AUX VIEUX LÉGIONNAIRES
Lui-même, quand, rêveur devant les flots amers. De la pointe du pied qui foula l'univers,
Il repoussait l'algue marine; Que de fois il bondit d'un sublime réveil. En appliquant sa croix comme un doux appareil
Sur le cancer de sa poitrine!
Signe consolateur! même encore aujourd'hui Ce n'est pas vainement que ta lumière a lui
Sur l'Escaut, le Tibre et le Tage; Les peuples étrangers, au cœur reconnaissant, Qui pour te conquérir ont prodigué leur sang,
Te montrent comme un héritage.
Sur la froide Vistule aujourd'hui tu renais; A leur généreux sein quelques vieux Polonais
Ont replacé la croix ravie; Et l'aigle blanc regarde au fond des ciéux déserts, Si l'aigle fraternel qui fatigua les airs
N'arrive pas sur Varsovie,
Ainsi quand l'univers sous des voiles épais Se couche, enseveli dans son linceul de paix, Et dort, insoucieux de sa nouvelle aurore; Ainsi quand chaque jour un point brillant s éteint Dans ce glorieux ciel que le géant soutint, 1^'astre impérial luit encore!
A M. SÉBASTIANl.
il est doux d'habiter l'hôtel des Capucines! *^ Allongé comme un cap sur les places voisines, Avec ses frais jardins, son sublime portail, C'est pour notre visir la pointe du Sérail, l^à, dans un doux repos, le guerrier diplomate A l'air brumeux du nord sans peine s'acclimate.
Lui qui, sur le Bosphore, étudia long-temps La liberté française au palais des Sultans. - C'était neuf mois après notre grande semaine : . L'hôtel brillait de joie; une feuille germaine Publiait que, rompant son vol séditieux, L'aigle blanc de Pologne était tombé des cieux. Ce soir-là, tout en féu pour les rois légitimes, La Bourse avait haussé les fonds de vingt centimes C'était un de ces bruits indécis, ténébreux,* Qu'évoquent au besoin les trois frères hébreux,^ Qui, de Londre à Paris, de Vienne à Parthénope, Ont fait, depuis vingt ans, la traite de l'Europe; Mais le visir se livre à ce bruit mensonger : On eût dit que déjà le Baskir messager Des Hellènes du nord avait porté les tètes, Tant le sérail français resplendissait de fêtes!
Là sont venus, bardés de rubans et de croix. Ces agens de police apostés par les rois, Télégraphes vivans de la diplomatie.
LE DINER diplomatique: 87
Les deux ambassadeurs d'Autriche et de Russie ,
Et le nonce papal que l'or du Vatican
Solde pour insurger le clergé gallican.
De ces princes du nord et du sacré-collège
Deu$; ministres français forment l'humble cortège;
Louis qui du budget partage le butin,
Et Casimir-Premier surnommé le Hutin.
Courant au-devant d'eux le visir les installe
Dans son triclinium de forme orientale,
S'incline avec orgueil, et les invite tous
Au splendide festin médité par Bontoux. *
D'abord chaque convive élaborant son rôle,
Laisse tomber à peine une oiseuse parole :
Ils échangent entre eux, dans de rares discours,
Ces mots mystérieux, argot des vieilles cours.
Affectant sur leur front empreint de rêverie
La pompeuse froideur de la Chancellerie.
Le repas eût été morne comme un cbnseil ;
Cuisinier de M. Sébastiani et de yéniésis, galerie Véro-Dodat , n" 30.
Mais le chef du festin, né sous un chaud soleil, Despote de la table, à ses augustes hôtes Prodigue largement des mets compatriotes. Des plats provocateurs, aux sucs cantharidés, Qui gonflent d'incarnat les visages ridés. A ces pesantes chairs qui, saignant toutes vives, Etouffent sans plaisir l'estomac des convives, H mêle les produits nés d'un généreux sol : Le carrick de Java, le piment espagnol. L'anchois dont le cinabre a conservé l'arôme. L'oronge du midi chère aux tyrans de Rome, La moule des écueils, ce coquillage amer Qui s'ouvre en exhalant les brises de la mer; Le homard rétrograde, emblème de la fête; Le thon frais d'Incarus venu par estafette, La sèche aux bras muqueux, amante des rescifs, Et le rouget qui porte à des songes lascifs. Après, 11 fait un signe, et la main d'un esclave Verse dans le cristal, comme des flols de lave, Ces vins dont la Provence et le cliaud Roussillon
Ont fait bouillir la grappe encor dans le sillon; Ces authentiques vins chaperonnés de l'algue Que le flot de Toulon jette aux pieds de Lamalgue, Tous scellés en flacons sous d'humides parois, Lebrun étant consul pour la première fois. La bouche des élus fume comme un cratère; Le Corse amphitryon, les chefs du ministère, L'Autriche, la Russie et le saint Vatican, Dans leur poitrine en feu digèrent un volcan.
