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des heures, même des jours. Je serai quitte pour lui faire un beau cadeau. »
— « De quoi peut-il avoir envie, madame, » insinua Bichter, « gâté comme il est? »
— « n aime les bijoux comme une femme. J'ai une très belle chaîne d'or portugaise, de celles dont se parent les varines, les marchandes de poissons de Lisbonne. Depuis longtemps, je veux la lui donner pour qu'il la porte sur la soie noire de son costume de Primo. Il l'aura, ce soir, pour nous servir. Car il rentrera bien, pour le dîner. Vous verrez comme il sera décoratif, et content d'être regardé! Tous ces nains sont atteints de narcissisme. »
— « Fort heureusement pour lui, madame, notre pauvre Marins n'est pas un Narcisse, » repartit le Père Desmargerets, accoudé maintenant, au socle de sa statue, dans une attitude de détente après les violentes secousses de sa journée. — « Voilà encore un de ces mythes grecs, d'une psychologie si subtile. C'est le caractère meurtrier, ou plutôt suicide de l'égoïsme que Narcisse incame. Grâce au ciel, notre Primo n'est que puéril dans ses prétentions. Donnez-lui la chaîne d'or. Madame, mais, le vrai moyen de lui être tout à fait charitable et de le guérir, ce serait de ne jamais le remarquer. P
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Ni la duchesse, aveo son indulgence, ironique et aveugle tout ensemble, de grande dame amusée, ni rOratorien, avec la noble pitié de sa bonhomie naïve, n'y voyaient juste sur le terrible nain, — on l'a constaté déjà, — et sur la ténébreuse profondeur de l'âme irritée et scélérate qu'il cachait derrière ses cabotinages et ses sarcasmes. Tandis que l'imprudente châtelaine de Valverde se réjouissait à l'idée de son Velasquez vivant rehaussé d'un nouveau joyau, le personnage était loin, lancé sur son léger automobile, son basset mordeur auprès de lui, roulant à tombeau ouvert, comme avait dit le peintre allemand, — hélas ! un tombeau qui n'était pas seulement le sien! — Il allait, gravissant les côtes et les descendant à toute vitesse, sur la route accidentée qui.
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par Poggîbonsi et San Casciano in val dî Pesa, gagne Florence. Les collines, les bois, les villages, les jardins, les vignobles, se succédaient avec une rapidité cinématographique sans que le forcené eût un regard pour aucun détail de ce rustique et doux paysage. Une seule question occupait sa pensée : « Roudine sera-t-il chez lui?... » Enfin, le ruban jaune de TArno se dessinait dans la plaine. Sainte-Marie de la Fleur surgissait, avec le relief élégant et massif de sa coupole brune. Un dernier effort, un peu de patience encore, et Pautomobile longeait la rivière. Il entrait dans la ville. H suivait les quais, passait le Pont- Vieux, s'engageait sur le Lung'Amo Serristori, tournait ensuite dans une ruelle à droite. Le médecin russe avait là sa maison, gîte mystérieux de conspirateur, tapi au fond d'un jardin, entouré lui-même d'autres jardins. Un long mur le fermait, couronné d'œillets dans des vases de terre cuite. Une porte s'y découpait, en bois plein, avec un judas pour vérifier l'identité du visiteur qui devait s'annoncer en pressant sur un bouton d'appel. La sonnerie n'était perçue qu'à l'intérieur de la maison. Audessus de ce bouton, une plaque de cuivre portait le nom du médecin avec l'indication de ses spécialités d'électricien et de radiologiste. C'était un prétexte à justifier le laboratoire où le révolutionnaire, camouflé en docteur, préparait des engins
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qu'U destinait à la sociolhéra/piey terme forgé par lui, et aussi barbare, dans sa formation bilingue, que la besogne d'anarchie à laquelle son créateur se vouait. Bellagamba sauta de son automobile, et après avoir constaté que la ruelle était déserte, il tira son mouchoir de sa poche. Soigneusement, à quelques centimètres près, il mesura l'ouverture, puis la largeur de la voiture. Elle pouvait passer. Un sourire crispa son dur visage, contracté d'une inquiétude qui allait jusqu'à l'angoisse. Alors seulement son doigt velu, où brillait un diamant donné par la duchesse, appuya sur le timbre. Avec une attention de chasseur à l'affût, il écouta. n eut un autre sourire. Il reconnaissait le pas léger qui venait à lui sur le sable de l'allée. Le basset, resté dans le véhicule, commença d'aboyer avec fureur, aussitôt rabroué par son maître. Dans l'interstice du judas, tiré lentement à l'intérieur, les yeux pâles de Boudiné apparurent et son mufle étrange de kalmouk maigre.
— a J'ai à vous parler un peu longuement, docteur, » dit Bellagamba. a Je voudrais garer mon automobile dans le jardin. Il entrera. J'ai vérifié, n faut absolument que je sois ce soir à Valverde. Un gamin n'aurait qu'à passer et à me le voler. Toutes ces gouapes-là savent conduire. Il y a bien Serio pour veiller au grain. H mordrait, et j'aurais une affaire. »
— « Je t'ouvre la porte, » dit Boudiné. « Surtout, prends garde à mes rosiers. »
Le fabricant d'explosifs professait en effet ces goûts idylliques, spirituellement raillés par un humoriste, à l'occasion d'un autre sanguinaire apôtre, dans des versiculets trop peu coimus :
Robespierre adorait les fleurs Encor tout humides des pleurs De l'aurore...
