Od., XI, 405 sqq., 488 sqq.; XXIV
après tant d'épreuves, a revu enfin âa patrie : ce Roi des rois n'est plus qu'un malheureux qui excite la compassion. Moins soucieux désormais de la longue mémoire qu'il laisse que du prix dont il l'a payée, Acbille préférerait à la gloire de régner sur les ombres la condition du plus obscur des vivants. Tout ce que gagne à mourir le plus généreux béros, c'est de mieux connaître le prix de la vie qu'il a perdue, en même temps qu'il ressent plus douloureusement les peines qui l'ont attristée : et dans cette existence nouvelle où il a mérité d'être beureux, et que l'infortune lui a fait soubaiter peut-être, un incurable ennui est le moindre de ses maux. C'est en cela surtout, en représentant la misère bumaine comme éternelle et irréparable, que la tbéologie grecque méconnaît la Providence. Si elle faisait de la terre un lieu d'épreuves et d'initiation à une vie meilleure, on ne saurait l'accuser de pessimisme, pour avoir ajourné le bonbeur au delà du tombeau. L'existence du mal serait tout expliquée ici-bas, d'un côté, par l'imperfection attacbée à toute condition terrestre, de l'autre par l'action de la liberté, base du mérite, et serait justifiée dans l'autre monde par une double réparation, celle du cb aliment pour le mal commis, celle de la compensation pour le mal souffert. Si tel était pour la théologie grecque l'ordre providentiel, la Providence des Grecs serait la même que celle du cbristianisme
et de la philosopbie. Mais la théologie grecque a jugé que la liberté, efficace pour le malheur de l'être faible qui la possède, ne pouvait le conduire par la vertu, par le sacrifice, qu'à un monotone simulacre d'existence, qu'à une fade parodie de la vie actuelle-, elle a laissé penser à l'homme que sa condition, lamentable ici-bas, serait pire encore aux enfers; elle lui a enseigné la nécessité de la souffrance et l'obligation de la vertu, sans lui promettre en dédommagement de ses douleurs, en échange de ses efforts, le bonheur ni la récompense ; elle n'a rêvé pour lui qu'un avenir sans félicité et sans consolation , qui ajouterait à ses maux au lieu de l'en délivrer, jusqu'à lui faire regretter ce présent si misérable : par là, faisant entrer le mal dans la destination des êtres, elle retirait implicitement la bonté à l'essence divine.
Le sentiment religieux, chez les héros d'Homère, est défiguré par une lacune correspondante à celle de la théologie. Les dogmes et les légendes ne font pas seuls les religions : ce qui les caractérise mieux que la croyance même, c'est la manière de croire et de prier; c'est, pour ainsi dire, l'attitude de l'âme en présence de ce qu'elle adore : par là, une idée religieuse peut se trahir longtemps avant de s'affirmer sous une forme précise. Des dieux qui ne sont pas aimés ne sont pas des dieux bons : s'il en est
ainsi, que dirons-nous des dieux d'Homère ? Les lionimes qu'il met en scène n'aiment pas plus les dieux qu'ils n'en sont aimés. Les héros mêmes que favorise la prédilection de certaines divinités semblent craindre de payer de retour la tendresse qu'elles montrent pour eux. Ulysse^ dans son entretien avec Minerve, au XI 11*^ livre de VOdjssée, ne témoigne à son infatigable protectrice que du respect et de la soumission. Il se croit trompé par elle ' ; et, quand il ne peut plus douter de ses intentions secourables, on dirait que sa reconnaissance n'ose aller juscju'à l'amour. La crainte seule, ou le besoin d'un appui qu'ils jugent indispensable à leur faiblesse, inspirent la piété aux Grecs d'Homère. Si, comme Polyplième, ils se croyaient capables de lutter avec avantage contre la divinité , ils diraient comme lui : « JNous ne nous soucions point de « Jupiter ni des Immortels ; car nous sommes a beaucoup plus forts qu'eux; » et ils n'auraient plus pour la religion cpie l'indifférence hautaine des Cyclopes et des Phlégyes ^. « Tu m'as joué, -» s'écrie Achille, « Apollon, dieu malfaisant entre ce tous! Ah! je me vengerais, si j'en avais le ce pouvoir ^. « Grecs et Troyens sacrifient aux dieux, sans qu'aucun mélange d'amour ennoblisse ces hommages serviles de la faiblesse à la force,