le détroit ou vers I Océan. Le soir, un vent lourd du sud-ouest parut contrarier ses mouvements et la

taire virer de bord pour rentrer à Cadix. Dans lous les cas, il était évident que ta ilotte combinée voulait garder libre derrière elle la merde Cadix, atin d'avoir sa retraite assurée dans la rade. Nelson passa tour iî tour de l'espoir au découragement, à la réception de ces signaux. La nuit lui déroba son mystère.

Debout sur le pont de son vaisseau avant la première aube du jour, les premiers signaux de ses frégates qu'il put apercevoir loi apprirent que la flotte combinée tenait encore la mer et qu'elle faisait route vers le nord. Il frémit d'ardeur, et lança lui-même toutes ses voiles un peu obliquement vers le même point de l'horizon.

Au lever du soleil, le commandant de YEunjale, Blackwood, ami particulier de l'amiral, lui fit le signal télégraphique d'un changement de direction dans la marche de Villeneuve. La Hotte combinée paraissait revenir au sud et au détroit. « C'est ce que je ne lui permettrai pas de faire, si cela est au pouvoir de Nelson, » écrivit l'amiral sur son journal en rentrant dans sa galerie. Quelques minutes plus tard, le soleil, qui se levait sur un horizon moite, mais serein, frappant sur les voiles hautes de l'escadre coin-

binée, les fil émerger une à une de la brume. Le jour montra à Nelson el à ses équipages l'immense ligne de mâts chargés de voiles des quarante-deux vaisseaux et des huit frégates de Villeneuve. Huit lieues de mer séparaient à peine les deux armées; un vent maniable et doux enflait les voiles. Une mer creuse et lourde, à longues lames, mais sans écume, battait les flanc des bâtiments avec des murmures qu'allaient couvrir bientôt les mugissements des bordées. C'était la matinée du 21 octobre, jour augurai leté dans la famille de Nelson. Ce même jour et à la même heure, son oncle et son protecteur, le capitaine Suckling, avait signalé sa carrière militaire par un combat naval dont quatre vaisseaux français avaient été le prix. Nelson avait la superstition de tous les grands hommes. Ils sentent mieux que les autres la disproportion entre leur faiblesse réelle et les grandes choses qui s'accomplissent par eux ; ils attribuent avec raison, les uns à la fortune, les autres à la Providence, d'autres plus follement à des retours périodiques de jours heureux ou malheureux, une influence occulte sur leur destinée. Les anniversaires, pour les grands hommes, sont la

reconnaissance forcée de l'action supérieure île Dieu dans les choses humaines. Nelson avait cetle religion des héros ; il ne douta pas de la victoire en s'apercevant que le hasard lui présentait la bataille dans un jour si heureux pour son nom.

Pendant que la Hotte anglaise déployait toute sa toile pour dévorer l'espace entre elle et la Hotte combinée, Nelson sur la Victoire, en tète de la colonne de droite, Collingwood sur le Royal- Souverain, en tète de la colonne de gauche, Nelson, redescendu dans sa chambre, prit la plume et répandit son âme devant Dieu. 11 écrivit d'abord sur son livre-journal la prière suivante :

« Puisse le grand Dieu, devant lequel je m'anéantis en adoration, accordera mon pays, dans l'intérêt général de l'Europe opprimée , une grande et glorieuse victoire, et pùisse4-il, par sa grâce, ne ternir cette victoire par aucune faute d'aucun de ceux qui vont combattre et triom-

pher ! Puisse l'humanité, après la victoire, être le trait dominant de la flotte britannique ! Quant à moi personnellement, je remets ma vie à celui qui me l'a donnée. Que ses bénédictions reposent sur ce que je vais entreprendre pour servir fidèlement mon pays! Je confie et j'abandonne à lui seul moi et la juste cause qu'il a daigné me charger en ce jour de défendre ! Ainsi soit-il ! ainsi soit-il ! ainsi soit-il ! »

Après cette invocation et cette résignation de sa vie à son créateur, Nelson, revenant par la pensée unique et obstinée de sa vie a celle qui en avait fait à la fois le charme et le remords, mais dont l'image se plaçait encore en ce moment entre la mort et lui, écrivit sur son journal la note suivante, en forme de feslament ou de dernier vœu à son pays :

h 22 octobre 1805, en vue des flottes combinées de France et d'Espagne, et à environ dix milles de distance entre nous.