C'était, dans le jardin, un enchantement de corolles épanouies et de parfums. Bellagamba, ayant remis sa voiture en marche, la manœuvra si adroitement que pas une feuille des arbustes ne fut même effleurée. Il vint la placer tout contre le laboratoire qui attenait au corps principal du logis. Voyant la croisée fermée, il eut un froncement momentané de ses noirs sourcils, et il grommela :
— « Ça, c'est la guigne. »
Qu'avait-il donc projeté, en conduisant là l'automobile? La pièce était au rez-de-chaussée. Du jardin, par la fenêtre ouverte, il eût pénétré aisément dans cette usine à bombes. Avait-il compté qu'il profiterait de cette disposition, le maatre du lieu occupé ailleurs, pour y prendre, quoi? Quelqu'une peut-être, s'il s'en trouvait, de ces cartouches de dynamite dont Boudiné parlait souvent, lorsqu'il racontait ses redoutables
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recherches. Bellagamba trompa sa mauvaise humeur en disant sa déception à son chien dans le bas argot appris à Monte-Carlo :
— a Nous sommes chocolats, Velu. Garde la roulotte, mon vieux camaro. »
Et il rejoignit le médecin dans son cabinet de consultations, pièce officieHe, toute garnie de livres de sciences, où pas un indice ne décelait les véritables occupations de l'agitateur cosmopolite, qui demanda aussitôt :
— « Que se passe-t-il, mon pauvre Marins, pour que tu m'arrives avec cette figure de catastrophe ? »
— « H se passe, » repartit le nain, a que M^^ de Boannez va épouser l'offîcier. Je les ai entendus. » — Il répéta en grinçant des dents : — « Je les ai entendus. Il a été son amant. Ah ! la canaille ! »
— « Hé bien? » dit Eoudine. « Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse? »
— a Vous vous imaginez qu'étant la femme de cet homme-là, elle donnera encore de l'aident pour nos journaux? » interrogea Bellagamba.
— « Son chèque est déjà touché, » répondit Boudiné. « Je n'ai pas l'intention d'en obtenir d'autres. »
— a Et la propagande? Et la Cause? »
— a J'ai mes raisons pour ne plus rien demander à la duchesse. »
— (( Parce que vous ne voulez pas avoir l'air d'un maitca ohAnteur? »
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— a Peut-être. »
— a Qu'est-ce que vous savez donc sur elle? Le moyen sûr, dont vous m'avez parlé, quel était-il? Donnez-le-moi, s'il peut empêcher le mariage. Boudiné, je ne veux pas qu'elle soit heureuse. Entendez-vous? C'est très sérieux. Je ne le veux pas. Je la hais trop. »
Le Busse haussa les épaules, et, sur un ton de reproche affectueux :
— « Je te l'ai dit vingt fois. Marins. Le vrai révolutionnaire ne hait personne. Il hait uniquement ce qui gêne l'Idée. Et les madame de Boannez la servent, l'Idée, à leur insu, en éclairant d'un jour plus crû l'injustice de la société capitaliste, par le seul luxe de leur vie. Il faut au peuple des Bastilles à prendre, qui lui concrétisent son malheur. Ces grosses fortunes des milliardaires, comme elle, insolemment étalées, ce sont nos Bastilles, à nous. Et si l'officier l'épouse, tant mieux ! On dira de lui qu'il a cherché le gros sac. Ça salira un peu l'uniforme. Voilà tout. »
— « En attendant, die sera heureuse, » reprit Bellagamba. « Et je vous répète que je ne le veux pas. Et je vous répète aussi que la Bévolution pour moi, c'est l'Idée, mais c'est d'abord la vengeance. Cette femme m'a fait trop souffrir. Vous ne savez pas ce que c'est. Boudiné, quand on est un homme, avec un cœur, une intelligence, un
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orgueil, d'être traité comme une bête, comme une choee !... — « Allons, toutou, fais le beau ! Saute « la canne ! Tu auras du sucre. j> — Et, dans 9on excitation, il mimait, en ricanant et grimaçant, les gestes d'un montreur de chiens savants. — « Le mort, maiutenant, toutou. C'est bien...
a Debout. Au cerceau... Passez. Repassez. Montrez « vos talents à l'honorable société... On vous a « lavé, bichonné, parfumé, frisé. Regardez, mes- « dames et messieurs, connaissez-vous un chien « plus gentil qu'Azor et plus content, et plus « gâté?... » Et le pire, c'est qu'Azor aime le sucre, Il aime la b<mne grasse pâtée, la bonne niche chaude... Moi aussi, Roudine, et, de cela, je lui en veux plus que du reste. J'aime ma niche. J'aime ma pâtée. Je suis gueulard, et la cuisine est riche à Valverde... Ah ! ah !... » — Il rit sinistrement. « — Je suis flémard, et j'ai un pieu de cardinal, et je m'y prélasse jusqu'à des dix heures du matin. Je suis soiffard, et quelle cave ! Je ne peux pas empêcher l'animal en moi de licher et d'en jouir ignoblement... Ça m'a changé de mon garno de Nice et des troquets où j'avais mon ardoise. Ce que je me goberge ! Mais ce que je me dégoûte ! Et ce que je lui en veux, à la patronne, d'avoir fait de moi un repu, un gavé ! Le croiriez-vous, Roudine? Il y a eu des moments où je me suis dit : € U n'y a que ça de vrai : ripailler, se vau-