‹ Némésis et la jalousie des dieux [microform]Chapitre 127 sur 180 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

LA. QUESTIOÎf DE l'oRIGINE DU MAL RÉSOLUE PAU SOCRATE, PLATOIf ET ARISTOTE.

La solution que nous allons exposer est l'œuvre collective de Socrate, de Platon et d'Àristote. Le premier a enseigne qu'il y a une Providence.

Le second a complété et fortifié cette affirmation par un optimisme qui n'en est que le développement. Le troisième, enfin, a rapporté à son vrai principe la portion de mal qui est l'ouvrage de l'homme, et que Platon n'avait pas imputée assez résolument au libre arbitre. L'étude qui va être faite de ces trois systèmes gagnera donc à n'être pas morcelée : c'est celle d'un tout formé successivement, mais qui veut être embrassé d'un seul coup d'œil pour offrir enfin à l'esprit la solution complète et relativement satisfaisante que nous cherchons.

S'il est vrai en un sens que le nom de Socrate marque une ère nouvelle dans l'histoire des

idées grecques, il faut se garder pourtant d'en faire une limite où toute tradition s'arrête. Ce sage que l'humanité revendique aujourd'hui comme un de ses instituteurs, fut en son temps, ne l'oublions pas, un citoyen d'Athènes j dont toute la vie s'écoula dans sa ville natale, qui même se vantait, si nous en croyons Platon ^, de ne s'en être absenté volontairement qu'une seule fois, par une exception unique chez ce peuple curieux et léger. Nul philosophe ne fut aussi éloigné d'être un cosmopolite: nul homme ne fut plus décidément de son pays. Peut-être quelque chose manque-t-il pour le plein contentement d'un lecteur moderne à l'immortel dénoùment du Phédon : entouré de sa famille d'adoption, le sage mourant nous paraît un peu trop détaché de l'autre =*. Mais s'agit-il de garantir sa vie en acceptant l'exil^/ ou de se soustraire par la fuite à la mort qui l'attend * : ce même homme, si prompt à s'arracher aux suprêmes embrassements des siens, s'étonne et s'afflige à la seule pensée de quitter la ville où il est né, et qu'il a toujours servie en citoyen attaché à ses devoirs et zélé pour le bien public.

Socrate n'éprouvait donc point ce dégoût du monde réel et de la société présente, qui rejette les esprits spéculatifs vers l'idéal ou les égarevers l'impossible. Ce n'était point un mécontent :

1. Plat., Criton., 52 B. — 2. Plat, Phœdon., 116 B. 3. Plat, Apol. Socr., 37 D. — 4. Plat. Qriton., 53.

ce ne fut point davantage un utopiste. A vrai dire, il n'eut point de système, mais seulement quelques idées propres, et, avant tout, une méthode. 11 compritque la connaissance de l'homme par lui-même précède logiquement toute autre, et que la conscience, premier degré de la pensée, en est aussi le premier instrument. Perfectionner eu lui-même et chez ses concitoyens, par une sorte d'encjuête de chaque instant, cette faculté fondamentale, c'est la tâche à laquelle il consacra son génie subtil et vigoureux, f^a profession d^ignorance universelle qu'il opposait à l'omniscience prétendue des sophistes n'était point de sa part une pure ironie, mais une revendication implicite du droit de remonter en tout juvsqu'aux principes. Il se moqua des sophistes pour déshonorer l'erreur : en même temps qu'il dégoûtait les jeunes gens d'un enseignement corrupteur, il leur apprenait à trouver en eux-mêmes la vérité. Novateur patient, loin de vouloir refondre d'un coup la religion et l'État, il n'hésita pas à choisir, pour les améliorer à la longue, le plus lent des moyens : l'éducation.

Enseigner, tel fut donc son rôle véritable:

pour toute science, il eut celle de l'âme, que supposait sa méthode et où se renfermait son enseignement. S'il lui arrivait d'eu faire quelque application à la politique ou à la théologie, c'était pour revenir promplement à son objet

propre, l'étude de ces vérités dont la preuve est en nous-mêmes, pour que nous ayons sans cesse à notre portée la lumière indispensable qu'elles nous prêtent. De là le caractère pratique de sa doctrine. D'ailleurs, sa morale ne dégénère jamais en pure prédication : elle est constamment originale et scientifique; elle est d'un temps où tout avait besoin d'être prouvé de nouveau, et d'un philosophe qui trouvait l'édification en ne cherchant que la vérité : et c'est par là qu'elle nous donne ce beau spectacle, plusieurs fois répété, et le plus rassurant que puisse offrir l'histoire, des principes nécessaires retrouvés dans l'abîme des doutes et le chaos des systèmes, et ramenés au jour par un de ces coups de fortune dont le génie philosophique a le privilège.

La doctrine morale de Socrate n'a donc rien de particulier, comme il est naturel, qu'une méthode et des preuves. Sa doctrine religieuse ne contient, à vrai dire, qu'une seule nouveauté. Voyons d'abord par où elle est purement athénienne.

Xénophon justifie très-bien son maître du reproche d'irréligion. Demande-t-on, dit-il, à la pythie comment il convient d'honorer les dieux, elle répond : « Selon les lois de la cité. » Or Socrate n'a jamais dit ni fait autre choses 11 y a plus : nul doute que la piété de Socrate, à pren-

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