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UNE LEÇON DE « SOOIOTHÉRAPIE

prévoyait qu'elle s'étendrait démesurément. Aucun pouvoir humain ne serait capable de circonscrire un cataclysme qu'il s'agirait de transformer en une révolution universelle. Pour cela, des actes seraient nécessaires, et des agents. Allait-il permettre que celui-ci sombrât dans une aventure lamentable, quand il avait en mains de quoi se l'attacher pour toujours, en le soulageant d'une horrible torture? Roudine s'y connaissait en individus. Il avait vu Courtin quelques heures seulement, assez pour savoir que jamais cet homme-là ne pardonnerait un infanticide. La terreur de M"^® de Roannez lui en était d'ailleurs une preuve. Sinon, pourquoi s'était-elle affolée à la seule idée que l'avorteur devinait la vérité sur sa liaison avec l'officier? — Le témoignage de Bellagamba sur la conversation surprise, eût enlevé à Roudine son dernier doute, s'il en avait conservé. Il n'en avait plus, et, à ses autres motifs d'accéder à la demande de son futur complice, s'ajoutait son aversion d'homme très chaste contre une aventure de volupté :

— « Pauvre petit, finit-il par dire, comme tu as souffert ! Comme tu souffres ! » — Et, se parlant à lui-même : — a II n'y a que cela qui compte, la douleur. H n'y a qu'un devoir : la soulager.

Qu'est-ce que ça pèse, en regard» le secret professionnel?...»

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'Une dernière hésitation passa pourtant sur son visage émacié de fanatique. Puis se levant, il marcha vers une table haute, où posait une machine à écrire. Il y glissa une feuille, commença de taper quelques lignes, et, détachant le papier, il le tendit à Bellagamba :

— « Fais tenir ceci au c^^pitaine Courtin, Marins. Je l'ai vu à peine, mais je lui ai lu dans la main. Je te garantis qu'ensuite il ne voudra plus du mariage ni de rien. C'est, entre la duchesse et lui, la rupture, certaine et définitive. »

Le nain prit la feuille, et sa voix âpre tremblait un peu, pour répéter tout haut la terrible phrase que le complice du crime de M^® de Boannez avait tracée là :

<!i Que M. le capitaine C... fasse donc une petite enquête sur les procédés employés par M^^ la duchesse de R... pour se débarrasser, au mois d^août 1912, d^une grossesse inopportune et qui remontait à trois mois.,. »

— « Rends-moi ce papier, » dit Boudiné, après cette lecture que Bellagamba n'avait accompagnée d'aucun commentaire, tant l'étonnement de cette révélation l'emplissait de rage et de joie tout ensemble. — « Il y manque une précision. » — Et, replaçant la feuille sur la machine, il tapa cette autre phrase, qu'il lut tout haut à son tour : a La personne la plus qualifiée pour donner un renseigne-

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metU exact est le docteur Boris Boudiné. » — Et, rendant le document à son complice : — « Voilà, » conclut-il, avec un soupir de soulagement et une flamme d'orgueil dans ses prunelles pâles. « Quand on dénonce, on se nomme. »

Bellagamba dévora de nouveau des yeux, en silence cette fois, les lignes accusatrices, et, pliant avec soin le précieux papier, il le serra, — poignante ironie ! — dans un portefeuille de galuchat, autre somptueux présent de sa patronne, qui portait cette inscription : M. B. Premier Janmer 1914, en lettres d'or, — véritable trésor d'orfèvrerie, formé d'après l'écriture de la duchesse, — et, avec un rictus spasmodique, où la férocité se mêlait à la lubricité :

— « Alors, il y avait un gosse en route, et c'est vous qui... Mes compliments ! C'est un beau corps de femme, heinî Vous n'avez pas dû vous embêter... Elle a de jolies jambes, n'est-ce pas? »

— « Descends au fond de toi, Bellagamba, »

répondit Boudiné en arrêtant un regard d'une infinie tristesse sur celui dont il rêvait de faire un des ouvriers du Grand Soir. « Ai-je assez raison, quand je te dis que l'appétit d'amour rend celui qui s'y livre esclave de la brutalité? La souillure et le sang finissent par servir d'aliment à l'immonde désir. Ça vient de t'arriver, avoue-le..* Crois-tu donc que j'ai pensé à de pareilles saletés,

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en traitant cette femme? Je n'ai vu, dans cette opération, qu'un acte révolutionnaire : un riche de moins. Quand j'étais en Sibérie, j'ai étudié de près les Khlystys, qui sont des saints et qui prêchent l'avortement. J'ai connu à Olekminsk et à Spasskoîe des colonies de ces Skoptzi, qui se mutilent par devoir, pour s'affranchir à jamais de l'esclavage de la chair. J'ai souvent pensé que les uns et les autres avaient vraiment compris la religion de la souffrance humaine. Elle doit avoir pour premier dogme la haine de la natalité. Il faut choisir : ou cette haine et ses conséquences, ou bien la foi en Dieu et dans une autre vie. y>

— « n reste à jouir de celle-ci quand on le peut, et, quand on ne peut pas, à se venger. D'ailleurs, c'est en jouir encore, et combien!... » — Et le nain frappa sur la poche de son dolman, où il avait rangé le portefeuille. — «Si l'arme que vous m'avez donnée ne rate pas. Boudiné, et elle ne ratera pas, vous pouvez tout me demander. Ce n'est pas pour rien que j'ai pris Caserio comme parrain de mon velu. Quand il faudra, faites-moi signe. r> — Et, reprenant, dans sa jubilation, l'argot des bars où avait traîné sa jeunesse : — « Vous verrez, quand il s'agira de zigouiller un bandit de la haut«, que je suis un peu là!... »

Tragique dialogue et qui affrontait, dans un redoutable symbole, les deux tout-puissants facteurs

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des prochaines Communes : la logique effrénée de l'idéologue et l'implacable rancune du déshérité, l'un qui égorge la vie pour l'asservir à sa doctrine, l'autre pour s'en faire une proie ! Et cette meurtrière concordance de volonté entre l'utopiste issu des universités russes et l'échappé des caboulots niçois, qui donc la déterminait? Cîette duchesse cosmopolite, fleur suprême d'une civilisation, dont ces deux barbares, l'un toute réflexion, l'autre tout instinct, complotaient la ruine. Une fois de plus, dans cette ruelle ensoleillée de la plus magnifique cité d'art que nous ait léguée le passé, s'accomplissait ce mystère de réversibilité sociale qui veut que les abus d'en haut suscitent les crimes d'en bas. Si ce dialogue, comme les scènes qui l'avaient précédé et celles qui suivirent, avait eu pour témoin l'ami du grand seigneur janséniste du xvn® siècle dont M™® de Boannez portait le nom, qu'aurait-il dît, ce Pascal, si perspicace dans son mysticisme, si prompt à percer d'un coup d'œil jusqu'au tréfonds de la vie humaine? N'aurait-il pas discerné, dans ces trois êtres, placés à des étages très différents, un pareil esprit de révolte, le refus d'accepter comme bienfaisante la grande loi de douleur qui donne seule un sens à l'existence humaine? Elle est à ce point essentielle, cette loi, que ceux-là mêmes qui la méconnaissent le plus la pratiquent

