‹ Némésis et la jalousie des dieux [microform]Chapitre 4 sur 180 · LA LOI DE PARTAGE ET LA FABLE DE PROMETHEE · texte numérisé non relu

LA LOI DE PARTAGE ET LA FABLE DE PROMETHEE

Les plus anciens monuments de la religion grecque nous montrent l'univers et l'Olympe même assujettis à l'empire d'une loi mystérieuse, sorte de dieu suprême sans passions, sans figure, sans légende, sans généalogie, sans personnalité, relégué par delà les cieux, dans un lointain inaccessible à l'imagination comme à la prière. Les mots de destin et de fatalité, par lesquels on est convenu, dans notre langue, de désigner cette loi, en donnent une idée peu exacte :

nous l'appellerons loi de oartage ^ .

1. Proprement, c'est le lot ou la part; en gi'ec habituelleinent [loipa. Du même ordre d'idées procèdent les mots [lôpoc, cuaOL, v£[jl£(7i;, Méyaipa (nom d'une Furie, de jisya'pw, envier), Aàxect;, le latin Pai'ca. On fait venir généralement Saifjiwv de Sari[jiwv d'après Platon {Cratijl. , 398. B). Il parait beaucoup plus simple et plus raisonnable de le rapporter àSaîoy.ai, ôaîwfAi : en effet, dans le passage classique d'Hésiode, les 6a((iov£; sont représentés comme chargés de la distribution des biens, et qualifiés TiXo^ToSÔTat (0pp. et dd. v. 121). L'idée de partage se retrouve encore dàlis £lu,ap[A£vri; celle d'attribution, dans 7r£7rpwfx£vv], qui se rattache évidemment au même* verbe que ËTropov , soit l'inusité TtiirpMcjîcw, ^

La loi de partage, comme son nom l'indique, a pour fonction de fixer la part dévolue à chaque être ' . Mais, dans le principe au moins, elle n'est qu'une règle idéale de répartition, que l'intelligence divine conçoit, à laquelle la providence divine se conforme par une libre préférence ^ . Le soin de distribuer les lots avec liberté, avec souveraineté, regarde les dieux, seuls dispensateurs des biens, et spécialement Jupiter, qui sait exactement où commence, où finit la portion due à chacun des mortels^. L'heure de

comme <^i8pu>fj.a.i et (3opa viennent également de pigpwcrxw (compar. s6opov venant de Ôptocr/.w). Selon M. Alfred Maury {Religions de la Grèce, t.I, pag. 285), le mot Krip est emprunté au radical sanscrit ifaZa (partage). Notons cependant que M. Michel Bréal propose une élymologie différente dans son étude de mythologie comparée sur Hercule et Cacus (Durand, 1863), page 60. D'ailleurs, un autre mot sanscrit, bhaga, dérivé de bhaj (donner, séparer, diviser), se rapproche par sa signification du grec ôaî[xa)v.

1. Cette attribution est encore très -bien marquée chez Pindare (0Z2/mi>., VII, 119; X, 65).

2. La personnification de cette règle en une ou plusieurs déesses, déjà commencée dans les poëmes homériques, devait avoir, tôt ou tard, pour "résultat de lui assujettir Jupiter même. Dans l'Iliade et dans VOdyssée, la Loi ne semble encoie oppressive que pour les dieux inférieurs, à qui Jupiter, selon la Théogonie d'Hésiode (v. 885), a partagé les honneurs après la défaite des Titans. La même Théogonie fait mention des trois Moîpai ou Parques en deux passages , qui sont marqués dans les éditions du signe d'interpolation, sans doute comme se contredisant l'un l'autre. Dans l'un (v. 904 sqq.) , il est dit qu'elles tiennent leurs fonctions de Jupiter; dans l'autre (v. 217 sqq.'», ces divinités, réunies à certaines Kr,p£? que le poète appelle vr\ls6noivoi , paraissent investies d'un pouvoir vengeur^qui s'exerce sur les dieux mêmes.

3. Hom., Od., XXj 76 : Eu olôev âiravïa, Moïpâv x' àjjipLopivjv tî xaxa- 8v/ixù)v àvôpwTtwv. — Id. Od., VI, 188 : Zsù; ô' aOtôç véjj.et ôÀêov 'Oàu[j.- Tï'.o; àv6pw7roi(nv 'EaSÀoï; vjôà xaxoïatv, ôittoç èÔsXTrifftv, éxdcCTTw. — De là un des surnoms des dieux : ôwT^pîç èàwv. '

la mort est-elle arrivée pour cet Hector qu'il aime, pour Hercule, pour Sarpédon, ses fils? La Loi a parlé : il hésite pourtant, il délibère, ii consulte les autres dieux. Quand il cède enfin, c'est à leurs remontrances , ou à celles de sa propre raison; sa soumission est libre comme l'a été sa résistance : absolue en ce sens seulement qu'elle est formelle et immuable, qu'il n'appartient ni aux dieux ni à personne d'y rien changer, la loi qu'il exécute l'a obligé sans le contraindre ^. D'ailleurs, des associations et des confusions fréquentes entre les noms donnés à la loi et ceux des dieux, qui en sont les ministres ^, en beaucoup de cas un usage indistinct, une véritable synonymie^ attestent que la religion grecque, à l'origine, considérait le monde comme soumis à un seul pouvoir.

Dans quelle mesure ce pouvoir s'exerce-t-il sur l'homme? Et, d'abord, connaît-il ime mesure? est- il oppressif? est-il illimité? La théologie primitive parait avoir enseigné généralement le contraire ^. La loi de partage fixe le

1 . On peut dire en effet que le mot p.oTpa représentait à l'esprit des Grecs les motifs moraux du gouvernement divin comme de la conduite humaine.

2. La volonté de Jupiter, le lot, le loi et la divinité, le lot de la divinité, de Jupiter ou des dieux.

3. L'affirmative peut se conclure de certains textes, surtout d'un passage de Vlllade (VI, 487 sqq.) ; mais la négative est, pour le moins, mieux établie, et cela nous suffit. '— M. Louis Ménard, dont nous avons connu tardivement la belle thèse intitulée la Morale avant les philosophes, a développé avant nous, et quelquefois dans les mêmes

commencement et le terme de chaque carrière; de loin en loin elle en resserre l'espace, de manière à ne plus laisser au passage qu'un défilé inévitable; enfin elle l'enclôt de tous côtés. Par là, elle gêne l'action de l'homme, elle n'anéantit pas son libre arbitre. Quelquefois même, elle lui laisse le choix entre deux carrières différentes et de longueur inégale '. Enfin, elle lui permet d'exercer son activité entre les bornes prescrites, de déployer sa puissance et de l'accroître : elle ne lui ôte pas plus le pouvoir que la liberté.

Mais, en même temps qu'elle laisse subsister le pouvoir de l'homme, elle circonscrit son empire. Elle est avare, comme l'indique un de ses noms latins : en donnant la vie, elle met en réserve l'immortalité ; en donnant l'intelligence, elle en retranche la prescience; en donnant le bonheur, elle en refuse la perpétuité ; en donnant la puissance, le génie, elle mesure son bienfait en vue de l'équilibre général. L'homme ne peut faire effort pour sortir de son domaine, pour devenir plus heureux, plus intelligent, plus puissant que sa condition ne le comporte, sans rencontrer les barrières qu'elle lui oppose.

Maintenant, ces barrières sont-elles absolument infranchissables? Y a-t-il chez l'homme une incapacité essentielle de transgresser la loi

termes, l'opinion que nous exprimons ici au sujet de la destinée homérique.

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