MA DISGRACE OFFICIELLE
Veut essayer enfin un plan d'économie;
De la chose publique exposée à leurs soins
S'ils doivent alléger le fardeau, que du moins
Ils commencent par eux ces rigueurs salutaires;
La rapine est flagrante à tous les ministères :
Que ne suppriment-ils les scandaleux zéros
Ajoutés chaque année à leurs frais de bureaux ?
D'où vient qu'en proscrivant le titre d'Excellence,
Ils ont du faste ancien maintenu l'insolence?
C'est pitié de les voir, dans leurs arrêts mesquins.
Appliquer leur réforme à d'obscurs publicains,
Et d'un large budget disputer les parcelles,
Eux qui plongentdans l'or leurs bras jusqu'aux aisselles.
Un jour, n'en doutons pas, le Peuple à son réveil
Dans les Conseils du Roi portera son conseil :
Des brevets de l'Etat dont il sera l'arbitre
Son regard infaillible inspectera le titre;
De la caisse publique il visera les bons.
Vous tous qui d'Holyrood invoquez les Bourbons.
30 NfiMÉSIS.
Votre bande par lui ne sera plus soldée;
11 renîra vos droits, soldats de la Vendée, *
Larmoyans Députés, inamovibles Pairs,
Vous qui dans tous les temps, conspirateurs experts.
Fêtez du règne éteint les grands anniversaires;
Intrigans de tout grade, audacieux faussaires
Qui, sous un double nom masquant un double emploi,
De l'Almanach royal trompez la bonne foi. **
Alors s'efFacera le honteux disparate Entre l'humble commis et ce chef bureaucrate. Pagode de fauteuil qui dans un mol ennui Nourrit son embonpoint de la maigreur d'autrui; En dépit de Cuvier - les bourgeois indociles Refuseront l'impôt pour payer les fossiles; L'algébrique Dupin, ^ profond dans ses calculs. De son budget privé biffera cinq cumuls;
* Le ministère paie encore les pensions des anciens chouans, d peut-être même celles des nouveaux.
** Certains titulaires, pour déguiser leurs cumuls , font varier dans l'Almanach royal l'ordre de leurs prénoms.
Le nommé Villemain, * si maltraité dans l'Eure,
Ne fera plus de cours à trois cents francs par heure; '
Que d'oisifs opulens seront mis en oubli !
D'un Etat compliqué, machine de Marly,
Le Peuple brisera l'inutile rouage;
Au seul vrai travailleur il paîra son louage.
Et sous ce nouveau règne, économe de frais.
Les grands hommes du jour tomberont au rabais.
Pour tous ceux qu'en tombant une couronne froisse, Le sommeil ne vient plus dans un calme profond; Des souvenirs passés la déchirante angoisse Est un creuset brûlant où leur âme se fond.
M. Villemain appartient à l'aristocratie académique; il a des formes de langage qui ne sont propres qu'à lui. Ainsi , quand il veut désigner un homme de lettres qui n'est pas grand seigneur, il sf sert de ce mot , le nommé \.q\...
An milieu de son île, on manque un Hud«on-Love, Sous les fleurs-de-lis d'or qui parent son alcôve,
Le chef des Bourbons rêve aussi; Obsédé chaque nuit de fantômes-squelettes, Dans son lit parsemé de saintes amulettes,
Il eut un songe : le voici.
Il était dans Paris : les Cours en permanence Des trois coupables jours instruisaient l'attentat; Les hommes de juillet, saisis par ordonnance. Sortaient, après trois mois, de leurs prisons d'Etal Puis, devant la justice on les jetait par troupe; La vengeance buvait dans une large coupe;
Et pour plaire au pieux vieillard.
Demandant au jury des morts expiatoires. Un homme rappelait par ses réquisitoires
Les Pampelune et les Bellart.^'
Le réveil lui laissa ses douces rêveries : A son château d'Ecosse il fit un long adieu.
Puis, sur son prompt retour au sein des Tuileries Le Tibère dévot rendit grâces à Dieu.
vSoudain la porte s'ouvre; un messager de France Entre levant un front radieux d'espérance,
Il lui remet un large pli :
C'était le Moniteur aux colonnes précises, Véridique rapport des récentes assises :
Le rêve s'était accompli.
Quel est donc votre espoir, conseillers de démence, Lorsqu'au milieu de nous vous jetez ce brandon ? Pour rendre populaire un règne qui commence. N'avez- vous pas d'avance arrangé le pardon ? Ou du glaive légal laissant partout l'empreinte, Voulez-vous désormais affermir par la crainte
Un Roi que notre amour défend ?
Est-ce un calcul barbare , est-ce un j eu que vous fai tes ? Insensés! croyez-vous qu'on joue avec des têtes
Comme avec des hochets d'enfant?
D'une terrible époque imprudens parodistes, Encombrez les cachots de patriotes purs, De noms chers au pays chargez vos noires listes : C'est bien; et jusque-là vous portez des coups sûrs. Mais s'il fallait enfin, comme Fouquier-Tin ville, Tenir votre promesse au bourreau de la ville.
En bravant les cris du dehors; S'il fallait, procédant par sanglantes fournées, Couper en un seul jour vingt tètes condamnées,
Dites, seriez- vous assez forts?
Naguère, de ses fils, jusqu'au pied de l'échelle,
La Liberté muette escortait les convois;
Aux martyrs de Saumur, à ceux de la Rochelle, '
Elle n'osa prêter ni son bras ni sa voix;
Mais ces temps ne sont plus. Quelle main sacrilège
Toucherait aujourd'hui ceux qu'un peuple protège.
