CHAPITRE
LA îfATURE DIVINE ET LA CONDITION HUMAINE, — LA NÉMÉSIS.
Il résulte de la fable de Prométhée que la loi de partage appliquée par les dieux est la cause première des maux humains ; que les empiétements de l'homme hors de son domaine propre, par la répression et la réparation qui s'ensuivent, en sont une seconde, qui se rattache d'ailleurs naturellement à la précédente : de manière que celte légende enveloppe une sorte de théorie du mal métaphysique, physique, et l'on peut ajouter dès maintenant, du mal moral. Nous emprunterons à Homère et à Hésiode de quoi compléter ce premier aperçu : seulement, au lieu de considérer désormais la rivalité des dieux et des hommes par rapport au partage éternel, nous interrogerons de préférence les vivantes peintures de l'épopée sur le second élément de
la même croyance, c'est à savoir l'antliropomorpliisme, en tant que prêtant aux dieux des sentiments haineux contre les hommes 5 et nous mettrons en regard de la condition humaine, non plus la loi immuable qui la détermine et la circonscrit, mais les passions divines qui concourent à en maintenir l'infériorité et à en aggraver les misères,
Homère distingue les maux communs à tous, et, en général, les maux qui ont leur principe dans la loi de partage ou la volonté des dieux, de ceux qui sont l'ouvrage de l'homme, qu'il s'attire à lui-même, de ceux qu'il encourt par ses imprudences^ ou mérite par ses fautes, de tous ceux enfin qui le frappent en dépit de la loi suprême, ou sans que cette loi l'y condamne ^ . Le libre arbitre, on le voit, est représenté dans cette classification ; mais son contingent n'y figure qu'à titre de complément. La rigoureuse parcimonie des distributeurs des biens, la crainte qu'ils éprouvent de tomber dans l'excès en prodiguant des faveurs qui doivent être ménagées, enfin le sentiment de mesure que réveille en eux, comme en tout ce qui porte un cœur humain,
]. 'O\^oiïoi. {Ud., III, 236), u,6pcriiJ(,a , 7:£7cpto[jiva , 6ccr7rEcriv) (IL, II, ;]67); xw.iâ {IL, V, 831); £Trtc77:affTa {Od. , XYIII, 73 ; XXIV, 46'2); asixé&Yicriv ài:a<7Ôa),ÎYicrtv (Od-, I, 7 et 34); •jnépfj.opov, ÛTîspjjiopa (IL, I], 155; XX, 30; XXI, 517. Od., 1, 34). Les deux principes d'où A'iennent tons les maux de l'iiomnic sont nettement opposés surtout IL, II, 367.
la vue ou l'idée même de la prospérité d'autrui : telles sont les principales causes de nos misères. De plus, Homère, dans deux ou trois passages,' attribue aux dieux un sentiment de malveillance contre les hommes, qui parait fort voisin de la jalousie ^. Nous ne nous attacherons point' à ces indices douteux. La théologie homérique, prise dans son ensemble, fournit une base à la fois plus large et plus solide à l'étude spéciale que nous avons annoncée.
Jupiter se plaint dans VOcljssée de ce que les ' hommes imputent aux dieux leurs infortunes, tandis que souvent ils ajoutent par leurs égarements aux maux qui leur viennent d'en haut ^. • Mais cette justification incomplète laisse à la charge de la Providence tout ce qui fait le mal- ■ heur essentiel de la condition humaine. Jupiter a beau s'en défendre : il est, cela se voit dans VOdyssée même, le principe suprême du mal tout autant que du bien ; et c'est lui qu'accuse • instinctivement le désespoir, comme le plus malfaisant des dieux ^)Q\\e sera-ce si nous nous en* tenons à la seule Iltr(de:\C'est lui qui détruit les' villes, qui abat le courage des hommes, qui les fait périr; qui, non content de les abuser par de faux avis, fascine leur esprit, l'égaré pour les
1. En leur prêtant rétonnement mêlé de dépit ou de blâme quemaique le verbe âyat^-ac, rac. àra.'j (Odijss., IV, 181 ; XXllI, 211. Cf. V, 119 Fqq.).