« Considérant que les éminents services d'Emma Hamilton, veuve de sir William Hamilton, ont été les pins grands que je connaisse rendus au roi et au pays, sans qu'elle en ait jamais reçu aucune récompense ni de son pays ni de son roi :

« La première fois, quand elle obtint communication de la cour de Naples, en 1796, d'une lettre menaçante du roi d'Espagne à son frère le roi de Naples, et que la communication de cette lettre confidentielle au ministre anglais lui fit prendre les mesures nécessaires au salut de l'Angleterre contre l'Espagne;

« La seconde fois, quand elle obtint, par son ascendant sur la reine de Naples, pour la flotte anglaise que je commandais, les secours, les vivres et les munitions sans lesquels celle flotte n'aurait jamais pu faire voile de nouveau pour la cole d'Egypte et détruire à Abonkir l'armée navale de Bonaparte.

« S'il eût été on ma puissance de récompenser dignement de tels services, je l'aurais l'ait moi-même, et je n'aurais pas invoqué pour elle la munificence de ma patrie; mais, comme cela est au-dessus de ma puissance, je laisse Emma Hamilton à mon pays et à mon souverain comme un legs à acquitter, afin qu'ils lui fassent une convenable munificence pour maintenir son rang dans la vie.

ce Je lègue aussi à la munificence de mon pays ma fille adoptive Horatia Nelson, Thompson, et je désire qu'elle ne porte à l'avenir que le seul nom d'Horatia Nelson.

« Voilà les seules grâces que je demande à mon roi et à mon pays, au moment où je vais combattre leurs ennemis!... Que Dieu bénisse mon roi et ma patrie, et tous ceux qui me sont si chers sur la terre! Quant à ma famille, je n'ai pas besoin de la recommander ici ; elle sera, je n'en puis douter, l'objet de la plus éclatante libéralité ! »

Nelson, après avoir signé cette note, appela le capitaine de la Victoire, Hardy, et le capitaine Blackwood, de VEuryale, et les pria de

lOi NELSON.

signer ce monument de sa tendresse et de ses vœux après lui, afin de constater l'authenticité de celte page de son journal. Ses deux amis signèrent selon ses désirs:

lloratia Nelson, àontil parfait dans ce testament comme de sa fille adoptive, était son enfant; elle était Agée de cinq ans, et vivait à Merton sous les soins de lady Ilamilton, sa mère. Les dernières minutes du séjour de Nelson à Merton avaient été employées par lui en prières à genoux devant le berceau de sa tille endormie. Il associait dans sa passion l'enfanl et la mère ; il les pleurait d'avance ensemble en s'approchant de sa dernière heure. Semblable à Antoine entouré des statues de Cléopâtre, ou au maréchal Berthier agenouillé sous sa tente devant l'image de la belle Italienne qu'il adorait, Nelson suspendait dans sa chambre à bord le portrait en pied de lady Ilamilton; il

en portait un autre en miniature sous son uniforme, contre son cœur. Son amour, comme celui des chevaliers du moyen âge, était une religion délirante de la beauté. Au moment où l'on arrimait les meubles du vaisseau pour le combat , et où ses serviteurs détachaient des parois de sa galerie le portrait de lady Hamilton pour le descendre, à l'abri des boulets, sous l'entre-pont : « Prenez bien garde à mon ange gardien ! » leur dit-il en regardant une dernière fois cette image,

XXIt

Ces soins donnés à ceux qui devaient lui survivre, Nelson, entouré de ses compagnons de guerre les plus dévoués, remonta sur le pont pour ne plus penser cpi'à l'ennemi. On n'observa en lui qu'un calme et un sang-froid intrépides, qui contrastaient avec son ardeur impatiente et enjouée au début d'une action. Ce n'était plus l'homme brûlant d'enthousiasme

d'Aboukir, et répandant le feu de son âme au

milieu du feu de ses bordées.

On voyait la flotte combinée s'avancer en ordre serré de bataille avec une résolution et une rapidité qui raccourcissaient à chaque vague la distance, et qui ne laissaient plus douter de la bataille.

