‹ NémésisChapitre 65 sur 78 · AUX PATRIOTES DE LA ROMAGNE · texte numérisé non relu

AUX PATRIOTES DE LA ROMAGNE

Voilà les Sarrasins :

Ci.&I>IKjLI. Berkstti.

Ohî le bonheur a lui sur vos nobles figures, Enfans des vieux Latins! saluez les augures, Déposez à l'instant un deuil silencieux , L'oiseau de la victoire a passé dans vos cieux !

Arc-en-ciel du bonheur , propice météore ! Vos palais se sont teints d'un reflet tricolore, Un éclair a doré les rivages amis ; Voilà le Spartacus que je vous ai promis!* Savez-vous que jamais, depuis cet âge antique Où glissait la trirème au flot adriatique; Depuis que Duilius, sur sa nef, oscilla** Dans le syrte aboyant de Cliarybde et Scylla ; Depuis que le Troyen guidait sa flotte errante Des bouches du Tiraave au golfe de Tarente, Jamais les vents qu'Epie enchaîne sous ses lois N'ont soufflé plus heureux du rivage gaulois. N'ont en moins de soleils, sous la voile docile, Montrant à des vaisseaux l'angulaire Sicile, Secondé, sans retard, leur vol aérien

* Allusion aux vers prophétiques qui se trouvent dans la Né^ mésis sur l'Italie.

** Caius Duilius, créateur de la marine romaine, dans la première guerre punique. On lui érigea une colonne rostrale. Il fit construire les premières galères romaines d'après le modèle d'une trirème carthaginoise échouée sur les côtes d'Italie.

Sur les flots tourmentés du golfe d'Adrien î

Ne vous étonnez point quand l'agile carène

S'avance mollement sur la mer de Tyrrhène ,

Et qu'une voix lui dit : « Cours, on t'attend demain

« Sur l'autre mer qui baigne un rivage romain. »

Oh ! sur la haute poupe un cri de joie éclate,

On arbore la flamme au reflet écarlate,

Le vaisseau , sous un ciel ou pur ou nuageux ,

Vole, comme un cheval, aux olympiques jeux ,

Et dans le port lointain, entrant voile tendue ,

Montre aux fils de Brutus la France inattendue.

Ainsi, que ce drapeau que vous voyez dans l'air Ne brille qu'un moment comme un rapide éclair; Qu'une erreur favorable et bientôt reconnue L'ait fait au même jour descendre de la nue, Soyez toujours contens, car vous avez appris De quel zèle pour vous nos vaisseaux sont épris; Vous savez aujourd'hui, si la Romagne pleure. Qu'un vaisseau de Toulon file vingt nœuds à l'heure, II. 18

Et qu'on peut maintenant, comme l'a t'ait Gallois, ' Vous porter en deux jours l'aigle ou le coq gaulois. Et puis, s'il faut encor que la noble Italie Dans la tasse d'affronts boive jusqu'à la lie. N'est-ce pas que ce signe , un instant arboré , A réjoui vos cœurs comme un songe doré? Que des pleurs ont noyé votre noble paupière En le voyant planer sur les clefs de Saint-Pierre ? N'est-ce pas que l'écho du rivage latin , Que le flot de la nuit, que le vent du malin, Ont, pour le saluer, passant sur l'Ausonie, Inventé dans ce jour quelque sainte harmonie. Un de ces grands accords d'instrumens et de voix Qu'on n'entend que chez vous pour la première fois ? Nous l'avons recueilli sur l'opposé rivage, Ce chant qui consolait le sol de l'esclavage , Quand vous êtes venus , en cortège joyeux , Pour bénir l'étendard et le voir de vos yeux. Quel beau concours! Jamais^ depuis son moyen âge, Rome n'a vu passer plus saint pèlerinage;

Jamais relique auguste enlevée au tombeau N'aligna sur ce sol un cortège plus beau ; Comme aux antiques jours des fêtes Eleusines, Soit des faubourgs lointains, soit des cités voisines. Les vieillards et leurs fils se sont levés la nuit Pour voir à l'horizon l'astre nouveau qui luit : C'est qu'un large trésor de joie et d'espérance Est pour vous en réserve au drapeau de la France ; C'est qu'aux peuples captifs son vol jamais ne ment, Et que pour le bonheur de le voir un moment Vous avez oublié vos récentes injures.

