AUX DEUX CENT VINGT-UN
De quoi se plaignent-ils ? tant qu'ils ont su nous plaire, Journaliers de l'Etat ils ont eu leur salaire; Autrefois par le peuple en estime payés, De son grand-livre d'or un jour les a rayés;
* Je me sers ici du terme {jénërique de 221 ; il est inutile de dirt que tout ce qui va suivre ne s'adresse point aux patriotes purs qui sont compris égatement dans cette désignation d'usage.
C'est justice : lisez les nautiques annales :
Cliez les peuples naïfs des îles virginales ,
Tant que l'informe idole, attentive à leurs vœux,
Des guerriers ennemis leur livre les cheveux;
Tant que la chasse est belle et que les flots dociles
Argentent de poissons le sable de leurs îles.
Us viennent, chaque soir, déposer à l'autel
Les fruits mûrs du palmier, l'arack et le bétel;
De l'équitable idole ils parent les narines;
Mais si le filet dort sur les plages marines, , .
Si la venaison manque à la flamme du pieu,
Ecumant de colère, ils soufflettent le dieu.
Tel est, jusqu'à nos jours depuis le siècle antique.
Le rigoureux destin de l'homme politique;
11 a dans chaque ville un trône pour s'asseoir;
Lia flûte et les flambeaux l'accompagnent le soir;
H reçoit , comme un dieu , l'encens pur du lévite ;
A ses royaux banquets tout un peuple l'invite;
11 se tait, on l'admire; il parle, on bat des mains;
Sous les arceaux de fleurs plantés sur les chemins.
Sous les balcons brillans de lueurs éphémères, 11 passe en saluant les préfets et les maires ; Sur le papier huileux des larges transparens 11 lit de longs quatrains rimes par ses parens; S'il veut passer un fleuve, une fraîche gondole Arrondit ses rideaux sur le front de l'idole ; Au théâtre, où son nom éveille un vif écho, Les murs vont s'écrouler comme dans Jéricho; Son blason s'écartelle aux armes de la ville; On ajoute un couplet au final vaudeville; Dans l'excès du bonheur, l'orchestre, jouant faux, Exécute pour lui tous ses airs triomphaux; Distrait, inattentif à l'opéra qu'on joue, La sueur de la joie illumine sa joue; 11 rentre à son hôtel, et ses bras étouffans Serrent, sur l'escalier, sa femme et ses enfans. Dans son mol édredon qu'il dorme d'un doux somme ! Demain, à son réveil, venez voir le même homme; Le reconnaissez-vous ? Quoi , sitôt dans le deuil ! L'éclair n'anime plus son rapide coup d'œil;
Son laurier s'est fané; sa gloire populaire.
On l'a jetée au ven( comme le blé sur l'aire;
Son nom, en vifs éclats, ne monte plus aux cieux ;
De son char de triomphe on brise les essieux;
Cette fois, il entend un concert de risées.
De sifflets ennemis et de vitres brisées.
Qui sait quels maux encor lui garde l'avenir?
La main qui le flatta commence à le punir :
Point de fond dans l'abîme où sa chute s'arrête;
On promena son buste, on portera sa tête.
Eh bien! je le répète encor, c'est équité! Du jour qu'il la quitta la France l'a quitté : Allez, le peuple est juste; il rend avec usure, Il centuple les biens qu'on lui fait; il mesure Le cercle d'une vie à son grave compas; Tout change autour de lui , lui seul ne change pas. Si de vous maintenant la faveur se retire. Si vous servez de but au plomb de la satire, C'est que votre pied faible, aviné par l'orgueil,
LA .lUSTICE DU PEUPLE. 125
Sur la mer populaire a rencontré l'écueil ; C'est qu'avant de franchir la borne de l'arène. Vous avez écouté la royale Sirène, Qu'à l'air pur du Forum où tonnaient vos discours. Vous avez préféré l'atmosphère des Cours. Il est temps de venger d'un ridicule outrage Le peuple d'autrefois et celui de notre âge : Quand vous êtes déchus , dans vos regrets amers Vous comparez le peuple à la vague des mers, A ces légers signaux que, sur leurs tiges frêles. Le vent fait tournoyer aux pointes des tourelles; Et puis, pour adoucir le fiel de vos chagrins. Fouillant les jours anciens et les contemporains. Vous citez, avec art, plus d'un terrible exemple De grands hommes tombés du pinacle du temple. Et devant l'avenir, juge des morts fameux. De l'arrêt du moment vous appelez comme eux. Pourquoi ressusciter de vieilles calomnie»? Taisez-vous : quand sa main vous traîne aux gémonies, Le peuple a toujours droit : vos cris sont impuissans ,
Respectez l'ostracisme écrit par le bon sens : Tous ces triomphateurs dont vous contez l'histoire, Renversés en un jour de leur char de victoire; Tous ceux que, dépouillant du nom de favori, Le grand exécuteur fouette à son pilori. Savez- vous si jamais, dans un sentier oblique, Ils n'ont justifié la vengeance publique? S'ils n'ont pas méconnu, dans les suprêmes rangs, Ces obscurs citoyens qui les avaient faits grands? Que nous importe à nous votre histoire en volumes , Roulée en papyrus, écrite avec des plumes, Fille, dans tous les temps, d'apocryphes auteurs. Tous vendus au pouvoir, sténographes menteurs, Qui toujours inspirés par la liste civile, Sacrifiaient aux grands la populace vile, Tous compilant l'histoire avec la même main, Depuis le vieux Strabon jusqu'au froid Villemain ! * Ah! si nous pouvions lire à des dates certaines Les journaux inédits du grand peuple d'Athènes, Ces jugemens publics qu'un écrivain sans nom