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sans cesse, en la faussant. Que faisait d'autre Bellagamba, quand il s'offrait oomme exécuteur au révolutionnaire russe? N'était-ce pas se promettre au sacrifice, — mais à travers quoi? Boudiné sentit que ce pacte de dévouement était sincère, et, serrant la main qu'il armerait peut-être un jour d'un outil de mort plus efficace qu'une lettre anonyme :

— a Merci, Marins, » dit-il, « je te retrouve. H se peut qu'en effet nous agissions bientôt. J'ai des tuyaux sûrs qui me font croire à un branle-bas universel, d'ici à un temps très court, cet été, qui sait? Peut-être y aura-t-il lieu de frapper à la tête, dans deux ou trois pays, pour faire des exemples et terroriser la résistance à la grande poussée d'en bas. A tout hasard, j'ai activé mes recherches. J'ai trouvé une formule que je crois remarquable, un engin explosif et incendiaire, de quoi faire sauter Sainte-Marie-de-là-Fleur... » — H montrait du doigt, par la fenêtre, le dôme imposant et lointain de Brunelleschi. — « J'en ai déjà fabriqué quelques échantillons. Il faudra que tu m'en fasses, Marins. C'est très simple, si simple qu'un enfant en viendrait à bout. N'importe quel récipient de métal suffît. J'emploie la dynamite-gomme. Sa puissance est énorme, et comme on l'utilise dans les minée et les carrières, rien de phis facile que de se la procurer. Le dispositif qui

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détermine Pexploâion est un amorçage à temps. Donc peu de risques pour celui qui place Tengin, du moins immédiats. Il est constitué, ce dispositif, par une ampoule de verre... Mais Veux-tu que je te montre l'objet lui-même? Tu saisiras mieux... » — Il passa dans le laboratoire et il en revint, tenant à la main un réceptacle en fer-blanc qu'il tendit à Bellagamba sans l'ouvrir, avec une enfantine vanité d'ini^nteur. Et, riant haut : — « Tu n'as pas peur? »

— «J'ai trop envie de comprendre, » dit le nain.

— « Tu vas comprendre. » — Et, soulevant le couvercle, Roudine en tira une ampoule. — « Tu vois, elle est remplie d'eau et elle se termine par deux tubes effilés, dont je ferme l'extrémité à la lampe d'émailleur. C'est si simple encore ! L'ampoule est engagée dans une rondelle de liège. Regarde. Au-dessous je place une petite cupule en verre, percée, à chaque côté, d'un orifice d'écoulement. La cupule elle-même pose sur une cartouche, à la partie supérieure de laquelle je mets des fragments de sodium métallique et des détonateurs au fulminate de mercure. »

— « Ça se trouve aussi couramment, » dit Bellagamba, qui suivait cette explication avec un intérêt passionné. « J'en ai. Et ensuite ? »

— c Ensuite! Oh! Rien que de très simple toujours. Je ^îflse mon système d'amorçage an centre

de l'engin^ dans un vulgaire tube en cairton, sur un lit de cartouches de dynamite, telles quelles, tu vois, dans leur papier parcheminé... Au moment de l'usage, je prends l'ampoule, je brise les deux tubes à leur extrémité. Ils sont capillaires. Par conséquent, l'eau n'en sort qu'avec une extrême lenteur. J'ai donc tout le loisir de remettre mon ampoule en place, d'installer mon engin dans l'endroit choisi et de m'en aller. L'eau coule goutte à goutte au fond de la cupule. Elle s'y amasse. Quand son niveau atteint celui des orifices, elle déborde. Elle tombe sur le sodium qui la décompose. D'où un échauffement considérable, qui se communique au fulminate et en provoque la détonation. Celle-ci se communique à la dynamite, et l'engin explose en brisant et brûlant tout. Juge combien de morceaux leurs sujets retrouvent

d'un Tsar, d'un Roi, ou d'un Empereur, quand ces importants personnages ont voisiné avec cette boîte!... Et eUe n'est pas encombrante; elle pèse cinq ou six cents grammes... »

— « C'est comme dans les réclames de pharmacie : traitement facile à suivre, même en voyage !.. » dit Bellagamba.

Et le monstre humain se tut, hypnotisé par le mystère du monstre chimique. En ce moment, l'horloge d'une église voisine commença de sonner. Les vibrations argentines se prolongeaient dans

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ratmo&phère tiède et transparente de ce doux commencement de soirée. Les rais du soleil couchant caressaient la verdure sombre et les fruits d'or pâle des citronniers du jardin. D'innombrables cris d'oiseaux emplissaient le ciel.

— a Cinq heures trois quarts, » fit le nain. « Il faut que je rentre. Vous n'avez pas quelque course pressée, docteur Boudiné? Je vous jetterais, en route. J'ai une place pour vous dans mon auto. »

— Et, caressant l'engin de ses doigts avides : — <c Vous êtes un poids léger, vous aussi. »

— a J'accepte, » répondit Boudiné. <c Je soigne ici un pauvre diable de compatriote qui meurt de la poitrine. Je le veillerai toute la nuit sans doute,

— s'il dure seulement jusqu'au jour? J'arriverai un peu plus tôt. Ça lui donnera une dernière petite joie. En rentrant de Valverde, ce matin, j'ai passé chez lui. II m'a tant supplié de revenir ! n mourra moins malheureux, avec quelqu'un qui lui parle la langue de là-bas... Je suis le pays pour lui. n l'est aussi pour moi. Mais il habite derrière la Station Centrale. Ça va te détourner?... »

— « Quelques minutes de plus ou de moins ! ;» dit Bellagamba.

— tt Alors je prends mon pardessus, mon chapeau, et je te retrouve dans l'automobile. »

Boudiné sortait à, peine de la chambre que le nain avait déjà saisi la machine infernale, laissée

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là sur la table. Tout à son attendrissement sur l'agonie de son compatriote, — ô contrastes inexplicables de l'âme humaine ! — le médecin avait négligé de reporter l'explosif dans le laboratoire. Le temps de courir à sa voiture, et Bellagamba calait de son mieux le terrible engin dans le coâre à outils cloué sur le marchepied. Il disait à son chien qui tendait son mufle vers lui: — « Oui, Serio, c'est du nanan, mais pas pour les velus... » — Et il mettait le moteur en marche. Ce bruit rappellerait qu'il était pressé de partir. Sa crainte était maintenant que le Busse ne se souvînt de sa distraction et ne rentrât' dans son cabinet pour ranger la bombe. Cette ruse réussit, car le docteur cria de la fenêtre : — « Ne t'impatiente pas. J'arrive... » — Il arrivait, en effet, tenant une trousse d'une main, de l'autre une boîte à pharmacie. — a Je vais t'ouvrir la porte du jardin, » dit-il encore, après avoir installé ces outils de sa charité, sur le siège, contre le dossier du coussin, menacé par le chien mordeur, que son maître adjurait en termes congrus :