Oh! quel Machiavel, en une telle fête,
Elit gardé f roidemé'nt le calme de sa tète !
Tous, vaincus par les mets plus brùlans que les vins.
D'un cœur diplomatique, énigme des devins,
Entr'ouvrant une fois le sinueux dédale.
D'une franchise d'homme épanchent le scandale.
Il se sont tous levés, Russe, Français, Germain,
.lusqu'au nonce papal, son calice à la main.
« Seigneurs,dit Appony,^ dans cette auguste enceinte,
lléglons l'ultimatum d'une alliance sainte.
Président du Conseil, vous nous avez promis De tenir quelques mois vos peuples endormis; Vous le savez, il faut que l'Europe revienne Aux pactes solennels de Leybach et de Vienne; En vain, pendant trois jours, tous les démons de J'air Ont armé, dans Paris, les brigands de Schiller; Cette histoire n'est plus qu'un conte de poème. Qu'un rayon de soleil sur les monts de Bohême; Les trois jours de Juillet n'ont point de lendemain : Ma Cour, toujours fidèle au vieux flegme germain. Sous ombre de sauver Rome, Modène et Parme, Jette un réseau de fer sur tout peuple qui s'arme. Et foulant à ses pieds les rebelles vaincus. De la France endormie elle fait le blocus : Or, si j'ai pour appuis, ainsi que je l'espère. L'ambassadeur du Czar et le fils du Saint-Père, Croyez qu'avant l'hiver nos régimens hongrois Montreront à Paris ses légitimes rois. » — « Seigneurs, dit le légat, à la Cour du Saint-Siège, J'ai long-temps médité l'art de dresser un piège;
Prudent, homme de cœur et souple de maintien,
Je me suis infiltré chez le roi peu chrétien;
Et, tandis qu'à couvert des dangers qu'il amasse.
Le bon Quélen, toujours martyr par contumace,
D'un scandale nouveau préparant le motif,
Refuse d'enterrer un évêque encor vif,^
Moi, secondant ses vœux, en secret je m'applique
A soulever partout le clergé catholique :
Déjà les Vendéens, insurgés à ma voix.
Détroussent les passans pour l'honneur de la croix;
Par des agens pieux sourdement je conseille
Le clergé de Toulon, de JNîmes, de Marseille,
D'Arles, de Montpellier, et dans tout le midi
La vigne du Seigneur a déjà reverdi.
Mes frères, c'est ainsi que je dresse ma tente
Pour conduire à ses fins l'Europe militante;
Oui, le ciel bénira mes charitables soins :
Et quand les rois ligués viendront des quatre points,
Il faudra que la France, oubliant ses frontières.
Rappelle tout à coup ses phalanges entières
Pour sauver le dedans et, sur tous les chemins,
Eteindre l'incendie allumé par nos mains. »
--« Oui, s écrie à son tour l'ambassadeur tarlare.
Pour la cause des rois le destin se déclare;
La Pologne est vaincue, et j'en suis averti
Par la feuille d'Augsbourg qui n'a jamais menti.
La liberté du nord expire ou capitule;
iXotre camp a franchi la docile Vistule,
Il attend aujourd'hui, pour s'asseoir sur le Rhin,
Que l'Autriche se montre aux portes de Turin.
Mais, je dois l'avouer, en ce moment de crise
La France n'agit pas avec pleine franchise;
Tous ses ambassadeurs me sont suspects, je crains
Leur politique sourde auprès des souverains;
Au dedans, où Périer étend sa dictature,
J'ouvre un œil alarmé sur la Chambre future;
Je compte moins que lui sur la majorité;
En un mot, je crains tout de ce peuple irrité.
Qui, de mon écusson méprisant les hauts titres.