Ceux qu'il couvre de son aveu?
Oui l'oserait ? malheur pou r vous, pour tous peut-être !
Leshommesdestrois-jourspourraientbien reparaître. S'il leur manquait un seul cheveu.
Vendredi, 15 avril. — Quatre heures.*'
Silence! voici l'heure où tout coupable tremble: D'aucun des accusés le cœur ne bat d'effroi : Dans la salle muette apparaissent ensemble Jury, juges, greffiers et procureurs du Roi. Après une minute, agonisante pause, De chaque prévenu dans cette grande cause
Le chef du jury dit le nom; Oui : de la République ils ont formé le rêve; Est-ce un crime? faut-il sur la place de Grève
Faire tomber leurs têtes? Non.
Respirons : nos élus désertent leurs drapeaux ; Heureux d'avoir voté les paternels impôts, Us vont, rompant enfin leur longue permanence, Dans leurs quartiers d'été rentrer par ordonnance. Qu'ils sont lents à tomber dans leur dernier linceul ! Au moment décisif, effrayé d'être seul,
38 NE.MESIS.
Le pouvoir a voulu s'entourer de leur ombre : Il entrevoit encor, dans un avenir sombre, L'émeute aux bras croisés debout devant Persil; Et toujours harcelé par ce spectre d'avril, Comme une femme au sein d'une nuit périlleuse , Quand sa lampe s'éteint, il garde sa veilleuse. Mais pour juin, au plus tard, tout annonce et promet Cette heure dissolvante, effroi du vieux Lameth, Où le bref Moniteur, grand-prêtre de l'absoute. Dira les mots formels : L'assemblée est dissoute! Avant donc que ce corps, par le temps déformé, Dans le cercueil légal disparaisse inhumé. Sur ses traits, sur sa face où la vie est éteinte. Je vais poser l'argile et calquer une empreinte.
Midi sonne, partons; car au sénat désert Si l'on entre pour rien quand parle Delessert, Le jour où la tribune est promise à Lamarque, L'avide brocanteur hausse la contre-marque. Saluons, en passant près du grand escalier.
Le ministre économe et le vieux chancelier, L'Hôpital et Sully, '■ sages des anciens règnes, De nos législateurs satiriques enseignes. A travers ces couloirs où l'on distingue encor L'écusson mal gratté des trois fleurs-de-lis d'or, Hàtons-nous d'aborder la salle des Communes; 0 pitié! voilà donc ces pompeuses tribunes Où siègent par le droit d'un infâme trafic, Cinquante citoyens qu'on nomme le Public! Chaque place est marquée au cirque politique: On ouvre cette loge au corps diplomatique; Ceux qui doivent l'entrée à des billets d'auteur Des tribunes de gauche occupent la hauteur; En face, sur trois bancs d'une tribune expresse, S'alignent encaissés les greffiers de la Presse, " Interprètes subtils dont les agiles doigts Traduisent en français tant d'ignobles patois.
Heureux qui se pavane à ces longues banquettes Où la mode s'installe en parures coquettes.
Mosaïque de fleurs, de rubans, de chapeaux ^ Chiffons éblouissans, féminins oripeaux!
Là, du sénat français siègent les tricoteuses, ^ Pour le juste-milieu chaudes entremetteuses. La veille, à leurs époux, dans le lit conjugal,. Elles ont imposé leur caprice légal.
Là, brillent les Agier, les Guizot, les Vandœuvre, Les Marmier, les d'Argont, nobles dames de l'œuvre, Qui, claquant les discours sortis de leurs cerveaux, En chorus prolongés roucoulent des bravos.
Tandis que plane ainsi sur les bancs subalternes, Le congrès féminin de nos Roland modernes ; * Que les graves huissiers, commandés par Stassin, Du cirque spacieux sillonnent le bassin, La porte à deux battans s'ouvre par intervalles: Vous voyez tour à tour, sur les gradins ovales,
* Ceci est une antiphrase ; il n'est point entré dans ma pensée (l'insulter , par cette comparaison , à la mémoire de madame Roland , fenmio virile comme nous n'en avons plus.
Au centre, aux deux côtés, tout un peuple d'élus, Qui du vaste entonnoir tapissent le talus. Bientôt, pour mettre fin à ce long préambule, Un bruit confus s'élève au sein du vestibule. Et sur le maître-autel, radieux ostensoir. Dans son fauteuil doré Dupin se vient asseoir.
Et d'abord le pontife à ses trois secrétaires Distribue au hasard des mots parlementaires; Par son ordre on procède à l'appel nominal : Hélas! cinquante à peine entendent le signal. Comparses résignés, qui, prêts à l'heure exacte, Chaque jour de la Chambre ouvrent le premier acte. En vain, dressant l'état de ces sièges vacans, Jars au procès-verbal note les délinquans; En vain le président, sur sa chaire curule. Du grave Moniteur leur promet la férule; Sa voix, qui retentit à travers les cloisons, Ne peut rendre au devoir ces écoliers grisons;
Il faut que les huissiers, se levant de leur place, Du fond des corridors les poussent vers la classe.
Quel vide scandaleux dans le palais Bourbon! Où sont les Rambuteau, les André, les Cambon, Les Thil, les Duvergier, '* tribuns retardataires? Dès la pointe du jour, furets des ministères, Oubliant qu'ils sont faits pour discuter des lois, Ils montent pêle-mêle à l'assaut des emplois : Officieux courtiers de leurs compatriotes, Ils savent à quel prix il faut payer leurs votes. C'est merveille! on dirait qu'ils ont fait le serment De placer en détail tout l'arrondissement. Aussi, vous les voyez, en pères de famille, Semer à pleines mains leur banale apostille; Jusqu'au pied des commis, protecteurs supplians, Ils remorquent à pied leurs affamés cliens. Et jettent au hasard, parmi leurs créatures. Des bureaux de tabac et des sous-préfecluies.