Affichait tous les soirs aux murs du Parthénon, Tout ce qu'on rédigeait sur une libre page Contre les Girondins du docte aréopage, Tous les joyeux propos, les sarcasmes badins Qu'entendit Acadème en ses vastes jardins, Chronique fugitive en naissant expirée, Qu'emportait au néant la vague du Pyrée; Si nous savions encor tout ce qu'en vieux latin L'autre peuple disait sur le Monl-Aventin , Les distiques brutaux qu'un tiers-état esclave Décochait, en passant, au front d'un laticlave; Tout ce que le Forum , en cris accusateurs , Adressait aux consuls, aux tribuns, aux préteurs, Quand lepeuple, en courroux, venaitdemandercompte Du sang des alliés ruisselant à Sagonte ; Alors on connaîtrait l'histoire ; et ces récits Que faisaient les anciens sur leurs portes assis Guideraient mieux nos pas dans le chaos des âges Que tous les vieux recueils compilés par les sages. C'est alors seulement que l'on verrait à nu
Ces hommes dont le cœur est encore inconnu. Ces martyrs de l'Etat, hypocrites victimes, Que le peuple a frappés de coups illégitimes, Ces classiques héros dont les traits familiers* Font couler chaque jour les pleurs des écoliers. Mais moi qui , recueilli dans mes graves pensées , Ai médité long-temps sur les choses passées; Oui, de l'âge moderne au siècle des Solons, Ai remonté, vingt fois, les trois mille échelons, J'ai vu, j'ai découvert, d'une âme moins candide. Ce que n'osèrent voir Plutarque et Thucydide, Et d'une vertu fausse écartant les dehors , A l'aspect des vivans j'ai pu juger les morls. Aristide-le- Juste est le Collard antique, 11 fut élu sept fois dans les bourgs de TAttique ; - Le peuple le bannit : c'est que ce demi-dieu Inventa la doctrine et le juste-milieu ; Thémistocle acheté par la cour des satrapes. C'est notre Dumouriez rebelle après Jemmapes ; Le noble Miltiade expirant en prison
Fut sans doute un Raguse atteint de trahison; Le verbeux avocat, l'exilé Démosthènes , Par le peuple maudit, fut le Dupin d'Athènes: Ce sauveur de la Grèce, intrépide en discours, Chaussa des brodequins pour fuir dans les trois-j ours, Et grossit largement son mince patrimoine. Grâce aux philippes d'or du roi de Macédoine. Que Camille en exil, aux cieux levant les mains, De leur esprit volage accuse les Romains; Que Scipion, pleurant sur sa gloire flétrie. Refuse son squelette à l'ingrate patrie, Laissons le bon lecteur s'attendrir sur leur sort; En les répudiant le peuple n'eut pas tort : Le pillage de Veïe avait gorgé Camille; Scipion respectait la pudeur d'une lille, Mais des deniers publics détenteur odieux, Du budget de l'Etat il rendait compte aux dieux. Oh! si, comme Guizot, faisant un cours d'histoire,^ «l'ouvrais à d'autres noms mon sévère prétoire. Pour nos traîtres du jour parallèle importun, i. 9
l^âO NÉMÉSTS.
J'en pourrais exhumer plus de deux cent vingf-un , Et mes contemporains renégats politiques Auraient tous un patron dans les héros antiques.
0 vous qui , si long-temps , vierges de tout affront ,
Montiez à la tribune une couronne au front,
Vous que la liberté consacra pour son culte,
Qui depuis , façonnant votre cœur à l'insulte ,
Lévites oublieux des miracles récens,
Sur l'autel du Veau d'or avez brûlé l'encens;
Si le peuple aujourd'hui, reniant ses idoles,
Sur vos coupables fronts brise les auréoles,
Devant le tribunal de ce juge irrité
Si vous paraissez tous, vous l'avez mérité.
Allez donc, comme au temps de vos pures années.
Cueillir les fruits amers de vos gloires fanées;
Allez dans vos foyers : ceux qui vous ont élus
Gardent à vos retours de terribles sainte.
C'est votre sort à tous : dans les flols de la Loire
Dupin a vu tomber ses paillettes de gloire;
Prunelle de Lyon a détourné les yeux;'^ Guizot se souviendra des juges de Lisieux; Les Périer de Vizille, Atrides de l'Isère, Coupables tous les deux du grand nom de leur frère , Sur la place Grenette entendant un tocsin , Ont traîné leurs comptoirs dans les cryptes d'Anzin. ^ Partout, mêlant le fiel au*fond de ses calices. L'ironie a trouvé de comiques supplices ; Tribuns infortunés! vos sonores plafonds Se lézardent au bruit des orchestres bouffons; Dans la rue, aux clartés de cent torches flambantes. Les électeurs trahis, nocturnes corybantes, Comme un timbre infernal mêlent jusqu'au matin Les tintemens du cuivre au tam-tam de l'étain. Voilà le cri du peuple! il grince à Aotre porte, C'est le glas solennel de votre gloire morte; Dans ces rires moqueurs, dans ces lugubres sons, Puissiez- vous recueillir d'imposantes leçons! Que vos noms proclamés dans la scène nocturne l\e contaminent plus la sainteté de l'urne;
Dans le Icmple des lois vos litres sont ravis; En tuniques de deuil restez sur le j)arvi8; Laissez entrer les purs, frappez votre poitrine, Abjurez les erreurs de l'impure doctrine; A la face de tous quand vous aurez, sept ans. Imprimé le cilice à vos reins pénitens, Quand l'eau de Siloë, dans la piscine ronde. Aura coulé sept ans sur votre lèpre immonde. Peut-être alors la voix qui sort des cieux amis Vous dira: Levez-vous, vos péchés sont remis!