Nelson ne paraissait pas douter ni de la victoire pour son pays ni de la mort pour luimême; il en augurait d'avance les résultats avec ses officiers : « Combien de ces vaisseaux rendus ou coulés vous paraîtront-ils un témoignage suffisant pour nous d'une grande victoire? dit-il en plaisantant à son ami Blackwood. — Douze ou quinze, répondit Blackwood. — Ce n'est pas assez, répliqua Nelson, je ne serai pas content à moins de vingt vaisseaux. »

Un peu avant que les deux flottes fussent à portée de boulet, Nelson, qui réservait pour le moment suprême la harangue concise qu'il avait coutume d'adresser à ses équipages, fit élever au sommet du mât de la Victoire le mot d'ordre de la journée, attendu de tous les matelots. Celte harangue, immortelle dans la mémoire des marins, ne contenait que les trois mots qui mènent

les bravos à la morl : In pairie, la confiance, le

devoir : « L'ANGLETERRE COMPTE QUE CHAQUE HOMME FERA SON DEVOIR. »

Un cri d'admiration et d'enthousiasme salua

de vaisseau en vaisseau ces simples mots portés de mâts en mâts à travers les airs à toute la flotte. L'âme de Nelson, que le devoir seul avait arraché à son repos, faisait appel, avec une mâle simplicité , à ce sentiment dans les autres. Il fui compris et répondu ; l'image de la patrie, la voix du devoir, la confiance dans le chef, passèrent dans l'âme des marins. L'histoire a conservé cette harangue militaire comme un modèle de la langue des héros avec celle de Bonaparte en Egypte. Le génie des deux armées et des deux chefs se caractérise dans les deux allocutions : « Du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent! avait dit Bonaparte à ses soldats. — L'Angleterre compte que chaque homme fera son devoir, » disait Nelson à ses marins. On sent à la différence d'accent et d'émulation donnée aux deux peuples que l'un pense à la gloire et l'autre aux foyers. La gloire de l'Anglais, c'est sa patrie; celle du Français, e'esl le monde. La renommée enivre l'un, le

devoir suffît à l'autre : la postérité distribuera selon les mobiles et selon les œuvres.

« Et maintenant, dit Nelson, au bruit des acclamations qui accueillaient son ordre du jour avant la bataille, je ne puis rien de plus ; que le grand dispensateur des événements fasse le reste selon sa volonté et selon la justice des causes. Je lui rends grâce de celte grande occasion de faire moi-même mon devoir ! »

Il portail sur son uniforme ordinaire de généralissime les quatre étoiles des décorations dont il avait été gratifié à l'étranger et dans sa patrie. Ces décorations le signalaient au feu des tirailleurs dont les Français couvrent les haubans, les hunes et les mâts, dans les combats de mer, pour éclaircir les rangs de l'ennemi. Sur le pont, les officiers de Nelson, tremblant pour la vie d< leur chef, qui se posait ainsi lui-même en but aux coups prémédités de l'ennemi, se commu-

niquaient à voix basse leur inquiétude sur une existence qui les résumait toutes. Ils s'encourageaient à voix basse les uns les autres à conjurer l'amiral d'enlever ou de couvrir ces insignes. Nul ne l'osa ; on se souvint que, dans une autre circonstance, il avait résisté avec indignation à la pensée de s'effacer ainsi devant la mort. « Non! non! avait-il répondu, j'ai gagné en honneur ces signes du brave, et en honneur je veux mourir avec eux ! »

On le pria seulement de songer à son rang de général en chef, de ne pas s'engager le premier, comme un vaisseau d'avant-garde, avec la masse serrée des vaisseaux de la flotte combinée, et de permettre, en diminuant ses voiles, au vaisseau le Léviathan, qui suivait le sien, de le dépasser et de recevoir le premier feu des Français : « Je le veux bien, répondit-il en souriant; que le Lèvialhan passe avant moi, s'il le peut ! » Mais en même temps il ordonna au commandant Hardy, son capitaine de pavillon, de forcer de voiles, et il fondit comme, un ouragan sur la ligne française. Ses capitaines quittèrent alors le pont de la Victoire pour retourner chacun à son vaisseau. En les congédiant au bord de l'échelle de

Mil NELSON.

poupe, il serra tendrement la main au capitaine Blackwood, qui le félicitait d'avance de la victoire : « Adieu, Blackwood, lui dit-il Iristemenl en serrant sa main; que le Tout-Puissant vous bénisse ! Je ne vous reverrai plus . »

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