Voilà par quels travaux ils défendent nos droits: Assignés pour une heure , ils arrivent à trois. Ils entrent; des débats ils ne s'informent guère: Qu'importe qu'on discute ou l'impôt ou la guerre ! Vers le banc du ministre, à l'heure du scrutin, Ils viendront rappeler l'affaire du matin. Voyez- vous à l'écart ces graves mandataires, Qui semblent de l'Etat combiner les mystères? Vous croyez que, chargés d'un important souci, Politiques profonds, sur le papier noirci De leur patriotisme ils épanchent les flammes; Vous vous trompez : ils font des lettres à leurs femmes , Annoncent leur retour au maire du canton. Cotent les prix courans du poivre et du coton. Et transformant la Chambre en bureau d'écriture. Font leur correspondance aux frais de la questure.
Mais quels étranges cris détonnent à la fois!
La clôture ! écoutez ! silence ! à l'ordre ! aux voix !
Dans les bonds déréglés d'un choc épileptique.
Tourbillonne en tous sens la halle politique; L'orageuse dispute aux confus mouvemens, Brasse et pétrit en bloc tous les départemens; Le Var refoule au Rhin ses ondes mutinées, Et les monts du Jura heurtent les Pyrénées. Plus d'ordre, plus de place aux orateurs inscrits; La tribune est un fort vingt fois pris et repris; Salvandy, par un dol trompant son tour de rôle. Pour un fait personnel demande la parole; His épelle un discours écrit d'une autre main; Prunelle et Lemercier, se froissant en chemin, De leurs amendemens parsèment le bagage; Tel autre vers l'estrade imprudemment s'engage, C'est la première fois; mais près d'y parvenir, Par des amis zélés il se fait retenir; Jars, que le double centre appelle une merveille, Improvise un sermon élaboré la veille.
Qui pourrait au milieu du trouble universel Soumettre au règlement la moderne Babel ! Vainement la sonnette, à grands coups agitée,
Rappelle à la raison la Chambre tourmentée;
Son argentine voix se perd dans le chaos,
Et la Chambre a voté cent millions d'impôts.
Parfois de la mêlée où combat le Synode,
Dans ce choc des partis surgit un épisode :
Debout parmi les siens, un fougueux orateur
Jette au banc du pouvoir le gant provocateur;
Le cas presse; il faut bien qu'un ministre réponde;
Qui répondra? Périer? oubliant sa faconde.
Silencieux de rage il absorbe l'affront,
Comme au jour mémorable où, par un geste prompt.
Le vieux Rouget de l'Isle, au sein de l'Athénée,
Tuméfia sa joue à jamais profanée; ^
Qui? le grand diplomate? homme sans résultat.
Il se cache abrité sous la raison d'Etat;
Oui donc? Montalivet? écoutons! il se tourne.
Cherche de tous cotés l'obligeant Malitourne, ^
Et veuf de son conseil, il demande un sursis....
Alors, des bancs lointains où Berryer est assis.
Des sommets étages de la gauche compacte.
Un torrent de haros tombe par cataracte, Et le juste-milieu, si grave, si massif, Mêle à ce bruit confus un rire convulsif.
Oh! quel Dieu, tout à coup subjuguant la tempête, Dira ce Quos ego devant qui tout s'arrête ? A ces troubles honteux qui pourra mettre fin ? C'est le temps : il s'avance escorté de la faim ; Il vient des longs discours clôturer la série. Tels que sous les barreaux de la ménagerie. Les vo races captifs qu'alimente Cuvier, ' Lion, tigre, chacal, vautour, aigle, épervier. Avertis par l'instinct de l'heure accoutumée Où tombe la pâture à leur troupe affamée, Par des balancemens, par des cris, par des sauts. D'une chair attendue appellent les morceaux; Tels, au coup régulier d'un estomac avide, Nos élus défaillans bâillent, mâchent à vide; Sur le parquet poudreux on les voit piétiner, Ils sont muets et sourds, et l'heuro du dîner
A défaut de l'horloge absente des murailles, ^ Résonne comme un timbre au fond de leurs entrailles.
Mais que sert de poursuivre un enjoûment forcé? La bouche sourit mal quand le cœur est blessé. Il est temps que ma voix, organe populaire. Dicte pour cette page un grave corollaire. Ecoutez donc, marchands, rentiers, agriculteurs, Hommes de tous les rangs! écoutez, électeurs! La moitié d'entre vous va, d'une main novice. Du sénat plébéien rebâtir l'édilice ; Mais pour cette œuvre immense, à la hâte surpris. Gardez-vous d'employer des décombres pourris. Que la gauche aux bancs purs soit votre clef de voûte ; Prenez pour point d'appui ces hommes hors de doute , Ces patriotes forts, éprouvés dès long-temps, Lafayette et Dupont, civiques arcs-boutans. Surtout, des vieux scrutins épurant la morale. Repoussez à jamais de l'urne électorale Ces Lameth, ces Agier, ces Jars, ces Rambuteau.
Que le peuple a déjà frappés de son veto.
Aujourd'hui ma justice à peine les effleure; Mais vienne le péril, vienne la suprême heure. Après un examen quarante jours mûri, Ils tomberont frappés par le Peuple-Jury; Je dirai devant tous par quels indignes votes Ils ont meurtri neuf mois leurs frères patriotes, Et sauvant l'avenir des maux que nous souffrons. De ces Gains publics je marquerai les fronts.