Vous avez vu dans lui de propices augures , Et que vos nobles voix, qui venaient le bénir, N'étaient que l'ouverture à vos chants d'avenir.

Oh ! les a-t-il troublés au fond de leur conclave . Tous ces hommes de sang que l'eau bénite lave. Ces louches cardinaux, ces odieux prélats, Qui sous le froc impur ceignent le coutelas; Qui, d'un dieu de pardon implacables vicaires.

Jettent l'or de l'Eglise à d'infâmes sicaires;

Et ce pape orgueilleux, ce saint bourreau qui rend

Aux mains de ses légats les verges d'Hildebrand ;

Et ce noir Albani,^ son horrible concierge,

Tout suant des parfums de l'absoute et du cierge ,

Qui, dans le long tableau des Saints italiens,

N'a choisi pour patron que Saint-Pierre-aux-liens ?

Quel bruit dut éclater dans leur hideux cénacle

Quand ils eurent appris ce terrible miracle.

Que les saints gonds, scellés d'apostoliques sceaux,

Venaient d'être rompus au vol de nos vaisseaux ;

Qu'une cité papale, au Saint-Siège fidèle,

Avait des trois couleurs paré sa citadelle ,

Et que, sans nul effroi, tous les peuples voisins

Étaient venus bénir les nouveaux Sarrasins !

Oh 1 qu'ils doivent avoir publié de neuvaines

Du rivage d'Ostie aux couvens de Ravennes !

De combien de canons, tous pointés au hasard,

Ont-ils dû foudroyer notre impie étendard,

Ce fantôme d'enfer, cette impure Gorgone

Qui se hissait debout sur le vieux fort d'Ancône ?

Il aurait fallu voir dans les couvens romains

Les moines consternés, au ciel levant les mains,

Pâles, lui demandant dans leur vive prière

De courber l'arc-en-ciel sur la barque de Pierre ,

D'entrouvrir la nuée à l'Ange aérien

Qui dans les noires nuits frappe le Syrien.

Et voilà ce qui doit vous consoler encore î

En voyant s'éclipser votre Dieu tricolore,

Nobles enfans, au moins vous avez tous appris

Quelle terreur il donne à vos pères conscrits;*

Combien il faudra peu, dans les chances prochaines,

Pour briser en un jour d'apostoliques chaînes ,

Pour renverser au sol ce géant vermoulu

Sur l'Evangile saint qu'il n'avait jamais lu.

Oh! pourquoi cet esprit qui dessèche notre âme,

* Les cardinaux sont aujourd'hui les pères conscrits de Rome : patres conscripti. Ces parodislGS n'attendront pas les Gaulois siu" leurs chaises curules.

Qui de notre Juillet a glacé le beau drame. Dans son élan distrait, généreux à demi, Montre encor quelque égard au pontife ennemi ? Ce que vous attendez serait fait à cette heure ; Quand de notre départ votre beau pays pleure , Vous auriez aujourd'hui sur votre sol romain Les biens qu'on vous promet pour un douteux demain; Mille de nous, tombés des rocs adriatiques, Foulant la grande voie aux ornières antiques. Remuant de leurs mains l'ossuaire tiédi D'Arcole, du Tésin, de Mantoue et Lodi, Portant le drapeau saint et la triple cocarde, Marchant à votre front comme votre avant-garde. Mille auraient écrasé les soldats d'Albani , Expulsé les Germains, et tout serait fini.

