‹ Némésis et la jalousie des dieux [microform]Chapitre 43 sur 180 · Soph., Aj., V · texte numérisé non relu

Soph., Aj., V

nier attribut se confondait avec le premier. Mais ce qui prouve qu'il en demeurait distinct aux veux des Grecs, c'est qu'ils lui réservaient, à l'exclusion de toute autre puissance vengeresse, le droit d'infliger certains châtiments, par exemple la putréfaction du corps et la cécité ^

Un caractère particulier d'excès distingue d'ailleurs, à défaut de ce critérium, toutes les fautes dont la répression est spécialement dévolue à la nérnésis ou jalousie. En commettant ces fautes, on semble oublier ce qu'a d'inférieur, de fragile, de précaire, la condition assignée à l'humanité. L'orgueilleux, Fimpie, l'homme qui se laisse emporter au delà des bornes par la passion de la vengeance^, celui qui insulte les morts ou les malheureux, montrent également qu'ils ont perdu le sentiment de leur faiblesse et de

1. En ce qui concerne le premier de ces châtiments, la remarque est deBœltiger {Opiiscull. lait., pag. 199, not.), qui cite plusieurs exemples de ûopttTTat rongés des vers. J'y joins la cécité, sur la foi des textes suivants : Hom., JZ., II, n99; VI, 139; Herodot., I, 174; II, 111 ; cf. id., VII, 17; Char. Lampsac, fr. 12, éd. Did.; Apolion, Ehod., Il, 178 sqq. (cf. Scliol.) ; et ib., 311 sqq.; Pausan., II, 33, 3 ; Suid. voc . £7ti crauTw ttiV creÀïiVYiv xaôe/xei;. Cf. Plat., Gorg., 513 A; Theodectl'ragm. ap. Tragic. fragm., pag. 114, éd. Didot. — Il faut ranger encore parmi les ciiâtiments préférés de la nc'mésis l'aveuglement d'esprit ou le délire, âxY) (voir la légende d'Anliope, chez Pausanias, IX, 17, 4; celles des filles de Prœtus, de Penthée et des Ménades ; l'histoire même deXerxès dans Hérodote, etc.); la langueur ( Htjmn. Homer. Ven., v. 189), et enfin la mort subite, dont les armes prêtées aux dieux, la foudre de Jupiter ( fable d'Esculape, etc. ), les flèches d'Apolon et de Diane (fable de INiobé), hont les instruments ordinaires.

2. Voiries remarquables histoires ce Phérétime et d'Autiope (Herodot., IV, 205; Pausan., IX, 17, 4).

leur dépendance \is-a-vis des dieux et de la fortune. En s'abandonnant à ces ressentiments implacables , à ces pensées hautaines, dont la divinité veut avoir le privilège, en abusant contre les autres de l'impuissance où les réduisent les chances communes ou la fin nécessaire de l'existence des créatures, ils manquent au premier précepte de la morale religieuse : ils se méconnaissent eux-mêmes; hommes, ils ne pensent pas en hommes : et c'est par là qu'ils encourent la jalousie des dieux. Mais ce qui est surtout remarquable , c'est que les Grecs aient fait rentrer dans la même catégorie de fautes les actions qu'ils considéraient, les unes avec raison, les autres à tort , comme des infractions aux lois providentielles, des attentats à l'ordre établi dans la nature.

On conçoit jusqu'où une pareille idée pouvait les conduire, et quelles précieuses conséquences leur morale en pouvait tirer. Elle en a

' tiré, en effet, quelques-unes. Ainsi la punition de l'inceste paraît avoir été attribuée à la né-

« niésis ^ Mais, au lieu d'épuiser dans l'intérêt de la vertu le beau principe dont on reconnaît ici

1. V. Virgil., Gir., v. 237. — Platon impute à la y'êoiç le vice qu'il caractérise déjà par les mots uapà çO<jiv {Legg., 636 C ; Phxdr., 2!jI A) . Un poète disait de même :

"répiç tàS', oùyj KÛTtpiç, èlEpyâÇeTai

f Tragïc. fragni., anonym., fr. 166, éd. Didot). Au même emploi du mol J8pi; se rattache la signification de son dérivé hybrula.

l'application, la théologie grecque n'a pas craint de s'en autoriser contre les plus légitimes efforts de l'activité humaine. L'exposition de quelquesunes de ces conséquences qui regardaient la pratique, et restèrent pourtant dans la théorie, nous servira de transition pour passer de la doctrine qui précède aux formes qu'elle revêtit et à l'influence qu'elle exerça.

ni.

Les victoires de l'industrie humaine sur les obstacles que lui oppose la matière ont de tout temps, sans doute, excité l'enthousiasme des hommes. Un beau chœur de Sophocle ^ prouve que les Grecs ressentaient comme nous l'émotion que fait naître ce grand spectacle : seulement ils s'v abandonnaient avec moins de confiance. Des dieux jaloux pouvaient-ils rester indifférents aux conquêtes par lesquelles une créature rivale étend peu à peu son empire sur la nature ? En leur prêtant une telle tolérance , la religion grecque se fût démentie elle-même. Mais déjà le mythe de Prométhée a témoigné que, sur ce point encore, elle était conséquente à ses principes; et ce qui va suivre montrera

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