1" MAI i8ai
(anniversaire dit cinq mai.)
Nous aussi, nous voulons un jour expiatoire! Ils ont bien pour leur roi voté le repentir, Et leur Janvier funèbre et sa messe oratoire; Ouvrons à notre tour l'urne lacrymatoire, I. 4
Pleurons notre Empereur martyr!
Qu'un souvenir de deuil nourrisse notre haine! Ànatlième à ces rois vomis par l'étranger! Tout, dans nos murs conquis, sembla les outrager, Quand ils vinrent mêlés aux soldats de l'Ukraine: Sous les hauts monumens par le Peuple bâtis. Ils passaient tout honteux de se voir si petits: Le bronze impérial de la place octogone * Se tordait à leurs yeux en faces de Gorgone; Anathème sur eux! qu'il soient anéantis! Ils ont précipité le dieu de notre histoire De son beau piédestal, gigantesque canon ; Crime dont l'univers ne savait pas le nom.
Ils ont décapité la gloire !
iNous qui passions alors par ces tristes chemins . Nous avons contemplé ton heure d'agonie, Colonne! digne sœur des monumens romains! Un câble t'étreignait avec ignominie.
Et TEurope battait des mains î ^ Ils étaient là, couverts de vêtemens fétides. Avec leurs clous , leurs pieux, leurs rauques chevalets . Les Pilâtes du jNord, leurs ignobles valets. Tous les bourreaux sortis des Palus-Méotides. Sur les immenses bras de l'infâme écliafaud S'agitaient, à grands cris, ces stupides Vandales; Ils guidaient lentement vers les poudreuses dalles Le cadavre d'airain descendu de si haut. Quelques vieux compagnons, au visage sévère. Le contemplaient de loin avec des yeux sans pleurs , Et la France, à genoux, saignante de douleurs. Pleurait au pied du grand Calvaire.
Ainsi, le lendemain, le soleil étonné Ne trouva plus au ciel le géant détrôné. Dès-lors, comme Sion assise au bord du fleuve, Paris traîna son deuil sous la Colonne veuve; Pour la flétrir encor l'exécuteur tremblant
Avait sur le tronçon planté le drapeau blanc! Tels vers le Pont-Euxln, les Bourbons d'un autre âge. Aux corps suppliciés pour imprimer l'outrage, Quand la tête livide était jetée au loin. Ornaient le cou saignant d'un vil bouquet de foin.
L'ouragan des trois-jours sur la place Vendôme
A déjà balayé ce linceul de fantôrafe;
Il est temps que le bras du peuple souverain
Ressuscite le dieu sur son autel d'airain.'
Le Peuple! contre lui qu'un pouvoir se roidisse,
Sa volonté de fer commande la justice;
Si, dansles hauts Conseils, ses droits sontméconnus,
Sur le forum royal il montre ses bras nus.
De son récent triomphe on garde souvenance;
Lorsque trois lis honteux, sauvés par ordonnance,
Osèrent refleurir au champ d'une maison,
L'ordonnance du peuple effaça leur blason. -
Il n'a pas abdiqué sa puissance de maître;
Qn dit qu'impatient de le voir reparaître,
Et d'un trop lent décret rapide avant-coureur, Le peuple statuaire a fait son Empereur*; Toute pleine de lui, sa tnémoire fidèle L'a, sur un chêne brut, équarri sans modèle : Son infaillible instinct, plus sûr que notre goût, L'a sculpté hardiment tel qu'il vivait, debout: 11 n'a pas consulté la science timide Qui sur un corps moderne arrondit la chlamyde; C'est l'Empereur rêvant quelque large dessein, Couronné d'un chapeau, les deux bras sur le sein. Eh bien ! ceux qui l'ont fait le mettront à sa place , Lui, le roi de l'armée et de la populace; Montrez-vous, vieux débris de nos forts bataillons. Vous que quinze ans de paix ont couverts de haillons; Artisans qui passez l'œil morne dans nos rues. Laboureurs vétérans courbés sur vos charrues , Redressez- vous! prenez la pose du soldat,
'' Cette statue, improvisée par le peuple, est dans un atelier du faubourj^ Saint-Antoine; c'est un chef-d'œuvre d'art et de t^oùt naturels.
La France vous confie un glorieux mandat: Prévenez, dans cinq jours, l'édit qui l'inaugure; ^ Vous seuls devez toucher à sa^grande iigure. Amis de l'Empereur ; rien ne vous le défend. Sur vos bras tatoués portez-le triomphant : Dès l'aube du cinq Mai qu'il brille sur le dùme; Changez le nom vieilli de la place Vendôme, Et puisque l'Empereur en fait son Panthéon, Nommez-la désormais Pla.CE NAPOLÉON.
Ohî quand sur nos maisons de têtes inondées
Sublime, il planera grand de quinze coudées!
Quand il reparaîtra pour la seconde fois
Salué par un cri de trois cent mille voix ;
Comme jadis après ses campagnes rapides ,
Le canon triomphal qui dort aux Invalides,
Notre-Dame ébranlant le bourdon de sa tour,
Proclameront encor l'Empereur de retour.
Le voilà radieux sur sa base éternelle;
Veillant poin- nous, la nuit, comme une sentinelle;
LA STATUE DE NAPOLEON. r,;'
Et mesurant de l'œil ce rivage si beau
Où son vœu d'agonie implorait un tombeau!
Là, du septentrion, du sud et de l'aurore,
Les peuples qu'il soumit, et qui l'aiment encore,
!xs hommes d'autrefois, les enfans d'aujourd'lmi
Qui ne l'ont jamais vu, qui parlent tant de lui.
