AUX DÉPUTÉS DE LA RÉUNION LOINTIERJ
Ouvrons enfin les yeux pour voir passer l'histoire; Hommes d'Etat, montez sur mon observatoire. Vos salons sont trop bas, et vos murs de cloison Défendent au regard d'embrasser l'horizon ; II. 1
Pour voir de tant de faits la vivante série ,
Vous n'avez devant vous qu'une tapisserie ;
11 faut monter plus haut; là, près de moi, debout,
Jeter l'oreille au bruit du cratère qui bout,
Et contempler, d'un œil effaré de surprise,
Ce grand panorama d'un monde qui se brise.
Entendez les bruits sourds que vous portent les vents :
La doctrine a semé ses germes dissolvans ;
Ils ont porté leurs fruits : reculant son domaine,
De Dunkerque à Toulon l'émeute se promène ;
Sur des sillons détruits, sur un sol crevassé,
L'esprit perturbateur comme un fleuve a passé;
La loi, jadis si forte, est partout dédaignée;
On déchire partout sa toile d'araignée;
Et cet Ordre public , devise du repos,
N'est plus qu'un nom brodé sur nos jeunes drapeaux.
D'un timide Pouvoir en vain le cri résonne ;
Chaque cité s'insurge en rebelle amazone,
Ne dort plus qu'en sursaut, se déchire le çein.
Se balance , pendue au battant du tocsin ,
LIMPUISSANCE DU POUVOIR. .'
Bannit ses chefs, soclroic une Charte indigène. Pulvérise en jouant la presse qui la gêne. Et brise de sang-froid, sous son manteau d'airain, l.e chaînon qui la lie au centre souverain. *
Oh! si ces magistrats que le chancelier nomme Pour protéger la vie et la maison d'un homme; Ceux qui traquent si bien un coupable isolé. Pour un pain tentateur que la faim a volé; Si, le Code à la main , ils venaient dans les villes Palpitantes encor des discordes civiles.
S'ils venaient, mesurant sous l'équerre des lois Tout ce que la révolte a fait en quinze mois ; S'ils frappaient hardiment de leurs réquisitoires . Tant d'attentats publics , tant de crimes notoires Qu'un bras télégraphique, en face du soleil. Dénonce chaque jour au suprême conseil ; Oh! sans doute, abjurant des lenteurs indécises.
* A l'est et à l'ouest , au nord et au midi , le mouvement est simultané; voyez Strasbourg, Brest , Marseille, Aix, Orange , etc., etc.
11 faudrait assigner le royaume aux assises :
Pourtant, les criminels, bien loin d'être abattus,
Passent effrontément devant les substituts ;
Leur nombre les protège, on les absout en masse.
On tremble déjuger la France contumace.
Et le glaive des lois, aiguisé pour punir.
Ne trouve plus un bras qui le puisse tenir.
Est-ce vivre, cela? Honte à qui nous gouverne! Quelle main a bâti l'édifice moderne ?
Se peut-il ! en Europe il existe un endroit Où la force brutale est au-dessus du droit! Notre liberté jeune a grandi sur le sable ! Quel est donc ce mal sourd, ce germe insaisissable. Ce levain destructeur que notre œil ne peut voir. Qui relâche et pourrit les tissus du pouvoir ? Sages des nations , répondez-nous : oh ! dites , Sommes-nous revenus à ces heures maudites Où tout s'écroule et tombe? où l'on cherche dans l'air Si Dieu ne descend pas au milieu d'un éclair?
L'IMPUISSANCE DU POUVOIR. t
Où rentrent au néant les choses colossales?
Où la furei^yîivile allume des Pharsales?
A ce chaos fiiÉli qu'un astre échevelé
Au monde ivre de peur a toujours révélé ?
Où le bras qui peut tout, le souffle qui dévore,
Prend Rome sur le Tibre et la jette au Bosphore.'