— « La ferme, hurlubier ! On ne se bouffe pas entre anarchos ! »

Un quart d'heure plus tard, l'automobile minuscule, regardé et envié de tous les enfants, avait déposé le médecin à la porte du malade et roulait de nouveau dans la direction de Sienne. Â peine

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au sortir de la ville, Bellagamba descendit de sa voiture, et procéda au désarmement de Tengin. Tout en retirant avec précaution l'ampoule et sa cupule, il haranguait de nouveau sa bête : — a Un cahot trop fort, mon pauvre vieux, et cette petite pointe de verre cassait. Alors plus de Boudiné, plus de Marins, plus de Serio... » — Il assura soigneusement les deux éléments de la machine infernale, bien séparés, dans le même coffre, entre ses clefs anglaises, ses pinces, ses torchons, son cric. Puis il reprit sa randonnée de casse-cou, le long d'une côte toute en vignes, aménagées à la mode toscane, avec des pampres enguirlandés autour des ormeaux Et comme son illogique mentalité de dégénéré se prêtait aux plus étranges contradictions, voici que les discours du Père Desmargerets, la veille, sur la Némésis, lui revenant à l'esprit, une involontaire poussée de superstition lui fit dire tout haut :

— a Si c'était vrai, pourtant? Si cette statue lui portait malheur, à elle? C'est à le croire, puisque je viens, mOi, d'avoir cette veine : ne pas sauter, avec ce bibelot dans mon coffre !... »

LB BIBBLOT DU KAIK-BIBELOT.

D était bien près de dix heures quand les phares électriques de la voiturette commenoèrent d'éolairer» morceau par morceau, les approches de Valverde : ici un massif de chênes verts, plus loin le sable d'une allée, là des iris en bordure, le canal de marbre bordé de statues, les cascades, le casino et son jardinet grotesque, enfin les communs du château et le garage. Quand Bellagamba fut pour ranger son automobile dans le box spécial qui lui était réservé, — personne que lui ne touchait à sa voiture, — il vit Pasquale, le second chauffeur, occupé à laver la limousine qui, la veille encore, était allée chercher Courtin au Barrafranca.

— « C'est toi, Marins? » dit cet homme. « Lorsque tu te payes une balade, avertis donc la patronne. Ven six heures, elle s'est inquiétée et toute la

bande est partie pour Sienne à ta recherche. Ça me fait un lavage de plus... » — Et, envoyant un large seau d'eau sur la caisse, toute poussiéreuse de la route : — « Je m'en serais bien passé. Ça me rappelle mon temps de taxi, à Paris. j>

— « A quelle heure se sont-ils mis à table ? » demanda le nain.

— « A huit heures un quart, comme toujours, nous rappliquions ici à sept heures et demie. »

— « Ils ont fini alors? »

— a Oui... Écoute. Ds fument et bavardent sur la terrasse. »

Bellagamba tendit PoreiUe. Il perçut, vaguement d'abord, le bruit de plusieurs voix, parmi lesquelles il distingua tout d'un coup l'accent ohanta>nt de la duchesse, et aussitôt le timbre mâle de Courtin. Il avait fait un pas dans la •direction de la villa. Il revint, et, s'adressant à son camarade :

— « Si on me demande, tu répondras que je suis rentré, mais fatigué, et que je me suis collé an pieu. »

— « C'est étonnant que tu aies tant de poil au menton, » dit le chauffeur, « avec celui que tu as dans la main !... Mais qu'est-ce que tu emportes là? Un pâté? Je te connais, rapiat. Tu vas faire suisse et te caler les joues tout seul. »

Comme il s'avançait d'un pas, le redoutable

basset descendu de l'automobile lui allongea un coup de dent, auquel Pasquale répondit par un juron et un coup de pied. Pendant ce temps, Bellagamba était sorti du garage en courant, la machine infernale d'une main/ l'ampoule de l'autre. Le chien le suivait dans la direction de leur casino, trottant gai et sans plus se soucier que son maître des malédictions du chauffeur

mordu :

— « Si la place n'était pas si bonne, ce que je leur flanquerais une danse à tous deux, à lui et à son sale cabot... C'est moi que la patronne sacquerait. Et cinq cents balles par mois, avec la gratte, ça ne se retrouve pas si vite. Patience! Il lui en fera tant, à elle aussi, qu'elle le réexpédira aux rouchies de Nice... En attendant, je vais annoncer son retour. Elle enverra quelqu'un l'appeler. Ça l'embêtera toujours un peu, le gobichonneur au pâté... »

A peine retiré dans son antre, Bellagamba s'occupait, en effet, à <( gobichonner », comme avait dit l'ancien conducteur de taxis, lequel avait appris, à ce métier, et dans les bouges de Paris, un français digne de celui de son camarade tant jalousé. Cette ripaille avait été précédée d'un soigneux remontage de la machine infernale.

Alors seulement l'anarchiste avait commencé de manger, n'ayant, à la lettre, rien pris de la journée.

Un cabinet vénitien du xvm* siècle, merveilleux travail d'ébène, d'ivoire et de nacre, dont la clef ne le quittait jamais, lui servait de garde-manger. Il y entassait les victuailles qu'il dérobait sans cesse, par un instinct mêlé de vol et de gourmandise, pour s'en gorger à son aise, quoique la plantureuse cuisine du château et les gâteries de la châtelaine rendissent cette goinfrerie sans excuse. Le compagnon de ces lippées clandestines était naturellement son « velu ». Il avait chipé ainsi la veille un pâté de truites qu'il dévorait gloutonnement, sans assiette ni fourchette, mordant un morceau, tendant le reste au chien, non moins friand de poisson que son maître, et il monolo* guait : *

■^ « Dix heures. J'ai jusqu'à onzo heures, onze heures et demie, pour faire tenir le papier de Boudiné à l'officier, si je veux qu'il l'ait ce soir. Et il faut qu'il l'ait ce soir. Plus tôt il aura reçu ^ le coup, plus tôt il partira, s'il doit partir... Et s'il ne part pas, s'il accepte qu'elle se soit fait passer le môme?... Mais non. Ce n'est pas un type à ça. Boudiné a entendu parler de lui. H sait à quoi s'en tenir... Allons ! Ds ne peuvent pas me laisser bouffer tranquille! Qu'est-ce qu'ils me veulent encore?... »

L'appel du petit téléphone venait de retentir. Il se répétait. Bellagamba s'interrompit de sa

gogaille pour prendre le récepteur, et il entendit, clairement cette fois, la voix de la duchessd qui demandait :

— « On me dit que tu es rentré, Primo ? Tu n'es pas malade?... »

— a Non, madame, » répondit le nain.

— « Que t'est-il arrivé qui t'a retenu? » continua la voix, toujours indulgente.

— « Une grosse panne de moteur à Poggibonsi, » dit-il effrontément.

