A M. VICTOR COUSIN
Professe un cours public que le public évite, Et se macère à l'Opéra !
Ah ! que tes devanciers de Rome ou de l'Attique Avaient bien mal compris la pensée éclectique , Grand Victor! ils jeûnaient de misère à leurs cours: Sur les fonds de l'Etat ils n'avaient point de rentes; Des disciples suivaient leurs doctrines errantes, Et payaient bien mal leurs discours.
Pour apaiser leur faim, digne des temps d'Homère, On leur donnait parfois une laitue amère \ On glissait, dans la nuit, sous leurs modestes toits. L'huile dont les écrits sentent toujours l'empreinte, Le miel du mont Hybla, les figues de Corinthe, Et l'amphore de vin crétois.
Et joyeux de ces dons, aux frais de l'auditoire. Us adoptaient poui- chaire un roc du promontoire ; Tous leurs biens se bornaient à ces humbles profits;
L'âge seul éteignait Icui's éloquentes Mamnies Et ces chastes rhéteurs mouraient vleigesde lemmes,. Et ne laissaient rien à leurs iils.
Quand l'archonte venait dresser leur inventaire,. 11 trouvait pour tout bien la robe héréditaire. Une tasse hydraulique et le noueux bâton ; 0 Cousin ! avec l'or que ton âme dévore On eût nourri cent ans Socrate et Pythagore, Et ton divin maître Platon.
Voilà les vrais progrès de la psychologie ! 0 que tu nages bien dans ta sphère élargie ! Déjà ton œil rusé lorgne un septième emploi ; Poursuis, rhéteur doré; dans nos jours de soul'lVance Il faudrait seulement, pour affamer la France, Dix philosophes comme toi !
Ainsi pendant quinze ans de jeunesse flétrie, jNous avons labouré le champ de la patr'ie.
Nous avons insurgé tout un peuple soldat. Pour te couvrir de croix, pour payer tes mystères, Tes nébuleux sermons , tes courses sédentaires , Pour l'asseoir au conseil d'Etat.
Et nos grands citoyens qu'un peuple déifie , Sont mangés au festin de la philosophie , Eux qui montrent des bras noircis par le canon ! Oh ! devant ces tableaux qui brûlent la paupière , Crions , en aiguisant le poignard sur la pierre : 0 vertu, tu n'es plus qu'un nom!
4 août, 5 heures du soir. *
Que l'horizon est noir ! à notre cri de guerre Le ciel a répondu par cent coups de tonnerre.
Au moment où le cri de {Tuerre retentissait dans Paris, le ciel, depuis long-temps si serein, nous versait un orage épouvantable accompagné de tonnerre et d'éclairs.
238 xNÉMÉSlS.
0 prodige! l'éclair, électrique chaînon.
Tombe pour allumer notre premier canon.
Nous acceptons l'augure : en avant! l'heure sonne
Où tout cœur d'homme vibre, où toute chair frissonne;
Bats la charge, tambour! grande armée, en avant!
Vexillaires, livrez les enseignes au vent!
Que sous le ciel du Nord les strophes marseillaises
Eclatent dans les bois de pins et de mélèzes ;
Que les peuples amis de l'Escaut et du Rhin
Répètent tous en chœur le magique refrain.
Oh ! ce n'est point ici l'élan d'une semaine.
Un duel singulier pour un royal domaine ;
C'est une guerre immense, un choc universel:
Nos coups retentiront plus loin que le Texel.
Oui! quand le drapeau saint sort de son enveloppe,
De clochers en clochers il visite l'Europe;
Alors la liberté réveille aux jours promis
La grande Josaphat des peuples endormis.
Que d'éclat nous attend ! dans l'avenir immense
On dirait qu'aujourd'hui notre histoire commence!
Olil que je m'applaudis, mol, poète des camps. D'être né dans cet âge où s'ouvrent ies volcans ! Trop de fois le Pouvoir sentit ma pointe aiguë ; Il a déjà vidé la tasse de ciguë; Ne jetons plus les yeux sur ce cadavre froid: Dans l'oublieux cercueil qu'on le cloue à l'étroit. Némësis , laisse là ces ministres pygmées ; Prends ton sublime vol , plane sur nos armées ; Celle dont la parole a glacé les médians Aura pour nos héros de magnifiques chants. Monte au char druidique , agrafe à tes épaules Le lin blanc qui parait la prêtresse des Gaules ; Tu n'es plus aujourd'hui la sibylle d'Endor; Coupe îe gui sacré sous ta faucille d'or, Mêle ta voix de fer à l'ouragan qui tonne ; Et puis, comme autrefois, dans la forêt bretonne, Prenant pour piédestal la pierre des Dolmins, Crie avec les Gaulois : Anathème aux Germains !
Non , la France par vous ne sera pas trompée ! Vous êtes fils de ceux qui sont morts par l'épée ; Vos mères, en songeant à leurs époux lointains.
