‹ NémésisChapitre 9 sur 78 · LA FETE DU SOLEIL · texte numérisé non relu

LA FETE DU SOLEIL

■ Le Soleil entre dans le Lion. ■ Calendrier,

Olî! ne méprisons pas le vieux culte des Mages; Sans doute le soleil mérita leurs hommages ; En voyant aujourd'hui ce qu'il a fait pour nous/ On devient idolâtre et l'on tombe à genoux ! Non , tout n'est pas visible à l'œil de l'astronome : Une chaîne de flamme unit le ciel et l'homme;

172 NKMÉSIS.

Non, le soleil n'est point, tel que nous le voyons. Un aveugle cadran hérissé de rayons , Une meule de feu dans les airs balancée ; C'est l'astre intelligent, à l'ardente pensée. C'est le foyer qui verse aux peuples abattus Le germe chaleureux des sublimes vertus : La terre est son épouse, elle en reçoit la vie, Six mille ans de baisers ne l'ont point assouvie; A l'astre qui s'étend sur ses durs mamelons , La planète lascive entrouvre ses vallons, Et , ce que n'a point dit la trompeuse science , Elle a comme Saturne un anneau d'alliance. 01) ! si nous avons vu naître de leur hymen Les perles du Bengale et l'encens d'Iémen ; Si les rayons du ciel, condensés en filières. Sèment d'argent et d'or le flanc des Cordi Hères , Il est un fruit plus beau que l'épouse a porté , Un fruit que le soleil mûrit : la LIBERTÉ ! 0 fille du Soleil, immorlelle Androgyne, Qui pourrait aujourd'hui nier ton origine?

Ton acte de baptême , éclatant désaveu ,*

Est sur le zodiaque écrit en traits de feu :

Le peuple peut dormir onze mois de l'année ;

Mais quand de chauds rayons sa tète est couronnée ,

Quand les feux du soleil entrent dans ce lion,

Sublime de vengeance et de rébellion,

11 agite ses crins ondoyans de colère ,

Ecarte sur le sol sa griffe musculaire,

Roidit son cou nerveux , fait palpiter les monts

Sous le tonnerre sourd de ses rauques poumons.

Et près de se jeter dans l'orageuse lice,

ïl cherche et trouve au ciel son lumineux complice.

Le peuple ! il brise alors la chaîne aux lourds anneaux ,

Son cllice oppresseur de tours et de créneaux,

Comme une femme au bal , de sueur étouffée ,

Dénoue en badinant sa ceinture agrafée.

C'est alors qu'apparaît le géant inconnu ; -

Dans la flamme et le fer il se roule tout nu,

Mâche les gonds d'airain , courbe les fortes grilles

Comme un champ de roseaux où passent les faucilles;

Au front des monumens, sur les angles des toits, 11 laisse, dans ses jeux, l'empreinte de ses doigts; Il emporte, en courant, sur ses bras athlétiques. Les coupoles de plomb et les flèches gothiques; Ouragan animé, trombe qui, dans son vol, Ramasse les palais déracinés du sol , Et sur le pâle front des royaux satellites Les laisse retomber en flots d'aérolithes.

0 mes pères, venez, prenez-moi par la main. De la Bastille encor savez-vous le chemin?^ Répondez-moi: le lieu de cette grande scène. Est-ce bien ce canal qui tombe dans la Seine? Avez-vous vu comment le peuple des faubourgs Entre ses bras velus fit craquer les huit tours ? Oh! dites, contentez ma jeunesse envieuse; Le soleil dorait-il la ville pluvieuse ? Sentiez-vous dans les airs ces germes échauffans. Ces parfums qu'aujourd'hui respirent vos enfans? Entendiez- vous aussi, dans la grande semaine.

Ces bruits mystérieux qu'aucune langue humaine, Aucun témoin , ne peut trafluire avec la voix A ceux qui n'ont point vu les choses d'autrefois ? Vous qui dans vos récits parlez mieux que Thistoire, Dites, car nous avons assez vu pour tout croire.

Et les vieillards m'ont dit : « Oui , ce banc de gazon

« Touchait le pont-levis de la grande prison ;

« Il ne reste plus rien , rien que le vide espace ;

« Dans son fossé bourbeux cette eau limpide passe ;

« Le talus menaçant de son large glacis ,

u C'est la pelouse verte où nous sommes assis,

« Et les immenses blocs, sortis de ses entrailles,

« jNos femmes , pour leur sein , en ont fait des médailles.

« Oh! ce fut un beau jour! le temps était pareil;

« Sur les toits de Paris ruisselait le soleil :

« Le matin nous trouva courbés de rêverie;

« C'était fête à Marly , fête à l'Orangerie :

« Une imbécile Cour dansait à Trianon ,

« Quand le vent lui porta notre premier canon.

M Oui, sans doute, ils vibraient à notre jeune oreille « Ces bruits mystérieux d'un peuple qui s'éveille ; « Du ciel qui nous versait un éternel éclair M Des miasmes de feu passaient dans notre chair. « A ces grands souvenirs notre vieux sang pétille; « Nous entendons encor ces cris : A LA BASTILLE ! " Nous voyons devant nous le peuple souverain « Démantelant ses murs comme un bélier d'airain , « Et cent mille chapeaux ornés de feuilles vertes'* « S'engouffrant, à la fois, dans les voûtes ouvertes. «Ah! le soir notre front fut libre de souci, « La Cour ne dansait plus, et l'on dansait ici. »

Bien ! vos mains au saint temple ont mis assez de pierres ! Vous pouvez, sans regrets, clore enfin vos paupières: 0 surcroît de bonheur î vieillards , mourez contens , Vous avez vu deux fois ce jour en quarante ans! Nous aussi , pleins du feu qu'u n grand souvenir laisse , Nous aurons, comme vous, une chaude vieillesse. Quand, au banc des Nestors à notre tour assis,

A vos faits glorieux nous joindrons nos récits, Nos enfans rassemblés en cercle de famille Compareront souvent le Louvre et la Bastille , Et si ce double exemple embrase leur désir. Entre les deux Juillet ils auront à choisir. Et si jamais un jour ce fragile colosse Que le peuple deux fois a jeté dans la fosse, Si le noir despotisme, en ses bras étouffans, Revient de son tombeau ressaisir nos enfans. Peut-être ils souffriront sa criminelle atteinte Dans ces hivers brumeux, sous l'atmosphère éteinte, Aux heures de torpeur , filles des soleils froids , Qui viennent enhardii* l'insolence des rois , Tant que sur la cité, dans de longs jours nocturnes, Orion versera ses abondantes urnes.