— « Pourquoi n'as-tu pas envoyé un messager ici, un cycliste? On aurait été te chercher. Et puis, qu'allais-tu faire là-bas? »

— « J'avais mon idée sur les voleurs, » répliquat-il, plus effrontément encore.

— « J'espère que tu n'as rien trouvé, rien dit à la police surtout ? » insista la voix. « Ils n'ont fait de mal à personne. Ce sont de pauvres diables sans doute, auxquels on avait promis un peu d'argent. Si je les connaissais, je leur en donnerais...

— « Madame la duchesse est trop bonne, » fit Bellagamba, soudain doucereux.

— « Je suis heureuse, tout simplement, » reprit la voix, « et je voudrais que tout le monde le fût autour de moi. Et d'abord mon Primo.., Oui ou non, faut-il que j'écrive pour l'originiil du portrait ?

— a iScrivez, madame la duchesse, b — Et il

rejeta le récepteur contre la muraille avec une telle force que le métal du cornet se faussa, -r- « Heureuse ! » répéta-t-il. a De quel ton elle a dit ce mot ! Elle était auprès de lui, sans doute. H Técoutait... Allons, velu, assez bâfré. » — Et avisant, dans son meuble une bouteille de Haut-Brion, estampée au château : — « Un coup de vinasse maintenant, » ajouta-t-il, en mettant, dans cet abject vocable d'argot, comme une insulte pour le précieux breuvage de riche qu'il humait, lui, le voyou, à même le goulot. Et féroce : — « On est paré. Au travail! »

Depuis longtemps le Ubertaire, partisan du dogme de la reprise individuelle et d'ailleurs touché de kleptomanie, s'était emparé d'une clef qui lui permettait d'entrer dans la maison à sa guise, par une des portes de service. Ces coins retirés de Toscane conservent une telle bonhomie de mœurs que même Bridger ne passait chaque soir la revue des verrous que très rapidement, par acquit de conscience, et pour maintenir intact sur le continent le type du méticuleux btUler anglais. Il avait fallu la légende provoquée par l'enthousiasme expansif du Père Desmargerets et l'appât d'un gain considérable, chez des gens sans doute étrangers au pays, pour provoquer l'acte de brigandage de la matinée. La porte choisie par Bellagamba donnait dans une cave où il

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faisait, en ayant soin de choisir les bouteilles du second rang, ses rafles de vins fins et de vieilles liqueurs. H la traversa, éclairé par une petite lampe électrique de poche. Il n'avait pu se procurer une autre clef, celle de la porte qui donnait de la cave sur l'intérieur de la maison. Il lui fallut donc, comme à chaque expédition de ce genre, détacher les vis de la gâche, besogne difficile qu'il exécuta lestement, avec une adresse de cambrioleur... Enfin il émergeait dans la cage du grand escalier, vide à cette heure. Les gens de service achevaient de dîner, tandis que les maîtres s'attardaient à goûter la fraîcheur de la soirée sur la terrasse. Bellagamba put donc monter, sans être vu, jusqu'au second étage où Hugues logeait. Cette nouvelle porte fut ouverte sans bruit. Sa lampe rallumée lui montra le lit préparé, les vêtements de nuit disposés sur une chaise. Sur une table brillaient les pièces d'argent d'un fastueux nécessaire, cadeau du « beau » Courtin, dit « Tin-Teint » de la rue Royale à son fils. L'officier l'avait emporté dans ce voyage, sa cantine de colonial étant devenue hors d'usage, après cette longue campagne. Le nain détourna sa lampe. Ces coquets outils de l'élégance masculine lui étaient comme une offense personnelle. H saisit pourtant un flacon de cristal, avec la tentation de le briser en éclats sur le plancher. A travers le bouchon de métal,

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l'arome d'une eau de toilette, délicatement ambrée, lui arriva. La duchesse usait d'un parfum analogue. BeUagamba reposa l'objet sur la table. Il supportait mal l'impression physique d'une identité d'habitudes intimes entre elle et le jeune homme. — « Ah ! » grommela-t-il, « c'est bien le mâle de cette femelle. Nous verrons s'il le restera... » — Et, tirant de sa poche l'infâme document, donné par Roudine, il le plaça, en évidence, sur l'argent ciselé des brosses, et il sortit de la pièce, d'un pas de rat d'hôtel, aussi doucement qu'il était entré. La rampe du grand escalier en marbré plein avait ces ajoura polylobés où se complut la fantaisie de la Renaissance. Le nain colla son œil à l'une de ces ouvertures. Toujours le vide et le silence. Personne sur les marches. Personne dans le vestibule. Il aperçut la Némésis dressée sur le banc de marbre, cet après-midi, et en son absence. Le frisson de superstition gouailleuse, éprouvée en quittant Florence, à la pensée de la statue porte-malheur, le saisit plus fortement, et, en même temps, une de ces idées perverses d'espionnage, dont il était coutumier. Derrière le banc massif et très haut auquel on montait par une marche, l'emplacement de la fenêtre faisait entre les colonnes un retrait qu'il-connaîssait bien, pour s'y être blotti, un jour qu'il «'échappait de l'office, ayant volé nne terrine, et qu'il entendait

s'approcher Bridger. Maintenant qne la statue posait sur le bano, elle bouchait assez d'espace pour former une véritable niche. Collé à la rampe, à la hauteur de laquelle sa tête atteignait juste, Bellagamba dégringola les deux étages, et s'arcboutant sur ses bras avec une vigueur qui prouvait le développement de sa musculature, il s'introduisit dans cette cachette. Il pouvait, par rinterstîce laissé libre de chaque côté du socle, surveiller tout l'escalier.

— « J'ai eu Je nez creux », se dit-il, à peine tapi au fond de cet observatoire improvisé. Le bruit des conversation rapprochées annonçait que les hôtes de Valverde rentraient au château, et déjà la voix claironnante de l'archéologue s'élevait dans la sonorité du vestibule. Bellagamba dut s'enfoncer plus bas encore sous le banc, car le Père Desmargerets arrêtait le groupe des causeurs à quelques pas de la statue, et, continuant une discussion commencée, U désignait du geste la roue aux trois quarts brisée :

— a Vous avez la preuve ici, lady Ardrahan, » disait-il, « de la dégradation subie par la Némésis, à l'époque romaine. Elle devient la Fortune. Mon maître Edouard Toumier a des pages admirables sur cetto chute d'un m3rthe qui, à un moment s'était élevé jusqu'à l'idée de Justice, de Providence, et même de Charité, a Mortel, pense en

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«[mortel », répétaient les Grecs. » C'est le sentiment qui diote à Ulysse ses paroles si humaines, quand il montre à Euryclée les prétendants^ couchés par terre dans leur sang : « Vieille, réjouis-toi, mais a au fond de ton cœur, et contiens-toi. C'est mana quer à la piété que de se vanter après un mas- « sacre. » Il pensait à Némésis, à cette Déesse de la mesure qui défend d'abuser même de la victoire. Voyez, ce doigt près de sa bouche ordonne le silence dans le triomphe, aussi bien que dans la douleur, d'être modéré, d'être humble. Ah ! que Tertullien a raison d'admirer dans l'âme antique ces touches naturellement chrétiennes ! Je vous parlais des Romains. Savez-vous qu'Auguste mendiait, un certain jour de l'année, pour désarmer la Fortune? Toujours Némésis. C'était le commencement du culte de la pauvreté. »

— « Avouez alors, mon Père, » dit Richter, « que l'Ëglise catholique du moyen âge n'était pas en progrès sur l'Empire. De ces mythes où votre exégèse distingue de si beaux symboles, elle n'avait retenu que les maléfices. Témoin ce décret des citoyens de Sienne contre cette noble statue qu'ils prenaient pour un démon. »

— «C'est qu'elle a vraiment l'air redoutable, » fit lord Ardrahan. « Et d'autant plus qu'elle n'est pas grande. Vous avez remarqué cela en Afrique certainement, capitaine, que les plus petits félins... »

— « Sont les plus féroces 1 » interrompit Courtin. « C'est vrai ».

