AUX EXPIATEURS DU 21 JANVIER
Quand d'un peuple égorgé le grand spectre endormi
Se réveille au seul nom de Saint-Barthélémy ,
Grande chasse royale où sur la chair humaine
Le monarque tira pendant une semaine ;
Quand chaque âge de roi ne présente à mes yeux
Qu'un rougeâtre océan formé par nos aïeux;
Expier! quand encor la dynastie absente.
En ouvrant sous nos pieds une tombe récente,
A laissé dans trois jours plus de calamités
Que n'ont fait en trois ans les sanglans comités.
Nobles Pairs ! pesez bien ces dernières paroles : Le peuple n'est pas fait pour ces indignes rôles ; Il a pleuré quinze ans pour ses rois; aujourd'hui Il est juste, il est temps qu'il pleure un peu sur lui; Hélas ! il n'a que trop de douleurs légitimes ! Si les rois à leur tour dénombraient leurs victimes , Si pour chaque supplice on votait un jour saint, Il faudrait en voter trois cent soixante-cinq.
Quand il donnait le branle à ses ailes fatales, Il flairait dans son vol les grandes capitales , Sur le chemin de l'air il ne s'égarait pas; C'était là qu'il trouvait des tables bien servies , Des hospices peuplés €t des milliers de vies A dévorer dans un repas.
Pareil au voyageur à jeun, dont la faim crie, Oui d'un rapide pas entre à l'hôtellerie, Saisit les mets offerts et les mange à deux mains. L'affamé Choléra, dans sa longue tournée, Signalait, en tombant, sa première journée Par un amas de corps humains.
Car le monstre est vorace, un long jeûne l'irrite; Mais puis, rassasié, devenu sybarite.
Après les premiers jours, son appétit plus lenl Ne touchait avec choix qu'aux malades d'élite ;
H laissait dans Praga le turpe israélite Pour le catholique opulent.
C'est ainsi qu'il a fait dans son pèlerinage, Jadis, quand il passait l'Océan à la nage, Qu'il sautait à pieds joints l'Atlas ou le Liban ; Comme un leste écuyer, dans le Cercle-Olympique, Abandonnant la selle et le cheval qu'il pique, Franchit une aune de ruban.
Combien il est changé ! le monstre est au régime , Le géant ne vit plus qu'avec un pain d'azyme ; Les nerfs sont détendus sur ses bras étouffans ; Les théâtres railleurs l'ont mis en vaudevilles; Et quand d'un pied boiteux il entre dans les villes, Il est sifflé par les enfans.
Oh ! sous notre soleil comme tout dégénère !
Le Choléra s'est fait un monstre débonnaire,
Il ne ronge aujourd'hui qu'un squelette en dînant!
Qui sait ! nous chanterons un jour l'âme si bonne Du vieux duc de Modène et du roi de Lisbonne, Et la douceur de Ferdinand.
Nous avons recueilli la nouvelle précoce Du Choléra, venu des montagnes d'Ecosse, Dans Londre épouvanté tombant comme l'éclair ; Eh bien ! par quels grands coups signalant sa venue , A-t-il laissé tomber son poison de la nue , A-t-il mis son poignard dans l'air?
Lisez les bulletins de sa douce campagne : On croirait lire ceux du Dauphin en Espagne; Un mort en quatre jours, six malades en dix! Dans Holy-Rood, le monstre entrant en Angleterre, A pris ses nouveaux plans et ses leçons de guerre Auprès du héros de Cadix.
Oh! non! c'est qu'il ne faut contre cette endémie Nul remède inventé par une académie,
Sur lequel la science ait un mois disserté ; Au lieu des opiats pleins de vertus secrètes , Il faut pour écarter le monstre de nos têtes L'élixir de la liberté !
Oh ! non ! c'est qu'en touchant le sol d'un peuple libre , Son large pied trébuche et perd son équilibre ; Un air pur tue en lui l'air pestilentiel : Il recule d'effroi devant les patriotes , Devant ceux qui jamais n'ont souffert de despotes Sur la terre ni dans le ciel.
Voulez- vous savoir jusqu'à quols excès peuvent conduire les passions ^ luettey.-lei dans )c ro^ur d'un pnissnnt.
Da posxe quantum votunt.
A l'éternel poteau de la haine publique
J'ai cloué de ma main ton cousin catholique ; *
Némésis évoqua l'avenir menaçant
Devant ce roi dévot qui digère le sang;
Et puisque vous régnez, par un digne partage,
Lui sur la source , et toi sur les bouches du Tage ,
Je viens le rendre aussi l'hommage qui t'est dû , Et de mon vers , sur toi , verser le plomb fondu.