Mais sitôt que Juillet dardera du zénith Sur nos dignes enfans la flamme qui brunit. Dans la lice où des rois seront leurs adversaires. Quand ils viendront guidés par deux anniversaires , Quand l'astre paternel, comme un tauréador, I. 12

Piquera ces taureaux de son aiguillon d'or; Alors ressuscitant nos héroïques fêtes, Aux glaives ennemis montrant leurs larges têtes, La sueur au poitrail et la flamme aux naseaux, Des vivaces tyrans ils briseront les os. Glorieux supplément de nos éphémérides ! Ce jour de leur triomphe effacera nos rides, Et de ces jeunes fronts les rayons réfléchis Retomberont encor sur nos cheveux blanchis.

Eh bien ! en méditant sur ces grandes images, Est-il honteux d'aimer le vieux culte des Mages ? Oh ! si ma voix parlait au suprême Conseil, ,1e fonderais demain la fête du Soleil. Au jour où l'astre saint fuyant le Capricorne Toucherait du Cancer l'étincelante borne ; A ce point du solstice où le bleu firmament Donne des jours si longs et des nuits d'un moment; Le peuple, pour bénir sa rayonnante idole. Irait au Pandiéon, moderne Capitole;

Paris verrait alors , à des temps révolus ,

Ces tableaux des Ineas que notre enfance a lus :

Aspect miraculeux ! quand la lumière éclose

Argentait les vallons où coule le Potose,

Sous les palmiers sacrés tout un peuple béant

Attendait à genoux le céleste géant,

Qui, près de s'élancer dans les brûlantes zones.

Brisait ses lames d'or dans l'eau des Amazones.

Oh ! je crois voir déjà, dans mon sublime vœu,

La ville de Juillet idolâtre du feu !

A l'aube du grand jour, de ma voix sibylline,

J'ai convoqué Paris sur la haute colline ;

Le temple protecteur de la grande cité

S'ouvre, montrant ses murs beaux de leur nudité.

Et l'éternel témoin du vieux culte héliaque ,

La pierre où Tentyris grava le zodiaque.

Tout un peuple dévot se presse aux deux battans ,

Le porche trop étroit regorge d'assistans ;

Jusqu'aux frontons aigus que l'oiseau seul fréquente,

Des enfans sont groupés dans les feuilles d'acanthe.

Les prêtres cependant [)arfument le saint lieu Des fleurs d'héliotrope, encens du nouveau dieu; Les vierges du Soleil, comme aux nuits éleusines. Recourbent vers le ciel leurs claires tibicines; Elles chantent en chœur, et le sublime chant Accompagne le dieu de l'aurore au couchanl. C'est l'heure solennelle où la ville étonnée S'unit à l'astre saint par un grand hyménée; Pacte mystérieux, symbolique tableau, Qu'inventa la cité fille et reine de l'eau; Jeux sacrés d'autrefois, que, sur l'Adriatique, Créa, dans ses beaux jours, un peuple poétique : Sur ses quais, sur ses ponts qui se courbent en arc Sur les marbres polis de la place Saint-Marc, Ce peuple saluant une mer qu'il adore Suivait avec orgueil le vol du Bucentaure ; ' Là, Venise épousait avec solennité La mère de sa gloire et de sa liberté. Et le Doge courbé sur la profonde vague,

^ aisseau du I)i>)T(..

Prêtre de cet hymen, laissait tomber la bague.

Un spectacle plus grand se répète à mes yeux :

Sur le large escalier flotte un globe soyeux ,

On lit sur l'anneau d'or qui sous lui se balance :

Au Soleil de Juillet qui protège la France !

Au bruit sourd des canons, aux battemensdes mains,

Le navire de l'air fend les vierges chemins ;

On croit du Panthéon voir monter la coupole;

Long-temps on suit des yeux le sphérique symbole,

Qui noyé dans l'azur, messager triomphal,

Va porter au soleil notre anneau nuptial.

Et le soleil couchant a compris notre fête ;

Sur le bord de l'abîme on dirait qu'il s'arrête ;

0 prodige! il nuance au fond de son ciel bleu.

Le blanc de son opale et le rouge du feu ;

En signe d'alliance au peuple qui l'implore

11 peint comme un drapeau l'horizon tricolore , "*

Et montre à la cité digne de le servir

Ce grand Palladium que rien ne peut ravir!

Laissez-moi : clans l'arène avant de redescendre. Que mon immense deuil se roule dans la cendre ; Laissez-moi déchirer ma tunique ; je veux Souiller de vils parfums ma barbe et mes cheveux , Pétrir l'impure fange avec mon pain azyme. Maudire de Juillet le second millésime .

Et, ployant sous le poids d'un inutile effort, Pavoiser Némésis d'une écharpe de mort.

Ainsi, la voix du peuple et le conseil des sages

Et nos libres journaux, populaires messages,

Et d'un triste passé les sanglantes leçons,

Tout s'est évanoui dans l'air, comme des sons!

Il a fallu revoir sortir de l'urne infecte

Tous ces froids prédicans de la moyenne secte :

Un Dupin, qui vers nous reporte avec fierté

Son incommensurable impopularité ;

Collard, qui, des Bourbons autrefois le complice.

Peut-être aujourd'hui même est leur chef de police,

Somnolent professeur, de modestie enflé.

Qui vit depuis quinze ans sur un discours sifflé;

Le renégat Bertin , voyageur diplomate ,

Du pèlerin de Gand ambitieux Achate,

Qui , digne de son frère , importe aux Pays-Bas

Le choléra-morbus du Journal des Débats ;

Le ténébreux Persil que le soleil offense ;

L'ami de Cazalès, l'homme à la double enfance,

Lameth, que tous les ans les électeurs dévots

Au marché de Pontoise accueillent de bravos;

Et de tant d'autres noms la série éternelle ,

Chartrouse, Rambuteau , Jars , Chastellier, Prunelle,

Hydropique bétail , marécageux troupeau

Que chaque ministère a marqué sur la peau.

Puis, grâce aux doubles choix , il faudra bien qu'on nomme

Et le beau Salvandy , femme changée en homme,

Et le laid Villemain , professeur aux longs cours ,

Qui vendit sa jeunesse et son premier discours

Le jour qu'à l'Institut, lauréat néophyte.

