‹ Némésis et la jalousie des dieux [microform]Chapitre 73 sur 180 · L IDEE DE NEMESIS DANS LA LITTERATURE · texte numérisé non relu

L IDEE DE NEMESIS DANS LA LITTERATURE

Le sentiment pénible qui s'attache toujours au spectacle des erreurs humaines fait place à une émotion respectueuse, lorsque, après a^oir considéré en elle-même la doctrine de la jalousie des dieux, on la replace par la pensée dans le grand siècle qui la vit naître. Sans doute cette doctrine tenait aux racines mêmes de la religion grecque, et l'on en découvre aisément le germe au fond des mythes les plus anciens. D'un autre côté, les douloureuses épreuves qui ne manquèrent pas à la jeunesse de la Grèce contribuèrent certainement aux progrès d'une superstition qui érigeait le malheur en loi providentielle, et donnait pour mesure à la félicité humaine la toléiance d'un pouvoir ennemi. Mais c'est parmi des chants de victoire que les durs arrêts de la tyrannie divine trouvent pour la

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première fois des voix qui les publient; c'est dans l'allégresse des fêtes qu'une telle théologie est proclamée, enseignée, avec la sévère morale qui en découle, par les Eschyle, les Pindare, les Hérodote. Quelle paix plus glorieuse que celle qui suivit les journées de Marathon et de Salamine! Quel plus légitime orgueil que celui qui dut animer cette petite nation grecque, le jour où elle vit reculer devant elle l'Asie tout entière armée pour l'asservir ! C'est pourtant alors, au fort du triomphe, que le mot de jalousie divine retentit pour la première fois aux oreilles des vainqueurs du Grand Roi. Des sages osent révéler à ce peuple ébloui de sa fortune qu'il est au ciel des dieux jaloux, que le bonheur irrite, et en qui l'orgueil soulève inévitablement un ressentiment toujours efficace. Au théâtre, où un soldat dont le Mède avait éprouvé la valeur rassemble ses frères d'armes pour les faire jouir de leur gloire, comme dans ces banquets joyeux où l'athlète vainqueur appelle un poète à rehausser l'éclat de sa couronne, dans les tragédies d'Eschyle comme dans les hymnes de Pindare, comme plus tard dans l'histoire d'Hérodote, la crainte des dieux, l'idée de leur puissance, des limites assignées par eux à la condition humaine, modèrent partout l'effusion de l'enthousiasme et du patriotisme. Où l'on croirait trouver l'apothéose de Thémistocle, du grand homme qui sauva la Grèce, c'est vainement que

l'on cherche son nom. Les louanges sont pour les dieux ; les conseils , pour les hommes : et par-dessus ce qu'il y a de plus grand ici-bas en succès, en fortune, en puissance, le panégyriste comme l'historien ne cessent d'élever nos legards à quelque chose de supérieur, la divinité même, étendant sur tout ce faste périssable une main dominatrice et menaçante.

Le premier écrivain de celte période qui se recommande à notre étude, c'est Pindare : Pindare, que ni l'éclat des triomphes qu'il célèbre, ni la majesté des souvenirs qu'il aime à y rattacher, ni la conscience de son propre génie , n'empêchent de prosterner sans cesse devant les puissances de l'Olympe la gloire de ses héros et la sienne. Ce poëte orgueilleux, qui a pour ses rivaux de si accablants dédains, professe et pratique partout l'humilité envers les dieux. Ce chantre de victoires mêle à ses hymnes des conseils de religion , de modestie, de modération ; partout il a soin de tempérer par des avis, ou même par des reproches dissimulés, l'éloge qu'il ne croit pas pouvoir prodiguer sans un double péril : car la Némésis qu'il adore est à la fois une déesse juste, qui confond l'impiété, et une déesse jalouse, qui voit avec colère la prospérité humaine excéder le niveau prescrit. Il craint que son enthousiasme ne contribue à faire naître chez ses héros l'orgueil, fils du bonheur,

fatal à sou père ^ ; il craint aussi de dénoncer aux dieux un heureux digne de leur jalousie.

C'est l'origine de tant de fortes sentences où se manifeste à la fois le vieil esprit de la sagesse grecque et une doctrine religieuse moins ancienne. De là encore paraît procéder en partie ce qu'ont de plus obscur ces compositions quelquefois si compliquées dans leur courte étendue : à savoir ces épisodes qu'aucun lien historique ne rattache à la personne du héroi», ni à sa famille, ni à sa patrie, et où l'on peut seulement distinguer, sous le voile de l'allusion, des avis indirects destinés à conjurer les funestes effets de la louange. Ainsi, dans la première Olympique et dans les trois premières P/M/^m^j-, dont Hiéron, tyran de Syracuse, est le héros, les histoires de Tantale^, de Typhos^, d'Ixion^, celles de Coronis^ et de son fils Esculape^, tous ambitieux punis de leur témérité par les dieux, ont évidemment pour but, les unes de suppléei-, les autres de justifier de hardis conseils 7. Les exemples de Tityus^, de PorphyrionS, celui des chefs orgueilleux qui avaient osé assiéger Thèbes en dépit des avertissements de Jupiter ^°, de-

I. V. PytU.^ VIII, 126 sqq. — 2, Objmp., I, 86 sqq. 3. Pyth., I, 30 sqq. — 4. Pyth., II, 48 sqq.

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