AUX VILLES DE L'EST
O pnssi graviora , t/r/A// D,us his qttoquf fm
Quand une heure de deuil, par tant de deuil suivie Sonna dans nos cités la mort de Varsovie , En songeant à ses fils proscrits dans l'univers , J'écrivis le premier ces prophétiques vers :
« La sainte colonie, arrivant sur nos côtes, «Retrouvera partout des cœurs compatriotes; «Au foyer de la France elle viendra s'asseoir, « Elle prendra sa coupe à nos tables du soir, « Et chez notre bon peuple, où tant de vertu brille, « Chacun, d'un nouveau fils, accroîtra sa famille. »* Oh ! je songeais à vous, nobles Français du Rhin , A vous, Metz et Nancy, brave peuple lorrain , * A toi, terre d'honneur qui sers d'hôtellerie A ces grands pèlerins qui n'ont plus de patrie; Patrone secourable à d'augustes cliens.
Temple d'asile ouvert à tous les supplians. 0 villes qui dormez dans nos murailles fortes, Sitôt que le malheur vient frapper à vos portes. Jour ou nuit, à toute heure, une voix lui répond. On soulève la herse et l'on baisse le pont; Vous conservez encor dans vos pieux usages
* Voir la 25^ livraison de Némcsis , intitulée Vausovie. C'est la livraison qui a paru le 26 septembre; elle fut commencée le jour même où nous apprîmes à Paris la prise de l'héroïque ville.
Cette liospitalité des héroïques âges.
Où l'étranger poudreux, objet d'un noble accueil.
Du toit choisi par lui sanctifiait le seuil.
Les Françaises du Rhin, les femmes de la Meuse
Ont lavé les soldats sous l'aiguière écumcuse ;
Elles ont essuyé de leurs pieuses mains
Les pieds qu'avaient meurtris lescailloux deschemins;
A ces proscrits courbés sous les douleurs amères ,
Elles ont prodigué les soins tendres des mères,
Et jeté dans leur tronc, avec un zèle égal,
Le denier de la veuve et l'anneau conjugal ;-
Et par eux et par nous, femmes, soyez bénies!
De nos frères du ÎSord les peuplades bannies ,
A peine, en effleurant ce sol hospitalier.
Ont vu quel pacte saint avait su nous lier;
Aux portes de la France elles ont pu connaître
Quel saint amour, dans nous, la Pologne fit naître;
Ah ! ce premier accueil a chassé leurs soucis
Et raffermi leurs pieds sur le seuil indécis.
Oh ! venez, confians en vos nobles misères, Glorieux vagabonds, peuple de Bélisaires, Voyageurs, renouez votre ceinture aux reins, Vous trouverez partout des visages lorrains; Pour vous fournir un toit et veiller sur vos vies. Oui, toutes nos cités seront des Varsovies, Sur l'horizon de France il n'est pas un clocher Qui ne fasse à vos yeux le signe d'approcher; Pour réchauffer la nuit la Garde polonaise , Partout l'hôtellerie allume sa fournaise , Partout, sous nos lambris, à vos repas du soir, Sur vos genoux poudreux nos fils viennent s'asseoir. La ville aux côtes d'or, à l'aiguille ardoisée,* Dijon, à votre abord, pour vous s'est pavoisée; Du haut des rocs pendus sur le Val-de-Suzon , Vous l'avez aperçue au bout de l'horizon ,
L'admirable aiguille ardoisée de Dijon est connue de tous 1» s voyageurs; elle surmonte tous les autres sommets d'édifices. Ou la dislingue de plusieurs lieues, soit qu'on arrive par la routr d'Auxerre ou par celle du Val-de-Suzon.
Jetant au grand chemin, pour recevoir ses iiôtes.
Son splendide escadron déjeunes patriotes,
Avec la longue lance appendue au harnais ,
Et le luxe attrayant de l'habit polonais.
Jusqu'ici les vainqueurs ont obtenu des fêtes ;
Il est temps de voter des honneurs aux défaites :
En face du malheur nul hommage n'est faux;
Nobles vaincus , passez sous les arcs triomphaux !
Quand vous traverserez la France tout entière ,
Vous trouverez partout les cœurs de la frontière.
Les traités d'alliance écrits par les congrès
Dans le cerveau des rois s'éteignent par degrés ;
La trompeuse amitié de la diplomatie
Par l'intérêt des Cours est bientôt obscurcie ;
Mais quand deux peuples grands font des pactes entre eux ,
Ils revivent plus beaux dans les jours désastreux.
Polonais qui passez sur nos terres amies ,
Venez voir si quinze ans d'un règne d'infamies
Ont arraché des cœurs ce traité d'amitié
Dont nous avons chacun conservé la moitié !