S'il faut qu'au Latium son âge d'or renaisse , Fleur de ce beau pays, bouillonnante jeunesse, Crois que pour conquérir ce destin où tu cours , Mille et notre drapeau seront tes seuls secours ;

Ces appuis suffiront à la ilère Italie; D'un soutien trop puissant la vertu s'hunailie : Il faut que tout l'honneur du triomphe promis Ne soit point partagé, même avec des amis. C'est ce qui sera fait : avant que tu succombes, Tu dois revoir encor des Gallois et des Combes, * Qui, sur ton sol fermé pour s'ouvrir un chemin, Marchent vers des créneaux une hache à la main , Et, nobles transgresseurs de la loi sanitaire, Sans le rameau d'olive et sans parlementaire , Sans recourir, la nuit, à des propos oiseux. Dans les villes du pape entrent comme chez eux. Mais ce que l'impossible a mis dans son domaine , Ce qu'on ne verra pas sur la terre romaine. C'est un soldat de France, assistant vos bandits.

* Deux noms dune illustraliun improvisée, qui sont on ce moment dans la bouche de tous les patriotes italiens. Le capitaine de vaisseau Gallois, marin d'un courage homérique, frère du colonel Gallois, mon compatriote et mon ami, qui vient de se couvrir de f^loire en Pologne.

M. Combe , colonel du 'otj"^ de ligne.

Prêter une main forle à de sauglans édits,

Et debout, l'arme au bras devant leur sacristie,

Proté(i;er contre vous le {jibet d'amnistie.

Oh! non, ne craignez pas que nos fiers bataillons

A la bouche qui parle apportent des bâillons ;

Non , le tiède Pouvoir dont le doigt nous gouverne

N'a pas signé le pacte au fond d'une caverne;

Un reste de pudeur, aux murs capitolins,

N'a pas mêlé la France avec les Papalins;

Quel ministre oserait, dans cette ignoble lice.

Transformer nos soldats en sergens de police ?

Si jamais dans la honte on descendait si bas,

Si , trompant leur instinct qui les pousse aux combats,

Accordant à l'Eglise une lâche assistance ,

On les mettait de garde au pied d'une potence,

Ces hommes que Juillet a faits intelligens

Ne reconnaîtraient plus des ordres outrageans,

Et brisant d'Albani les droits illégitimes.

Us pendraient les bourreaux au gibet des victimes.

Aux srands hommes b patrie rcronuaissantP, [ Inscription. )

Tous les dieux sont partis: par leurs trames occultes,

Les prêtres aveuglés ont tué tous les cultes ;

Le sacerdoce impur, de la foi négligent,

N'a jamais vénéré que l'autel de l'argent;

Mêlé dans les tripots des choses politiques,

Il a perdu sa grâce et ses vertus antiques;

Le peuple méfiant s'est éloigné de lui ,

Et de son vieux pouvoir le dernier jour a lui.

Eh bien ! pour secouer la stupeur où nous sommes .

Inaugurons enfin le culte des grands hommes ;

Oui , puisqu'il reste encor dans nos cœurs abattus

Quelque germe d'amour pour les hautes vertus ;

Puisqu'un grand nom , surgi des dernières tempêtes ,

Prononcé devant nous exalte encor nos têtes,

Fondons un nouveau temple où ces noms adorés

Reçoivent l'auréole et les rayons dorés.

Il ne faut point ici, comme on le croit sans doute,

Que des parfums d'encens montent vers une voûte ;

Qu'on arbore aux piliers de soyeux gonfanons;

Qu'un concile profane invente des canons ,

Et qu'à l'autel central du nouvel édifice ,

Des ministres en frac récitent un office :

Ce serait dérisoire, et le public bon sens

Rejetterait bien loin ce culte et cet encens.