Autrefois dans Bagdad, la ville aux mille dômes, Pour entendre le vrai dans la bouche des hommes, Le calife, suivi de Mesrour ou d'Hassan, Le soir quittait sans bruit son pavillon Marsan :
Déguisé sous l'habit d'un marchand de Surate, Souvent dans les bazars, sur les ponts de l'Euphrate Aux caravans rails, sous le figuier des puits, Il venait écouter les longs propos des nuits : Et si la voix publique, infaillible interprète, Dénonçait d'un visir l'iniquité secrète.
Le lendemain Bagdad voyait à son réveil Une tête coupée, aux portes du Conseil. Fable des anciens jours! histoire imaginaire! Ainsi, pour découvrir un prince débonnaire Qui montre à la franchise un visage riant, Hélas! il faut ouvrir les contes d'Orient. ]V|ais aujourd'hui, qu'un i*oi soit l'élu de la foule. Qu'il consacre ses droits sous une sainte ampoule. Qu'il donne à ses sujets une Charte en octroi, Qu'il soit usurpateur ou légitime roi, Qu'il règne à Westminster ou sur le Pausilippe, Qu'il s'appelle François, Ferdinand ou Philippe, Sitôt que sur son front une couronne a lui. Jamais la vérité n'ari-ive jusqu'à lui.
Que vas-tu donc chercher aux confins de l'Alsace?
Un sceptre pour bourdon , vingt landaws pour besace ;
Penses-tu découvrir, fastueux pèlerin,
L'acerbe vérité sur la INIeuse ou le Rhin !
La vérité n'est point à la porte des villes
Où viennent t'accueillir ces échevins serviles,
Qui, depuis Phararaond, mannequins louangeurs,
Gorgent de plats discours tous les rois voyageurs.
Inévitable écueil! sitôt que le roi passe,
iMille drapeaux levés tricolorent l'espace;
Un bras municipal ramollit le chemin
D'un édredon de fleurs, fumier du lendemaiti;
Pour la garde du roi , quatre chevaux à l'arable
S'avancent, effrayés de se trouver ensemble;
On s'enroue en vivat ; des pavés jusqu'aux toits;
Se croisent mille chants d'indigènes patois;
Et du canon bourgeois la culasse enrhumée
Tousse et jette dans l'air mille francs de fumée.
Tu trouveras partout, déroulé sur tes pas,
Ce programme, le seul qu'on ne transgresse pas;
Il est déjà bien vieux, car Aéron et Galère Ont aussi voyagé dans l'encens populaire. Oh! si de cris sans fin tu veux être assourdi, Viens, révèle ta face aux peuples du Midi; Viens donc, je te promets, sur leurs arides côtes, Le délirant amour de mes compatriotes : Visite tour à tour, sous nos brûlans climats. Le papal Avignon , Aix et le Port-Thomas : * Là, règne un proconsul, fils du nouveau régime. Que madame Guizot enfanta comme un crime; 0 scandale! son nom est, dans notre cité. Le synonyme impur de la lubricité :
L'histoire de ses nuits eût fait rougir Pétrone; Dans son cabinet noir, connu de la matrone, Avare de son or, l'avocat bas-alpin Marchandait la pudeur pour une once de pain. Eh bien! si quelque jour tu viens dans cette ville Qui meurtrit de baisers ton bien-aimé Joinvillo. Dans un drame bouffon acceptant un emploi,
Marseille, chef-lieu de 31. Thomas.
Cet immonde préfet danserait devant toi. Partout tu trouveras un complot d'impostures; Les hommes et les murs sont couverts de tentures; Souris à ce tableau; le cortège passé.
Que voit-on ? l'homme triste et le mur crevassé ; Quand le drame est fini, les ignobles comparses Rendent au régisseur leurs dépouilles éparses. Tout passe devant toi, mais rien ne t'est connu : 0 roi, tu frémirais si tu voyais à nu La Finance de Juillet portant dans ses entrailles L'étouffant anévrisme aux actives tenailles. Triste, jaune, les traits par le mal décrépits. Dévorant sur le sol quelques maigres épis; La France telle enfin que Périer nous l'a faite; Aussi la parent-ils sous des habits de fête; Aussi pour te cacher l'ulcère qui l'atteint. Quand tu lui rends visite, on lui farde le teinl.
Oh ! si tu veux un jour sur le Rhône ou l'Isère Prendre en flagrant délit la publique misère,
138 NÉMÉSrS.
Et loyal médecin d'un peuple languissant, Dans un corps appauvri régénérer le sang, Voyage comme nous : vieux soldat de Jemmapes, Coupe subitement tes royales étapes; Romps le fil conducteur que tient ta cécité; Laisse dans l'horizon la bruyante cité Où, depuis quatre jours, l'œil fixé sur l'horloge, Le mensonge en frac noir médite ton éloge; Revêts des habits d'homme, et dirige tes pas Vers la cité paisible où l'on ne t'attend pas; Et là , sous les remparts aux fraîches avenues , Où passeront pour toi des faces inconnues. Sous les grossiers treillis où discute parfois Le bon sens accoudé sur des tables de bois. Ton oreille entendrait, en phrases peu fleuries. L'austère vérité muette aux Tuileries.
Viens, calife moderne, au caravansérail Où boit la populace en veste de travail; Là nos graves journaux, populaire chronique. Sont traduits chaque soir en langage cynique;
AU ROf. 139
Là tous ces favoris dont le pas familier
De ton palais bourgeois ébranle l'escalier,
Nocturnes tisserands de frauduleux systèmes.
