Sophocl., Antig., v. 332 sqq
cornaient, en dépit des légendes qui attribuaient aux dieux l'invention des arts les plus anciens, ou les plaçaient sous leur patronage, la superstition ne voyait pas sans défiance le génie humain, abandonné à ses propres forces, agrandir le domaine que le partage primitif lui avait assigné.
Ce n'est pas un Perse, c'est un Grec, c'est Eschyle lui-même dont on reconnaît la pensée dans ces paroles de Darius, évoqué des enfers pour s'entendre annoncer le malheur de sa maison, et pour révéler aux siens l'origine de cette catastrophe : « Mon fils, ignorant les ora- « clés, en a précipité l'accomplissement par sa « témérité juvénile : lui qui s'est flatté d'enchaî- « ner comme un esclave ^ le détroit sacré de (c l'Hellespont, et de l'arrêter dans le cours que a Dieu lui fait suivre; lui qui en changea la face, « et, l'enveloppant d'entraves façonnées au mar- « teau, fraya un immense chemin à son im- « mense armée; lui qui, simple mortel, pensait, « dans sa folie, triompher de tous les dieux et « de Neptune. ;> Voilà, suivant Eschyle, le crime de Xerxès et le secret de son désastre : c'est, comme il le dit ailleurs, par une de ces expressions monstrueuses qui sont familières à ce génie
1. j£sch\l., Per.s., v. 744 sqq. — Cette expression est peut-être l'origine de l'opinion si répandue, suivant laquelle Xerxès aurait jeté des chaînes dans les flots, comme pour les réduire en esclavage. Eschyle ne veut désigner par là que la consTuction d'un pont. D'ailleurs, la fable dont nous parlons est déjà dans Hérodote ( VIT, .^5).
presque oriental, « ce promontoiie commun c qui réunit sous le même joug les deux conti- « nents ^. » De là cette jalousie divine^ à laquelle succombe l'orgueilleux monarque.
Telle n'était pas sans doute la doctrine de Zoroaslre ^ ; mais c'était celle de la pythie. Les
1. .«schyl., Pers., v. 130. — Cette gigantesque entreprise, si contraire au génie de la Grèce, sert encore de thème à Isocrate pour une amplification ingénieuse (Isocrat., Panegyr., cap. 25). On voit quelle impression durable elle avait faite sur les imaginations.
2. .Escliyl., Pers., v. 362. — Le passage des fleuves était assujetli à une forma'ité religieuse dont on ne pouvait s'exempter sans s'exposer au même dange • « Celui, dit Hésiode, qui, traversant un fleuve, commit l'impifté de ne pas se laver les mains, attire sur fui la nêmésls des dieux, qui lui envoient des maux dans la suite {Op. Dd., V. 738). » Quelquefo s, les généraux d'armée sacrifiaient aux fleuves qu'ils allaient passer, et prenaient les auspices (Herodot, VI, 76).
3. On ne peut s'empêcher de faire, à ce propos, un rapprochement entie la véri ab e théologie perse et cette doctrine toute greique dont l'Ombre de Darius, dans la pièce d'Eschyle, n'est que l'interprète. La Perse croyait, comme la Grèce, à l'existence d'une divinité jalouse ; mais sa rel gion autorisait l'homme, l'encourageait même, à lutter contre le prizicipe de ses maux, en lui promettant l'assistance d'un princ'pe supérieur, celui du bien, auquel devait à la fin resier la victoire, c'est ce qui ressort, du moins, de la traduction du Zend-Avesta par Anquetil-Duperron. ( Voir le petit recueil intitulé : Morale de Zoroaslre, extraite du Zend-Avcsta. Paris, Lecou, 1850.) On y voit que le pouvoir de chasser l'envie est un privi'ége accordé à certains justes par les esprits bienfaisants (pag. 74; Vendidad, {-àrgard 20) ; que le labourage ii'est pas seulement une oeuvre utile, mais encore une pratique religieuse, funeste à l'empire des mauvais génies (pag. 108, hà 31); qu'il est bon de dessécher les marais (pag. 1, 2, 5; Vendidad, fargard 3 ) ; qu'enfin le rétab issement de toutes choses sera opéré par le pouvoir d'Ormuzd (pag. 67; Vendidad, fargard 18). La même doctrine était beaucoup p us explicite et satisfaisante que la doctrine grecque sur l'article de la vie future (pag. 71 sqq.; Vendidad, fargard 19); et pareillement sur celui de la charité, puisqu'elle menaçait de l'enfer celui qui n'aime pas à donner (p. 4; Vendidad, fargard3) Qu'Eschjleet Hérodote aient méconnu la supériorité de la religion perse sur la leur, et
Cnidiens ayant voulu, pour mieux défendre leur presqu'île contre Harpage, couper l'islhme qui pouvait lui livrer accès, leurs ouvriers furent atteints d'une maladie étrange, qui affectait surtout les yeux. Sans doute, on reconnut à ce dernier symptôme une intervention de la jalousie divine : car on interrogea l'oracle de Delphes. La pythie répondit: « Ne fortifiez pas l'isthme; « ne le percez pas non plus : car Jupiter vous « eût donné une île pour séjour, s'il l'eût vou- « lu '. » Qu'eût dit la prêtresse d'Apollon de la grande entreprise qui tient aujourd'hui l'Euiope dans l'attente? Un autre oracle* coupa court jadis au projet bien plus modeste de Nécos, en lui donnant avis qu'il travaillait pour les barbares. Aujourd'hui, par une entreprise dont auraient frémi les impies Pharaons qui fermaient les temples et bâtissaient les pyramides, ces
jugé Xerxès selon la loi grecque, pour ainsi dire, c'est ce qui ne doit pas étonner et ce qui avait peut-être été remarqué dans l'antiquité même. Ainsi, à en croire Diogène de Laërte, certains auteurs démentaient l'accusation portée contre Xerxès, d'avoir insulté le soleil et la mer, qui, disaient-ils, étaient des divinités selon les mages. Les mêmes convenaient, d'ailleurs, qu'il avait renversé les statues des dieux grecs, ce qui leur paraissait sans doute naturel de la part du roi d'un peuple iconoclaste (Diog. Laert., Proœwi., 9). Cicéron nous apprend que, s Xerxès avait brûlé les temples de la Grèce, c'était, selon les mages, parce que les dieux ne devaient pas être renfermés entre des murs. En chassant de leurs sanctuaires ces dieux jaloux de la Grèce, à la haine desquels il était venu s'offrir, malgré l'avis de Démarate (Philos trat., V. Sophisi., Il, 5, 4, pag. 575), Xerxès ne faisait donc qu'obéir aux préceptes de sa propre religion.