Contre le droit des gens a fracassé mes vitres. »^
li dit, soudain le Corse et l'abbé financier' S'agitent pour répondre au Tartare grossier; Mais l'ardent Casimir les invite à se taire : « C'est à moi de parler, je suis le ministère; Je vais de mes secrets ouvrir les profondeurs : Quoi! l'on se plaint ici que mes ambassadeurs Des rois contre la France ont suspendu la guerre ! Faut-il répondre? Eh bien! j'ai mis en Angleterre L'homme qui, par calcul, est toujours au bon ven?, Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent.
Pour les justifier il suffit qu'on les nomme; En Espagne d'Harcourt et Saint-xVulaire à Rome. Mortemart en Russie, en Autriche Maison, Tous amis dévoués de l'ancienne maison.
Quant à l'intérieur, je brave tout reproche; Je vois sans frissonner la Chambre qui s'approche; D'électeurs vaniteux pour acheter les voix. Sans toucher au trésor j'ai monnoyé les croix , Et, sûr de triompher dans l'urne électorale. J'ai fait semer le bruit d'une paix générale.
Croyez bien, Messeigneurs , que ce n'est pas en vain
Que la sainte Vendée a gardé son le\ain;
Si toujours, au dehors, j'aime une paix servile^
Voyez, je favorise une guerre civile;
Je pourrais l'étouffer, mais d'après votre vœu,
Comme un feu de Vesta j'alimente ce feu.
J'ai vu que le midi, trompant notre espérance,
Mollissait de repos du Var à la Durance;
Qu'Avignon dans la paix avait long-temps langui ;
D'un seul coup j'ai cassé Bernard et Larréguy;^
Colbert, qui des Bourbons pleure toujours la perte,
Est chargé de veiller sur la frontière ouverte;
Rien ne s'oppose plus à l'Autriche, et Frimont
Demain peut sur le Var entrer par le Piémont.
Grands Dieux ! de quels soupçons suis-je donc la victime !
Avez-vous oublié que le roi légitime
A son whist solennel m'avait souvent admis ?
Que Charles-Dix m'aimait entre tous ses amis ?
Faut-11 vous rappeler que, pour faveur dernière,
11 mit sa croix d'honneur à cette boutonnière?
Qu'à la porte Maillot j'ai construit à mes frais Un riant pavillon sous des ombrages frais ; Que là je me mêlais à d'innocens quadrilles Quand le duc de Bordeaux dansait avec mes filles ? Si ces faits sont trop loin de votre souvenir, Sachez que, prévoyant un terrible avenir. Au premier des trois-jours, dans ma bruyante rue, INIa voix prêcha le calme à l'émeute accourue ; Sachez que Charles-Dix, le dernier de juillet, Me créa son ministre au camp de Rambouillet. »
A ces mots prononcés dans l'entr'acte d'un asthme , Le salon retentit d'un cri d'enthousiasme ; Honteux au fond du cœur de leurs soupçons jaloux , Les barbares du nord tombèrent à genoux ; On vit même, oubliant leur sèche politique, Dans cette nuit, pleurer un corps diplomatique! Puis tous , debout , unis dans leurs embrassemens , Ils étendent la main pour d'horribles sermens....
Alors se répéta l'épouvantable scène
Qui glaça Balthazar dans son festin obseène;
La vitre retentit comme un coup detam-lam ,
Et soudain apparut le prisonnier du Ham :
Soit qu'un miracle saint, aux plaines d'Abbeville
L'eût arraché vivant de sa tombe civile ;
Soit que des vins mêlés la fumeuse vapeur
Eût jeté sur les yeux un nuage trompeur;
11 était là, couvert d'un linceul tricolore.
Les épouvantant tous de son rire sonore;
Quand il s'évar\ouit, sur la vitre brillait
Cette énigme de sang : PEUPLE, TrôNE, JuiLl-FT.
