Plin., Hist. natur., XXVIII
L'étude que nous venons de terminer a eu pour objet le développement successif de deux idées distinctes, bien que connexes et généralement associées chez les écrivains qui nous en ont transmis le souvenir. L'une est l'idée de jalousie divine, l'autre, l'idée de némésis.
Nous ne pouvions guère, sans faire violence à l'histoire qui nous les offre partout réunis, séparer dans notre exposition ces deux éléments divers d'une même doctrine. Maintenant nous voudrions rattacher, tout en la résumant, à l'histoire générale des idées, l'histoire particulière que nous venons d'écrire. De ce point de vue nouveau, nous découvrons que les deux idées dont il s'agit n'ont eu ni la même origine ni la même destinée.
La fal)le de Prométhée nous a montré le pré-
jugé de la jalousie divine comme en germe dans la plus ancienne théologie grecque; par delà même cette antiquité, les indianistes nous en signalent une plus reculée, antérieure à toute tradition européenne, et oii la même erreur occupe déjà une place dans la mythologie. Elle semble contemporainedespremières plaintes del'homme en lutte avec un sol ingrat % avec un ciel inclémenl que son imagination peuplait d'êtres corporels, capricieux et passionnés comme luimême.
Étrangère à la Grèce par son origine, cette idée y végète longtemps. Ce n'est que par une naturalisation lente qu'elle prend enfin, pour ainsi dire, droit de cité dans la langue.
Dès lors elle trouve des contradicteurs chez les écrivains les plus fidèles à la tradition nationale. Un Eschyle^ un Pindare, n'y adhèrent que sauf exceptions et réserves. La vie générale du peuple grec n'en reçoit aucun contre-coup sensible, et son activité n'en est point ralentie.
Des poètes imaginent un être allégorique appelé Jalousie : le culte ne leur emprunte point cette création. L'idée dont ils avaient voulu faire une déité distincte s'attache, comme élément accessoire, à une autre personnification, et pénètre un autre culte.
1. Voir ce que dit M. Egger, dans son Mémoire sur la poésie bucolique avant Théocrite, du chant nommé Lityersès (Mémoires de lit' térature ancienne, pag. 245).
En butte avec l'anthropomorphisme aux attaques de la philosophie, elle est vaincue avec lui, mais non détruite. Elle dure, non pas autant que l'hellénisme, mais autant que le paganisme lui-même. Cette idée plus vieille que la Grèce, qui n'a fait que la traverser, qui a survécu à son asservissement et à sa ruine, qui lui survit sans doute encore chez quelque peuple sauvage, ne l'appelons pas une idée grecque : c'est une idée anthropomorphique; c'est un des derniers degrés d'assimilation entre la divinité et l'homme, où puisse arriver la superstition humaine : mais, une fois engagée dans cette voie, il lui est difficile de ne pas la suivre jusqu'au bout.
L'idée de némésis a eu un sort différent. Nous n'oserions dire qu'elle ait été étrangère aux plus anciennes civilisations : du moins, elle paraît être devenue propre à la Grèce dès le commencement des temps historiques. Nous trouvons dans les premiers monuments de l'âge épique le mot qui l'exprime, avec tout ce que ce mot rappelle d'idées et de sentiments. De bonne heure, elle se personnifiait dans une divinité spéciale, elle inspirait un culte : culte sérieux et efficace, qui ne consistait pas seulement en prières et en sacrifices, mais encore en réflexions salutaires, applicables à tous les actes de la vie ; culte, enfin, qui renfermait en substance toute la morale des Grecs et toute leur religion. La philosophie même respecta une croyance à laquelle étaient
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allacliés de si grands intérêts : loin de chercher à la détruire, elle ne dédaigna pas de se l'approprier en partie. D'ailleurs celte même idée, que la Grèce s'était, pour ainsi diie, incorporée, se refuse à vivre en d'autres climats. Transportée à Rome avec les dieux des nations vaincues, Némésis n'est plus invoquée que par la superstition et ne sert plus qu'à l'entretenir. Ses nouveaux adorateurs ne savent pas trouver dans leur langue un nom qui exprime ses véritables attributions; et c'est tout aussi vainement que nous en chercherions un dans la nôtre. Née peut-être avec l'hellénisme, l'idée de némésis se développa, prospéra et périt avec hii : c'est proprement une idée giecque.