Il brossa de baisers la botte moscovite ; ^

Qui depuis, sous les yeux des collèges souffrans,

Dans l'Université broute vingt mille francs. *

* Le moment est venu où tout censeur politique doit dépouiller ce prétendu bon ton des convenances dont s'accommoderaient trop bien les plats intrigans qui se gorgent du budget. Quel est l'homme au cœur de glace qui, après s'être vu traqué, emprisonné, fusillé, mitraillé, ruiné, consentirait encore à garder l'urbanité, le ton décent de la discussion avec ses spoliateurs et ses assassins ? Cette vertu n'est plus de saison.

Ainsi la vérité qu'à vos yeux on fit luire, Electeurs endurcis, n'a donc pu vous instruire? Ainsi les cris sauveurs des apôtres fervens Aujourd'hui sont encore emportés par les vents! Vous avez pris pour guide, en approchant de l'urne, Le Fanal tremblotant du Messager nocturne , - Qui répète le soir ce que chaque matin Prêchent les lourds pédans du journal de Bertin. Eh quoi !. sans que la honte embrasât votre joue , Vous avez déployé l'in-folio de boue; Ce mannequin hideux que Périer fait mouvoir, Passif exécuteur des œuvres du Pouvoir, Qui, lisant chaque jour ses mielleuses sentences. Pend la liberté sainte à ses douze potences. ^ Vous n'avez pas compris qu'un ministre aux abois, Quand il n'a pour écho que cette impure voix , Quand sur un bras pourri sa faiblesse se fonde. Doit être repoussé comme un lépreux immonde. Candides citoyens, électeurs ingénus.

Oh! le Pouvoir subtil vous avait bien connus!

Dans un prisme Idéal noyant votre paupière , Il vous a fait surgir Marat et Robespierre , Et vous , hallucinés par ce miroir trompeur , Vous avez tous voté sur l'autel de la peur. Votre triomphe est beau , votre fortune faite , Electeurs ; ceignez tous vos couronnes de fête ; En agitant le thyrse et les branches de pin, Chantez tous Evohë , chantez /o^Dupin; Que des rochers du Var aux herbages de l'Oise, Tout cellier soit riant, tout comptoir se pavoise; Durrieux et Monjau, ces dieux du Languedoc, Dans les champs paternels activeront le soc; Toulouse en leur ouvrant son pompeux Capitole , Dans sa liqueur de feu trouvera le Pactole : L'avorton des Débats , l'ombre des Girondins , Fonfrède va changer les Landes en jardins ; De Malthus et de Say '^ ressuscitant l'école, 11 va noyer dans l'or le peuple vignicole ; Marchands, industriels, montrez un front joyeux. Vendez vos fers, vos draps et vos tissus soyeux;

Riverains de la mer, laites des pacotilles,

Guizot va vous rouvrir le chemin des Antilles ;

Vos vaisseaux, entassés dans les ports trop étroits,

Cesseront de dormir avec les bras en croix ;

Et vous, rentiers bourgeois, inscrits sur le grand-livre.

Qui touchez par quartiers ce qu'il vous faut pour vivi'e,

Du tiers-con«olidé ne craignez plus le choc.

Le destin de l'Etat est bâti sur le roc.

La sage liberté sera notre patrone,

Vous l'apprendrez bientôt par le discours du trône,

Et le saint Moniteur, d'un bras officiel.

Sur l'orage passé jettera l'arc-en-ciel.

Pauvres gens! ainsi donc jusques au dernier acte. Vous voulez sur vos yeux garder la cataracte ! Quoi! vieillards écoliers, imbéciles esprits. Après tant de leçons vous n'avez rien appris ! Ignorez-vousqu'auxjoursdetempêteoùnoussommes, Le timon appartient à de robustes hommes ? Vous avez cru dans l'urne, avec votre bille! ,

Fermer pour l'avenir l'abîme de Juillet,

Et subtils endormeurs d'un peuple qu'on obère,

Par un gâteau de miel assoupir le Cerbère.

Oh! que ne puis-je aussi, comme vous complaisant.

D'un avenir de rose embellir le présent !

Pauvres gens ! quelquefois , dans un long soliloque ,

Vous avez dit : « Il faut la paix à notre époque ;

Confions le pouvoir à des hommes prudens.

Qui sauront étouffer les troubles du dedans ;

Dans leurs bras paternels nous vivrons à notre aise,

Plus de sang, plus de deuil, plus de quatre-vingt-treize,

Et les bouts opposés des extrêmes partis

Dans un juste milieu tomberont amortis. »

Eh ! ne voyez-vous pas que ce pouvoir fragile

N'est qu'un buste de plomb avec des pieds d'argile ;

Que ces mii-Jstres vains, par vos mains applaudis.

Sont des corps souffreteux, malingres, engourdis:

Qu'en dépit des juleps et des sucs doctrinaires

Ils meurent lentement comme des poitrinaires;

Etancons lézardés, arcs-boutans de roseaux.

Sous le poids de l'Etat qui fait craquer leurs os

Ils fléchissent; pareils à ces Cariatides

Qui, le front sillonné de veines et de rides,

Sous les balcons saillans , aux façades des cours ,

Semblent, d'un œil éteint, demander du secours.

Et pour les soutenir ces hommes de faiblesse ,

Qu'un souffle fait pâlir, qu'un cri de peuple bles«e.

Vous avez replacé dans le rang des élus

Des soutiens crevassés, des tribuns vermoulus 1

L'un par l'autre appuyés, sur un terrain qui tremble

Ils vont tenter de vivre et de marcher ensemble ,

Et , d'une faible voix , sur la sellette assis ,

Aux tribunaux du Nord demander un sursis ;

Vain espoir ! comme un timbre, annonce de leur chute,

Le canon sonnera leur dernière minute ;

Ils s'obstinent encore à nier l'ennemi

Qui s'avance immobile et qui veille endormi.

Resserrant chaque jour nos frontières disjointes

Dans un cercle de fer aux trois cent mille pointes ;

L'oreille dans la France et la mèche au canon.