Sur des tréteaux publics, pour son œuvre future , Le pouvoir baladin a joué l'ouverture; Il a fait voltiger sous des masques hideux La sainte république et Napoléon-Deux, Sinistres mannequins que, dans les grandes crises, L'auditoire béant voit descendre des frises. I. 7
Aujourd'hui l'heure sonne au timbre éleclorai ; Le chef du ministère, habile général, Pour la grande bataille élève ses redoutes : Les préfets vagabonds, courant les grandes routes, Du Finistère au Var fatiguent les relais : Talleyrand est parti pour défendre Calais; Dumolard, s'installant sur le mont de Fourvières, Convertit à Dupin la ville aux deux rivières; * Bernard dans le repos est allé s'endormir; ' Le noble Larréguy, suspect à Casimir, Va noyer sa ferveur dans la molle Charente ; - Le sous-préfet, gagiste à mille écus de rente, A sa petite cour faisant un brusque adieu , Son Moniteur en main , s'intronise au chef-lieu. Pour obtenir des voix qu'un ministre mendie. Ses commis-voyageurs prêchent en Normandie; Jubilé politique où, sur des cœurs de choix, D'Argout plante avec fruit de scandaleuses croix.
* MM. TalleyraiK? oi Dumolard, nouveaux préfots du Pas-dc Calais 01 du Rhôno.
De la Durance au Var, dans chaque bonne ville,
On montre aux électeurs le prince de Joinville,
Et la ville sans nom, prête à nommer Tardieu,^
Du drapeau tricolore a baisé le milieu.
Hélas! ce n'est pas tout : Fondras, entrant en lice, ''
Ouvre tous les chenils de l'errante police.
Pareil au cantinier qui, le jour du combat,
De sulfureux rogomme enivre le soldat,
Le ministre, à longs flots, verse la circulaire;
Partout le télégraphe, obscur vocabulaire,
Aux préfets attentifs apportant un sens clair,
Comme un serpent coupé se tortille dans l'air.
Ainsi, de l'urne vierge infectant les prémices,
L'intrigue déhontée aborde nos comices ;
Elle confie encore à de bas courtisans
Ces ressorts de scandale usés depuis quinze ans.
Eh bien! accourez tous, électeurs patriotes.
Citoyens prélevés sur un peuple d'ilotes ;
Pour soutenir vos droits chèrement escomptés.
Cimentez en un bloc vos fortes volonlés ;
Que la France à genoux, dont le cri vous réclame, Ne trouve dans vos rangs qu'une voix et qu'une âme; Venez, vous dont les bras, saintement enlacés, Après quinze ans d'efforts ne se sont point lassés ; Vous, que la France en deuil abritait de son aile; Qui, dans l'âge de fer inventé par Villèle, Sur l'arène publique avez tant combattu. Et vous qui, jeunes d'âge et vieillards de vertu. Affranchis aujourd'hui de l'enfance stérile. Paraissez au Forum sous la robe virile; Nous vous adjurons tous, car sur vos bulletins La France avec terreur va lire ses destins : Répondez noblement à ce haut privilège; Il ne faut plus ici , dans les murs d'un collège , Donner, comme autrefois, un déplaisir mortel Aux blêmes défenseurs du trône et de l'autel , Enfans répudiés par la France leur mère, Qui d'un royal Messie embrassent la chimère, Et des soldats du nord invoquent le retour, Comme la fille impure au coin du carrefour.
Laissez même vieillir ces débris d'un autre âge; Que ces rares nageurs , sauvés du grand naufrage , Apparaissent au loin flottant à l'abandon ; Que nous font les Berryer et les Blin-de-Bourdon ? Laissez au chêne vert les feuilles parasites, Pour mes épiques chants conservez des Thersites. Là n'est point le péril : sur leurs frôles pivots Souffrez dans vos jardins ces têtes de pavots; Sur un autre terrain cherchez vos adversaires , Nous sommes dans le mois des grands anniversaires ; Voici le trente-un mai! ^ que tous les baladins, Saltimbanques de Cour masqués en Girondins , Gorgés par Némésis d'un calice d'absinthe, Soient chassés comme impurs de la tribune sainte; Eux qui , foulant aux pieds de poignans repentirs , Ont trafiqué neuf mois du sang de nos martyrs ; Qui la nuit sont venus avec leur valetaille Déshabiller nos morts sur le champ de bataille; Eux qui , devant l'orgueil des menaçantes Cours , Ont fait agenouiller le peuple des trois-jours;
Eux qui, pour assouvir des appétits voraces,* Tournent vers le pouvoir leurs judaïques faces, Et du large budget voté contre nos vœux, Inondent, à flots d'or, leurs fils et leurs neveux. Voilà vos ennemis! Et malgré tant d'outrages. Vous allez les revoir harcelant vos suffrages; Un vernis libéral enlumine leur front; Pour défendre leur cause, à la barre ils viendront Dérouler sous les yeux des électeurs novices De longues trahisons comme autant de services. Ils osent provoquer l'examen rigoureux : L'heure de la justice a donc sonné sur eux; Les voilà sous le sceau d'une tache infamante, Devant le tribunal du peuple Rhadamante, Tous, depuis ce Dupin qui de honte chargé Par les dos fraternels se sentit ."allégé, Jusqu'à ce vieux Lameth, éternel Jérémie, Dont l'urne de Pontoise a gardé la momie ; Eh bien! ces renégats, héritiers des Trois-Cents,^ Souillés au fond du cœur de parjures récens.
