‹ Némésis et la jalousie des dieuxChapitre 49 sur 181 · Xenopli., Memorab., W, 7, C · texte numérisé non relu

Xenopli., Memorab., W, 7, C

3. Voir rexccllcnt morceau sur INcnicsis (Qûivres, tom. XXVlf, pag. 3f)j, éfl. Carlsrnlie, 1821), et surtout la page 'i03. Nous devons beaucouj» à ce petit écrit, digne en ton! ]i()int <ie son auteur. Le premier, à notre connaissance, Herder a i)ien lait ressortir la signification morale du culte do ^Cmésis, quoiqu'il n'ait pas su lui-même se détendre de tout ('j:cés en combattant le préjugé qui faisait de cette déesse une personnification de la vcngcanci-.

puisque nous avons touché au\ questions qu'il suscite, nous ne saurions passer oulie avant d'avoir ('mis une opinion sur le fond du d('])al.

Les préventions religieuses des Grecs contre l'industrie viennent de ce qu'ils ne savaient pas distinguer dans la nature les lois, qui sont invariables et sacrées, des choses, qui ne sont que des accidents sujets à un changement perpétuel, et (jui composent ici-bas le véritable empire de l'aclivité humaine. iVtlenteraux lois qui gouvernent le monde, c'est là que serait le sacrilège, ou plutôt le délire: car nul homme jouissant de son bon sens n'a jamais entiepris de changer ce qu'il connaît par définition pour immuable. Mais l'industrie ne peut commander à la nature qu'en lui obéissant. Loin de s'attaquer aux ressorts éternels dont le jeu maintient l'harmonie et le mouvement dans l'univers, elle est forcée, pour réussir, de s'en assurer le concours: tout son pouvoii- n'est qu'un prêt de la Nature même, dépositaire de forces- inépuisables au service de toute intelligence qui voudra la transformer.

Sans doute les exigences de l'ordre général, la faiblesse même de notre esprit, prescrivent ii ces tentatives une limite infranchissable : il y a quelque part une digue oi) doit échouer la j)uissance humaine. .Mais où est-elle, cette inviolable barrière, que nos descendants pas plus que nous-mêmes ne pourront jan)ais reculer? Nous

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l'ignorons : voilà l'excuse de nos plus audacieux efforts. Venons-nous à nous heurter dans quel- (jue entreprise ou quelque expérience contre un obstacle insurmontable : c'est raverlissenient qui nous avait manqué d'abord, ou plutôt, qui nous avait été épargné, afin que notre zèle pour le travail n'en fut pas diminué. Cet avertissement tardif est aussi tout à fait inopiné : rien au dedans de nous-mêmes ne nous l'avait fail pressentir; il nous surprend, il nous déconcerte. D'ailleurs, ce n'est point à notre conscience cju'ii s'adresse : elle n'y démêle lien de sévère, pas plus que d'affectueux, aucun accent qui trahisse la voix d'un juge, ou celle d'un père. Nous ne sentons devant nous qu'un obstacle inerte qui nous arrête : et nous restons convaincus de no- Ire innocence, soit que, désespérant dès lors du succès, nous renoncions à notre tentative, soit que nous recourions à la ruse pour éluder celte loi qu'il nous est impossible de transgresser de vive force.

La nature n'est point l'uTiivers : les lois de la nature ne doivent pas davantage être assimilées aux lois morales. La théologie grecque ne distinguait qu'imparfaitement entre toutes ces choses : et tel est le vrai principe des erreuis qui viennent d'être relevées. Sans cette double confusion, Eschvle, mieux instruit^ n'eut pas accusé Xerxès de sacrilège |)Our avoir jeté un pont sur le dc'iroil d'Hellé : car il n'eût pas ignor*' (pic

l'assistance de Ja ISalure même est nécessaire au succès d'une telle entreprise; et la pythie eût laissé percer l'isthme deCnide : car elle eût réfléchi que, si Jupiter avait fait les choses autrement, c'était peut-être pour que les Cnidiens les refissent ainsi.

Les mêmes raisons qui viennent d'être alléguées à la décharge de l'industrie, peuvent servir aussi à justifier la science et la philosophie. On peut attribuer à leurs efforts plus ou moins d'efficacité. Il suffit, d'autre part, de considéreil'intelligence qui nous est échue en partage, pour affirmer tout d'abord qu'elle n'est vraiment maîtresse que d'un espace circonscrit, et que, par delà un certain niveau, elle ne rencontre plus que l'incertitude ou l'erreur. Mais elle a beau toucher à ce niveau, elle a beau le dépasser : rien ne l'avertit de redescendre ou de s'arrêter. Ceux mêmes qui voient avec le plus d'inquiétude ces aventuies de la recherche scientifique ne sauraient dire jusqu'où il lui est permis de se hasarder : tant il est vrai (jue l'esprit humain ne connaît pas ses bornes, et que, s'il vient à les franchir, ce ne peut être qu'à son insu. Mais celte ignorance même n'exclut-elle pas la faute? ne suffit-elle pas pour autoriser toutes les entreprises de la pensée?

La recherche philosophique est donc innocente : quelque objet qu'elle poursuive, elle est sujette à s'égarer, mais elle ne peut devenir cou-

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pable. Si son domaine est borné, c'est \>iu' une impossibilité, et non par une piobibilion : son pouvoir est restreint, mais son droit ne l'est pas. La doctrine que nous examinons était par conséquent en faute sur ces deux points : d'ailleurs ces erreurs, quelque décourageantes qu'elles fussent, ne causèrent aux progrès du génie grec aucun retard sensible. La défiance superstitieuse dont la navigation paraît avoir été l'objet n'empêcba point Atbènes d'entretenir une puissante marine. A l'exemple de ces téméraires explorateurs du désert dont il semble lui-même réprouver l'entreprise, Hérodote aventura sans scrupule en pays lointain son infatigable curiosité. La mauvaise renommée des Telcbines n'effiaya point la statuaire, jalouse de renouveler leurs prodiges : le marbre retrouva sous le ciseau de Pbidias la vie merveilleuse qu'avait su lui communiquer Dédale. Si Parménide cioit devoir s'autoriser encore d'un sauf-conduit de la Justice pour pénétrer dans le palais de la Vérité, bientôt Platon, Arislote, n'en demanderont la clef qu'à leur pro|)re raison. Ainsi, c'est en vain {(ue la théologie de l'anthropomorpliisme seml)lait condamner le peuple grec à celte résignalion apalbi(|ue où le fatalisme a précipité des nations moins beureusement douées. Il croyait à sa religion : mais il aima mieux obéir à son ^énie.

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