Autour de vos berceaux chantaient nos bulletins;
d'est l'airain du canon qui sonna vos baptêmes ;
Vous fûtes en naissant promis à mes poèmes ;
Si déjà j'ai suivi, dans mon épique essor,
Vos pères glorieux de Mantoue à Luxor ; *
Si , retrouvant des pleurs sous mes sèches paupières ,
Du triste Waterloo j'ai ramolli les pierres, '
Comptez que cette fois, et j'en ai fait le vœu,
Némésis , pour vous voir, marchera dans le feu.
Vos triomphes vivront en rimes triomphales :
Je veux fondre en un vers chacune de vos balles;
Le papier sulfureux, déchiré par vos dents,
Servira de vélin à mes hymnes ardens :
A tous les noms obscurs que l'orgueil pourrait taire.
J'inaugure un feuillet, Panthéon militaire;
Ma muse plébéienne accepte ce mandat;
Elle voit du même œil le chef et le soldat.
La torsade d'argent, l'épaulette de laine;
Napoléon en Egypte, par Bakthélemy et Méry. Le libraire Perrotin vient de mettre sous presse une treizième édition de cet ouvrage, auquel il a joint le Fils de l'Homme et TVaterloo. Ces trois poèmes formeront un volume in-8°.
Vous serez tous égaux sur la brûlante plaine. Pour ceux qui tomberont clans le péril commun , Ma pieuse épitaphe aura quelque parfum : Et sans doute qu'un jour d'inconsolables mères Rouleront dans leurs yeux des larmes moins amères. Quand, songeant à leur fils, le soir, près du tison. Elles liront ici sa funèbre oraison.
Partez; ne jetez point vos regards en arrière!
La Victoire en chantant vous ouvre la barrière :
Criez tous , vers le ciel en élevant les yeux :
Nous reviendrons ici dignes de nos aïeux !
Partez; pour accomplir votre sublime rôle,
Vous avez avec vous le glaive et la parole ;
Soldats intelligens, apôtres citoyens.
Baptisez par le feu tous les peuples païens;
Que notre liberté , déesse au vol agile ,
Les armes à la main prêche notre évangile ;
Portez la vérité dans les stupides Cours ;
Et puisqu'après trente ans les rois sont encor sourds.
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Qu'à ces débris caducs de la Sainte-Alliance La bouche du canon demande une audience. Voilà votre destin ! Certes, ne croyez pas Qu'Anvers doive borner vos gigantesques pas ; Quoi ! vous seriez venus pour combattre un Guillaume! Eh ! vous manqueriez d'air dans son étroit royaume 1 Une œuvre plus ardue est remise à vos mains : La Belgique est un point rayonnant de chemins; Il faudra devant vous pousser les étincelles De ce grand incendie allumé dans Bruxelles; Il vous faudra rouvrir tous les sentiers connus Où vos pères vaillans imprimaient leurs pieds nus : Douze mois de repos ont aigri votre attente ; Non , non , vous n'avez pas abandonné la tente Pour passer la revue, amusement d'un jour. Et rentrer dans la ville à l'appel du tambour. Aujourd'hui que vos pieds ont touché la Belgique, Quand même les regrets d'un conseil léthargique. Quand la diplomatie aux versatiles plans Arrêterait bientôt vos généreux élans;
Quand la voix de vos chefs, glaçant votre âme altière,
Vous dirait dès demain : Halte sur la frontière !
Gardez-vous de briser sur le sol ennemi
Ce fer que votre bras n'a tiré qu'à demi ;
Laissez s'évanouir leur pacifique rêve ;
Vous accordez au Nord quelques heures de trêve ;
Quand la voix du destin aura dit : Je le veux î
Tous ces hommes de cour, incertains dans leurs vœux ,
Qui fabriquent la paix dans leur laboratoire,
En pleurant de dépit subiront votre gloire.
Ils tomberont bientôt tous les bandeaux épais Que serrent sous leurs yeux nos ministres de paix ! Celui que nos Rotschilds gardent comme un otage " Pour maintenir le calme à leur agiotage , Vaincu par le destin, plus puissant qu'un banquier, Fera marcher les tours du sanglant échiquier. Des bords de la mer Blanche aux colonnes d'Hercule L'Europe est en douleur d'une paix qui la brûle ; Elle ne peut nourrir dans son sein désastreux
246 INÉMÉSIS.
Deux principes rivaux qui se heurtent entre eux : Le Rhin est Hbre à gauche, et sur l'autre rivage Le despotisme écrit : Terre de l'esclavage ! Et d'un pont de bateaux la flottante cloison De la gothique erreur sépare la raison. * La France seule, objet d'une crainte haineuse, Elève comme un point sa tête lumineuse ; La Prusse, la Russie et leur germaine sœur Epaississent vers nous un brouillard oppresseur; De trente nations à genoux inclinées Ces trois Parques du INord filent les destinées. Et maintenant, croit-on que le jour soit venu De résoudre une fois ce problème inconnu ? Qui doit sur nos chemins s'avancer la première, La trombe de brouillard ou celle de lumière? Quel dieu forcera l'homme à ployer le genou ? Quel est le bon génie, Arimane ou Wishnou? Tant que la liberté fera rouiller sa lance ,
* Le pont tîe bateaux jeté à Kchl cniro la frontière de France el le pays de Bade.