De l'efFronté Gulzot renouvelant l'histoire, Sortiront criminels de l'interrogatoire.
Il est des hommes purs que l'enivrant pouvoir Sous sa baguette d'or n'a jamais fait mouvoir, Et qui n'ont pas besoin, pour défendre leur vie, D'extraire leurs vertus d'une biographie : Vous les connaissez tous; si pourtant quelquefois Des candidats douteux sollicitent vos voix , Ecoutez les conseils des feuilles populaires; Qu'elles soient, dans la nuit, vos étoiles polaires, Les astres lumineux levés sur vos chemins Pour éclairer vos pas et conduire vos mains. Mais rejetez bien loin ces noms que vous indique La feuille de Bertin,' courtisane impudique, Oui, livrant ses faveurs aux hommes les plus bas, Publie effrontément ses ignobles débats.
Quelle main pure, hormis la main du ministère. Ose, depuis neuf mois, toucher cette adultère? Aux fangeux carrefours de la grande cité.
Trente ans elle a vendu son impudicité ; Déflorée en naissant , elle conserve encore Les ulcères lépreux des abbés de Gomorrhe ; Dans son cloaque ouvert on apprend à quel taux S'achètent, dans Paris, les péchés capitaux : Vous savez que le jour où tomba notre Charte, Au visa de Mangin elle soumit sa carie ;^ Qu'aux heures de Juillet, quand gronda le canon, Elle eut soin d'enfouir la honte de son nom ; Mais, l'incendie éteint, on la vit reparaître Cousant les trois couleurs à sa robe de prêtre. Et vers le nouveau roi, sur nos débris fumans, Traîner à la faveur tous ses hideux amans. C'est juste, la voilà sultane favorite; Le pouvoir a payé sa luxure hypocrite; Infâme entreteneur, il compte à cet objet Cent mille écus par mois qu'il rapine au budget. Et des mots de vertu sortent de cette bouche ! Feuille infecte ! malheur à quiconque la touche ! L'avez- vous effleurée? allumez des réchauds.
Semez à pleines mains le chlorure de chaux ;
Trempez-vous tout entiers dans des pari'ums acides ;
0 crime ! on voit partout ses pages homicides !
Même au sein de Paris souillé de son poison
La peste patentée habite une maison !
Mais la main qui peut tout , trop long-temps endormie ,
Fermera bien un jour cet antre d'infamie;
Ses murs ne sont pas loin de Germain-l'Auxerrois,
Et le vent de Juillet doit souffler dans deux mois.
0 qu'ils soient à jamais flétris dans tout collège, Les hommes qu'exalta la feuille sacrilège ! Que notre urne se ferme à leurs noms supplians; Un patronage impur condamne ces cliens ! Vous donc qui de la France allez fixer l'histoire, Electeurs parsemés sur tout le territoire, Montagnards du Jura, Lorrains , Bretons , Normands; Laboureurs qui peuplez la Saône aux flots dormans ; Marins aventureux du golfe de Bayonne, Fils de rOccitanie où le soleil rayonne;
106 iNÉMÉSlS.
Peuples qui descendez , soit des sonimels alpins , Soit des coteaux du Var tout couronnés de pins, Soit de tant de cités dont les murailles fières Se baignent dans les eaux de nos mille rivières, Ecoutez : l'homme pur, digne de votre choix, Contemple insoucieux les honneurs et les croix; Sa main, qui vint jurer le pacte populaire, Du tentateur royal repousse tout salaire. Se ferme à la faveur, et jamais en chemin D'un ministre passant ne va presser la main. Aucun don clandestin n'émeut sa conscience, A la tribune seule il demande audience ; * Digne du rang suprême où le peuple l'a mis, il fait tout pour la France et rien pour ses amis ; Le loyal député vote sans commentaire.