Malgré lui il songeait à la panthère, élevée, puis tuée par son camarade, et dont le souvenir l'avait hanté la veille, en regardant Bellagamba, et il écoutait lady Ardrahan insister sur l'impression de son mari :

— « Plus que redoutable, terrible... Mais, Bichter, les anciens avaient-Us si tort de croire aux maléfices? S'il existe, épars autour de noim, un monde de forces psychiques inconnues, de quel droit prétendrions-nous leur refuser certains modes d'action? Il y a bien des courants électriques dans des objets qui nous paraissent complètement inertes. Pourquoi n'y aurait-il pas, dans ces mêmes objets, des courants psychiques, également insaisissables à nos sens? »

— « Vous me rappelez une des innombrables anecdotes de mon père sur Napoléon, » dit la duchesse. « L'Empereur, au camp de Boulogne, aurait fait brûler une guérite dont tous les occupants se tuaient les uns après les autres. Du bois chargé d'idées de suicide, est-ce possible cependant? »

— ail y a plvs de choses dans Vunivers, Horatio^ que n^en pefui rêver notre philosophie. C'est notre Shakspeare qui l'a dit, » répliqua lady Ardrahan.

— « Et notre Gœthe, » fit l'Allemand, a Nous fnarchons Unis au milieu de secrtês, entourés de mys-

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tèrea. Nous ne savons même pas ce qui se passe dans VcUmosphère qui nous entowre, quelle acUon eUe a sur nous, »

— a Notre saint Paul les avait 4evancé8, » dit le Pdre Desmargerets. « Rappelez-vous : JUainienani nous voyons dans un miroir et Und nous est énigme Per spéculum in cenigmaie. La vie humaine serait inexplicable, si l'on n'admettait pas, oe que la foi nous enseigne, qu'il y a des esprits du mal, pour nous tenter, comme il y a des esprits du bien pour nous protéger. De quels moyens se serventils? Je suis de votre avis, lady Ardrahan. Nous rignorons. Mais quel besoin de recourir au surnaturel pour expliquer qu'un objet, d'apparence inerte comme vous dites, — ainsi cette statue, — puisse projeter un effluve d'action? Avec sa coudée, sa roue, ce geste de sa main gauche, son visage, cette statue est une idée sculptée, ou, si vous voulez, concrétisée. Et qu'est-ce qu'une idée? Un commencement d'acte. Nous-mêmee, ne portons-nous pas en nous un obscur magma d'idées qui vivent, qui désirent se réaliser? Nous sommes, si vous voulez encore, des piles psychiques chargées d'action. Que nous rencontrions un de ces symboles, dans un moment où l'idée incamée en lui nous travaille, et que ce symbole nous tente au geste qui, d'ailleurs, reste libre, n'y a-t-il pas là un phénomène tout naturel?

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— ff S'il en eet aînsi, > ocHiolat la duoheese en riant, — soos ce rire, Bellagamba, qui la oonnaiisait si bien, sentit, quoiqu'il ne la vît pas, la pal* pitation de son cœur,' — « dès demain, je vous demande, mon Père, de me trouver une belle statue de Morphée qui nous tente au sommeil quand il est Thcure, et après une journée si agitée, au lieu de disserter, comme Pio de la Mirandole, de amni re ecibUi ei de quibitadarn aliis. C'est très Renaissance, ces disputes, mais pas du tout campagne. >

Sur cette invitation de la duchesse, la compagnie commença de s'égrener dans le grand escalier, la maîtresse du logis s'arrêtant au palier du premier étage où elle avait son appartement, à l'aile droite, tout à l'extrémité du salon décoré par Peruzsi, On y accédait par un escalier personnel et intérieur, aménagé dans une des tours d'angle. Les invités, pour plus d'indépendance, logeaient au second et dans l'aile gauche. Le nain, toujourid caohé dans son abri, les entendit qui prenaient congé les uns des, autres. Puis le méticuleux et solennel Bridger s'acquitta aussitôt de sa rondo, poussant les deux gros verrous de la porte d'entrée, éteignant partout l'électricité. Il ne laissa allumée, comme à l'habitude, qu'une ampoule coatenue dans une vasque d'albâtre, et qui, placée

très haut contre un des murs, répandait sur les marches et leur rampe, les murs et leurs tapisseries, l'atrium et ses colonnes, une clarté d'hypogée. De vastes épaisseurs d'ombres restaient presque impénétrables à cette lumière ainsi distribuée. Le banc et la statue se trouvaient dans une demiobscurité qui permettait à Bellagamba de se mouvoir plus librement. Il se glissa hors de son asile, non sans se meurtrir un peu aux angles du socle. Malgré lui, rien qu'à toucher le froid de la pierre, dans cette pénombre propice aux hallucinations, le frisson superstitieux recommençait de courir en lui. La tête appuyée contre les plis de la tunique de la Déesse, il subissait, dans ce silence et cette nuit, l'indéfinissable suggestion dont avait parlé l'archéologue. Les mots, à moitié compris, de réparation, de justice, d'orgueil, d'abus, de fatalité, traversaient son esprit troublé. Il se sentait l'instrument d'une force, étrangère à lui, et qui l'immobilisait là, pour quelle besogne? En s'introduisant dans le château, son premier projet était de se retirer, comme il était venu, par la cave, sitôt la lettre posée chez l'officier. La vue du trou noir, ménagé derrière la Némésîs, l'avait incité à s'y terrer, par un de ces à-coups impulsifs qui alternaient en lui avec de sournoises combinaisons. Depuis ces quarante-huit heures, il respirait, il se mouvait dans une atmosphère de

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dbrame. Comme un -ebien de chasse flaire à droite, à gauche, recueille le fumet de chaque vestige, un irrésistible instinct poussait le mauvais gars à ramasser tous les indices au hasard. Qu'avait-il espété apprendre par les conversations du couloir des hôtes de Valverde? Qu'espérait-il maintenant surprendre ? Mais Tespionnage inné a pour devise : Sait-on jamais?