Comparaissent chargés de rauques anathèmes;
Ce peuple les dénonce; il sait que le Pouvoir
De la sueur du pauvre a fait son abreuvoir ;
Qu'ils procèdent entre eux, dans le conseil aulique.
Au pillage réglé de la caisse publique;
Que dans tous leurs hôtels, réceptacles impurs,
La sourde iniquité filtre à travers les murs;
Il a gardé les noms de ces hideux convives
Qui de nos saints martyrs ont mangé les chairs vives.
Et, depuis, sont venus dans ton palais ducal
Avec un masque humain sur leur front de chacal ;
Il sait que de Franchet la meute reparue-
Flaire la liberté qui vague dans la rue;
Que sur le tabouret où fume le réchaud
Les soldats des trois-jours sont marqués d'un fer chaud;
Que de tout zèle pur les flammes sont éteintes.
Depuis que la faveur, jouant des choses saintes.
Promenée en public dans un cliai' suborneui'. Sur des seins avilis éclabousse l'honneur. '^ Et puis, si l'estafette a semé sur leur route Ces bulletins de mort que toute oreille écoule; Si les cris fraternels d'un peuple agonisant Nous somment de payer une dette de sang ; ' Si le pape abjurant sa puissance mondaine. Vend ses chères brebis au boucher de Modène; Si le long des deux mers, l'exécuteur des rois, Metternich a planté la potence et la croix; Si l'Italie entière, où tout cri noble expire. Livre un foie immortel au vautour de l'Empire; A ces bruits désastreux, tout un peuple deboul Offre à ses alliés son jeune sang qui bout; Rien ne comprime plus son énergique plainte : Ses regards attachés sur la frontière sainte, 11 demande à son roi si l'hymne marseillais, Qu'il entonna lui-même au balcon du palais, N'est plus qu'un souvenir, une vieille ballade Que chante une nourrice à son enfant malade;
AU ROT. 14t
Il déchire en lambeaux , dans un transport guerrier , La chemise de force où l'enferme Périer.
Ose donc une fois, oubliant l'étiquette, De ton peuple unanime entendre la requête : Vain espoir! comme un songe il est passé le temps Où ta grille de fer s'ouvrait à deux battans. Quand, noblement rebelle à l'orgueil de ta race, Tu passais en famille au bord de ta terrasse. La franchise aujourd'hui parle à des cœurs glacés; Dès qu'elle ouvre la bouche , on lui répond : Assez î Pourtant ils méritaient une courte audience, Ces généreux Lorrains,^ si purs de conscience. Qui, bravant de leur roi le sévère coup d'o'il. De la France à genoux portaient le cri de deuil; Un ordre impérieux, dicté par la doctrine, A refoulé leur voix au fond de leur poitrine, Et d'un regard sévère «xpulsé l'orateur Comme un huissier brutal chasse un solliciteur. Certes, ce n'étaient point des valets d'antichambre
Ces hommes qui, debout sur la Meuse el la Sambre, Veillent, en déployant le vieux drapeau lorrain. Sur la virginité de nos villes du Rhin.
Si donc la vérité, proscrite par tes gardes, Entre le peuple et toi trouve des hallebardes;*^ Si ton orgueil, peu fait à nos rudes façons, Demande des respects et non pas des leçons , ' Que sert de parcourir, pour trouver le mensonge. Cette ornière de fleurs qu'un ministre prolonge? Rentre dans ton Paris; déjà sur l'horizon D'un sol brûlé de feu flotte l'exhalaisOn ; Le vingt Juin va briller; le soleil de justice Marque à la liberté son terrible solstice; Ton ministre, effrayé de se voir si puissant. N'ose toucher du doigt un peuple incandescent : Et ce peuple, fuyant le toit qui le réclame, Erre, semble chercher le plan de quelque drame; Une grave pensée entretient ses ennuis : Sous la chaleur du jour, dans le calme des nuits.
On dirait, à le voir, abaissant ses paupières,
Qu'il médite des mots imprimés sur les pierres;
C'est l'émeute vivace, hydre des carrefours.
Que le galop disperse, et qui renaît toujours:
L'émeute! je l'entends, et ce mot que je trace
Tremble au bruit du tambour qui m'appelle et qui passe ;
Les chevaux des dragons , par l'émeute bravés ,
Sous leurs bonds imprudens réveillent nos pavés;
Et les flots populeux élancés par rafales
Heurtent du boulevart les portes triomphales :
Et maintenant où sont ces imposantes voix
Que le chaos nocturne entendit autrefois?
Où sont ces chefs connus dont la main pacifique
Etait pour tout Paris une garde civique?
Qui nous garantira l'avenir du matin ?
Est-ce Royer-Collaixl , ou Guizot, ou Bertin?
Ou ces femmes de cour qui , quand rugit l'hyène ,
Invoquent, dans Saint-Cloud, leur vierge italienne?
Ou tes vingt serviteurs, catholiques récens,
Qui parfument Saint-Roch de cierges et d'encens?
Toi seul tu peux calmer, sans que notre sang coule, Cette irascible mer où fermente la houle; Apaisée aujourd'hui, craignons-la pour demain; Laisse, laisse à d'Argout les fêtes du chemin; Reviens seul, qu'une fois ta volonté hardie Chasse tes conseillers, moteurs de l'incendie; Retourne de Varenne,^ il est temps : souviens-toi Que Paris s'habitue à dormir sans un roi.