Ou bien, quand le devoir lui défend de se taire, Sa limpide parole est un trait lumineux; Il n'imite jamais ces pédans caverneux Qui, pour se conserver une sorte de culte, Font de la politique une science occulte ;
Si l'étranger nous jette un cartel arrogant,
A toute heure il est prêt à relever le gant.
Il brillera toujours sur la sainte colline
Où siègent les tuteurs de la France orpheline,
Et ne croupira point dans cet infâme égout
Qui va se dégorger sous les pieds de d'Argout.
Voilà le vrai tribun , fort de cœur et de tête ;
Le Gracchus qui peut seul haranguer la tempête,
Si jamais, de l'Etat menaçant le destin,
Le peuple s'insurgeait sur le Mont-Aventin.
Songez bien que les noms, espoir de la patrie.
Ne sont point des hochets qu'on joue en loterie;
Examinez à nu ces athlètes nouveaux
Qui vous offrent leurs bras pour de si durs travaux :
Que le peuple électeur expulse de l'arène
Quiconque méconnaît sa grandeur souveraine;
Qu'il songe désormais , en méditant son choix .
Que les élus d'un jour pour cinq ans seront rois;
Cinq ans ! c'est pour le peuple un siècle politique !
Ecoutez donc l'arrêt de mon vers prophétique:
Malheur aux citoyens qui, tant de fois trahis, A de coupables mains livreraient le pays! S'il faut que des Judas le règne s'accomplisse, Déchirons notre robe et prenons le cilice; Si l'urne du scrutin nous rejette en détail De tant de noms maudits le long épouvantail , Dans cette urne de deuil, tombe de l'espérance, Il faudra déposer les cendres de la France.
LE timbre;
Sous mes épais rideaux, couché comme un Tityre, Je méditais un chant de nouvelle satire; Je croyais voir surgir autour de mon chevet Les ombres de d'Argout et de Montalivet, Fantômes brevetés qui , sans aucune trêve , Troublent, en plein midi, mon politique rêve, Et retombent la nuit dans les impurs sabbats
110 INftMfiSIS.
Tenus par les démons du Journal des Débats.
Alors, je vois entrer mon serviteur unique
Qui m'apporte un billet de forme satanique;
Un frisson glacial s'infiltre dans mes os,
Je regarde le seing, et je lis : DespréAUX. *
Despréaux 1 au transport que ce vieux nom excite,
Je baisai le papier arrivé du Cocyte,
Croyant qu'à Némésis le chantre du Lutrin ,
En signe d'alliance envoyait un quatrain.
0 douleur! ce billet que d'une chaude étreinte
Je pressais sur mon cœur, c'était une contrainte!
Elle me révélait, en style financier,
Que le Roi-Citoyen était mon créancier;
Que monsieur Despréaux, receveur des domaines,
D'uiie amende légale imposait mes semaines;
Et d'un oubli de timbre accusant Némésis ,
Invoquait, pour témoins, deux numéros saisis.
* Le dernier exploit que j'ai reçu est effectivement signé Despréaux. Mes lecteurs voudront bien croire que ce nom et cet incident ne sont point imaginés.
Ainsi, lorsque Persil, l'Hercule du prétoire. Tremble d'incriminer ma poétique histoire, Mathieu le publicain, - du fond de ses bureaux. Veut gêner dans leur vol mes libres numéros; Par un injuste arrêt, son timbre prosaïque Doit briser de mes vers la pure mosaïque ; Homme ignare! il a pris, sans consulter Buffon, Pour un dos de brebis, le dos de mon griffon î*^ Voilà bien le Pouvoir ! sur les pas du poète 11 n'ose soulever la publique tempête; Redoutant le grand jour, du palais en émoi Il éloigne un duel entre Persil et moi , Et par d'obscurs agens, à mes Dominicales^ Il suscite, à huis clos, des querelles fiscales. Tantôt il faut courir, pour parler à leur chef. De la place Vendôme à l'égout Saint-Joseph;*
Le palais du timbre est près de la place Vendôme ; la direction de l'enregistrement du département de la Seine est à la rue Saint- Joseph, n°6, rue sale et étroite. L'hôtel Rivoli est le centre où viennent abo\itir tous les rayons do la fiscalité parisienne.
