‹ NémésisChapitre 62 sur 78 · AUX EXPIATEURS DU 21 JANVIER · texte numérisé non relu

AUX EXPIATEURS DU 21 JANVIER

Oui, les sages l'ont dit, même lorsqu'il le faut L'Iiomme n'a pas le droit de dresser l'échafaud; Le sang coule toujours par droit illégitime, Le bourreau fait un crime en punissant un crime ; Le vrai juge est en haut : malheur à qui peut voii- Une tête qui tombe au sanglant abattoir!

Pourtant ainsi le veut notre horrible Digeste ; La justice a gardé son homicide geste; C'est une atroce loi; les publiques clameurs L'effaceront du code ainsi que de nos mœurs. Hommes de deuil ! voilà ce que vous devez dire , En nous citant toujours un auguste martyre; Qu'elles tombent du tronc des sujets ou des rois, Les têtes , à nos yeux , n'ont que le même poids. Mort sur un échafaud , nous plaignons Louis-Seize : Si sa mort féconda la liberté française, Nous devons déplorer qu'il ait fallu du sang Pour cimenter d'abord un empire naissant ; Mais tout est consommé.... Quarante ans d'intermède A ce malheur public doivent être un remède ; Quiconque exige encor des regrets et des pleurs Veut préparer la France à de nouveaux malheurs.

Du deuil ! du deuil encore ! orateurs hypocrites. C'est vous qui le votez par des phrases écrites, Par de fades discours écrits après le bal

AUX EXPIATEURS DU 2t JANVIEH. 251

Sur l'orchestre mondain d'un bruyant carnaval ! Du deuil! mais votre cœur est un massif de pierre, Vous n'avez point de pleurs sous la sèche paupière, La douleur qui nous tue et brûle notre peau , Pour vous, c'est l'habit noir et le crêpe au chapeau. Du deuil ! et quels sont ceux dont la sainte tendresse Vient encor nous montrer l'échafaud qui se dresse ; Qui , jetant à Louis un larmoyant coup d'œil. Veulent voter pour nous l'éternité du deuil ? Ecoutez ! Quand tomba la France féodale , Ils n'emportèrent pas le sol à leur sandale; Fuyant avec orgueil ceux qu'ils avaient trahis , Ils ne donnèrent rien aux regrets du pays ; On les vit, promenant leur gaîté ridicule. Des bords de la Néwa jusqu'au détroit d'Hercule; Ils allèrent à Worms, à Coblentz, à Turin, Chansonner de bons mots le peuple souverain; Leur rage s'exhalait en ces pointes légères ; Déboutés recruteurs des troupes étrangères, Comme des vivandiers, attachés à leurs paSv

Us chargeaient leurs fusils et ne les tiraient pas. yUors, sans trop songer à leur roi légitime. Sans arroser de pleurs la royale victime , Oubliant du pays l'insurmontable seuil, Chaque nuit, dans l'orgie, ils s'enivraient de deuil; L'ignoble lansquenet engouffrait leurs pistoles , Les rois du pharaon étaient seuls leurs idoles , La débauche, le jeu, les amoureux cartels. Consolaient ces soutiens du trône et des autels. Quel frisson de plaisir vivifia leur âme Quand Janvier leur apprit le régicide drame, Quand ils eurent connu l'avis officiel , Que le prêtre avait dit au roi : « Montez au ciel! »- Car ils eurent dès lors , comme un gage de haine . La fosse que pour lui creusa la Madeleine ; Us se justifiaient de sacrilèges vœux En tirant du cercueil la tête sans cheveux; Us montraient à leurs fils cet éternel trophée ; Pour nourrir la vengeance en leurs seins étouffée , A chaque anniversaire ils faisaient ressortir

Page 1