Il n'attend pour entrer que le cri de Sinon. Alors le jour luira pour les âmes viriles : Alors vous les verrez tous ces hommes fébriles , Confiant leur salut à de lâches moyens, Sortir de leurs hôtels, masqués en citoyens, Tous, se mêler, par peur, aux hommes de courage, Eux-mêmes reniant leur nom comme un outrage. Ou cherchant sous la terre un refuge certain, Comme ont fait, aux trois-jours , les soldats de Bertin. ^ Et qui viendra s'asseoir aux bouches du cratère , Qui voudra repeupler le désert ministère, Et, par des soins tardifs, combattre le poison Qu'infiltra goutte à goutte un an de trahison ? Sans doute, il faudra bien qu'une main souveraine Dans les chairs de la France incise la gangrène; Les hommes généreux en qui le peuple croit. Sur vos sièges vacans s'installeront de droit; Elle reparaîtra la terrible assemblée^ Dont, après quarante ans, votre tête est troublée. Colosse qui, sans peur, marche d'un pas puissant.

192 NKMÉSÏS.

Le {Vont dans la tem|)e((' ol les piods dans le sang;

Qui, n'ayant d'autre but que de sauver l'empire.

Écrit sur l'échaPaud : MALHEUR A QUI CONSPIRE !

Et quand les étrangers l'appellent au tournoi.

Leur jette, comme un gant, une tête de roi.

Si par ses propres fils notre France est trahie;

Si l'Ouest est en feu, la frontière envahie;

Si du Nord au Midi fond l'ennemi commun ;

Si Brunswick tombe encore aux portes de Verdun ; '

Si le prêtre, exhumant de fanatiques haines.

Sonne, vers Quiberon, les vêpres vendéennes,^

Alors , dans ce grand deuil , quand vos yeux reverronl

Descendre nos faubourgs, le bonnet rouge au front ,

La terreur confiée à des mains jamais lasses,

Le triangle d'acier promené sur nos places,

La France, ouvrant partout de funèbres linceuls,

Timides citoyens, n'accusez que vous seuls.

N'accusez que vous seuls, électeurs doctrinaires;

Vous aurez préparé ces drames sanguinaires;

Ceux mêmes dont le cœur jusqu'ici fut humain

Monteront au pouvoir une hache à la main; Ils seront durs et froids, dans leur terrible office, Comme le fer poli qui sert au sacrifice ; De tout ce qu'ils feront d'avance ils sont absous , Le crime et les remords ne tombent que sur vous. Allez, nous connaissons notre moderne histoire. Aux enfans d'aujourd'hui vous pouvez faire accroire Que nos fiers Montagnards , voluptueux bourreaux , Pour s'abreuver de sang suivaient les tombereaux , * Que Danton , Desmoulins ou Fabre d'Eglantine, Dans leur soif de plaisir léchaient la guillotine ; Oh ! vous les jugez mal ces hommes : comme nous Ils étaient tolérans , pacifiques et doux ; L'indomptable Danton, l'effervescent Camille Idolâtraient les arts, les banquets de famille, Les rayons de soleil qui tombent d'un ciel pur, Et les rêves d'amour dans les bois de Tibur. *

* On a écrit dernièrement encore que Danton et Desmoulins étaient les véritables massacreurs du 2 septembre; les vrais massacreurs du 2 septembre les voici : le comte d'Artois, le prince de Condé, et ses cinq mille émigrés marchant à la solde de la Prusse

Ah! s'ils ont fait verser tant de larmes amères, S'ils ont livré la France au fer des victimaires, C'est que bien avant eux l'intrigue ou le hasard Avaient mis au pouvoir des Guizot, des Collard, Des Périer, des d'Argout, des Dupin, des Decazes: Héros de cabinet, aux doucereuses phrases, Oui, desséchant les cœurs sous des systèmes froids. Préparaient la Vendée et la ligue des rois. Ceux dont le bras puissant sauva la République Arrachèrent l'Etat à cette route oblique, Et leur vie eût été pure de sang humain. S'ils eussent les premiers ouvert le droit chemin.

H en est temps encor, législateurs inertes, Profitez du moment, vos portes sont ouvertes; Fuyez : pour disparaître et rentrer dans la nuit, Le peuple généreux vous donne un sauf-conduit;

vers nos frontières. Les massacreurs du 2 septembre sont les royalistes qui firent éclater tant de joie après la prise de Lonj^wy , quand Brunswick courait sur Paris par la route de Verdun.

Laissez nos hommes forts restaurer notre France ; N'attendez pas le jour qui chaque jour s'avance, Où l'huissier, aux bras nus , qu'aujourd'hui vous bravez , Vous montrera le juge assis sur des pavés : Que vos noms trop connus, chargés de bandes noires, N'affligeant plus nos yeux, sortent de nos mémoires ; Aux heures de terreur, songez que ces noms-là Sont dans nos carrefours les listes de Sylla.

Paris était sanglant et libre : pour ses frères

Le peuple improvisait des couches funéraires;

On respirait partout une odeur d'abattoir,

Parfum que la victoire évapore le soir :

Le vieux Louvre baignait ses pieds dans le carnage :

La Tour de l'Au.verrois, cloître du moyen âge,

Où Charles-Neuf venait oublier ses remords , Sur ce tableau de deuil versait le glas des morts. Chose étonnante à voir! à Paris, à cette heure Où tout pavé frémit sous un char qui l'effleure, Rien, rien, ni bruit d'essieux, ni fracas de chevaux; Seulement on voyait courir vers les caveaux Le char du boulanger qui, faisant sa tournée, Apportait à la mort son horrible fournée. * 0 que de pleurs a?ors ! et la foule à genoux Disait : « Nobles enfans, vous êtes morts pour nous; Vos yeux, en se fermant à la douce lumière. De la liberté sainte ont vu l'aube première ; Ce jour, qu'à son lever vous avez applaudi. Arrivera sans vous à son brillant midi ; Vous ne la verrez pas, dans sa robe de fête, Cette France d'azur que vous nous avez faite ; Vous ne la verrez pas, avec ces jours si beaux,

* Pour l'intelligence de ce vers , il faut savoir que c'était le char de la boulangerie mécanique qui portait les cadavres aux tombes du Louvre ; j'ai eu l'honneur de m'y atteler moi-même et de rendre les derniers devoirs à mes frères morts.