Moi-même aussi , la honte et le remords dans l'àme, Poète de Juillet, je mens à mon programme! A mon hôtel Cléry quand je prêtai serment, Dans un long prospectus j'annonçai hautement Que , désertant parfois r arène politique , D'accusateur public je deviendrais critique ;
Que le même scalpel qui tortura d'Argout ,
Ouvrirait l'épiderme aux Marsyas du goût ;
Que Némésis , terrible à toute forfaiture,
Fouetterait les Dupin de la littérature,
Ou que parfois sa main, sur l'autel du bon sens,
Brûlerait au génie un grain de pur encens.
Oh ! sans doute, au milieu du drame qui m'obsède,
J'aurais voulu glisser un tranquille intermède,
Et, sous le vent de flamme où passe Némésis ,
Rencontrer, vers le soir, l'ombre d'une oasis:
Car j'aime les loisirs de ma zone natale;
J'aime sur les divans la vie horizontale.
Quand j'aspire, à longs flots, noyé dans mon coussin ,
Le tube de rosier, présent du noble Hussein;*
Ou qu'à midi, berçant mon hamac de Créole
Dans un air agité qui me tient lieu d'Eole,
D'une fraîcheur d'emprunt semant mon corridor.
Je poursuis un long rêve en arabesques d'or.
* L'infortuné Hussein, dey d'Alger, m'envoya une pipe magnifique, après la publication dvi poème dont il était le héros.
Si je les avais eus ces loisirs de poète, Ma main aurait cueilli, dans nos jours de disette, Quelques rares épis, quelques rayons de miel Qu'au désert littéraire a fait tomber le ciel. J'ai lu cette chronique* écrite avec tant d'âme. Sous le porche noirci des tours de ÎSotre-Dame, Iliade gothique, où vers des murs géans Fourmillent à l'assaut le peuple des Truands, Quand, sur ses larges mains, le héros du poème Emporte au front des tours la vierge de Bohême, Celle qui, secouant sa robe et ses cheveux, Dans une chair de prêtre alluma tant de feux, La vive Esméralda, la scintillante fée Qui meurt pure à seize ans , à la Grève étouffée. Amoureux de tout nom par la gloire ennobli, Je n'aurais pas laissé dans un injuste oubli ÎVodier, jeune vieillard, poète de la prose. Qui mêle sur son front l'ancolie et la rose. Enfant aux cheveux gris, penseur aérien Qui cisèle un atome échafaudé sur rien.
Et clans les Souvenirs, qu'avec grâce 11 récite, - Mélange les couleurs de Sterne et de Tacite. Eh ! quel cœur généreux eût applaudi mes vers , Si dans ce drame en feu qui brûle l'univers, A l'aspect des gibets dressés pour l'Italie, J'étais venu sourire aux fêtes de Thalie? A peine si j'ai vu l'effroyable Satan Que l'enfer de Poissy révélait à Fontan;^ Et ce noble Antony qui, devant le parterre, Sans classique rideau consomme un adultère, Epouvantable scène où Bocage et Dorval Ont fait pâlir l'orgueil d'un théâtre rival. Jamais, depuis trois mois, les lèvres déridées, Détendant l'arc de fer où vibrent mes idées, Sur les frais boulevarts, dans un cirque bouffon. Je n'ai pu diriger le vol de mon griffon;^ Jamais je n'ai franchi la solitaire porte Où Langlois, chaque nuit, meurt auprès d'une Morte; ^ Jamais l'hôtel Lubbert ne m'abrita le soir;*' Jamais, depuis trois mois, on ne me vit m'asseoir.
Oubliant notre lutte étrangère et civile^ A côté de Pageot, pasteur du Vaudeville,* Et cahoté par lui, de sa poudre couvert, Applaudir la gaîté d'Arnal et de Duvert. " Eh ! comment auj ourd'hui , quand la fièvre nous ronge, Quand un brûlant souci sans trêve se prolonge, Quand l'Etat est battu par le flot des hasards. Comment donner une heure au doux culte des arts ? Que le pâtre grossier des vallons du Vésuve, Tandis que sous ses pieds gronde l'immense cuve. Contemple, insoucieux, son pâturage vert, Moi, j'ai cloué mon œil sur le cratère ouvert. Mon volcan, c'est l'émeute: elle n'est point calmée Tant que sa tète garde un réseau de fumée. Et qu'on entend frémir, sur le sol encor mou. Des bruits mystérieux sortis on ne sait d'où. Toujours à mon oreille un bruit d'émeute tonne.
Pageot, spcctaleur inamovible et quotidien du Aaiideville ; s.i place éternelle est à l'orchestre. C'est de lui qu'on peut dire : Scdct 'ctcrnàmque sedebit.
Voyez Paris; Paris dans un jour monotone ^
Quand un rare soleil, doux présent de l'été,
Sème les boulevarts d'un parfum de gaîté;
Lorsque son pavé, pur de l'éternelle boue,
Ne garde, en aucun point, l'empreinte de la roue;
Pour retremper sa vie à l'air incandescent.
Vers l'éclatante rue un peuple entier descend;
Le pénible travail est joyeux sur sa natte;
L'orgue du Savoyard nasille une sonate;
Sur le trottoir futur, par Bondy projeté,**
L'industrie en passant heurte l'oisiveté.
La nuit tombe: Vivien déchaîne ses Cerbères;^
A l'avare clarté des rouges réverbères.
Les phalènes d'amour montrent, sous le satin,
Leurs appas frelatés, désespoir du matin;
Dans les antres vineux les criminels novices
Préparent à Darmaing trois colonnes de vices ;"*
Dans les antres dorés, le Conseil à huis clos
Prépare aux citoyens d'homicides complots;
M. Darmaing, rétlacteur en chef de la Gazette des Tribunaux.
Partout, à pas pressés, la foule régulière Sillonne, avec la nuit, l'immense fourmilière; Le Satan des Débats convoque ses démons; C'est bien! Paris est calme, il va dormir : dormons.