Où, secouant en vain un malaise profond,
Les peuples consternés disent : Les D lEUX S'EN VONT ! !
Oh ! non sans doute, non, l'heure n'est point venue
Où la voix qui désole éclate dans la nue.
Où les grandes cités, sous un linceul brûlant.
Se tordent d'agonie et meurent en hurlant;
Non , le peuple privé de sa raison lucide
Ne veut pas s'abîmer dans un grand suicide.
Si partout la révolte étend ses bras haineux.
Si partout le devoir rompt ses antiques nœuds.
Ne cherchez pas le mal dans des sphères si hautes :
Il retombe sur vous ce déluge de fautes ,
Politiques étroits, diplomates crétins,
Qui depuis quinze mois maîtrisez nos destins; Votre œil terne a vu faux dans la crise où i|ius sommes; Et puis, qu'avez- vous fait pour connaîti'll les hommes? Vous avez dans la Bourse, au frauduleux parquet. Vexé les fonds publics sous les doigts de Gisquet;- Démosthènes bouffons, pour Torphelin qui pleure, Vous avez croassé des plaidoyers à l'heure;^ Celui-ci , qui préside aux scolaires emplois , Garde encor la férule empreinte aux bouts des doigts ; ^ Devant quatre auditeurs, en cours élémentaire, Cet autre a professé l'histoire d'Angleterre;^ Tous de la basse intrigue ont battu le chemin , Aucun d'eux n'a sondé le labyrinthe humain ; Constamment égarés dans leurs routes obliques , Ils n'ont jamais pensé sur les places publiques; Enivrés du parfum des boudoirs et des cours, Jamais ils n'ont connu l'homme des carrefours, Rompu le même pain, vidé la même tasse, Visité la taverne où le peuple s'entasse; Et du ijrand édifice, architectes manchots.
Ils n'ont jamais pétri le sable ni la chaux.
Pauvres gens! rengorgés dans leur philosophie,
Us ont cru follement avoir fait dans leur vie
Un cours de cœur humain dans de pâles romans.
Ou sur les in-quarto des rêves allemands.
Et maintenant, voyez, cités endolories.
Ce qu'ont produit pour vous leurs folles théories ;
Car, après quinze mois d'attente et de délais,
Leur système est connu de Marseille à Calais :
Aux suprêmes emplois, aux questures choisies,
Ils ont intronisé leurs infirmes Sosies;
Des chefs-lieux de canton jusqu'aux humbles hameaux,
Leur racine a poussé de débiles rameaux ;
Ils ont semé partout leurs germes doctrinaires;
Us nous ont envoyé des régens poitrinaires ;
Au fauteuil des préfets, au banc des magistrats.
Pour engendrer la force ils ont mis des castrats ;
Et puis, quand ils ont vu qu'un immense anathèmc-
Ecrasait de partout leur absurde système ;
Que, devant leurs tréteaux livrés aux baladins,
S'insurgeait, en sifflant, le peuple des gradins.
Et que la France en deuil, pâle de maladie,
Vomissait à pleins bords , de sa bouche affadie ,
Tout ce que le Pouvoir, ignare médecin.
En breuvages glaireux infusa dans son sein ,
Ils se sont étonnés : dans cet élan de haine,
Ces hommes orgueilleux n'ont vu qu'un phénomène :
Ils n'ont pu s'expliquer, ils n'ont jamais compris
Que leur calme remède agitait les esprits ;
Ils se flattent qu'un jour, toute discorde éteinte.
La France acceptera leur paternelle étreinte;
Que l'ours démuselé qui brisa leurs roseaux
Au caveçon de fer remettra ses naseaux.
Non , dût la tragédie aller au dernier acte.
Entre ces hommes vils et nous, jamais de pacte;
Non, jamais au grand jour de la rébellion
Le daim ne courbera la tête du lion.
Pour que sur nous, un jour, leur empire se fonde,
U faudrait renverser la grande loi du monde.