Cette ère de bonheur qui part de vos tombeaux ! 0, quand à pareil soir, l'astre qui nous protège Viendra nous réunir au funèbre cortège ; Quand, après douze mois, Juillet resplendissant Ramènera ce jour où coula votre sang, Quel nouveau deuil pour nous dans cet^inniversaire ! Vous ne pourrez percer le tombeau qui vous serre , Et, mêlés avec nous, sur le même chemin Fêter la grande époque une palme à la main ! Ainsi parlait le peuple ; et sur la froide voûte Un prêtre prodiguait l'eau sainte de l'absoute ; Nous étions à genoux : sur les cadavres chauds Nos larmes se mêlaient avec la vive chaux ; Le drapeau saint livrait sa flamme toute neuve Aux baisers de nos fils, à la brise du fleuve, Et le soleil , perçant l'arcade du milieu , Semblait glisser aux morts un éternel adieu. Bon peuple ! a-t-il pleuré sur la scène touchante ! Et moi , moi-même aussi , poète qui les chante , Combien je les plaignais de n'être plus vivans !

0 pleurs irréfléchis ! ô regrets décevans !

Heureux, trois fois heureux ceux que la terre couvre!

Heureux les morts tombés sur les gazons du Louvre l

Ceux qui, bravant trois jours le choc universel.

Vinrent le dernier soir tomber au Carrousel !

Heureux ceuM qui, des nuits rompant la longue trêve,

Ont livré leur sang pur aux bourreaux de la Grève,

Ou sur l'angle brisé du quartier de Rohan!

Heureux ceux que porta la Seine à l'Océan !

Ils se sont endormis dans un rêve illusoire.

Ils sont morts embaumés d'espérance et de gloire ,

Et la sérénité de leurs regards éteints

A prédit à lejirs fils de merveilleux destins.

Ah ! s'il existe encor quelques larmes amêres

Dans les yeux des enfans, des vieillards et des mères;

Désenchantés enfin des biens que nous rêvons,

Pleurons sur notre France et sur nous qui vivons!

Maudite soit du ciel la cruelle ironie :

H nous a refusé celle belle agonie!

Maudit soit le hasard qui conduisit nos pas

Dans les sillons de l'air où la mort n'était pas ; Qui fit glisser nos corps dans le libre intervalle Que ne déchirait point le rayon de la balle ! Et maudit soit l'ami qui, pâle sur mon sort. Me serra dans ses bras et dit : Il n'est pas mort! Oh! si dans ces trois jours d'ineffable délire. Dans l'avenir d'un an nos yeux avaient pu lire, Qui de nous, prévenant de mortels repentirs, N'eût pas voulu tomber à côté des martyrs ? Oh! si devant le Louvre ou sur le pont d'Arcole, Amis, nous fussions morts avec notre auréole. Nul de nous n'aurait vu monter sur l'horizon L'astre du déshonneur et de la trahison ; N'aurait vu nos soldats pleins d'une sainte envie. De loin , sous son linceul , contemplant Varsovie ; Le Belge fraternel qui se donnait à nous, D'un vice -roi de Londre embrassant les genoux; ' Ni Mettern»ich changeant, par son omnipotence. L'arbre chéri du peuple en arbre de potence; Ni l'aigle de François, du haut des Apennins,

Abritant sous son vol tous les monarques nains ; Notre liberté jeune en douze mois ridée; Pas un cri généreux! pas une noble idée! L'accusateur public foudroyant d'un mandat Quiconque eut en Juillet une âme de soldat; Sous un roi fait par nous, les ministres de Charle* Etouffant du bâillon toute bouche qui parle; Les sbires de Poudras- traînant dans le ruisseau La cocarde où Juillet mit son glorieux sceau ; Leurs valets, enhardis par la solde reçue, Sur de civiques fronts abattant leur massue , Et le Pouvoir, rebelle aux publiques rumeurs. Décorant de la croix le chef des assommeurs ! Mare d'iniquités, égout d'ignominies Qu'un long cri de vengeance appelle aux gémonies ; Forfaits que Némésis , formidable aux pervers, Dénonça, quatre mois, en quatre mille vers. Oh ! si l'esprit de Dieu , le souffle qui ranime,

* Il est presque inutile de rappeler que Charles X à Rambouillet nomma ministres MM. Périer et d'Arffout : ils ont été confirmés.

Descendait cette nuit dans le terreux abîme ;

S'il disait, en rendant la vie à des lambeaux :

LAZARES des TROIS-JOURS, SORTEZ DE VOS TOMBEAUX !

Sur le sol des vivans ressuscites une heure.

Et lisant cette page où leur poète pleure ,

Et voyant autour d'eux les fronts endoloris,

Et cet immense deuil qui plane sur Paris;

Oh ! reprenant soudain leur humide suaire ,

Ils redescendraient tous au fond de l'ossuaire.

Et ces mots solennels passeraient dans les vents :

Paix éteriselle aux morts et malheur aux vivans !

Eh bien ! qui troublera ces reclus de la tombe , Le jour où de Juillet l'anniversaire tombe ? Quel fossoyeur viendra, d'une impassible main, Toucher ces ossemens à l'aube de demain ? 0 crime ! on leur prépare une ironique fête ! Le Pouvoir a mûri dans sa puissante tête Un romantique drame en trois jours divisé, Un sermon en trois points long-temps improvisé;

204 PsÉMÉSlS.

Cortèjje où l'on verra, sous les sacrés portiques, Marcher renthousiasme à pas mathématiques, Et nos Janus, nouant avec les trois couleurs Leur masque théâtral pour le rire et les pleurs. Quel bouffon a conçu ce drame près d'éclore ? C'est d'Argout, qui hrula l'étendard ti'icolore,* L'Erostrate impuni du drapeau de Juillet, Oui fut créé ministre au camp de Rambouillet, Le jour que Charles-Dix, dans sa Cour solitaire,. Forma de ses amis son dernier ministère.

Pour escorter d'Argout et marcher sur deux rangs, La parade grotesque aura ses figurans ; Représentans menteurs de la grande famille , Ils se prélasseront au Louvre, à la Bastille ; Les voyez- vous déjà ces lâches courtisans,

* C'est un fait, tomme cliacun sait, do la plus ffrande aulheniicité. Néinésis a impiimé déjà luie fois celle aociisalion dans son premier numéro. C'est pour y répondic que M. d'Argoul me retira le lendemain le brevet d'une aiunône qu'on nravail envoyé après }cs Uois-jours. C<*lle lois 3J. d'Arj',out na rien ;i me retirer.