Ce qu'il laut, c'est ce culte et ces simples hommages

Dont on aime à parer les illustres images; . Quelques modestes blocs ciselés dans les monts, Qui peignent à nos yeux tous ceux que nous aimons, Tous ceux qui furent grands dans la grande patrie , Et qu'entoure à jamais un culte de latrie. Dès que l'absolutisme étend ses bras pesans. Au marchepied du trône on voit les courtisans Inventant chaque jour quelques projets serviles Pour modeler des rois sur les places des villes, Pour couler en airain, après de longs travaux, Tous ces Caligula montés sur leurs chevaux/ Ils ne les cachent pas sous la voûte d'un temple ; Ils veulent que partout le peuple les contemple : Dans ce vaste Paris on les trouve en chemin Sous le pourpoint français ou le manteau romain. **

Si la restauration eût affligé quinze ans encore la France , nous aurions vu s'élever insensiblement dans Paris les soixante-huit rois de notre triste histoire.

Le Louis XIV de la place des V ictoires est en costume d'einpr reur romain ; mais sur les bas-reliefs il est ciselé avec l'habit et la coiffure ridicules quil avait adoptés à Versailles.

Et les rois auraient seuls le privilège auguste

D'étaler en public leur cheval et leur buste !

Et le peuple aujourd'hui demanderait en vain

Non pas l'apothéose et le culte divin ,

Mais ces grands souvenirs, ces honneurs symboliques

Qu'on accorde aux tyrans sur nos places publiques !

Rome républicaine avait pour ses enfans

Des piédestaux publics , des socles triomphans ;

Dans ses longs carrefours , sur les quais de son fleuve ,

Sur les frais réservoirs où la foule s'abreuve,

En porphyre, en airain, en marbre de Paros,

Elle dressait partout l'image des héros ;

Partout on contemplait dans l'éternelle ville

Tout un peuple agité sous un peuple immobile,*

Tant la reconnaissance avait fait des autels

A de grands citoyens , à tous ces dieux mortels !

Dans ces heureux climats où la douce lumière

* Ces .statues qui ressemblent à un peuple immobile au milieu d'un peuple agité. (M. de Chateaubriand, les Martyrs, Description de Rome nnoienne. )

Conserve au marbre blanc sa pureté première ,

Ils n'auraient pas voulu dans des temples couverts

Serrer ces demi-dieux qu'adora l'univers ;

Et Rome, avec son peuple et ses mille statues,

Etait un Panthéon de places et de rues.

Ces grands hommes des arts , des cités et des camps ,

Marbres tout pleins de vie, aux regards éloquens,

Touchante galerie, histoire ciselée,

Dominant de vingt pieds la foule amoncelée ,

Sur les chemins publics donnaient aux spectateurs

Des leçons de vertu bien mieux que des rhéteurs.

Ces usages anciens ne vont plus à notre âge ; Sous notre ciel de brume et nos climats d'orage « Les marbres en plein air, étalés dans Paris, N'auraient après vingt ans que des dehors flétris. C'est au Panthéon seul, dans son auguste enceinte, Que nous devons placer cette famille sainte, Tous ces grands citoyens aux magnifiques noms Que nous avons aimés, dont nous nous souvenons,

Ces colosses de gloire, objets d'idolâtrie, Dont la vie ou la mort illustra leur patrie. Ce sublime projet, si touchant pour nos cœurs, > A trouvé le sarcasme et les rires moqueurs ; Ces hommes glorieux de haute renommée , Au sénat, ont subi la toise du pygmée; ■ De stupldes tribuns, installés sur le seuil. Ont refusé le temple à l'immortel cercueil. Et dans de longs débats , par un honteux partage , De ces illustres morts contesté l'héritage. * Les plats dissertateurs ont long-temps ballotté Les noms déjà promis à l'immortalité; Sur leur comptoir de juîf une avare balance A pesé le grand homme et la reconnaissance , Puis, mettant par ennui les vertus au rejet, Ils ont voulu savoir ce que pèse un budget. Eh ! qu'attendre de mieux de ces âmes gâtées ? Le culte de la gloire a trouvé ses athées ;

* Voir la déplorablp séance où cette question a été débattue à la r.lîainl)ie des Députés.