Cette équitable loi, juge en dernier ressort. Qui condamne le faible à fléchir sous le fort/ Tant que la France en deuil , d'opprobres saturée , Aux lâches des trois-jours servira de curée; Tant que les hommes forts qu'a durcis le travail Ne mettront pas la main sur le grand gouvernail : Tant qu'il faudra subir ces proconsuls infâmes, Eclos dans les salons sous la robe des femmes ; Tant que Charles d'Artois , de son trône écossais , Par la bouche des siens jugera nos procès; Tant que la basse intrigue , au sénat accroupie , Changera le budget en festin de harpie ; Tant que Dupin l'aîné, Thersite de mes vers.
* Voici un fait que je livrerais à la méditation de nos hommes d'Etat , si nos hommes d'Etat pouvaient méditer.
11 y a, dans un des départemens méridionaux, un villajre très populeux qu'on pourrait nommer Carlistopolis ; le maire seul y est patriote , mais patriote pur et que le juste-milieu n'ose pas destituer. Le plus grand calme n'a cessé de régner dans cette localité ; pour qu'elle fût demain un foyer d'insurrection, il suffirait d'y appeler un maire du juste-milieu. C'est ce qu'avouent même les na lurels <hi pavs
Gorgera de cumuls ses cousins de Ne vers, * Et que les citoyens , cliens de ma satire , Encor tout mutilés de quinze ans de martyre, Sous ce règne nouveau qu'ont salué leurs chants. Apaiseront leur faim avec l'herbe des champs ; Tant que seront flagrans ces horribles contrastes , Notre sainte patrie aura des jours néfastes; La France oscillera, comme un bateau léger Qui soulève le cœur du blême passager; Le Pouvoir, tout fiévreux d'une crainte panique, Aura de mois en mois son émeute chronique ; Le nomade volcan dans le nord refroidi Passera sous le sol du chaleureux midi ; Et quant aux factieux que la Chambre indignée Dans ses journaux vendus appelle une poignée. Cette poignée, au jour qu'elle saura choisir, La plus large des mains ne pourra la saisir.
* L'intrigue écarte avec soiti toutes les pétitions qui tendent à dévoiler les monstrueux abus du patronaj^e parlementaire. 11 serai) temps de mcnlionncr une pétition du j^énéral A***, dans laquelle il accuse M. Dupin d'avoir placé ses vingt-deux païens.
L'IMPUISSANCE DU POUVOIR. It
Où donc tourner les yeux? quelle ancre d'espérance Doit mordre sur le roc et retenir la France ? Montrez-vous, hommes purs, vous qui n'avez promis Que le bien de la France et rien à vos amis ;* Qui n'avez pas souillé votre main patriote D'un salaire public en échange d'un vote ; Sauvez-nous : le volcan doit mourir sous vos pas ; Du grand salut public ne désespérez pas, Vous qui, dans le sénat rangés en demi-lune,^ Etendez vos deux bras pour garder la tribune : Notre droit, grâce à vous, n'est pas déshérité;
* TiB gouvernement représentatif sera une chimère, une chose impossible , tant que l'article premier de la Charte ne sera pasconça ainsi : Aucun député ne pourra obtenir d'emplois salariés ni pour lui , ni pour ses parens , ni pour ses amis, ni pour ses protégés. Sans cette clause spéciale, le peuple joue un jeu de dupes; il n'a, lui, que l'estime publique à donner aux députés patriotes , et cette monnaie n'aura jamais cours que dans une petite minorité. On a cru corriger cet abus en introduisant dans la nouvelle Charte l'article de la réélection ; mais l'événement nous a déjà prouvé que cette; mesure était illusoire et ne corrigeait rien : ce sont précisément les électeurs comblés des faveurs et des apostilles du député fonctionnaire qui concourent à la réélection, et qui déterminent . par leur influence locale , le vole des indiffércns.
