MES ADIEUX. — CONCLUSION
Si du moins pour calmer sa secrète souffrance Un ami lui montrait quelque reconnaissance; Mais que dans ses écrits un mot soit échappé, (Jui d'un son discordant l'ail au hasard frappé; En dessein de heurter par de jaloux contrôles On traduit aussitôt d'innocentes paroles; D'un avis bienveillant qu'il retint à moitié L'amour-propre froissé méconnaît l'amitié, Et du triste conflit dont il hâte le terme. Dût un cœur irascible, hélas! nourrir le germe, A voix haute on l'entend déplorer le débat; El prompt à déserter un stérile combat, Du tort qu'il n'avait point, s'il le faut, il s'accuse, El l'ami qui s'offense, il le plaint et l'excuse.
Mais si tel est le sort de l'athlète imprudent
Oui porte au journalisme un cœur indépendant.
Qu'est-ce donc, juste ciel, si son âme élargie A reçu d'Apollon le don de poésie; Quand sa prose hardie à fronder les travers S'étaie encor parfois du secours de ses vers? Quelque bien abrité qu'il se croie en son gîte. Qu'à déserter alors il s'apprête au plus vite; Dans son fort écarté la haine le suivra, Et d'un double poignard on l'y déchirera. S'il se montre au salon, la visière levée, Tout y prend un aspect morne à son arrivée. On se tait, on chuchote, on se redit tout bas : Le voilà, c'est bien lui, ne vous y fiez pas; Il a pour ses amis, du carquois détachée, Toujours prête à partir quelque flèche cachée; On peut le reconnaître à ses traits grimaçants; Vainement ses regards sont doux et caressants, Craignez-le... Sous son front que mille plis altèrent Voyez-vous cet œil dur, ces lèvres qui se serrent ?
Mi:S AIHI-l \ —CONÇU SION.
■1 si
Il sait prendre à propos l'air candide et bénin. Mais sa feinte candeur couvre un mortel venin , Et pour peu qu'on se risque autour de sou repaire
Il darde avee fureur sa langue de Vipère.
'.'• SÉRIB.
Aussi, dit à la hâte un Vicq d'Azyr poltron, Qui tremble de mourir comme est mort Cicéron, Pourquoi m'appelle-t-il opulente victime?
Ai-je en mon coffre- fort quelque dépouille opime? Censeur dont les ciseaux n'eurent rien d'offensif. Je suis plus pauvre encor que je ne suis poussif; Nectar vivifiant à mon âme aegrotante., J'ai pour tout avenir dix mille francs de rente; Pour finir mes vieux jours serait-ce trop d'argent? Eh bien, qu'on me délivre un billet d'indigent, Je clos à l'hôpital ma course viagère; Qu'il prenne, et que ma bourse, hélas! lui soit légère: Je n'emporte avec moi, quoiqu'on les trouve lourds . Qu'un tricorne, ce frac, mes croix et mes discours. Pauvre homme! une chimère ainsi le peut abattre, Son pouls a de frayeur, je crois, cessé de battre, Et son visage blême et ses traits allongés Dans un bain glacial semblent encor plongés. Orfila, bien qu'en proie à son dépit extrême. De sa vive douleur aurait pitié lui-même,
MES ADIEUX. — CONÇU Sl<>\
Et ne pouvant douter, à son air soucieux, Qu'il n'eût pris quelques .mains d'acide arsénieux . Témoin désespéré de sa pâle agonie, N'oserait plus alors nier l'hyposthénie.
Laissons là les méchants, les poltrons <'t les sots; Formé de longue main aux plus rudes assauts , Est-ce après le combat qu'il faut que je signale Les acarus hideux d'une incurable gale, Qu'on voit sans microscope, et qu'un œil exercé Trouve sous 1 épidémie alors qu'ils l'ont pen é Par des sels aiguisés ou de soufre ou de cuivre, A d'autres maintenant le soin de les poursuivie . J'ai fait mon temps de glèbe, et mes chairs et mes «>s Autant que mon esprit ont besoin de repos. Les sujets variés seuls nourrissent la verve Qu'un labeur spécial et monotone énerve .
284 V1NC/T-QUATRIEMK SATIRE,
Et quand un texte ingrat exige trop de vers ,
La raison s'habitue à rimer de travers.
On s'attriste souvent à de sombres pensées ;
Hygie a des courants dont les eaux sont glacées
Et de l'arbre de vie à l'ombrage bénit,
Parfois la sève fige et la feuille jaunit.
A moi d'autres pensers et de nouvelles rimes ;
Avec ses airs pédants et ses publiques primes
L'Ecole me fatigue et m'ennuie à mourir;
J'y prendrais en dégoût jusqu'à l'art de guérir,
Et j'apostropherais de ma prose ennemie
De l'Université jusqu'à l'Académie,
Si d'un espoir plus doux, de plus riants plaisirs
On ne m'y promettait d'égayer mes loisirs.
Ah! combien plus heureux, toi. mon riche modèle, Phénix aux plumes d'or qu'on vit à tire d'aile ,
MKS IDIE1 V — CONCLUSION. 28S
Baigné d'un océan de magiques rayons, Affronterai! hasard les hautes régions; Soit que l'émeute ardente incessamment accrue D'un peuple échevelé sillonnât chaque me . Soit qu'aux grands intérêts que la chambre débal Tu voulusses ta part d'un généreux combat - Nul lien ne gênait ta verve de poète; L'huile était prodiguée au vigoureux athlète . Et d'un manteau d'azur aux magnifiques plis Tu drapais à ton gré tes membres assouplis. Ah! je comprends ton vol et rapide et sublime. Aigle jeune et fougueux qu'on vit de cime en cime Errer à l'aventure cl becqueter vingt ans Des Ninives du jour les dômes éclatants. Quand du czar sans pitié la vengeance assouvie Insultait lâchement aux pleurs de Varsovie, Et que Juillet, brillant d'un éclat sans pareil, Rappelait à tes yeux la lête du soleil ; Disciple initié dans le culte des mages. Tu n'y pouvais puiser «pie de nobles images,
286 VINGT QUATRIEME SATIKfc].
Et ta verve animée à d'atroces douleurs
Laissait tes vers couler aussi chauds que nos pleurs.
Mais moi , triste et chétif , dont la plume se joue
Sur un sol rocailleux ou surchargé de boue ,
A chaque pas contraint à des temps de repos ,
Mon corps rhumatisant a soulfert jusqu'aux os;
Du moins lorsque mon luth d'une double sourdine
A troublé le repos du ministre qui dîne,
Acceptant sans réserve un modeste destin ,
Jamais je n'enviai son splendide festin.
Quelle que fût ma place, à l'air, à la lumière,
J'ai su me ménager une franchise entière ;
Au solstice d'hiver comme à celui d'été,
Tel je fus et serai , tel j'ai toujours été ;
Exempt d'un vain orgueil , mais exempt de faiblesse
Nul sordide intérêt ne me conduit en laisse ;
Plutus ne m'égara dans nul chemin crochu ,
Et si j'ai moins monté, je ne suis pas déchu.