Cet inutile aguet sans but, tout mêlé d'obscures rêveries après cette journée de fatigues et d'émotions, finit par se résoudre en une de ces vagues et confuses somnolences, où il semble que la pensée désorbitée flotte sur le bord d'un autre monde. Les images s'associent par leur propre force dans l'esprit, sans qu'il les dirige... Bellagamba se retrouvait au bord de l'allée couverte. Il entendait les paroles de passion prononcées par les deux promeneurs, le cri : « Ëpousez-moi !... » puis, l'autre cri : « Je t'ai, je t'ai !... » Il voyait M.^^ de Roaimez étreignant celui qu'elle aimait, buvant ses larmes dans un baiser. C'est alors qu'un mouvement convulsif avait trahi la présence du nain dans le fourré et qu'il s'était enfui. Il n'avait donc pas surpris la demande de rendez- vous... On jugera de sa surprise et de sa colère, lorsqu'un bruit de pas, pourtant assourdis, l'ayant brusquement tiré de cette demi-catalepsie, il aperçut une silhouette masculine qui descendait du second

éfcftgë et qu'il fedotitiut Huguea Cdurliti. Arriiré au peAiet du prethiet, oelui-^di alla dtoit rtètn la pott^ pa^ dû la dUdhessd s'était ^tiifèl dhëe elle tout à l'heure. Cette abdeôde d'béiitatioti prou>. ifait qu'M rii^é dé la veille, il davait déjà le chemin de ôèt àppBitt&mfèiàté Slle Tarait i*eiiiieigtié. Elle Tatteudait.

Le nain demeura quelques minutes WMb bougeri Hugueë Une Mfii diâparu. L'exeèe de TémoMoii le patàlysait. Pui» lôUd^in : ^ « Ai^je été bâte^ » ne dit41, « Boudiné aui^i, de ne pM comprendre que les e&oses finiraient eomme ça lu. U croira tont ce qu'elle voudra qu'il croie^ à prédent* Bile va le repreiàdrei Elle Ta reprii^... Seule, ensemble, la nuith.i Maië tant mieux l Tant mieux!.». Je les tiens. Ils y passeront tôud deun !... Âh ! Âh ! Âh ! . . . ^ Et courant à la grande porte d'entrée dont il tira les verrous, il s'enfuit sur ee rire retentissant) qui monta dans la eage de l'escalier, juste à la secondé où un autre des hôtes du château 6ôrtô4t) lui ausâi, de sa chambre. C'était le Père Desmargerets qui, armé d^un mètre et d'un bdUgéOir, se préparait à descendre^ pour Vérifier exaotémènt la hauteur de sa statue^ Le digne homme comptait employer sa nuit à rédiger la noté qu'il adresserait ft ses eoUègues des Inscriptions. Il avait cedculé qu'expédiée le lendemain matin par le premier courrier^ elle arriverait

tâà BIBELOT DU KAIK-BIBBLOT 1^51)

sûrement à temps pour la séance hebdomadaire du vendredi. Le sinistre éclat de rire de Bellagamba, confondu d'ailleurs avec la rumeur de la porte refermée, le fit s'arrêter net, le cœur battant, il vini se pencher sur la^ rampe. -Il ne vit que l'espace vide, et la Némésis fantomatiquement profilée dans son coin d'ombre :

— a Je deviens fou, » pensa-t-il. « Ce n'est pourtant pas elle qui a pu rire ainsi... Ce sera quelque domestique en train de faire ses farces... Je no vais pas m'imagiiier, comme un Siennois de 1350. qu'un démon habite ma statue... Et cependant, on a peut-être tort de violer les anciens tombeaux,^ d'irriter les vieilles ombres?... Et puis, j'ai eîi trop de chance dans toute cette affaire, j'ai peur... Mais non. Le démon, il eet en moi. C'est cette peur. C'est ce péché contre la foi. j^primons cette tentation* U n'y a rien là qu'un morceau de marbre. Descendons le mesurer. Nous remonterons ensuite dire notre bréviaire. »

Tandis que l'Oratorien, troublé, malgré lui, dans sa piété, par ses imaginations de savant enthousiaste, exécutait, en frémissant, ce double programme d'érudit consciencieux et de prêtre fidèle, Courtin était chez la duchesse, et une conversation commençait, dans laquelle l'archéologue visionnaire, s'il l'eût entendue, aurait dis-

oerné une action autrement terrible de cette mystérieuse loi d'équilibre^ évoquée en beauté par le ciseau de Pasitélès et qui veut qu'une douleur succède à nos trop grande^ joies, une agonie à nos trop heureux triomphes, un châtiment aussi à toutes nos fautes. Daisy de Boannez avait épié l'entrée de Hugues dans le grand salon, et elle s'était avancée en haut du petit escali^, tenant de sa main levée une lampe d'argent, — une liseuse à globe d'un bleu pâle, — pour éclairer le passage du jeune homme à travers les meubles de la vaste pièce. Qu'elle était adorable ainsi, vêtue d'une tunique persane rose et or, dans ce demi-jour, assez transparent pour que l'amoureux distinguât d'en bas ses yeux brûlants et son sourire ému ! Il n'avait pas le pied sur la première marche du petit escalier, elle savait déjà, et sans qu'il eût parlé, qu'un incident était survenu. Il n'était plus celui qu'elle avait quitté, une heure auparavant, si troublé, mais si tendre, si entièrement reconquis après tant de luttes, si à elle ! Il avait de nouveau le masque dur de leurs mauvais moments. Mais ce visage contracté allait se détendre sous ses baisers. A peine passés dajis le petit salon, elle le prit dans ses bras, et, oherchant ses lèvres, elle suppliait :

— « Tu es venu ! Merci... Mais pourquoi me repousses-tu? Qu^y a-t-U encore? »

Le jeune homme, en effet, se dérobait à sa caresse. H se dégageait de ces doux bras blancs qui rétreignaienty nus dans leurs larges manches, et il répondait :

— « Voici la lettre que j'ai trouvée chez moi, Daîsy. Qu'est-ce que cela veut direl »

Il lui tendait le papier déposé sur sa table par Bellagamba. La malheureuse femme le déplia, nerveusement. Hugues la regardait lire les lignes dénonciatrices. II voyait ce noble yn^%%e^ éclairé d'amour et de bonheur à son arrivée, pâlir, s'altérer, se figer dans une immobilité impénétrable Cette bouche ouverte pour le baiser, tout à l'heure fermée maintenant dans un pli d'affreuse amer tume, garda quelques instants un silence farouche Enfin, secouant la tête, du geste de quelqu'un qui prend un parti décisif, dans un spasme violent de tout son être, la duchsse regarda Hugues, bien en face, et dit simplement :

— « C'est vrai. »

— « Qu'est-ce qui est vrai? » balbutia -t-il, dans un saisissement.