Contemplez sans effroi votre minorité ; •
Sous Villèle on sauva la liberté mourante,
Qui ? seize hommes ; ' oui seize , et vous êtes cent trente.
Oh ! quand sonnera l'heure où nous pourrons tous voir
L'impuissance aux abois s'exiler du pouvoir ;
Quand la force viendra marcher sur la fournaise,
La force, comme on peint l'Hercule de Farnèse,
Puissante et modérée , et , d'un calme regard ,
Contemplant l'ennemi qui conspire à l'écart;
Alors, croyez-le bien, fière de se soumettre.
L'émeute, en souriant, reconnaîtra son maître;
La France reprendra son immense repos
Sans les sergens de ville et les municipaux.
Et qu'ils viennent alors , les valétudinaires ,
Ressusciter l'émeute avec des doctrinaires;
Pour troubler à leur tour nos ministres nouveaux ,
Qu'ils convoquent Dupin, Collard, Bertin-de-Vaux;
Que le juste-milieu, poussant ses deux armées,
Lance dans le forum des bataillons pygmées ,
Ce jour serait pour eux le jour des grands frissons,
Dans l'art de gouverner ils prendraient des leçons ; Sur les pavés publics s'ils exploitaient leurs œuvres y Leurs pieds reculeraient comme sur des couleuvres ; L'ombre de notre doigt, le rire du géant, Ouvriraient sous leurs pas la tombe du néant
16 OCTOBRE 183i
PROPHÉTIE POLITIQI'E.
htcipit lamentdtto.
Lambth.
(S<*mainp-Srïintc.'
Voici des chants nouveaux pour la douleur publique: Elles vont commencer sur le mode biblique , Ces hymnes de terreur, ces lamentations Qui portent tant de deuil aux grandes nations ! La reine des cités , de tant de gloire veuve , Avait pleuré quinze ans sous les saules du fleuve;
Du froid septentrion les rois étalent venus,
Ils avaient de leurs fers mutilé ses bras nus;
Sur leurs lourds chariots partis du Boristhène
Ils nous avaient porté leur idole lointaine ,
Et le peuple attendait , douloureux et soumis ,
Ces jours qu'après quinze ans le ciel avait promis.
Alors Dieu se souvint de son peuple en détresse,
Il fit tomber la pluie aux jours de sécheresse;
Il raffermit nos pieds sur les pavés glissans;
Il mit la flèche et l'arc dans la main des puissans;
A la tour de David on prit pour les batailles
Les boucliers des forts qui pendaient aux murailles;
Une grande clameur dans les airs résonna,
La trompe de Ségor d'elle-même sonna ;
Nous vîmes leurs chevaux broyés par la colère,
L'idole s'écrasa comme un épi sur l'aire,
Et pour nous préserver des ténébreux conseils ,
Dieu lui-même nous fit un jour de trois soleils.
Et nous ne buvions plus dans la coupe d'absinthe !
Nos ^pj^rs, étaient sereins, notre joie était sainte.
Un air suave et pur venu du firmament Environnait nos corps ainsi qu'un vêtement.
Oh! quelle indigne main sitôt nous fit descendre Du pinacle du temple au foyer de la cendre ? Qui nous a fait ce deuil à nous tous qui pleurons ? Quel souffle a desséché les roses de Serons ? Comment ont disparu tant de récens miracles ? Voyez les dieux d'Achab au sein des tabernacles ! Les antiques tribus qu'un même doigt guida Pour suivre les Gentils ont déserté Juda ; Le saint temple est désert, l'encens du Moabite Fume sur les hauts lieux que le Veau d'or habite. A peine de nos jours quelques rares élus Lisent les livres saints que leurs pères ont lus ; Dans ce peuple idolâtre, une tribu fidèle A conservé son culte, et Dieu se souvient d'elle; Elle n'a pas tourné ses regards ni sa main Vers les rayons de miel qui bordent le chemin , Et ne s'est pas assise au banc aléatoire