Raisonneurs de tribune, ils n'ont jamais eompris

L'enthousiasme saint qui brûle nos esprits,

Us se sont fait le droit, dans leur aréopage,

D'écrire ou d'effacer sur l'éternelle page ;

Ils ont cru qu'ils pouvaient, sur les bancs du milieu ,

Comme on vote un impôt, voter un demi-dieu ;

Qu'avant de consacrer ce poétique culte.

Le peuple bénévole est là qui les consulte,

Et que, représentant les vulgaires humains,

La clef du Panthéon est livrée à leurs mains.

Eh quoi ! pour députer un tribun taciturne

Qui dépose en bâillant une boule dans l'urne,

Qui discute l'impôt du tabac et du sel,

On convoque à grands frais le vote universel !

Pour élever un homme à ces hauts privilèges

La France électorale inonde les collèges ;

Le plus obscur hameau, le bourg le plus lointain

En séance publique écrit son bulletin ;

Et quand il faut toucher à de plus saintes choses.

Ressusciter les morts par des apothéoses.

Bâtir un temple auguste à leurs mânes erranv<i, Rassembler tous ces noms que la vertu fit grands , ' Enchâsser en un lieu toute sainte relique De l'ère impériale ou de la république, Savoir s'il est permis d'ouvrir le Panthéon A l'ombre de celui qui fut NAPOLÉON !

Quoi ! nos petits tribuns, sous la haute coupole, De la divinité feraient le monopole!

Quoi ! deux cents inconnus, qu'on nous jeta sans choix , Dans ce vote sublime auraient seuls une voix ! Quoi ! pour rendre la vie à ce grand cimetière On n'appellerait pas la France tout entière! Allez ! contentez- vous de parler savamment Sur le procès-verbal et sur le règlement, Hommes au cerveau calme, au pouls mathématique ; Brodez en plats sermons la sèche politique. Riez d'un rire absurde, en vos ennuis pesans. Aux mots de vos Odry que vous croyez plaisans, Et que les incidens qui brillent dans vos thèses Soient marqués au journal avec des parenthèses;

Mais bien vite abdiquez vos profanes desseins

D'organiser pour nous le culte de nos saints ;

Le centre du sénat est-il si pur qu'il ose

Par assis et lever voter l'apothéose ,

Et de ses électeurs les profanes mandats

Ont-ils donné pouvoir sur ces grands candidats ?

Non , tous ces géans morts , pléiades de nos gloires , N'ont rien à démêler avec vos boules noires ; Si nos froids orateurs, inscrits par numéros , Venaient discourir pour ou contre nos héros ; Si nos Cuvier touchaient à ces nobles fossiles, On croirait voir encor ces absurdes conciles Où deux noirs avocats, sur un point divisés, S'échauffaient en deux sens pour les saints proposés. * Oh ! non , croyez-le bien , un si large scandale N'éclatera jamais dans cette capitale;

* On sait que dans les affaires de canonisation , deux avocats sont nommés d'office par le Saint-Siège pour attaquer et défendre le bienheureux pour lequel on postule le titre de saint.