L'/VNNIVERSAIRE DES TROIS-.IOUHS. 205

Au front aristocrate, aux visages luisans; Ces Thersites dorés qui, pendant la bataille. Dans les étroits caveaux rapetissaient leur taille : lis passent aujourd'hui, suivis de leurs valets. Fiers devant les canons qui tirent sans boulets , Fiers de l'immensité que projette leur ombre. Hardis en plein soleil, courageux de leur nombre. Et du ruban conquis par l'artisan vainqueur. Décorant en relief leurs poitrines sans cœur; Ils traîneront partout leur sale parodie Par le peuple sifflée et par eux applaudie; Ils auront avec eux le podagre Institut*

* L'Académie a été convoquée, par lettres closes, à la fête des morts; l'Académie ! ! ! et notre jeunesse littéraire , la seule vraie, la seule honorée, la seule connue du public; la jeunesse lout-à-fait en dehors d'une absiuxlc corporation , est ainsi insultée par un oubli bien digne de ftl. d'Argout, de ce ministre qui croit encore à l'Académie, de ce ministre choisi, comme le plus ignorant des hommes, pour diriger les lettres et les arts. Cinq ou six noms académiciens par hasard, mais que je révère avec toute la France, ne me paraissent pas suffisans pour mettre ce corps inutile et ridicule à l'abri des coups de la satire. L'Académie formera bienlôi le sujet spécial d'une livraison de JVéniésis.

Qui , devant le canon , s'endormit et se tut ; Qui, d'un pas magistral que la glace modère. Remorque avec fierté sa gloire abécédaire : Puis chanteront en chœur leurs poètes élus , Auteurs gélatineux que personne n'a lus, Qui, tourmentant à froid leur nullité notoire. Viennent, après un an, fanfarer la victoire. Vous les verrez aussi prendre part au festin , Les scribes du journal que préside Bertin; Aujourd'hui, revenus d'une mortelle transe, N'ont-ils pas l'impudeur de régenter la France ? Eux qui, le même jour où paraîtront ces vers, L'an dernier, par Mangin ont fait river leurs fers;' Soldats de feuilleton , qu'un bruit d'atome effraie , Qui n'ouvrent qu'à la nuit leurs paupières d'orfraie. Ils viendront hardiment toiser de haut en bas Ce soleil de Juillet qui ne les connaît pas. Eh ! comment finira la fête tridienne ? Qui sait, quand ils viendront de leurs ongles d'hyène Exhumer du tombeau la poussière des saints.

S'ils ne la gardent pas pour d'infâmes desseins ; S'ils n'iront pas le soir de la dernière orgie Porter ces ossemens à Sainte-Pélagie ! *

Et nous irions grossir ce convoi de jongleurs ! Ah ! soldats des trois-jours, hommes des trois couleurs, Quelle honte pour vous, si vos mains triomphantes Allaient se joindre aux mains de ces hiérophantes Oui, pour se faire grands, montés sur des tombeaux. Ont piétiné vos corps comme des escabeaux ! Vous que dans ce beau mois la liberté protège , Ah ! ne vous mêlez point à l'indigne cortège , Où vous embelliriez, sur le même chemin, Dupin, Royer-Collard , d'Argout et Villemain.

* Cette supposition n'est peut-être pas hyperbolique, quand on songe que nos prisons sont pleines dhommes de Juillet. On les amnistiera peut-être par politique dans ces trois jours , mais pour les ressaisir après au moindre prétexte de conspiration. Si cette grâce tardive n'arrive pas , il sera glorieux pour le ministre de retenir dans les fers, entre autres héros, ce brave général Dubourg, que nous avons vu, le 28, achevai sur la place de la Bourse , organisant le premier notre insurrection.

208 NfiMfiSIS.

Qu'ils promènent tout seuls leur sacrilège eulte; Frères, ne soyez pas complices de l'insulte : Laissez leurs doigts impurs, avides de trésors, Trier avidement la poussière des morts; Qu'ils consomment tout èeuls ce festin de harpies ; Vampires de cercueils, dévastateurs impies, Pélopides nouveaux, seuls dans nos carrefours, Qu'ils fassent reculer le soleil des trois-jours. Et surtout, écoutez mes dernières paroles : Au jour anniversaire il faut changer de rôles; Laissez, laissez la rue à ces hommes nouveaux, C'est à vous maintenant de chercher des caveaux ; Et comme ils ont, trois jours, caché leur épouvanle, Enfouissez, trois jours, votre gloire vivante : Pour quitter vos abris, volontaire prison. Attendez que Juillet s'éteigne à l'horizon. Allez, peut-être un jour que le destin nous garde. Nous reparaîtrons tous avec notre cocarde ; Les proscrits d'aujourd'hui marcheront aux convois. Les morls tressailleront à l'appel de nos voix ;

Alors, à notre tour, acteurs d'un nouveau drame, Nous improviserons des fêtes sans programme ; Nous chanterons en chœur à nos morts endormis Les cantiques pieux des poètes amis ; Nos fraternelles mains soutiendront les reliques ; Nos drapeaux, promenés sur les places publiques. Porteront pour blason, épouvantail des rois, La tète des martyrs avec leurs os en croix.

Tu ne me connais pas : de colère saisie ,

Ta muse juge mal un frère en poésie;

Tu sais mesurer l'âme à ton brillant compas ,

Oui, mais le cœur humain, tu ne le connais pas.

ha. Némésis n'est point un journal de polémique quotidienne; il m'est donc impossible de répondre aux attaques qui se multiplient contre Némésis dans les journaux carlistes. Le temps est si précieux pour moi que je ne puis me jeter, en dehors de ma publication.

A l'emblème infernal que ce fronton indique,

En entendant rugir mon vers périodique

Qui, pareil au reflux que le ciel fait mouvoir,

Vient miner, en grinçant, le rocher du Pouvoir,

Au retentissement de mes sauvages rimes ,

Tu crois que, me jouant des vertus et des crimes.

Ennemi de tout nom par sa gloire abrité.

Je marche, en Erostratc, à la célébrité.