Viendront pour contempler le monument qu'étale
Paris, noble cité, Médine occidentale.
A toucher la statue ils seront tous admis,
Tous, Barbares, Français, peuples lointains, hormis
Ceux qui boivent l'exil dans une coupe amère,
Ses frères jadis rois, son fils, sa vieille mère;
Sa mèrer, qu'à travers tant de destins mouvans,
La mort semble oublier au milieu des vivans.
Mais il faut plus encor! la colonne trompée Nous demande aujourd'hui les cendres de Pompée : Comme sa sœur de marbre isolée au désert , C'est un tombeau sans âme, un sarcophage ouvert. Ah! que l'Etat du moins, ce prodigue économe,
Que rÉlat, une fois, ait des entrailles d'homme !
Chaque jour, daas nos ports, il équipe à grands frais
Des navires pompeux aux immenses agrès:
Ils vont chercher au loin, sur d'inconnus rivages.
Des os de Pharaons, des crânes de sauvages.
Ridicules objets qui, par faisceaux impurs,
D'un muséum crédule envahissent les murs.
Qu'on cède donc enfin à des vœux légitimes!
Ennoblissons encor nos fastes maritimes !
Qu'un navire argonaute, au mois de messidor.
Parte pour conquérir une autre toison d'or!
Dites au Marengo de tourner sa poulaine
Vers le saule français qui pleure à Sainte-Hélène;
Sans carte, sans boussole, et sans compas marin.
Il saura bien trouver son glorieux parrain.
A défaut du Barnabe et du vieux Sans-Culotte,
Equipez le Muiron, doyen de notre flotte;
Le 3ïiuron, qui, d'Egypte au sein de notre port.
L'a ramené vivant, le ramènera mort.
Allez, ce n'est pas trop que d'une escadre entière
Pour rapporter en France une once de pous>sière. Quand la trirème en deuil sur les sables toscans Rendit Germanicus mort au milieu des camps , Rome entière inonda le rivage de Brindes ; Jugez de nos transports quand la vague des Indes , Sous les vents alises qui soufflent du Brésil, Poussera vers nos bords le sépulcre en exil ; Figurez- vous ce jour, où dans le port du Havre Entrera le vaisseau charge du saint cadavre : A l'immense nouvelle, aux éclats du grand nom, Paris serait désert comme un Herculanum; Son peuple de Juillet, vivantes galeries, Borderait le chemin du Havre aux Tuileries, Et rendrait le cercueil à ces bronzes luisans Où ses aigles debout l'attendirent quinze ans.
Là serait notre appui, sous ses portes fermées Notre palladium, notre dieu des armées.
Si jamais le canon tonnant aux bords du Rhin, Nous forçait à rouvrir les deux battans d'airain.
Si l'ennemi souillait notre saint territoire;
Dans ces quartiers bénis par des noms de victoire,
léi»a, Mondovi, Rivoli, Mont-Thabor,
Nos soldats en partant reparaîtraient encor;
Debout et dominant la triomphale rue,
L'Empereur passerait la dernière revue;
H jugerait, d'en haut, en les suivant des yeux.
S'ils marchent vers le 'Rhin du pas de leurs aïeux.
Et fiers en inclinant leurs guidons vers la terre,
Nos soldats lui rendraient le salut militaire!
Puis, du temple entrouvert sortira le cercueil.
Héritage français conquis sur un écueil;
11 marchera, porté sur des essieux sonores,
Avec des crêpes noirs, des drapeaux tricolores;
Là, ne brilleront point ces funèbres joyaux.
Vains hochets, ornemcns de cadavres royaux;
Mais le chapeau connu, scellé de la cocarde,
Celle qui rayonnait devant la vieille garde.
Et le vieux manteau bi*un dont les immenses plis
Ont joué dans les vents d'Arcole et d'Austeplitz,
Le cercueil, de l'armée ouvrant la longue marche. Vers le camp philistin roulera comme l'Arche; A ce magique aspect, sourds aux ordres des rois, Moscovites, Saxons, Croates, Bavarois, Tous les soldats enfans d'une zone sauvage Viendront, dans notre camp, baiser le sarcophage. Et par un saint respect terrassés comme nous, Même avant le combat tomberont à genoux. Si pourtant quelque jour dans leur ligue féconde Les rois contre la France entrelaçaient le monde. S'ils poussaient à la fois leurs innombrables camps. Des rives d'Archangel aux sommets des Balkans; Si débordés par flots dans notre Babylone, Ils venaient se ruer sur la grande colonne; Avant que la statue, abandonnant les airs, Etalât ses débris sur nos pavés déserts, Avant que l'arche sainte, idole de l'armée. Au temple de Dagon disparût enfermée , ^ I^a France tout entière aurait trouvé la mort Devant le char funèbre où Napoléon dort.
Comme un soleil perdu qui, dans l'espace vide, A caché pour toujours son cadavre livide. Ou comme à Tivoli, dans la tiède saison. Un globe convulsif levé sur l'horizon, Des tilleuls du jardin illuminant le faite. S'épanouit en gerbe et meurt avec la fête ; Tel, météore usé, disque artificiel,
Le soleil de Juillet s'est éteint clans le ciel. Oh! le soir du combat, quand notre ville entière S'ouvrait à ses enfans comme un grand cimetière ; Quand, saturée enfin des meurtres de trois jours, La Morgue s'étendait vers tous nos carrefours; Quand le vent chaud du sud, sur ses ailes fétides. Nous portait la vapeur des cervelles liquides. Et que fumait encore sur les tièdes charbons Tout ce grand holocauste offert à nos Bourbons; Au centre de Paris pantelant.de colère, Oui nous eût dit alors qu'un sénat populaire Hésiterait un jour, la douleur dans le sein, A prononcer l'exil d'un monarque assassin ? C'est ce qu'ont vu nos yeux : en longues doléances Les deux Chambres en deuil ont usé leurs séances; La funèbre éloquence éparpillant ses fleurs, A changé la tribune en un vallon de pleurs.