Tantôt il faut aller s'offrir en holocauste Au vérificateur du bureau de la poste; Et puis long-temps errer sous les immenses toits Où Villèle bâtit un dédale crétois, Et là , chercher en vain le fiscal Minotaure Qui , sans songer à moi , chez Laiter se restaure. '' C'est ainsi que, coupant ma journée en lambeaux, Ils étouffent mes vers sous leurs procès-verbaux ; Ils espèrent qu'un jour, si, par leurs soins distraite, Jm"* Ma Muse est insolvable au terme d'une traite ,
Le protêt du public sur une livraison , Éteindra le crédit de ma jeune maison.
Dois-je donc, pour finir ces luttes intestines, Passer, comme un vaincu, sous leurs fourches caudines, Et d'un timbre hideux acceptant le mépris , Jouir comme Périer d'une paix à tout prix ? Non , non î il est trop dur qu'un suppôt de Caïphe* Sur mon vierge vélin vienne apposer sa griffe; Qu'un sombre inquisiteur, sous son noir domino,
LE TIMBRE. li;}
Imprime sur mes vers l'ongle de Céléno ; ^ Si la prose docile à cet affront se prête. Ce profane contact révolte le poète; Jamais le fisc romain , attaquant Juvénal , Même sous les Nérons ne timbra son journal; Sans payer au questeur la flétrissante obole, Il vendait au Forum sa mordante hyperbole. Du moins, si les deniers extorqués de ma main D'un blessé patriote assouvissaient la faim ; Si la taxe du fisc, changée en œuvre pie, A sa plaie encor vive appliquait la charpie, Fière de concourir à ses généreux soins , Némésis paraîtrait, timbrée aux quatre coins. Mais que la goutte d'huile à ma lampe échappée Par une vile éponge à l'instant soit pompée; Qu'elle aille s'infiltrer dans l'égout clandestin Où Salvandy se vautre à côté de Bertin ! ' Oh ! j'aime mieux alors d'un seul trait de ma plume Donner à mon journal la forme d'un volume; A dater d'aujourd'hui j'élague du fronton
Ce texte indicateur qui déplaît à Viton ; * L'ardente Némésis , par qui tout se propage, Volera désormais sur une libre page, Et, sur mon titre pur, j'efface aux deux côtés La prose arithmétique où mes prix sont cotés.
Or, maintenant, vous tous dont la main caressante
A salué d'abord ma Némésis naissante ,
Et vous qui me gardez vos noms pour l'avenir,
Retenez bien ces mots dans votre souvenir :
« Ce journal poétique, étrange phénomène,
« Paraît par livraisons , une fois par semaine ;
« Le prix d'abonnement est, pour les douze mois,
« Quarante francs ; pour six, vingt francs ; dix francs pour trois ;
« On vend au prix d'un franc chacun des exemplaires;
« Ayez soin d'affranchir les plis épistolaires
« Pour sauver tout retard ; on s'abonne au bureau
« Dont l'adresse est au bas de chaque numéro. »
Ah ! je respire enfin ! plus de soin qui m'oppresse !
Chef de bureau à la direction des Domaines.
Je suis libre du fisc, cauchemar de la presse; Sans craindre de mollir sous d'ignobles soucis, Je solderai ma dette à des termes précis , Et l'on verra toujours dans son allure franche Scintiller Némésis à l'aube du dimanche.
Ils voulaient m'arrêter ! quand, au bruit des bravos,
A peine je prélude à mes rudes travaux !
Némésis a flétri des noms impopulaires ,
Elle a tiré leur honte à vingt mille exemplaires;
Ses arrêts de vengeance ou ses rires moqueurs
Ont trouvé des échos dans tous les nobles cœurs ;
Eh bien ! jusqu'à ce jour, ma satire morose
N'a couché le pouvoir que sur un lit de rose;
Laissez faire, attendez : sur un feu dévorant
Je prépare à leur corps le gril de saint Laurent,
Pour que la France en deuil , par eux assassinée ,
S'enivre des parfums de leur chair calcinée.
Ils auraient trouvé bon de dormir leur sommeil .