Et sans que ma justice un instant délibère,

Sur l'honneur désarmé je me rue en Cerbère :

Tu crois que vil forban, sans patrie et sans port,

dans une controverse perpétuelle ; je trahirais la touchante confiance que m'ont témoignée mes nombreux souscripteurs ; mon temps est tout à eux, et il ne m'est pas permis d'en distraire une minute pour des affaires personnelles : c'est déjà bien assez de consacrer deux jours de chaque semaine à faire de puosaïques mémoires contre la Direction du Timbre, et à réfuter quinze procès-verbaux consécutifs. S'il fallait, en outre, convaincre, par mes lettres, d'insigne mauvaise foi les journalistes qui osent isoler vingt de mes vers pour me représenter comme anarchiste, je verrais arriver la fin de la semaine sans avoir écrit un seul distique de ma livraison. Je saisis avec plaisir l'occasion qui m'est offerte par M. de Lamartine, pour faire une profession de foi de mes principes calomniés, et répondre à tant de perfides insinuations.

J'ai cloué 8ur mes mâts une tête de mort; Que, pareil au Malais des îles de la Sonde, Criant Amock , courbant ma tête vagabonde , Gorgé de l'opium qui fascine mes sens, De mon double poignard j'éventre les passans. Va, ton luth, cette fois, a vibré de colère; Avant d'incriminer ma muse populaire.

D'infliger à mon nom d'injurieux délits, Médite mieux sur moi, prends cette feuille et lis.

Non , tu n'as point sondé les secrets de mon être ;

Poète aérien , tu n'as pu me connaître ,

]\i moi, ni cet ami, mon complice fervent, '

De mon vers implacable hémistiche vivant:

Jumeaux prêts pour la palme et prêts pour le martyre,

Romulus et Rémus de la haute satire.

Un pâtre insoucieux, dès notre âge enfantin,

Ne nous égara point sous le mont Aventin ;

Ce n'est pas le poison qui dans nos veines couve ,

Nous n'avons pas sucé des mamelles de louve;

Une femme robuste, au sein jaspé d'azur, Nous abreuva tous deux d'un lait suave et pur; L'harmonieuse mer, dans son vague caprice. Nous endormait le soir comme un chant de nourrice; Le premier souffle d'air entré dans nos poumons Fut embaumé des fleurs qui tremblent sur les monts, Brise de promontoire, haleine enchanteresse Qui n'arriva jamais aux vallons de la Bresse. Et maintenant, depuis qu'en ses fantasques jeux Le sort nous transplanta sous un ciel nuageux , Parfois un souvenir de nos plages marines, Comme un vent d'archipel dilate nos poitrines ; Alors, tout rajeunis par ces rêves touchans. Nous murmurons aussi de poétiques chants, Fils de nos visions qui, dans leur vol agile. Ne charment qu'un instant nos pénates d'aigilc, Parfums qui, s'exhalant de nos doux entretiens, Aux abîmes du ciel vont rencontrci" les tiens. Non, nous ne jouons pas avec les funérailles; Non, l'appétit du sang n'est pas dans nos entrailles;

Nous cherchons ce repos que les soucis cuisans De notre âme orageuse ont éloigné quinze ans, Et notre jeune lyre a conservé îa corde Qui frémira de joie au jour de la concorde : L'an dernier, même à l'heure où ces vers sont écrits. Bien souvent accourus vers de funèbres cris , Sur le sanglant forum nos prières intimes Au lion des trois-jours arrachaient des victimes : Non, nous n'appelons point, par d'exécrables vœux. Cette époque de sang qui roidit nos cheveux; On ne nous vit jamais, comme en souvenir d'elle, Construire en acajou notre échafaud modèle. Insoucieux de bruit, de gloire, de cordons, C'est le pain d'Habacuc qu'ici nous demandons ; La moitié de ce pain que chaque jour apporte. Nourrit la faim du pauvre assis à notre porte. Le monde nous invite en vain sous ses lambris ; La Thébaïde sainte est pour nous dans Paris ; Trop de flamme nous brûle : ainsi que saint Jérôme, 11 nous faut à tous deux ou le désert ou Rome.

Ces secrets du foyer, qu'un pudique dessein Nous a fait jusqu'ici clore dans notre sein , Permets que notre bouche aujourd'hui les propage; Des hommes généreux signeraient cette page ; Car nous ne manquons pas d'amis : nous invoquons Plus d'un nom glorieux sur les deux Hélicons ; Nul qui le désavoue et nul qui ne le signe ; Hugo, Dumas, Fontan, Etienne, Delavigne,- Hommes de probité, véridiques témoins, Je vous invoquerais, si je m'estimais moins.*

C'est assez : abaissons le rideau poétique Qui voila si long-temps notre seuil domestique ; De ce pénible aveu mon cœur est en émoi, Et je plains l'accusé qui prononce le MOI : J'aurai plus de courage à défendre mon œuvre. Ton imprudente main a blessé ma couleuvre ,

J'aurais pu ajouter encore le nom d'un grand poète, le nom de madame Tastu ; cette véritable muse si pure , si patriotique , si française, dont le silence étonne et afflige.

Elle monte en spirale, elle siffle clans l'air, Son affront est le mien, Némésis est ma chair. Eh! crois-tu que, poussé par le démon du Dante, J'embrasse avec plaisir une furie ardente ? Est-ce une volupté de travailler debout Au bord de la fournaise où ma vengeance bout; De tenter, à pieds nus, de sanglantes sorties Sur un rude sentier tout parsemé d'orties ; D'avoir dans les cheveux un éternel frisson , Et de sentir la nuit les dards du hérisson ? Va, né pour Iç repos, nul penchant ne m'attire Vers ce métier de feu qu'on nomme la satire ; Que ne puis-je, un beau soir, éteindre avec mon nom Ma lampe suspendue à son triple chaînon , Dormir de longues nuits, et, libre de secousses, Recommencer ma vie en des choses plus douces ! Oh! parfois, quand, mêlé dans les groupes houleux, J'aborde le théâtre au passage anguleux; Quand sur un siège obscur je respire à la gêne. Sous la blanche lueur du soleil hydrogène;

2t8 NÉMÉSIS.

Quand du sol au lambris circulent dans les ranys Des miasmes de femme, atomes enivràns; Quand je compte, en levant mes paupières tendues, Trois couronnes de peuple aux gradins suspendues , D'où tombent, à torrens, par d'abruptes chemins. Des murmures, des cris, des battemens de mains; Surtout, quand à la foule attentive et muette L'acteur aux trois saints lance un nom de poète : Oh! que de fois alors, dans mon sublime élan. J'ai créé d'un seul jet un dramatique plan ! Que de fois j'ai brûlé d'inscrire au répertoire Quelque fait imposant de la moderne histoire , Germe né dans mon sein, compagnon de mes nuits. Que n'a point étouffé le poids de mes ennuis ! Aussi quand vint le jour de notre nouvelle ère, Je me dis : Trêve enfin à mes chants de colère; Je vais réaliser, sous des astres amis, Ce rêve poétique à mes destins promis; Inutile soldat, rentrons dans notre tente : Mais l'orage obscurcit l'atmosplière éclatante :

Neuf mois, muet témoin, arrêté sur le seuil.

