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siode, Fintelligence humaine, le génie du travail, finalement en proie, pour l'expiation de ses inventions téméraires, aux exigences perpétuelles du besoin, et forcé de se renouveler sans fin pour nourrir des convoitises qu'il n'assouvit jamais.
Que faut-il conclure, touchant les rapports de l'homme avec la divinité, de la légende célèbre qui concerne ce dernier personnage, son larcin et son supplice? question que les modernes se sont posée plus d'une fois, et à laquelle ils ont répondu le plus souvent en modernes.
C'est au point de vue de l'antiquité qu'il convient de se placer pour la débattre ici. Il s'agit de confronter la fable rapportée par Hésiode avec cette idée d'un partage primitif, qui tint de si bonne heure une place si importante dans la théologie grecque, et de mettre en évidence, d'une part ce qu'elle y emprunte, de l'autre ce qu'elle y ajoute.
Un dieu puni d'un excès de générosité envers les hommes, l'humanité elle-même enveloppée dans le châtiment de son bienfaiteur, telle est en résumé cette fable. Mais Prométhée, c'est l'homme encore : les présents de Prométhée ne sont que la figure des conquêtes de l'homme, qui, par là, réunit effectivement les deux rôles de patron et de client , distingués dans la légende. Suivons ce personnage unique, ainsi dédoublé , à travers les péripéties de l'étrange
récit d'Hésiode. Prométhée a rendu les sacrifices moins onéreux en faisant agréer de Jupiter, au moyen d'une ruse, une offrande dérisoire. Jupiter use de représailles en retirant aux hommes le feu et les choses nécessaires àla^ie. Mais Prométhée dérobe à son tour le feu, et le restitue à la terre. Par là il attire de nouveau le courroux céleste et sur lui-même et sur ceux à qui a profité son attentat. Un châtiment terrible est décrété contre le coupable, et Pandore est façonnée pour le malheur du monde. D'ailleurs cette expiation n'ôte pas au genre humain les avantages qu'elle lui fait payer si cher : le trésor soustrait aux cieux comme l'immunité extorquée à Jupiter passeront des pères aux enfants.
Le pouvoir laissé par la théologie grecque à l'ambition humaine, même en révolte contre la divinité, est ce qu'il faut remarquer d'abord dans cette légende. Elle nous en fournit deux exemples nouveaux , en même temps qu'elle confirme tout ce que nous avons pu recueillir précédemment touchant la loi suprême, la puissance divine, la liberté humaine, la rivalité des dieux et des hommes. Mais ce qui mérite ici une attention particulière, ce que fait ressortir, entre toutes les légendes primitives, la fable de Prométhée, c'est la revanche par laquelle la divinité, un instant vaincue, répare définitivement sa défaite passagère. Il ne lui suffit pas de punir
le téméraire qui Ta bravée, de satisfaire sur le Titan un courroux qu'il a seul provoqué. Ce châtiment infligé, cette vengeance exercée, il lui reste à remédier au progrès accompli par l'homme en dépit d'elle-même, en lui faisant perdre l'équivalent de ce qu'il a gagné. Le tour des dieux est venu ; c'est à eux à parler, comme dit Homère : ils auront le dernier mot. Pandore, un déchaînement de fléaux, compenseront la conquête du feu; et l'humanité n'aura recouvré le premier instrument de son industrie que pour tomber sous la domination définitive du Mal.
Ainsi l'antique fable de Prométhée nous initie déjà à l'idée d'une providence dont la fonction n'est proprement ni de conserver, ni de rémunérer ou de punir, mais de réparer, et de rétablir l'ordre ici-bas, quand l'ambition humaine a réussi à le troubler.
Nous n'insisterons pas ici sur cette conception, que nous rencontrerons souvent dans la suite de nos recherches : nous nous bornerons à remarquer dès maintenant que, dans la religion primitive des Grecs, elle n'est nullement accidentelle : au contraire, elle s'y montre comme si naturellement liée aux croyances fondamentales, qu'elle ne peut presque en être détachée. Si la loi éternelle, dans ce système, était une fatalité absolue, qui, par le seul fait de son existence, impliquât négation de la liberté huniainej
OU si, l'homme restant libre, les bornes prescrites à son activité étaient infrancliissables, la stabilité du décret suprême suffirait à maintenir l'équilibre du monde, et la Providence serait dispensée de le protéger : l'ordre général, ne pouvant être attaqué, n'aurait pas besoin d'être défendu ; à plus forte raison ne demanderait-il jamais à être rétabli. Mais l'homme est libre : si l'expérience et l'instinct l'avertissent que son domaine est borné, il ne sait pas au juste où en sont les limites ; d'ailleurs il j a en lui un besoin de conquête : il avance en aveugle, dupe de sa passion ou de son ignorance; il touche à la barrière fatale. Le moment semble venu pour Jupiter de l'avertir ou de le frap per. Ici commence le mystère. Comment les dieux ne son I; -ils pas toujours les plus forts? ou quelle est cette insidieuse tolérance qui se refuse à prévenir un attentat souvent involontaire, dont il faudra ensuite, non-seulement punir l'auteur, mais encore réparer les effets ? Ce qui est sûr, c'est que la tentative n'est pas toujours réprimée : que la cause en soit l'inaction de Jupiter ou son impuissance, la barrière peut être franchie. L'homme n'a qu'à faire un pas, la foudre, qu'à demeurer suspendue : l'équilibre du monde est détruit.
Les Grecs allaient jusque-là : mais ils croyaient aussi que, si le désordre peut exister, il est impossible qu'il dure ; que toute atteinte portée à
14 LOI l)E PARTAGE ET FABLE DE PROMÉTHÉE.
l'organisation du monde doit inévitablement être réparée ; que si , enfin , l'indiscipline humaine peut faire osciller la balance des destinées, elle ne saurait l'empêcher de reprendre son ijiveau. Tôt ou tard la divinité, vaincue dans ce premier combat, reparaissait pour triompher : et l'équilibre que la Providence avait laissé détruire était providentiellement rétabli.
Nous sommes désormais en possession des principes généraux qui se rapportent, dans la plus ancienne théologie grecque, à la question de l'origine du mal. Par delà les formes successives qu'ont pu revêtir ces idées d'une antiquité sans date, il fallait d'abord en chercher la substance pour être sûr de remonter à ce qu'elles ont de plus ancien. Il est temps d'arriver à quelque chose de moins abstrait. Dès Homère et Hésiode, le voile qui nous dérobait l'histoire est levé : il ne s^agit plus que d'assister au spectacle où nous convie d'abord l'épopée, et de reconnaître, sur la scène où ils vont vivre et agir sous nos yeux, les acteurs dont nous ne connaissons encore que les noms et les rôles : la Loi de partage, l'Homme et la Divinité.