Miguel de Portugal et Ferdinand d'Espagne ! On chercherait en vain vos égaux dans un bagne; Un forçat subirait, comme un insigne affront, Au lieu du bonnet vert votre couronne au front; Et vous régnez pourtant ! et l'Europe endormie De vos deux royautés tolère l'infamie ! Et vous ne pliez pas sous cet immense faix De vols, d'assassinats, de lubriques forfaits! Et peut-être, la nuit, votre poitrine est calme! Ah! si jamais du crime on décernait la palme, Le choix serait douteux , car leur droit est égal : L'Espagne est un gibet comme le Portugal ; Le crime est pour ce couple une monomanie : L'un en a l'habitude et l'auti-e le génie; Ferdinand , endurci comme un Torquemada , " Pour ses œuvres de mort consulte im agentla; Il sait ceux qu'aux cachots sa clémence destine,
Le meurtre n'est pour lui qu'un métier de routine.
Don Miguel semble encore à son premier début :
Il conserve le goût de tout le sang qu'il but.
C'est peu que de sa main il signe une sentence,
11 aime à caresser le bois d'une potence ;
Son friand odorat flaire l'exhalaison
Du sang tiède et fumant qu'éponge le gazon ;
Il rend grâces à Dieu d'une faveur insigne,
Quand trente condamnés, rangés sur une ligne,
Lentement ajustés par un tireur adroit.
Tombent du même coup, frappés au même endroit;
Il veut parodier dans son petit domaine
Les Césars dépravés de l'histoire romaine.
Ces rois qui combinaient, par un instinct puissant,
La double volupté de l'amour et du sang.
Et dont les longues nuits d'une horreur monotone
Rougissent l'in-quarto qu'écrivit Suétone.
Car Miguel a compris ces forfaits désastreux
Dont les rois pervertis n'osent parler entre eux ;
Son génie a percé tous les hideux mystères;
Il connaît l'excitant des crimes adultères,
Il sait comment il faut raviver les ennuis
D'une chair qui se blase en de fangeuses nuits ;
Il sait quel élixir de voluptés royales
On savoure à mêler les baisers et les râles,
Les parfums du gibet, du boudoir, de l'encens;
A promener ses doigts teints de meurtres récens
Sur des seins convulsifs , sur des cheveux de femme
Qu'aux portes du palais une mère réclame.
Oh! laissez-le vieillir dans l'antre de Quélus,
Toujours mêlant le crime à son triple angélus.
De madère et de sang la lèvre diaprée.
Et ce sera Tibère à l'île de Caprée.
11 voudra , rappelant des forfaits trop connus ,
Nager dans son bassin avec des enfans nus ;
Pour ses bains réchauffans commander à l'esclave
Une horrible saignée où le meurtre se lave ;
Se redonner ainsi, par un horrible instinct,
La factice vigueur d'un désir qui s'éteint,
El devant Bemposta que le grand fleuve arrose.
DON MIGUEL. 26ri
Parmi le blanc jasmin et le doux laurier-rose , Etrangler de plaisir les vierges à deux mains, Sur un lit embaumé de cadavres humains.
Mais ces monstres royaux ne sont plus de notre âge;
Ephémère qu'il soit, leur règne est un outrage;
Ce Miguel, que le ciel est si lent à punir,
Est un anachronisme, il est temps d'en finir :
Ces contrastes de cour ne sont plus nécessaires.
Oh! la France déjà l'avait pris dans ses serres.
Elle avait remonté le Tage , ^ et dans ses eaux
La flotte tricolore avait mis ses réseaux ;
C'est alors qu'il fallait, du fond du marécage.
Ramener à Paris l'hyène dans sa cage ,
Et de son corps impur, pour terrible leçon.
Au tyran espagnol envoyer un tronçon.
Mais non! il s'est joué de nos promesses vaines;
Qu'attend-on ? que Lisbonne ait épuisé ses veines ;
Que son zèle ait atteint les suprêmes momens;
Que le Tage au lieu d'or roule des ossemens ?
0 que lente est k Cour ! sa prudence homicide
Par un bond généreux jamais ne se décide;
Nos conseillers d'État, nos sages de palais,
Au Portugal qui meurt opposent leurs délais ,
Et quand leurs pieds boiteux toucheront la frontière.
Ce sol ne sera plus qu'un désert cimetière.