0 frères pour toujours! on s'en souvient encore ^ Votre bannière est sœur du drapeau tricolore ; Au moment des périls vous serriez notre flanc, L'aigle de l'Empereur aimait votre aigle blanc ; Votre fidèle armée était notre compagne Quand nous prenions d'assaut les rochers de l'Espagne,, Et que Somo-Sierra qui plane sur le val , Par vos jeunes lanciers fut conquise à cheval.* Dans nos champs de bataille il n'est pas une tombe Où vous n'ayez fourni votre part d'hécatombe; Notre mémoire est forte; oh! nous nous souvenons Qu'une commune flamme allumait nos canons ; Que le même soleil, sur la cime des tentes, Colorait le matin nos bannières flottantes , Quand , aux mêmes bivacs après avoir dormi , Nous montions à cheval pour battre l'ennemi.
* Le nom de Somo-Sierra rappelle le plus beau fait d'armes de la guerre d'Espagne; cette montagne, formidablement retranchée, fut emportée par les lanciers polonais : ils y périrent presque tous. Le général Lejeune a reproduit sur la toile cet épisode si glorieux pour nos frères du Nord.
Tous ces vieux souvenirs de gloire fraternelle Ont partout dans la France une page éternelle Ecrite sur le roc ; dans nos moindres hameaux On raconte le soir vos héroïques maux; Il n'est pas de chaumière en la plaine isolée Qui n'ait sur son vieux mur quelque image collée. Peignant d'un trait naïf la comtesse Plater, Ou Poniatowski s'engouffrant dans l'Elster.
0 famille étrangère et pourtant si connue, Viens toute dans nos bras et sois la bienvenue î Que ton voyage heureux soit libre de souci ; Pour le fttvoriser l'hiver s'est radouci ; Point de fleuve aujourd'hui près des lieux où tu passes , Qui dans la saison froide amoncelle des glaces ; Point de neige qui tombe et rappelle à ton cœur Ta déserte patrie où le Russe est vainqueur : Le vent triste du nord, la brumeuse rafale N'importunent jamais ta route triomphale; De nos belles cités, aux heures où tu pars.
Le soleil luit loujours aux adieux des remparts; C'est que vous êtes saints, c'est que le ciel protège Et la Pologne et ceux qui lui font un cortège ! C'est que jamais les yeux des hommes d'à présent Ne virent jusqu'ici tableau plus imposant; Sauvé par un prodige à travers le carnage, Un peuple a commencé son grand pèlerinage , Emportant avec lui , dans ses bras mutilés , Les pénates vaincus si chers aux exilés, La croix qui pare encor sa poitrine meurtrie , Et l'aigle de Praga qui n'a plus de patrie.
On dit que nos vaisseaux, sur les côtes d'Alger, Porteront les débris de ce peuple étranger ; Que la cité papale où saint Pierre eut un trône, Avignon, qui se mire à l'eau claire du Rhône, Accueillant dans ses murs les Polonais errans, Agrandira pour eux l'hôtel des vétérans.* Qu'importe sur quel sol, ô sainte colonie,
Unp suconrsnle de l'hôtel des In valides est à Avignon.
Tu dois iixer enfin ta course indéfinie!
Soit que vous respiriez sous nos brumeux climats,
Ou dans nos ports du sud tout hérissés de mâts,
Partout, si, sous le poids d'une douleur récente,
On peut sourire loin de sa patrie absente,
Partout vous trouverez les tendres soins promis ,
Des cieux sereins, des cœurs, des visages amis.
Un jour, quand sourira la fortune orageuse.
Vous reprendrez encor la tente voyageuse ;
Pour vous rendre les biens qu'en vain nous vous offrons,
Le soleil du retour rajeunira vos fronts;
Le Nord verra ses fils revenir en colonne,
Comme le peuple saint tiré de Babylone ,
Exilés de Sion qui, jusqu'au jour venu.
Pleurèrent si long-temps sur un fleuve inconnu.
Le sort, qui de Praga maintenant vous écarte, A mis entre elle et vous la moitié de la carte; Courage 1 sous le ciel il n'est rien de certain ; La parole des rois fléchit sous le destin ,
Le hasard est fertile en chances opposées^
Il refoule au néant les choses proposées ,
Et chez les affligés, quand l'espoir est perdu,
Il fait jaillir l'éclair d'un bien inattendu;
Pour que votre infortune en bonheur soit changée.
Il faut qu'elle ait atteint son horrible apogée.
C'est fait : soyez contens ; le ciel doit être las
De veiller si long-temps au sort d'un Nicolas ;
De ses réceas exploits que son orgueil se vante;
Moi , pour son avenir son bonheur m'épouvante ;
Ce stupide Kalmouck qui n'a rien de l'humain ,
S'il monte sur un char , doit verser en chemin ;
L'auréole de paix, œuvre des protocoles,
Ne doit pas rejaillir sur des faces mogoles.
La Russie est féconde en désastreux hasards ,
Elle connaît le gouffre où vont tomber les czars ;
Aux bords de la Néwa , des miasmes putrides
Révèlent le palais des modernes Atrides ;
Sur leur lit nuptial le réveil est douteux;
Leur Cour pour les punir n'a pas un pied boiteux;
Un éternel poignard est suspendu par elle; L'assassinat des czars est leur mort naturelle: Ces princes ont appris, dans l'alcôve de sang,*^ Quel droit héréditaire ils gagnent en naissant !