Tous nos grands citoyens, exhumés des tombeaux. N'iront point s'enfouir dans vos procès- verbaux: Des honneurs faits par vous seraient trop éphémères. C'est la France, assemblée en comices primaires, Qui, seule, en élevant sa virginale voix. Peut indiquer leur marche aux funèbres convois, Et rendre au Panthéon, dans ses cérémonies, Quelque cadavre illustre extrait des gémonies; C'est la France qui, seule, en des jours triomphans, Change en robe de lin le deuil de ses enfans, Les venge d'un affront et les réhabilite , Arrondit l'auréole à tous les morts d'élite. Et d'un noble martyr pleurant le jour fatal. L'inscrit sur sa légende ou sur un piédestal. Ici point de discours, ni fade polémique. Ni scrutin orageux, ni chance académique, Rien de ce qui pollue un véritable nom : La France, au Champ-de-Mars, l'œil sur le Panthéon, Par cent mille des siens enfin représentée Ne nous jetterait point de gloire ballottée;

LE PANTHEON FRANÇAIS. 2i)l

Par un vote soudain et d'unanimes cris

Elle confirmerait tous les votes écrits;

Essayez une fois, en guise de prémices.

De jeter un seul nom à ces nobles comices,

Un seul nom, le plus beau que l'histoire sauva.

Un nom étincelant : Ney de LA Moscowa!

Qu'au pied du Panthéon ce grand nom retentisse

Tout glorieux des coups d'une infâme justice;

Oh ! mille chars d'airain , volant sur leurs essieux ,

Descendraient pour porter sa grande image aux cieux ;

Une chaîne de mains coupant la ville entière,

Du Panthéon ouvert au lointain cimetière,

Comme un coup électrique irait au même instant

Transporter le corps saint au dôme qui l'attend ;

Eh bien! ce même nom d'auréole si grande.

Le premier à bénir sur la sainte légende.

Si l'on voulait savoir à quels degrés si bas

La tribune est tombée en d'ignobles débals ;

Ce nom, qu'on le prononce en face de ces hommes

Qui du large budget comptent si bien les sommes,

Par un ordre du jour nonchalamment voté Ils le rejetteront à l'unanimité :

Car ces honteux amis du pouvoir légitime Ont respecté le bill qui frappe la victime, Ils savent les égards dus au noble faubourg, Et que le Panthéon est près du Luxembourg.

La tristesse est partout ; l'espérance se brise ; Chaque soleil levé semble attendre une crise ; Notre avenir d'un jour est douteux; le pouvoir Seul trouve le secret de vivre sans rien voir. Il gouverne au hasard ; mais rendons-lui justice: Que de l'est au midi l'émeute retentisse ; Qu'on n'aperçoive enfin , sur tous les horizons , Que régimens lassés changeant de garnisons ,

Résignés , guerroyant autour de chaque ville

Pour nous sauver l'horreur d'une guerre civile,

Toujours ce bon Pouvoir, qui nous gouverne ainsi,

De nos plaisirs d'enfans prend généreux souci ;

A nos arausemens il jette une pâture,

11 nous donne en avril un salon de peinture,

Et nous fait préparer aux déserts de Memphis

Un obélisque nain qu'admireront nos fils.

Pour des soins si touchans, grâces lui soient rendues!

Ces merveilles du Nil , elles nous étaient dues ;

Un muséum de sphinx nous séduit et nous plaît,

Encore un obélisque et nous l'aurons complet :

Béni soit l'écrivain qui chaque jour révèle,

Pour calmer nos douleurs, cette grande nouvelle!

Oh! loin, bien loin de moi d'injurieux dédains! il est beau d'élever dans nos publics jardins Ces sphinx mystérieux, ces dieux de granit rose Empruntés au désert que le vieux Nil arrose , Ciç^ graves Anubis à tête de lion ,

Ces énigmes que lut notre Champollion , ' Ces alphabets conquis à travers tant de risques. Et que notre œil épelle au fût des obélisques. Cette modeestancienne, aussi, dans ses grands jours, Rome , que nous aimons et qu'on cite toujours , Partout, au Champ-de-Mars, au Cirque, à l'Hippodrome, Mêlait les dieux d'Egypte aux dieux sauveurs de Rome , Et, comme deux géans qui se donnent la main, L'aiguille de Luxor touchait le fût romain.* Mais nos puissans aïeux ont des enfans étiques, Nous ne pouvons rouler les colosses antiques. Notre levier est faible ; imitateurs mesquins , Quand nous avons conquis aux sables africains Quelque petit colosse orné d'hiéroglyphes , Un gnomon , quelque sphinx mutilé sur ses griffes ; Quand un fardier pesant traîné par vingt chevaux L'a porté sous le Louvre après mille travaux, Alors l'haleine manque, un obscur reliquaire