Oui, qu'un cri de pitié déchire vos entrailles. Tribuns du peuple! Allez, Bizien, et vous, Noailles,
Psalmodiant en chœur de tristes oraisons.
Réveiller chez les pairs Fitz-Jame et Sesmaisons; '
Pleurez sur les trois jours de la sainte semaine,
D'un roi ressuscité rêvez le phénomène.
Que pour Charle, Angoulême et le jeune Henri-Cinq
Le dernier vendredi soit un vendredi-saint.
Tartufes de douleur, aux gestes pathétiques ,
Silence! on ne croit plus aux larmes politiques;
Quand, sous les yeux de tous, le sang coulait à flots.
Que n'avez- vous poussé vos funèbres sanglots.
Et dans notre cité par le meurtre rougie,
Du monarque bourreau chanté l'apologie?
Certe! il comptait sur vous pour un meilleur secours.
Il voulait votre épée au lieu de vos discours.
Lorsque sa royauté mourante de faiblesse
Au perron de Saint-Cloud convoquait la noblesse.
Mais, timides amis, loin du royal château,
Vous versiez dans ces jours vos pleurs incognito :
Devant une servante, on vous eût vus peut-être
Au premier chant du coq renier votre maître;
Ingrats! vous attendiez jusqu'aux ides d'avril - Pour montrer un cœur d'homme et pleurer sans péril
Eh! grands dieux! si pour vous une douleur amère Change en un sol d'exil la France votre mère, Si vos yeux sont tournés vers ces heureux climats Peuplés dévotement par Latil et Damas; "^ Héroïques martyrs d'une cause si belle, Qui vous retient? quittez notre ville rebelle, Et franchissant la mer, dans votre noble élan. Vers le parc d'Holyrood allez fonder un clan. Vos beaux jours renaîtront dans le manoir d'Ecosse Là sont deux rois déchus, un monarque précoce, Un pavillon Marsan long-temps inhabité D'où s'exhale un parfum de légitimité; Pour les enfans de France, en âge de tutelle, La montagne d'Arthur se change en Bagatelle; * Les abbés voyageurs de Saint-Thomas-d'Aquin Arrivent tous les mois pour confesser Tarquin ;
Arthur s Sent , montafjne d'Edimbourff.
Walter Scott, chaque soir, à la princesse veuve, Vient lire, en écossais, un roman sur l'épreuve, De son œuvre nouvelle il prédit le succès , Et lui montre la croix qu'un ministre français ^ Lui remit, comme un don de haute préférence. Pour avoir tant de fois calomnié la France. Là, l'étiquette absurde, au sévère compas, Désigne gravement les gestes et les pas. Et dans cet Holyrood, aux sombres galeries. L'ennui majestueux venu des Tuileries Tombe des vieux lambris comme un air étouffant Sur le vieillard chasseur et sur l'auguste enfant. 0 vous donc, chérubins, qu'un vif amour consume; Anges, qui convoitez ce paradis de brume; Frétez un paquebot dans le port de Calais; Trois jours vous porteront au gothique palais; Puissiez-vous en ces lieux, tabernacles intimes. Servir la trinité de vos rois légitimes, Et dans un chœur d'élus chanter l'hymne sans fin, Entre Charles de France et son fils le Dauphin ! I. 5
Ah! ne les plaignez point; sur leur terre d'asile Ils doivent rendre grâce au sort qui les exile. Etaient-ils plus heureux quand au sein de Paris, Dans leur château royal bloqués par le mépris. Tous, roi, prince, dauphin et royale orpheline, Sur nos ponts au galop ils passaient en berline. Flanqués d'un escadron de lanciers aux abois, Pour aller un instant respirer dans les bois? C'est alors que sur eux la plainte était permise : Protégés par la mer où tombe la Tamise, Ils goûtent aujourd'hui, parmi leurs courtisans, Un repos d'habitude interrompu quinze ans. Non, non, ne croyez pas que l'ardente insomnie Tourmente dans la nuit leur royauté bannie. Et que, sous le tableau de leurs premiers destins, Le vautour du regret ronge leurs intestins. Le géant qu'enferma la barrière de l'onde. Tendait encor ses bras pour ressaisir le monde. Il demandait souvent à son astre terni Si son livre d'histoire était si tôt fini?
Mais eux, que du passé nul souvenir n'effleure. D'un sublime avenir ne rêvent jamais l'heure ; Dans un calme de glace ils vivent, et leur chair N'offre point d'aliment aux flammes du cancer; Tant la royale orgie a pourri cette engeance! Tant le sang des valets, les nuits de la Régence Ont mêlé des levains d'atonie et de mort Au sang de saint Louis et de Robert-le-Fort ! Eux ! ils n'ont même pas celte vigueur du crime Qui brûlait Charles-Neuf, leur aïeul légitime; Ce hardi pourvoyeur du charnier Montfaucon, Quand il fit ses trois-jours, comparut au balcon; En face de Paris il chargeait l'arquebuse ; Mais ses fils, assassins par le bras de Raguse, Des salons de Saint-Cloud contemplant les parois, A peine s'informaient s'ils étaient encor rois. Non, rien ne les émeut sur leur molle banquette; Le battement de cœur n'est pas dans l'étiquette; La mort même, hideuse avec son appareil. Ne peut les agiter dans leur pesant sommeil :
lis tombent, sans surprise, où le hasard les pousse; Comme on voit sur un char qui marche par secousse^ Un stupide bélall pêle-mêle gisant.