L'Europe oscillera dans sa vieille balance,
Et les peuples tremblans goûteront dans leur nuit
Ce repos cahoté qui fatigue et détruit.
ïl faut donc que la France avant d'être entamée Jette dans son bassin tout le poids d'une armée. Soldats, à son appel vous ne faillirez point; Décidez le destin : quand sur un même point Cent mille comme vous marchent au pas de guerre . Sur son axe d'aimant ils font pencher la terre. Donnez aux rois ligués des déplaisirs cuisans; Continuez ce livre interrompu quinze ans, Ce feuillet du combat, la page devancière Qu'un soleil toujours beau sablait de sa poussière : Copistes glorieux , calquez ces vieux exploits ; Donnez le vol de l'aigle à notre coq gaulois ; Cette carte d'Europe à vos yeux déroulée Sous les pieds paternels avant vous fut foulée ; L'empreinte est vive encor sous ces pieds de Memnoii ; Tous ces rocs ont servi de mire à leur canon ;
Tous ces clochers aigus ont porté leurs bannières. Leurs fourgons ont crié dans toutes ces ornières ; Sous l'abri des châteaux, sous le toit des forêts, La France à l'univers publia ses décrets ; Cette sombre Hollande où la guerre s'engage Fut par nos cavaliers conquise à l'abordage ; "^ Tous ces fiers roitelets, gazouillant sur le Rhin, Ont fait hommage-lige à l'aigle suzerain ; Ce fastueux Berlin , qui d'orgueil se prélasse , C'était notre relais quand l'armée était lasse ; Le Danube a reçu de nos vieux régimens Ces lourds chaînons de fer ravis aux Ottomans;* Quand, vers le Nord, la guerre allumait sa fournaise, Nous avions pour abri la France polonaise, Et l'Europe soumise ouvrait son grand chemin A ce grand général dont la fête est demain. **
On m'a montré clans le magnifique arsenal de Vienne la chaîne colossale «jue les Turcs avaient jetée sur ie Danub»' pour empêcher la navigation dans une de leurs guerres avec l'Empire. ** Demain , 15 août! ! !
Oui, quand les froides nuits et les soleils arides Auront plissé vos fronts de belliqueuses rides; Quand vous aurez couché sur le sol ennemi Dans les mêmes bivacs où la France a dormi, Vous reviendrez : alors les maisons pavoisées Ouvriront, pour vous voir, leurs joyeuses croisées; Sous cet arc triomphal , ^ digne des temps anciens , Que le grand Empereur a fondé pour les siens, Nous verrons déborder vos vieilles compagnies Avec leurs habits vieux et leurs faces brunies; Le bois élyséen que nous dépouillerons, De couronnes de chêne embellira vos fronts : Puis , vous irez appendre au dôme des victoires Les drapeaux ennemis blasonnés d'aigles noires; ' Les vôtres , dentelés par le fer et le feu , Où ne restera plus qu'une frange de bleu , Comme de vieux bourdons au retour des croisades , Vous en décorerez la rue aux six façades, *
La place Vendôme.
Et devant la colonne, inclinés, à genoux. Vous direz , en passant : Es-tu content de nous ?
Adieu donc, dignes lîls d'une héroïque race; Sur le seuil, en partant, le peuple vous embrasse : Votre destin est beau; soit qu'un jour, arrivant. Vous portiez de vos faits le bulletin vivant. Soit qu'un sol étranger vous garde un cimetière. Heureux les citoyens qui vont à la frontière ! Plaignons ceux qui, de loin, saluant nos drapeaux Trouveront sous leurs toits un vulgaire repos ; Hélas ! il nous faudra dans nos maisons oisives Dévorer, sans combat, des heures corrosives; 11 faudra contempler nos insolens commis Gorgeant d'or et de croix leurs complices soumis: Le Journal des Débats , sur la chaise curulc, A la France écolière infligeant la férule; % Les lévites du centre, à cinq heures du soir. Sur Guizot-Damoclès suspendant l'encensoir; Notre Corse Lebeau buvant jusqu'à la lie
La honte que Frimont lui verse en Italie;
11 nous faudra souffrir, avec leurs airs moqueurs.
Les vaincus triomplians en face des vainqueurs ;
Ces égoïstes froids dont la cohue errante
Croit régler notre pouls sur le pouls de la rente ,
Qui , pour faire hausser ou le cinq ou le trois ,
Font manger la Pologne au grand festin des rois.
Est-il dit qu'au milieu de ces ignominies ÎSous traînerons long-temps nos turpes agonies ? Quand donc brûlerons-nous ces ulcères lépreux 1' Hélas ! notre courage est impuissant contre eux : Leur chute tant prédite est presque une chimère. Soldats ! pour consoler la France votre mère , Créez-lui de grands jours chez les peuples lointains , Ajoutez une page à nos vieux bulletins ; Tous ces hommes d'état au pacifique rôle , Le bruit de vos canons couvrira leur parole : Trop long-temps au sénat ils furent absolus : Gagnez une bataille, ils ne parieront plus!