Cfi obélisques ravis à l'Egypte. ( Les Martyrs , description do Rome ancienne. )

Engloutit les trésors de Memphis et du Caire; Paris ne les voit pas ; les nobles dieux du Nil , Gardant l'incognito, gisent dans un chenil. *

Et pendant que cet or, l'or du contribuable, S'enfouit, pour des sphinx, dans les déserts de sable, Qu'il va payer bien loin , dans les mains d'un pacha , Quelque obélisque noir que Cambyse coucha , Que le trésor public est encore à la gêne, Les monumens tronqués du génie indigène. Informes , désolant l'architecte aux abois , Vieillissent tous , sans naître , en leurs cloisons de bois. Ehl de grâce, arrachez leur enveloppe obscène A ces blocs avortés aux deux bords de la Seine ,

* Pour ne citer que deux exemples à l'appui , il suffira de rappeler le zodiaque de Denderah et le grand sphinx de granit rose. On sait qu'arrivés depuis bien des années, ils devaient embellir, l'un le Louvre, et l'autre quelque grande place publique. Hélas ! on voit, ou, pour mieux dire, on ne voit pas le fameux zodiaque dans une salle obscure et basse de la Bibliothèque du Roi : il en coûte deux francs de gratification. Le grand sphinx est relégué dans une basse-cour du Louvre où personne ne le voit.

Puis, dites aux savans de prendre leur essor Pour aller conquérir des pierres à Luxor. Quoi ! depuis près d'un an un ministre se pique De nous faire un trésor au-delà du tropique ; De traîner à grands frais une aiguille sans nom Sur le sable où s'assied l'harmonieux Memnon ; Il explore Memphis , Luxor et Babylone , Et chez nous, dans Paris, l'immortelle colonne Au statuaire adroit , au fondeur breveté , Montre depuis vingt mois son fut décapité ! ^ D'Argout, qui vers le Nil prend souci d'un atome, Ignore ce qu'on fait sur la place Vendôme , Et si son Phidias sur sa colonne a mis Notre Empereur d'airain qu'on nous avait promis ! Quoi! les jourliaux savans de notre ministère Sur ce noble projet s'obstinent à se taire; Ils ne nous disent rien, eux qui, tous les matins, A l'aiguille tliébaine ouvrent leurs bulletins , Et comptent avec soin , dans une longue phrase , Tous les grains du désert que le colosse écrase.

Lorsque, déraciné de son haut piédestal, Il se traîne pour fuir le rivage natal ! Cette aiguille est vouée à des honneurs insignes; Mais nous ne savons pas si, dans l'Ile des Cygnes ,^ Pour nous rendre au Cinq Mai le don qui nous est du, Le bronze impérial dans le moule est fondu. 0 têtes de malheur, par la crainte bridées, Vous n'accouchez jamais que de fausses idées; Destructeurs du bon sens qui , d'un regard si fi^r Démentez aujourd'hui vos promesses d'hier, Et louvoyez au vent qui vient de la Tamise, Rendez-nous donc enfin notre image promise ; Replacez sur le bronze, où l'appellent nos cris, Ï^Homme de l'univers et le Dieu de Paris , L'Empereur éternel qui, dans cette Palmyre, Sema la colonnade et tout ce qu'on admire. N'est-ce pas honte à vous ? le Cinq Mai revenu Ainsi qu'au dernier an verra le bronze nu , Et le vent portera, des deux rives du fleuve, vSa plainte anniversaire à la ooionne veuve !