La tête ballottée et l'œil gonflé de sang. Tels les Bourbons, sans peur et sans plainte importune, Suivent tous les cahots du ciiar de leur fortune, Ruminent en silence, et, presque sans les voir, Atielgnent assoupis le trône ou l'abat (olr.
Va voilà ces héros dont les têtes proscrites Arrachent au sénat des larmes hypocrites! Allez, l'arrêt d'exil, vote trop généreux, Inutile pour nous est un bienfait pour eux. vSi jamais de ces rois l'imprudence fatale Les ramenait encor sur la terre natale ; S'ils venaient éprouver une quatrième fois De quel amour la France idolâtre ses rois. Et dans quelque recoin de la Gaule affranciiie Rebâtir sourdement leur vieille monarchie; En un mot, si, rêvant d'exécrables succès.
Ils s'évadaient cncor de leur bagne écossais;
Le peuple, déchirant son ])acte de clémence.
Sortirait de Paris comme une digue immense,
Et sur les grands chemins, royaumes des Bourbons,
Son bras arrêterait ces princes vagabonds.
En vain ils suppliraient notre bonté crédule.
Il faudrait dénouer ce drame ridicule;
Car nous sommes tous las de suivre tour à lour
Des Bourbons exilés, des Bourbons de retour,
Acteurs gallo-bretons qui, selon leurs caprices.
Rentrent dans le foyer ou sortent des coulisses.
Et font, à si haut prix, payer aux assistans
Cet insipide jeu qui dura quarante ans.
Que le sang des martyrs retombe sur leur tète!
Alors disparaîtraient, dans la même tempête.
Le vieillard gangrené, sanguinaire chasseur.
Qui déchira la Charte aux pieds d'un confesseur.
Et le prince crétin à la face abrutie,
Uoyal Diafoirus de cette dyslanie.
Qui, dans ses chastes vœux, craignant davoir un fils.
Se macère à genoux devant un crucifix; Et l'enfant, des trois lis pâle dépositaire, Dans le sein d'une veuve incarné par mystère, ^ Ce jeune Eliacin que d'un infâme sceau Tharin et Frayssinous flétrirent au berceau.^
J'ai dit. - - Aucun devoir ne m'oblige à me taire; La vérité proscrit le ton parlementaire; Je suis peuple, et n'ai point de doucereux discours Pour flétrir poliment le tigre des trois-jours; Oui, mon acre colère est juste, quand je raille Le roi qui sur mon front fit pleuvoir la mitraille. Que de froids orateurs, Tigellins blasonnés,' Feignant de s'attendrir sur ces rois détrônés, Pleurent ce grand festin dont la dernière race Gorgeait, à nos dépens, leur appétit vorace; Que dans le Luxembourg les pairs agonisans, Du large milliard éternels courtisans.
Tremblent de proférer le décret d'anattièmc; Moi, qui d'un long martyre ai subi le baptême.
Je ne rétracte point ce prophétique vœu Que Juillet m'entendit prononcer dans le Feu : Oui, puissent les Bourbons, s'il leur reste une épée , Tenter de ressaisir la couronne échappée ! Puissent-ils, se livrant au destin orageux, Se montrer dans leur vie une fois courageux ! Qu'ils paraissent, suivis de leur noble cortège, Dans les bois vendéens où la croix les protège; Ou si leur bras succombe à des travaux si durs. Dans un port du midi, contrebandiers obscurs. En fraude de la loi, qu'ils viennent sur la rive Déposer dans la nuit leur royauté furtive: Humbles ou menaçans qu'ils viennent... Cette fois 1^ France chàtîrait d'incorrigibles rois; La justice du peuple, arbitre souveraine. Après tant de pardons aggraverait leur peine ; L'exil d'un roi déchu n'est pas ce qu'il lui faut : Quand on descend d'un trône on doit monter plus haut.
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L'œil qui la voit briller sur tant d'hommes nouveaux, Craint sans cesse, aujourd'hui, de s'éblouir à faux. Ah! de l'Étoile, objet de tant d'idolâtrie, Qu'on efFace les mots d'HONNEllR et de PATRIE, S'ils ne sont plus, chez nous, que d'harmonieux sons,' Que des mots inconnus sur de vieux écussons. La rouille a dévoré cette pure médaille; Elle perdit d'abord son lustre de bataille Le jour où les Bourbons, de leur doigt flétrissanL Ternirent son émail empreint de notre sang : Partout, au Carrousel, dans nos places publiques. De l'Empire au cercueil ils semaient les reliques; Que de seins avilis sous ce glorieux don! Impudique hochet, le lis au blanc cordon Usurpant la moitié du signe militaire. Consomma sur la croix un infâme adultère. C'était peu de parer de son splendide émail, Suisses, menins, veneurs, aumôniers en camail, Il fallait sous l'horreur couvrir le ridicule : A ce tableau de deuil l'âme d'effroi recule!
Les prévôtales Cours, marchant avec la feux. Distribuaient la croix au pied des échafauds; L'accusateur public présentant sa requête, Contre la croix d'honneur échangeait une tête; Marchangy la cueillit sous l'herbe de Çlamart, ' Le sang de Ney teignit le ruban de Bellart; Horreur!!! quand Laboulie assassina Vallée, La croix de ce martyr, noblement avalée, Extraite de son corps, en face du barreau, Orna, vingt jours après, le sein de son bourreau. * 0 fille de l'honneur! quinze ans d'ignominie Semblaient d'un souffle impur t'avoir assez ternie ; Tu croyais, au retour du drapeau fraternel. Ressaisir, comme lui, ton lustre originel; Eh bien! lui qui jadis, dans la chaude mêlée, Se ruait, ondoyant, la tête échevelée, Et rentrait au bivac tout sanglant et meurtri.