A la première seconde, quand il avait trouvé ce papier sur la table, c'avait été le sursaut de révolte que l'infamie d'une lettre anonjnne provoque chez toute âme un peu haute. Il avait froissé et jeté l'abominable feuille. Puis il l'avait ramassée, relue, et cette question s'était posée s^ussitôt :

— « De qui ça vient-il ?» — L'iipage d'Erio de Riohter s'était prései^tée^ pi fortemejit^ (|ti'il avait marché vers la porte avec l'idée de demander, sur-le-champ, une explication à cet }iomme.

Absurde projet immédic^tement rejeté ; « C'est écrit à la machine. Si c'est lui, il niera. — Et si ce n'est pas lui?... Je n'ai pas le droit de croire que c'es^ lui... » Alors seulement l'autre (j^uestion avait surgi, non plus sur l'origine de l'accusation, ip^îs SUT l'accusation même. Une évidence s'imposait : le dénonciateur plaçait la grossesse de M"^® 4© Roannez au même temps <jue le billet cjo celle-ci, reçu à So^int-Louis. Devant cette identité da dateSi comment passer outre s^ns une enquête ? Auprès de (][ui ? Pe Boudiné, cpmmo on l'y invitait ? Autres évidences : la demande 4^ Busse, la veille, à table, son regard inquipiteur, son départ précipité, avec le chèque pour son journal. Hugues avait expliqué ce don d'argent par le dilettantisme. Aveugle ! Aveugle ! La lettre anonjrme suggérait le vrai motif. La seule idée de se retrouver en face du médecin infligea au jeune homme un frisson d'horreur. Non. C'était à la duchesse, à elle seule qu'il devait s'adresser, et l'action, dans ce caractère énergique, suivant aussitôt la pensée, il était venu mettre l'accusée en demeure de s'expliquer, tout de suite, — si cruelle que lui fût cette perspective : convaincre de men-

Bonge ooUe quHl ohérissait plus éperdument que jamais ! énergique autant que lui, elle, de son oôté, ne ee dérobait pas. Cette franchise réciproque allait du moins ennoblir cette déchirante explication. Comment, malgré tout, ne pas estimer cette femme de son courage? Ht lui, comment ne l'eût-elle pas aimé plus encore, pour cette droite et mâle façon d'engager le duel entre eux, sans équivoque ni piège t Et elle disait, se parlant d'abord k elle-même t

-T- « J-aime mieux cela. Ce poids m'aurait trop pesé sur le cœur. Je n'âturaig pas pu continuer de me taire... » — Puis, fixp^nt de nouveau sur Hugues des yeux résolus : — « Ce qui est vrai, c'est que j'étais enoeinte, quand Je vous ai écrit à Saint- Louis. Vous n'êtes pas revenu, et je n'ai pas voulu avoir cet enfant. »

— « Alors, le docteur Roudlnef... » interrogea-t-il, hésitant encore à pronojicer l'horrible mot d^avortement.

— « Oui, » interrompit-elle. « Ne m'en demandezpas davantage. A quoi bon?... Il n'y a que lui qui ait pu vous faire tenir ça. » — - Elle montrait le papier que ses doigts crispés n'avaient pas quitté. — « Comment ? Par qui î Pourquoi ? . . . N'importe ! Il me rend service. Vous ne m'auriez jamais pardonné plus tard de vous avoir repris en vous mentant. 9

— « Alors, pourquoi m'avez-vous menti ce matin et cette après-midi? » gémit Hugues.

— « Pour la même raison qui fait que je vous dis la vérité maintenant. Parce que je vous aime... Je venais de vous voir en danger de mort, à deux pas de moi. J'étais folle. Je n'ai pas réfléchi, rien calculé, pas plus ce mensonge que mon cri d'amour. C'a été un même passionné besoin de vous faire dire, à vous aussi, que vous m'aimiez. Vous m'interrogiez. Il fallait bien que je voua réponde. Et, à ce moment, avec vos idées, je ne pouvais pas plus vous dire la vérité que je n'ai pu vous la taire, tout à l'heure. La preuve que je vous l'aurais dite, et peut-être ce soir, même sans ça... » — elle montrait de nouveau le papier, -r- « c'est que je n'ai pas voulu, — ah ! combien je souffrais ! — que vous déclariez nos fiançailles, sans que vous sachiez ! — A présent, c'est fait. Vous savez. »

A mesure qu'elle parlait, il semblait qu'elle se reprît et qu'elle retrouvât un calme, bien étrange tant il contrastait avec son trouble de cet aprèsmidi. C'est qu'elle soufErait alors, qu'elle s'en voulî^it mortellement de son mensonge. Maintenant, elle n'était plus qu'en face d'un acte, de conséquences dangereuses, mais qu'elle ne se reprochait pas. On connaît trop les causes de ce mutisme de sa conscience. En dressant son infantloivlo devant elle, Hugues venait de ranimer, de

ressusciter, contre Taccusation, l'aristocrate anarchiste chez laquelle les scélérates suggestions de l'avorteur n'avaient eu à vaincre aucun scrupule moral. Aucun effort dans ce calme, aucune bravade. Elle se montrait simplement, telle qu'elle était, dans la réalité intime et totale de son âme, avec son amour et son crime, qui, pour elle, n'en était pas un. De ne plus rien cacher, ni de son présent, ni de son passé, lui donnait cette tranquillité, qui avait sa grandeur dans une rencontre si tragique. Mais Hugues, « avec ses idées, » — comme elle avait dit, — et, secoué jusqu'à la plus profonde racine de son être par la foudroyante révélation, devait voir, dans cette confession sans repentir, le plus cynique défi. Oubliant tant d'indices, tant d'évidences que lui avait données cette femme, et autrefois, et aujourd'hui même, de sa passion et de sa sincérité, il répondit

à ce « vous savez » si humble dans la netteté de son affirmation :

— « Qu'est-ce que je sais ? Que vous m'avez été dénoncée, et qu'alors seulement vous avez avoué. Pourquoi? Avait-on à m'apporter contre vous des preuves indiscutables, et, vous, avez-vous préféré aller au-devant, pour vous donner l'apparence de la franchise? Cela,, je ne le sais pas. Je ne peux pas le savoir. Ce que je sais, en revanche, et d'une certitude a&euse, c'est que vous m'avez dit :

« fipou86z-moi », en me cachant cet infâme secret... Insensé que j'étais! J'ai vu là une preuve que vous étiez vraie. Oui. J'ai cru que vous ne me feriez pas cette injure, de me demander d'être ma femme, avec des hontes dans votre passé. Et vous y aviez cette honte-là!... Vous n'avez pas voulu que j ^annonce nos fiançailles? Pourquoi encore?^ Parce qu'il y avait là quelqu'un dont voup aviez peur. » — Et, comme elle esquissait un geste. — (( Ah ! J'irai jusqu'au bout. Ce n'est pas Boudiné qui m'a fait tenir ee papier. Un médecin qui s'est prêté à un avortement ne se dénonce pas lui»mâme. Celui qui m'a fait tenir ce papier sait Pavort^ment, par vos domestiques, par une femme de ohaqibre dont vous aurez payé, vous, la complicité, lui l'indiscrétion. Cet homme sait notre liaison d'il y a deux ans, par la même voie sans doute, à moins que vous-même vous ne vous soyez livrée, par une de ces confidences qu'une maîtresse fait à son amant d'aujourd'hui sur son amant d'hier, sans prononcer de nom. Et puis il aura deviné et il aura voulu mettre l'irréparable entre noua.,. Il n'y à pas d'autre hyppthâse possible... Un amant ! Un amant!... Ah ! j'avais bien souffert pour vous, jamais auto^Qt, jamais aveo les visions, que j'ai là devant les yeux. » — Et, oomme halluoiné : — '({ Quand je pense que cet homme, o^est peut-têtre qe Richter ! C'est peut-être... Pourquoi pas?