Je sors le lendemain, et^ dans la ville immense, Le tableau de la veille à mes yeux recommence; Seulement j'aperçois quelques hommes pressés Qui passent devant moi par la foule éclipsés; En même temps surgit, vers le cap d'une rue, Comme une tache noire avec l'aube apparue; Elle rappelle aux yeux ce point sombre et lointain Que le navigateur voit sur un ciel d'étain, Nuage qui , formé par le pic aux deux crêtes , Médite un ouragan sur le cap des tempêtes. C'est un groupe isolé d'où s'exhalent parfois Des murmures confus, de menaçantes voix; C'est l'orateur, debout sur la borne angulaire. Qui verse aux assistans sa fièvre de colère; Le cercle s'agrandit et voile le pavé ;
Bientôt, sur un seul point, Paris est enclavé; Chaos prestigieux ! mosaïque vivante!
Tourbillon convulsif dont le bruit épouvante ! C'est le centre où chacun arrive pour tout voir ; Et vers ce confluent, immense réservoir, Plus grondans , plus pressés que dans les j ours de fêtes, Descendent, à pleins bords, de longs fleuves de têtes. Voilà qu'on voit paraître, en galop nivelé. Les centaures luisans au casque échevelé ; **^'* L'homicide cheval , complice du carnage , Fend le flot populaire et le passe à la nage ; Les raides fantassins, immobiles jalons, Bordent les carrefours de rouges échelons : Vivien, le grand-veneur, a déchaîné sa meute; Elle va furetant les taillis de l'émeute; Refoulés en entrant, ils se lancent encor Comme de vieux limiers excités par le cor; Ténébreux argousins, à la honteuse épée, Ils marchent l'œil oblique et l'oreille occupée ; Milice de chenil, qui, d'un pas maraudeur,
Se glisse et reconnaît un complot à l'odeur.
Cependant le tambour, au roulement sonore,
A dénoncé l'émeute au peuple qui l'ignore ;
11 nous invite toifs à traîner un fusil
Pour défendre d'Argout, Villemain et Persil.
A ce pressant appel tous les cœurs sont de glace ;
Quelques rares amis se groupent sur la place,
Et l'obstiné tambour , ce tocsin ambulant ,
Dans les quartiers lointains s'enfonce en grommelant.
Voilà donc quels soucis dévorent nos semaines! Quelle cause a produit ces tristes phénomènes ? Aux veilles de gaîté quelle invisible main Prépare dans la nuit le deuil du lendemain ? Quel mage, quel devin, quel prophète biblique Expliquera ce mot ? Est-ce la République, Ou le pâle jeune homme, impérial tison. Qui des cercles d'Autriche a brisé la prison ? Eh ! qu'avons-nous besoin de subtils interprètes ? Que sert de recourir à des causes secrètes ?
J.a cause est sous nos yeux; cette émeute sans fin^ Ce vivace géant, qui le nourrit? la faim. La faim! c'est le fléau méconnu par nos sages; Voyez, sa main de plomb sillonne ces visages; Quand l'atelier se ferme et que, dans les faubourgs. L'artisan n'obtient plus son pain de tous les jours. Alors, les bras pendans, l'œil creux, la barbe inculte, 11 vient pour travailler au chantier du tumulte. Et pourtant voilà ceux que l'infâme journal Nous montre tout flétris des fers de l'arsenal ; Des forçats libérés, que la honte accompagne, Qui tous portent aux pieds les stigmates du bagne. Taisez-vous, dépouillez ces faux airs de grandeur, Hommes de calomnie et de lâche impudeur : Ce peuple incriminé par vos plumes vénales , De ses trois jours de règne explorez les annales; Vous étiez dans sa main comme des passereaux ; Il pouvait vous broyer, vous, vos fils, vos bureaux; Eh bien ! tous ces forçats altérés de pillage Ont-ils de vos comptoirs effleuré le grillage ?
Aujourd'hui, grâce enfin à l'ordre revenu, C'est vous , pillards publics , qui les mettez à nu. Et voilà ceux pourtant que votre orgueil blasphème ! Des forçats libérés, dites-vous ? et quand même! Quand la grande cité nourrirait dans son sein Tous ceux qu'après leur temps renvoya l'argousin ; Auriez-vous donc le droit d'interroger leur vie , Vous que le ministère à ses pontons convie? Savez-vous qu'à Paris il est plus d'un salon Où l'air est plus infect qu'au bagne de Toulon ? Chez vous, plus bassement l'iniquité se vautre : Eux , ils ont fait leur temps , et vous faites le vôtre.
Pour moi qui ne frémis de toucher et de voir Que les hommes ferrés au bagne du Pouvoir, Toujours, quand une voix, s'élevant de la foule, Viendra me révéler qu'un sang généreux coule ; Dans ses heures de gloire ou de calamités , Quand le peuple au forum tiendra ses comités . Toujours je nagerai dans la foule mouvante
Pour buriner au vol son histoire vivante ;
Toujours, quand sous mes yeux l'orage né du sol
Montera vers la nue en brûlant parasol,
Pour peindre le volcan, bravant le sort de Pline,
J'accourrai du vallon sur la haute colline,
Et dans le choc public aventurant mon nom ,
Je verrai de mes yeux si je suis libre ou non.
Je te vis une fois : pour toi ni pour tes œuvres Ma Némésis alors n'avait point de couleuvres; Je t'aimais entre tous; mes poèmes naissans Devant ton pur autel montaient comme l'encens;
C'était aux jours de gloire, où, massue éternelle,
Ta logique enclouait la bouche de Villèle,
Où, du trône oratoire imnauable voisin,
Ton regard fascinait l'épervier toulousain.