"Y a-t-il des idées lutélaires et unies par un lien si fort à la destinée comme au génie spécial de certains peuples, qu'ils se sauvent en y restant fidèles, et qu'ils se perdent en y contrevenant ? Si Dieu nous mène, n'est-ce pas en conduisant notre esprit, qui lui-même nous conduit? S'il nous protège, n'est-ce point surtout par les instincts qu'il nous donne? Y a-t-il des destinées sans vocation ? et, à côté de la conscience qui nous révèle les devoirs communs à tous, chaque homme, chaque peuple, ne porle-i-il pas en lui-même une autre règle de vie appropriée à sa fin particulière?
Telle fut peut-être pour la nation grecque l'i-
dée (Je némésis : el l'histoire de cette idée, mise en parallèle avec celle de la Grèce ellemême, pourrait donner une certaine opportunité aux questions cjui précèdent.
Considérons seulement l'époque de Périclès, cet âge unique dans la YÎe du genre humain.
Libre, Athènes résiste à la licence des factions : ennemie implacable de la tyrannie, elle se soumet volontairement à l'autorité d'un grand homme. Quelle modération chez cet auguste citoyen, intègre dépositaire d'un pouvoir toujours révocable ! Quelle sagesse dans ce peuple qui ne dispose de lui-même que pour se confier au plus digne ! 1/idée de némésis est alors à son apogée : tout la proclame ou s'en inspire. Par exemple, où trouverait-on un plus beau témoignage en faveur du précepte cher à la sévère déesse. Rien par delà ta. mesure^ que les ouvrages mêmes de Sophocle, de ce génie natulellement réglé, soutenu constamment par un enthousiasme qui ne l'emporte jamais? Étranger aux sublimes créations d'Eschyle, qui condamne l'excès plus qu'il ne le fuit dans son langage, Xatiicisme était né , pour appliquer à l'art les maximes prescrites à la vie, et demeurer le type éternel de la sagesse dans la conduite de l'imagination.
Le Parthénon semble petit aux voyageurs modernes : et la hardiesse , il faut l'avouer , n'est pas ce qui caractérise l'art grec en général. Lors-
qu'on songe à ces colossales constructions de l'Orient, aux imposantes ruines de INinive,àce que la Bible raconte de la tour de Babel , aux Pyramides encore debout, on se demande pourquoi la Grèce, magnifique aussi au grand siècle de sa civilisation, ne parait avoir cherché, ni à frapper la vue par les proportions de ses monuments, ni à leur donner une solidité qui défiât la destruction. Mais, pour un peuple adorateur de Némésis, l'étonnement même était voisin du blâme : une grandeur qui eût surpassé l'homme, une durée qui eiit paru braver les dieux, ne lui auraient causé que de l'effroi.
Si l'esprit de mesure , la crainte des excès, avait été une sauvegarde pour la Grèce, les excès de l'ambition, après ceux de la licence, consommèrent irrévocablement sa perte. L'expédition de Sicile fut comme le signal de la décadence d'Athènes. Celle d'Â-lexandre , en disséminant les forces et les lumières d'une nation faite pour la liberté et non pour l'empire , en civilisant, si l'on peut ainsi parler, le monde à ses dépens , lui porta un coup dont elle ne devait pas se relever. Un peuple né pour la conquête recueillit l'héritage de la Grèce déchue : et la suprématie qu'elle avait due surtout à l'admiration des hommes, devint une domination entre les mains de ses grossiers vainqueurs. Animé d'une ambition qui ne comfftait point avec les dieux, le peuple-roi demanda son salut à des
vertus nouvelles. Il apportait de bonnes lois : le monde put s'endormir à l'ombre de sa fortune.
Il est une opinion qui paraît avoir joui d'une certaine faveur dans l'antiquité : c'est que le fer de la Parque tranche toujours deux fils à la fois, et que notre dernière heure est celle d'un être invisible, né avec nous pour veiller sur nos jours et mourir de notre mort. La Grèce avait succombé: le génie attaché à son sort avait achevé du même coup sa destinée terrestre. Alors , pour parler comme Hésiode, « enveloppant de « voiles blancs son beau corps, il alla se joindre ft à la famille des Immortels, et abandonna les « hommes. «