Le jour où don Pedro, noble encor dans l'exil, Arrivant tout brûlé du soleil du Brésil , Vint réclamer ses droits, légitime héritage. Il aurait dû d'abord s'arrêter sur le Tage, Parler en empereur à son frère insolent ; Non : la diplomatie a le geste plus lent ; Voyageur curieux , comme autrefois Ulysse , Il est venu pour voir nos mœurs, notre police; L'ennuyé spectateur a pris à l'Opéra Une loge pour six que le budget paiera ; 11 a su consommer ses heures indolentes A parcourir à pied notre Jardin des Plantes, A se montrer au peuple avec son grand cordon.
De Meudon à Paris, de Paris à Meudon ;
Puis , quand pour voir Lisbonne et le plus doux des frères ,
Il allait s'embarquer, les vents étaient contraires ;
Comme au temps d'Ilion , l'ancre à la dent de fer
Retenait son vaisseau sur l'immobile mer ;
Enfin, sans immoler une autre Iphigénie,
Sans écouter Calchas et son mauvais génie ,
La flotte que Miguel si long-temps réclama
Est partie, emportant les neveux de Gama,
Mais voguant à tâtons, indécise sur l'onde,
Comme s'il lui fallait trouver un nouveau monde.
Quel sera son destin ? un jour nous le saurons :
Que le flot du cap Vert brise ses avirons,
Ou que le vent heureux qui souffle des Açores
La pousse dans les ports où descendaient les Mores,
Don Miguel doit tomber ; il faut que tôt ou tard
Pedro mette à ses pieds l'Étéocle bâtard,*^
Ou que dans son palais un poignard énergique
Donne un héros de plus à la muse tragique ;
Etéocle et Polinice , frères ennemis, liëros do la Thébaïde.
Car ce qu'on n'a point vu depuis quatre mille ans Sur ce globe qui marche avec des pas si lents, C'est un tyran qui fait par humeur sanguinaire Moisson de ses sujets et les broie à son aire; Qui , pour rendre la force à des sens viciés , Frotte son épiderme aux corps suppliciés ; Qui prend ses voluptés comme une bête fauve , Et puis , sous les rideaux de sa paisible alcôve , Devant son héritier qui de douleur pâlit, Comme un heureux vieillard expire dans son lit.
On dit que Ferdinand, sublime extravagance! Arme pour secourir la maison de Bragance ; Que provoquant l'Europe en duel inégal, 11 se fait protecteur du roi de Portugal ; Ferdinand ! qui rendait par jour mille ordonnances Pour restaurer enfin l'état de ses finances , Sans que le cri menteur de ses royaux édits Pût au vide trésor fondre un maravédis ! Ferdinand ! de Miguel cet insolvable émule ,
Qui pour SCS cavaliers n'a pas même une mule, Et qui dans les Sierras, des vallons aux sommets, Recrute des soldats qu'il ne solde jamais! Effronté don Quichotte! impudent matamore!^ Il efface tous ceux que Lopez remémore ; '' Il veut livrer bataille avec l'obus de plomb Extrait du brigantin de Christophe Colomb î ** Cherchez , en feuilletant l' Arioste ou Cervante , Quelque trait fanfaron qu'un fol orgueil invente, Qu'on puisse en parallèle opposer maintenant Aux comiques apprêts dont parle Ferdinand. Qui sait oii peut conduire un accès de folie ? Ferdinand croit peut-être aux faux bruits qu'il publie; Plaise à Dieu que l'orgueil, ou le ciel le poussant. Il apportât son aide à son frère de sang, Et que le jour venu des tempêtes prochaines Vît les deux monstres-rois liés aux mêmes chaînes ,
* Le capitan-matamore est le personnage de rigueur dans les , ieilles comédies espagnoles.
** Relique conservée dans l'arsenal de Séville.
Comme deux taureaux noirs, holocauste odieux, Que l'Euxin immolait pour apaiser les dieux !
Nous luira-t-il enfin ce jour de sacrifice?
La main manquera-t-elle à ce pieux office ?
Il £aut, tant qu'ils vivront, que tout cœur généreux
Elève incessamment l'anathème sur eux;
Que notre juste haine en tous lieux se propage,
Qu'elle soit dans tout livre écrite à toute page !
Il en est temps, enfin; ce couple de Nérons
Souille, à travers les mers, l'air que nous respirons.
Et moi, poète fort, active sentinelle,
Je vous fatiguerai de ma plainte éternelle,
Ferdinand ! don Miguel ! deux effroyables noms ,
Deux têtes à rouler aux bouches des canons ;
Qu'on plante , pour finir leurs noires existences ,
La eroix; c'est leur gibet, car elle a deux potences;
Que la peine de mort s'efface de nos lois ,
Le jour où l'échafaud sacrera ces deux rois.