^ allée, assassiné à Toulon, en 1822, avala sa croix après sa condaniuation. M. Laboulie, procureur général , et M. le prcsidenl Cabasse tiircnt décorés.
Aujourd'iiui citadin, par le repos flétri, Sur le dôme de plomb ^ que tant de pluie abreuve. Semble un voile de deuil sur le front d'une veuve; Et toi, rose d'honneur que la gloire cueillait, Tu n'as pu te rouvrir au soleil de Juillet; Comme dans le sillon où passe la charrue, Un ministre, au hasard, te sème dans la rue; Et le passant, honteux comme pour un larcin , Te ramasse à la hâte et se rougit le sein.
Le réservoir d'honneur a débordé sa digue : D'Argout , dans son hôtel , comme un enfant prodigue , Tombant du haut commerce au plus humble métier,^ De ministre de roi s'est fait passementier : Les rubans découpés par sa main paternelle Volent, en tourbillons, de l'hôtel de Grenelle. Et du poste voisin exigeant les saints, Vont, en langues de feu, pleuvoir sur les élus. Le doux Montalivet, dont la télc enfantine Songe encore aux plaisirs de la classe latine,
De sa large faveur ombrageant ses raenins. Jette le ruban rouge aux littérateurs nains. A ses jeunes amis qui, par haut privilège, L'ont courtisé dix ans sur les bancs du collège. Périer le publicain, décoré par l'ex-roi, Du signe impérial à son tour fait l'octroi ; Le temple de Mammon, la bourse Israélite Des candidats d'honneur lui présente l'élite; Patron reconnaissant, il a soin de pourvoir Gisquet l'agioteur, son fondé de pouvoir; En faveur de l'Eglise opérant un miracle, Il fait baiser la croix aux Juifs du tabernacle. Et, pour leur rembourser d'illicites profits, * Erige en chevaliers les pères et les fils.
Oh! cette fois, du moins, une main protectrice Des règnes précédens répare l'injustice; Le mérite modeste et l'honneur clandestin Ne trouvent plus en France un refuge certain; Paris, à leur insu, paraphe leur diplôme;
L'œil ministériel, furetant le royaume.
Etend sur tous les points son généreux souci : Que de grands citoyens inconnus jusqu'ici, Que de noms glorieux, dans sa feuille nouvelle, L'idiot Moniteur chaque jour nous révèle! Dans son in-folio pullulent par milliers Tous ceux que l'ordonnance a créés chevaliers; Les uns, pressés en bloc, parés de leurs insignes, S'avancent fièrement en formidables lignes; D'autres, redoutant l'œil du lecteur attentif. S'abritent, de frayeur, sous un tiret furtif. Là, vont se confondant les rangs et les services, Bureaucrates goutteux, secrétaires novices; Tout ce peuple qu'on voit à travers les barreaux Dans l'hôtel Mont-Thabor^ alignant des zéros; Les poètes de cour dont les bouches serviles Chantent pour tous les rois de fades vaudevilles; Tous ces pâles auteurs, dont l'esprit criminel Dans sa froide boutique asphyxia Canel; ^ Tous ces noirs Trissotins aux sciences occultes.
Qu'installa Frayssinous dans son hôtel des cultes; Les inspecteurs oisifs des chefs-d'œuvre de l'art. Le frère de Guizot et le fils de Collard; " Le sauveur de Dupin,^ le traducteur du Dante, Pradier qui des rasoirs vend la poudre mordante;'^ L'ami du dey d'Alger, l'exotique Busnack, ^^ Et le profond Beuchot qui fait un almanach. " Bien ! prodiguez vos croix; allons, tout la réclame. Jusqu'au conservateur des tours de Notre-Dame!* Si déjà Charles-Dix ne l'eût fait de sa main, Vous auriez même pu décorer Villemain ; Vous trouverez encor dans les noms historiques Fumade, l'inventeur des briquets phosphoriques; A votre supplément manque-t-il des héros ? Du Journal des Débats furetez les bureaux ; Des savans étrangers brillent sur votre liste; IMais vous avez omis un orientaliste, Le bey de Tittery ; cet auguste forban
Le budget paie cette incroyahle place «le conservateur «I<'^* tours de Notre-Dame.
Est digne d'avoir part au butin du ruban. Vite, des croix pour tous; que le duc de Tarente, *- Pour gagner dignement cent mille écus de rente, Les mesure à boisseaux de ses prodigues mains Comme les anneaux d'or des chevaliers romains.
Ainsi, la jeune France à vos pouvoirs livrée,
Se décore en détail de la même livrée;
On vous accuse en vain de rayer du tableau
Les soldats de la Loire et ceux de Waterloo:
C'estbien fait: deleursang si vous leur faisiez compte,
Les hommes des cent-jours en rougiraient de honte;
Silencieux témoins de tant d'iniquités.
Us sont fiers aujourd'hui d'être déshérités;
Et devant les cordons de la tourbe inconnue
Ils passent décorés de leur poitrine nue :
Entre les deux partis, pour établir les droits,
On pourra faire un jour l'épreuve des deux croix;
Et s'il faut , pour finir notre ère de souffrance.
Qu'un miracle nouveau ressuscite la France,