De digérer en paix sur les bancs du Conseil ;
D'avoir d'un long ruban la poitrine moirée;
D'étaler leur famille à l'auguste soirée;
D'accueillir la cliente aux heures du matin ,
De froisser, à pleins bras, sa robe de salin;
Et , dans un air serein , bienheureuses pagodes ,
Humer pompeusement notre encens et nos odes.
Aveugles ! voilà donc ce qu'ils s'étaient promis !
Eux qui voyant tomber nos tyrans leurs amis.
Pour saisir le pouvoir, par des ruses subtiles,
Ont marché sur le ventre ainsi que des reptiles ,
Et rétifs au combat, au butin toujours prêts,
J\e firent jamais rien, avant, pendant, après.
Et nous qui, dans quinze ans, sous trente ministères,
Avons brûlé le sang qui bat dans nos artères ;
Nous qui pourrons un jour conter à nos neveux
Quel souci politique a blanchi nos cheveux;
Et nous qui, les premiers, dans la grande décade.
Avons posé le pied sur une barricade;
Qui laissant aux Dupins l'abri de leurs volets ,
Avons suivi trois jours le chemin des boulets;
Qui depuis , les bras teints d'une sanglante argile ,
Apôtres et martyrs du nouvel évangile,
Devant ce peuple fort qui sent sa puberté ,'
Proclamons son hymen avec la liberté;
Nous serions des hochets ! des instruraens qu'on brise
Quand au noir ouragan a succédé la brise !•
Des Parias honteux, sans patrie et sans toit.
Qu'on repousse du pied et qu!on montre du doigt !
Nous voilà devenus un objet dérisoire !
Pareils à nos pavés, piédestaux de victoire.
Sur qui, depuis le jour où fut lavé le sang ,
Marche la courtisane et crache le passant ! ! î
Et devant tant d'affronts il faudrait, pour leur plaire.
Etouffer dans nos seins le ferment de colère !
Et moi , je mollirais dans un lâche sommeil ,
Moi , l'enfant du midi , créé par le soleil !
Redoutant pour mon front la foudre que j'attire.
Je fondrais en glaçons mon ardente satire!
J'irais, comme Boileau, dans un jardin d'Auteuil
Chanter quelque Lutrin assis dans un fauteuil.
Ou ressaisir le fouet qui flagella Villèle !
Villèle, dites-vous? étrange parallèle!
Villèle par les siens ne fut jamais haï,
Il faisait son métier et n'avait point trahi.
Ah ! vous avez donc cru , par une molle entrave ,
Opposer une écluse à mon torrent de lave!
Vous m'avez envoyé Despréaux et Viton;
Et moi , les foudroyant d'un regard d'Alecton ,
Pareil à Marius devant l'esclave Cimbre,
D'entre les mains du fisc j'ai fait tomber le timbre :
Moi , je vous timbrerai , prenant vos fronts pour but ,
Mais comme le boulet qui timbra l'Institut.^
Je veux coller sur vous, dans l'accès de mon ire,
La chemise de feu qu'inventa Déjanire;
Dresser dans vos hôtels mes bûchers albigeois;
Retrouver le secret perdu des feux grégeois ;
Vos grossiers attentats, vos mesquins ridicules,
Nos lecteurs de la province ignorenl sans doute qu'un boulet du 28 Juillet a imprimé un creux rond et blanc sur la façade de rinslitut.
Je veux les placarder en lettres majuscules. Rien ne ralentira ma haine; grâce au ciel J'ai pour l'entretenir un réservoir de fiel! Dût cette feuille atteindre un âge séculaire, Je n'épuiserai pas mon trésor de colère. Allez, ne croyez point que ces dieux du pouvoir De ma jeune ferveur ne puissent s'émouvoir; A l'heure du défi quand ma vengeance gronde, Ces petits Goliaths tremblent devant ma fronde. Qu'au fond de leurs hôtels, dissimulés acteurs, Ils accueillent mes vers par des rires menteurs; Qu'ils se disent trop grands pour les coups d'un poète. Leur teint cachera mal la blessure secrète : Ils auront dans le sein mon formidable écho; Je serai, pour leurs nuits, le spectre de Banco; Mes doigts tenailleront leur sommeil ; d'un seul geste Je glacerai leur chair sur le lit de l'inceste. Et j'irai, m'asseyant à de larges festins, De l'arsenic du vers brûler leurs intestins.