Je vins ; aucun huissier ne barra mon passage ,
Ta maison me parut la demeure d'un sage ;
Et comme j'admirais ton salon ravissant
Qu'a meublé le pinceau de Téniers et d'Hersent,
Par un geste amical , bannissant l'étiquette ,
Le tribun financier accueillit le poète. *
Alors ta vertu mâle était notre entretien ;
* Comme on pourrait tirer de ces vers certaines inductions contraires à mes goûts d'indépendance et à mes habitudes de retraite et d'isolement, je me hâte d'expliquer à mes lecteurs le motif de cette visite que je fis à M. Périer , il y a trois ans environ. C'était à l'époque où la librairie commençait à perdre son crédit commercial , et où les écrivains patriotes étaient aussi malheureux qu'aujourd'hui ; les billets de librairie étaient refusés par tous les banquiers ; j'en avais pour six mille francs, dont personne ne voulait ; je me présentai chez M. Périer, qui me les prit sur-le-champ avec une grâce infinie. Je lui en ai gardé reconnaissance tant qu'il a été député ; je la lui continuerai quand il ne sera plus ministre. Bientôt.
Aucun nom ne brillait aussi pur que le tien ;
ISotre France d'alors, par tant de pleurs flétrie,
Citait, avec orgueil, ta féconde industrie,
Ton hôtel, le riVal du palais Mont-Thabor,*
Et l'hospitalité de tes pénates d'or.
0 que n'es-tu tombé dans ta gloire sereine,
Aux jours où, près de toi sur la publique arène,
Le pouvoir spadassin égorgeait en duel
Tes généreux amis, Foy, Jordan, Manuel!
Impérissables morts que tout un peuple envie !
Pleure sur toi , le ciel t'a laissé trop de vie ;
Dans la lice où l'on court sur le char de l'orgueil ,
La borne du triomphe est souvent un écueil.
Ah ! tu connaissais mal cette liberté fière
Que demanda quinze ans ton aveugle prière ;
De rêves enfantins berçant ton âge mûr,
Tu croyais voir, sans doute, une vierge au front pur.
Blonde, à l'œil caressant, de guirlandes parée,
Comme dans l'âge d'or de Saturne et de Rhée;
* Le palais du Trésor.
Dégagée, en son vol, des terrestres liens,
Jetant sa chevelure aux vents éoliens.
Ses pieds roses posés sur la flottante nue ,
Et de sa chaste main voilant sa gorge nue.
Tu la sollicitais de tes vœux imprudens ,
Eh bien! elle parut; mais le salpêtre aux dents,
Mais rouge de sueur , de carnage repue ,
Secouant, dans ses mains, une chaîne rompue,
Ses pieds noircis de boue et par le sang lavés ,
Comme deux socs de fer labourant lespavés :
Sur le trône fangeux où fumait l'hécatombe ,
Sa grande voix tonnait comme un mortier de bombe;
Sitblime d'impudeur, reine du peuple-roi.
Elle te reconnut , et te dit : Viens à moi !
Alors , comme Saiil aux pieds de la sibylle ,
Tu sentis défaillir ta poitrine débile.
Ton oreille tinta; dans sa ro«ge vapeur
Le fantôme évoqué te foudroya de peur.
Ainsi ne trembla pas devant la femme forte.
Pour elle, à deux battans, il fit ouvrir sa porte,
Ton opulent rh'al dont les splendides toits Reflétaient leurs rayons sur le quartier d'Artois; Son portique toscan, sa cour, ses galeries. Au peuple des trois-jours servaient d'hôtelleries; Laffitte ! dès qu'il vit la liberté debout, Pour embrasser la vierge il abandonna tout : Tout, ses nombreux cliens, et sa fille adorée. Et son parc sur le fleuve, et sa maison dorée; A l'appel du canon, il fut homme, il prouva Que son sang répondait au sang de Moskowa ; ' Du dévoûment civique il consacra l'exemple; Lui-même il démolit les cèdres de son temple , Ses lames d'or, ses murs, ses fastueux lambris, Et sur la barricade il jeta ces débris : Fortune de vingt ans en trois jours disparue. Il n'en reste qu'un nom sur l'angle d'une rue ! ! ! - Toi , tu ne perdis rien ; à travers tant de maux , Ton arbre domestique a gardé ses rameaux ; Le soleil des trois-jours n'a pas brûlé ta tète; Toi, tu n'as pas jeté ton lest à la tempête;
Ton aire est abondante et tes greniers sont pleins; On dit de toi : Cet homme est riche; je te plains. Et toi-même, aujourd'hui, dans ton poste sublime, Du regret corrosif tu sens la sourde lime; Richesse, honneurs, rubans, que ne donnerais-tu Pour avoir de trois jours prolongé ta vertu, Et comme ton rival , dans la grande tourmente , Epuisé tes trésors pour doter ton amante ? Au sommet du pouvoir, tu le sens, il ne faut Que des citoyens purs qu'a manques l'échafaud; Tu subis aujourd'hui ta faute originelle: Car tu vois accourir, à l'abri de ton aile. Tous ceux qui , spéculant sur un double pardon , Du parti terrassé méditaient l'abandon, Et qui , dans le combat , brillant par leur absence , Ont commis avec toi le crime d'innocence.