Cette dette d'honneur est à vous, payez-la! Cet airain solennel qu'un Bliicher mutila, Ce livre déroulé de notre grande histoire N'a que trop attendu l'hommage expiatoire. Et quand ce sera fait, alors, que vos savans Cherchent des muséum aux coins des quatre vents. Dans les dunes de feu, dans les plaines humides. Qu'ils enlèvent des sphinx avec des pyramides . Qu'ils apportent l'Egypte et son désert flottant: Mais le Cinq Mai va luire et la colonne attend !...

C'est un martyr promis à la foi catholique : Il se signe d'horreur au mot de république , Se pâme au souvenir du bon temps féodal , Installe sa caserne au centre d'une cure, Choisit pour ses patrons Dernier , Stoflet , Ixîscure , Bourmont et Georges Cadoudal.

300 iNÉMÉSIS.

Jugé par contumace aux dernières assises, Il promène au hasard ses courses indécises D'Angers au Morbihan, de Bressuire à Cholet; Dieu protège d'en haut sa vie aventurière ; Rien ne manque ici-bas à qui fait sa prière Et marche avec un pistolet.

Homme simple de mœurs , il a dans ses usages Cette innocence d'or digne des premiers âges ; Le chapelet en main, dans ses nocturnes jeux, Il étrangle en riant la vierge qu'il déflore, (i Ou rôtit par les pieds un maire tricolore Qui donna retraite à des Bleus.

C'est un saint; chaque nuit, escorté de ses braves, Du citoyen paisible il défonce les caves. Sanctifie, en buvant, de sacrilèges vins; Il sait qu'il gagnera de larges indulgences S'il pointe son fusil au front des diligences, S'il ensanglante les ravins.

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Pour conserver le culte et la foi de ses pères , Il prend son domicile au fond des noirs repaires Où l'on ne dit jamais ni messes, ni sermons; Et pendant qu'on célèbre, à la lueur du cierge, Sous le clocher natal l'office de la Vierge , Il vague par vaux et par monts.

Dans la liste des noms qu'il honore et qu'il aime. Il n'a que Charles-Dix et le duc d'Angoulême, Et puis ce jeune lis de tant suave odeur; Il suspend à son cou l'authentique médaille Qui montre Eliacin dans sa petite taille Et sa merveilleuse laideur.

Oh! pour ce vagabond jamais assez d'éloges, Jamais assez de place aux saints martyrologes; Qu'on le béatifie au premier sanhédrin , Odorant comme Job, pauvre comme saint Labre, Bon comme un trafiquant des forêts de Calabre, Royaliste comme Mandrin.

Ministres tout-puissans dont le bras nous gouverne . Bien! veillez sur ce preux dans sa sainte caverne, Que la marge du fisc vienne essuyer ses pleurs ; Voilà le vrai Français , avec ses mœurs civiles ; Jamais il n'alluma d'émeute dans les villes, Et ne porta les trois couleurs.

C'est avec un profond sentiment de rejjret que l'Auteur annonce le dernier terme de la Némésis. Il a lutté pendant un an contre les chicanes du Parquet et les sourdes tracasseries de la Direction des Domaines ; il continuerait encore sa tâche pénible à travers tant d'épineuses difficultés ; mais exténué par ses veilles continues , averti par le délabrement de ses forces physiques , il lui serait impossible de povxrsuivre ses publications. Le succès rapide et imprévu de cette entreprise, l'honorable confiance qui l'avait accueillie, aggravent encore la douleur de ce sacrifice. M. Barthélémy prie ses fidèles souscripteurs d'agréer l'expression de sa vive et éternelle gratitvide.

Némésis cessera de paraître après la 52*> livraison.

Les personnes qui auraient payé un excédant de souscription vovidront bien se présenter au bureau de Némésis pendant tout le mois, à partir du 2 avril prochain ; elles seront remboursées sur l'exhibition de leurs quittances d'abonnement.

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