De notre liberté je vis passer le deuil.

Se hisser au Pouvoir, comme sur leur domaine,

Tous les grands déserteurs de la grande semaine ;

Les hommes tour à tour vendus ou suborneurs ;

La doctrine repue au banquet des honneurs ;

Mes amis de Juillet, dispensateurs d'un trône.

D'une livre de pain sollicitant l'aumône ; *

Un ministre orgueilleux, par nos mains établi.

Frappant tout homme pur de dédain ou d'oubli ;

Alors moi-même aussi, broyé par l'injustice.

De quoi se plaint-on? demande le ministre. Allez le demander à tant de jeunes écrivains pleins de talent et de patriotisme qui , après avoir rendu à la liberté les plus grands services, sont aujourd'hui réduits à l'indigence par l'abandon du gouvernement et les désastres de la librairie. Je suis prêt à prouver que des hommes dont les noms seront écrits en première ligne dans l'histoire des trois-jours, qui ont été ruinés "par celte révolution qu'ils ont faite, ont demandé en vain, pour vivre, les plus modiques emplois, lorsque tant de places ont été données au népotisme, à l'intrigue, à la faveur, à la nullité ; lorsque M. d'Argout prend la peine d'écrire des lettres autographes en province pour imposer les protégés de M"<^ '*'. J'y reviendrai : je tiens mes renseignemens d'une source haute et pure...

220 xNÉMÉSIS.

Lacérant de ma main le traité d'armistice,

J'invoquai Némésis , patrone de mes vers;

Non pas cette furie exécrée aux enfers,

Qui, sur le lit d'airain où la torture habite,

Roule un œil égaré dans sa profonde orbite,

Et dont le fer aveugle immole au même autel

Le contempteur des dieux et le juste mortel;

Mais cette Némésis, auguste vengeresse,

Qui frappe le méchant dans sa coupable ivresse,

Celle qu'André Chénier, poète aux rêves d'or,

Invoquait dans sa nuit du sanglant Thermidor/

De la Grèce idolâtre elle n'est point la fille;

Sur le berceau des temps son premier culte brille;

Sous les traits de Typhon l'Egypte la rêva ;

Elle est au livre saint dicté par Jéhova :

Quand Aaron, le chef de la tribu d'élite,

Violait au désert la charte israélite;

Cltwitenùt Nc'ine.sis, la turdis'C déesse,

Qui frappe le inéchanl sur sou trône endormi.

André Chfnier

Quand, devant le veau d'or, sous le mont Sinaï,

Tombait le Décalogue, œuvre d'Adonâï,

Dieu même, qui parlait par la bouche d'un homme,

Révéla Némésis dans le Deutéronome,

Satire formidable où la voix du Dieu fort

Flétrissait le parjure et le frappait de mort.

Eh ! qui mieux que le Christ , le dieu sous forme humaine,

De l'austère critique agrandit le domaine ?

Aux scribes , aux docteurs d'épouvante saisis ,

Il lançait, chaque jour, sa sainte Némésis;

Il leur disait : « Malheur sur vous et sur vos pères ,

« 0 sépulcres blanchis, ô race de vipères,

« Maudits ! vous descendrez dans les gouffres ardens

« Où l'on verse des pleurs, où l'on grince des dents. »

Heureux l'auteur qui marche avec un tel exemple !

On dit qu'un jour, debout sur l'escalier du temple,

Ce sage, humble de cœur, l'évangélique Dieu,

Surprit l'agiotage assis dans le saint lieu ,

Qu'il vit même, au milieu des trafics mercenaires .

Les prêtres de la loi, types des doctrinaires;

roui à coup, agité d'un sentiment liaineux. Il saisit un long fouet aux satiriques nœuds. Et mêlant le sarcasme à la colère sainte, Il chassa les impurs de la divine enceinte.

Voilà ma Némésis ; celle qui suit mes pas. Qui me dicte ma haine et ne m'égare pas. Quant à ma liberté, qui de loin t'épouvante. Que ton erreur transforme en Alecto vivante. Si je puis te trouver un jour sur mon chemin , .le veux qu'en souriant tu lui serres la main. Va, ce n'est point le monstre aux guerres intestines. Qui court boire le sang au pied des guillotines. Qui choisit pour amans les valets du bourreau. Et pour char de triomphe un hideux tombereau. La mienne , la voici : par les peuples gardée , Sur un lion qui dort elle veille accoudée ; Aux lèvres de ses fils arrache les bâillons , Regarde du même œil la pourpre et les haillons; Sa tente est suspendue à la voûte éternelle ;

Le monde tout entier palpite sous son aile ; Chaque empire est le sien ; elle ne connaît pas Ces cloisons de pays que marque le compas : Si quelque cri de peuple à son oreille arrive , Elle brise leurs fers et la main qui les rive ; Rien ne peut altérer son immuable front ; Insensible aux clameurs des vieillards qui s'en vont, S élevant, de son vol, au-dessus des tempêtes, Qu'importe qu'en passant elle froisse des têtes ! Elle sait bien qu'un jour, de sa baguette d'or, Elle doit affranchir ce monde jeune encor. Alors nous la verrons secouant sur le globe Les trésors amassés dans les plis de sa robe ; Elle parsèmera son immense moisson De la zone torride aux glacières d'Hudson ; Pour nourrir l'industrie accourue après elle. Son bras fort bâtira la paix universelle , Empire ou république , où tous auront des droits , Règne qu'en six mille ans n'ont pu fonder les rois. Oh ! viennent les beaux jours, précurseurs de cet âge î

224 NfiMÉSIS.

Que je puisse compter sur ce [jrand héritage ! Que mon front soit doré d'un rayon d'avenir. Poète 1 et tu verras si j'aime à le ternir; Ma lyre, fille aussi de la muse chrétienne, Cliantera la concorde aussi haut que la tienne ; Quel bonheur, de son char en brisant les essieux, De dire à Nëmésis : Remonte dans les cieux !

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