Ils assiègent ta cour, ces complices honteux, Ils dévorent (a vie en sa fleur; ce sont eux Qui, près de toi, pareils aux infernaux génies,
Soufflent dans tes linceuls le feu des insomnies. Oui, te fermant les yeux, t'ont conduit par la main Sur la montagne à pic où cesse tout chemin. Là-bas, pas un rameau, pas une faible tige Pour arrêter ta chute au moment du vertige : L'œil constamment penché sur cet abîme noir. Tu frémis et tu tords tes mains de désespoir. Ainsi te voilà donc suspendu sur deux gouffres ; Je te plains , je suis homme et je sens que tu souffres ; Eh ! comment ton regard pourrait-il soutenir L'optique transparent d'un sinistre avenir? Ecoute : Mazarin, au bord du précipice. Des bizarres tarots consultait l'aruspice; Au ministre étendu sur un coussin de mort Une femme expliquait les énigmes du sort; Et lui, crédule enfant du pays des augures, Suivait sur les cartons les errantes figures : Eh bien ! tu vas ouïr une voix et des mots Qui suspendront ton souffle et gèleront tes os; Ecoute Némésis , la sibylle à l'œil fauve,
Qui trouble les mourans au fond de leur alcôve :
«Toi qui, des coups du peuple incrédule témoin,
« Oses dire à son flot : Tu n'iras pas plus loin ;
« Et vous tous, qui voulez, par un horrible pacte,
«Arrêter dans les airs l'eau de la cataracte;
« Ecoutez, chefs du peuple : onze mois de délais
« N'ont pu porter nos voix au fond de vos palais;
« Dans les iniquités de vos œuvres humaines,
« Vous avez dévoré cinquante-une semaines ,
« La dernière s'approche, elle est toute pour nous :
« Nous sommes fatigués de prier à genoux ;
« En parlant de trop bas notre voix s'est perdue;
« Levons-nous! de plus près qu'elle soit entendue;
« Dans ce mois triomphal malheur aux hommes sourds !
« Le sang du Louvre crie, et voici les trois-jours ! ! ! »
A M. DE LAMARTL\E,
CANDIDAT A LA DÉrUTATION DE TOULON ET DE DUNKEP.QUE.
Je me disais : Donnons quelques larmes amères Au poète qui suit de sublimes chimères, Fuit les cités, s'assied aux bords des vieilles tours, Sous les vieux aqueducs prolongés en arcades , Dans l'humide brouillard des sonores cascades. Et dort sous l'aile des vautours.
Hélas! toujours au bord des lacs, des précipices. Toujours comme on le peint devant ses frontispices, Drapant d'un manteau brun ses membres amaigris. Suivant de l'œil, baigné par les feux de la lune, Les vagues à ses pieds mourant l'une après l'une, Et les aigles dans les cieux gris.
Quelle vie! et toujours, poète suicide.
Boire et boire à longs flots une existence acide;
Ne donner qu'à la mort un sourire fané ; Se bannir en pleurant loin des cités riantes , Et dire comme Job en mille variantes : 0 mon Dieu ! pourquoi suis-je né ?
Oh! que je le plaignais! ma douleur inquiète Demandait aux passahs : Où donc est le poète? Que ne puis-je donner une obole à sa faim ! Et lui dire : Suis-moi sous mes pins d'Ionie, Là tu t'abreuveras d'amour et d'harmonie: Tu vivras comme un séraphin.
Mais j'étouffai bientôt ma plainte ridicule ; Je te vis une fois sous tes formes d'Hercule, Courant en tilbury , sans regarder le ciel ; Et l'on disait : Demain il part pour la Toscane,^ De la diplomatie il va sonder l'arcane Avec un titre officiel.
Alors je dis : Heureux le géant romantique
Qui mêle Ézéchiel avec l'arithmétique!
De Sion à la Banque il passe tour à tour; Pour encaisser les fruits de la littérature. Ses traites à la main , il s'élance en voiture En descendant de son vautour.
D'en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri délayés en deux tomes , Tes Psaumes de David imprimés sur vélin ; Mais quand de tes billets l'échéance est venue , Poète financier , tu descends de la nue Pour régler avec Gosselin. *
Un trône est-il vacant dans notr-e Académie, A l'instant, sans regrets, tu quittes Jérémie Et le char d'Elisée aux rapides essieux; Tu daignes ramasser avec ta main d'archange Des titres, des rubans, joyaux pétris de fange, Et tu remontes dans les cieux.
(Quatrième et dernier libraire de M. de Lamarlinc.
On dit même aujourd'hui, poète taciturne. Que tu viens méditer sur les chances de l'urne ; Que, le front couronné d'ache et de nénuphar, Appendant à ton mur le cithare hébraïque, Tu viens solliciter l'électeur prosaïque, Sur rOcéan et sur le Var.
Oh! frère, cette fois j'admire ton envie, Et tu pousses trop loin le dégoût de la vie : Nous avons bien permis à ton modeste orgueil D'échanger en cinq ans tes bibliques paroles Contre la croix d'honneur, l'amitié de Vitrolles* Et l'académique fauteuil ;
Mais qu'aujourd'hui , pour prix de tes hymnes dévotes , Aux hommes de Juillet tu demandes leurs votes, C'en est trop , l'Esprit-Saint égare ta fierté ; Sais-tu qu'avant d'entrer dans l'arène publique, Il faut que, devant nous, tout citoyen explique Ce qu'il fit pour la liberté?
On n'a point oublié tes œuvres trop récentes, Tes hynanes à Bonald en strophes caressantes , Et sur l'autel Rémois ton vol de séraphin ; ^ ]\i tes vers courtisans pour les rois légitimes, Pour les calamités des augustes victimes Et pour ton seigneur le Dauphin.
Va, les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion , des saintes paraphrases ; Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho: Va donc , selon tes vœux , gémir en Palestine Et présenter sans peur le nom de Lamartine Aux électeurs de Jéricho.