LE BIBBLOT DU NAIN-BIBBLOT 267

Puisque vous avez été capable de cette monstrueuse action, vous pouvez bien avoir eu le caprice vicieux d'un monstre... »

— « Oh ! » s'écria-t-elle en lui mettant la main sur la bouche pour ne pas entendre cette voix adorée proférer un trop dur outrage, — « Hugues!...

Hugues!... » — Puis, haletante, elle se laissa choir sur un fauteuil, les bras tombants, la tête tombante, avec un tel sanglot que le jeune homme s'arrêta de son invective, et, revenu à lui-même :

— « Je viens d'être atroce et fou, » dit-il. « Pardonnez-moi... Mais devant quoi peut reculer une femme qui a tué son enfant!... Et si encore je pouvais penser que ç*a été un égarement, que le Bcandale vous a épouvantée, que vous avez perdu la tête! Si, tout à l'heure, je vous avais entendue pousser un de ces cris de repentir qui prouvent qu'une âme vaut mieux que sa vie, qui permettent qu'on la plaigne, qu'on l'estime toujours, fût-ce après un crime! Non. Je vous ai vu accepter d'avoir fait cela, froidement, impudemment... Avec vos idées... Voilà tout ce que vous avez trouvé à me dire pour qualifier cet assassinat !... Mais c'est renouveler un crime que de n'en pas sentir l'horreur. C'est montrer que l'on est vraiment la personne de son action. C'est ne faire qu'un avec elle... Et cette action-là est abominable, abominable !... «

Elle s'était redressée. Un frémiBsement de révolte releyait le coin de ses lèvres, et, avec la fierté que donne la totale absence de ruse :

— « Vous n'êtes pas juste en ce moment... d répondit-elle. « Savez-vous ce que vous me reprochez? De ne pas vous mentir. Oui, si j'avais été habile, je vous aurais joué cette comédie du repentir. Mais... » — Et debout, intrépide' et secouant sa tête orgueilleuse : — « Hé bien ! Non ! . . . Même pour vous garder, je ne vous mentirai plus. C'a été trop d'une fois, car. je ne vous ai menti que cette fois-là, entendez-vous... Hugues, je n'ai aimé personne avant vous, ni depuis vous. S'il en était autrement, je vous le dirais. Vous venez de me voir défaillir et sangloter devant vous, parce que je vous sentais malheureux par moi^ Votre peine me déchirait, me déchire le cœur. De cela, je suis misérable, je suis désespérée, mais de cela seulement. Quant à vous dire que je me repens de mon acte en lui-même, encore un coup, non, non, non... Vous me connaîtrez telle que je suis. Ce que j'ai fait, je ne le ferais plus, à cause de vous, uniquement à cause de vous. C'est votre douleur que je me reproche. L'autre chose, non. J'ai toujours prétendu vivre comme je l'entendais, être libre. La maternité est une servitude. Je n'en

pas voulu. Vous m'auriez demandé de m'y soumett^re, au nom de votre amour^ j'aurais obéi.

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Encore une fois, vous n'étiez pas là. Vous absent^ qui donc avait le droit de me commander : tu seras mare, et au nom de quoi ? »

— « Mais au nom de cette vie que vous portiez en vous et à laquelle vous n'aviez pas le droit d'attenter. Vous oubliez que vous avez tué, assassiné, je vous le répète, un être qui existait déjà et d'une existence qui n'était pas la vôtre, qui n'était pas à vous. Que l'homicide s'exerce sur un enfant, encore dans le sein de sa mère, mais déjà conçu, déjà vivant, ou sur un nouveauné, il est toujours l'homicide, et il est écrit : Tu ne tueras point... »

— a Dans les Commandements de Dieu ? » répliqua-t-elle. « Je ne crois pas en Dieu. »

Il arrive qu'une pierre, jetée dans un gouffre obscur, rencontre une nappe souterraine. Elle y émeut un clapotis, et ce dernier retentissement de sa chute en mesure la profondeur. Certaines paroles sont ainsi. A peine tombées, elles rendent comme un son d'abîme. L'absolue incroyance de cette femme n'était pas une nouveaut/é pour Hugues, n ne s'était jamais penché sur le vide effrayant que la complète absence de Dieu peut creuser dans une âme, où les idées de bien et de mal, de devoir et de responsabilité s'écroulent, faute de l'unique support, et ces idées entraînent avec elles les injonctions les plus sacrées de la

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morale buniàiné, auxquelles Tathée est toujours en droit de répondre 0€ft « au nom de quoil » que Tinfanticide venait de prononcer, comme un défi au code social des esclaves, fait de convcmtions, pouf elle aussi ilkensongères que lâches.

-^ « Vous ne croyez pas en Dieu? » répondit-il aprèd un silence^ «Moi^ j'y crois, et plus que jamais en ce moment. Oui, » continua-t-il, avec un regard de voyant. -^ C'était comme si, dans l'ébranlement de ce suprême entretien, une poussée de sentiments, éprouvé^ sans qu'il s'en rendît bien ootxtptèj pressait contre la porte de sa eonscience, la brisait et se découvrait à lui. — «Il est écrit aussi : Qu^en mariage seîd&menê. Je l'ai toujours su. Je n'ai pas voulu le penser. Maintenant je comprends mA faute. Je la connais en l'expiant. » — U s'adressftit à elle de nouveau : — ut Voyez ce que je sms obligé de me dire :• Cet enfant que ta maîtresse a tué, e'était le tien. Si tu n'avais pas cédé à ta passion, si tu n'avc^ pas manqué au commandement, ^t enf aiit n'aurait jamais existé. L'assassinai n'aurait pas été commis. Tu y es dono mêlé, hf cet assassinats Tu l'ae rendu possible. Il y a un peu de oe earixÀeëur toi... a — St, marchant à travers la chambrerySaBS parà^re ne rien voir quesonremords : -^ «r Vodèi dofte ce que je suis ven^i chercher kà\ Cette certitude que j'ai tant souhaité d'avoir, en Afrique, vers laquelle je me suis précipité, sitôt

LÉ BIBELOT DÛ ÎÏAIN-BIBELOT âîl

revenu, c'était eeUe4a!..t» Et dke qu'en arlrivant à Sienne, je nié répétais : » Si c'était un fils ? a Moi qui ai passionnément désiré en ddtmer un à daon pays ! Et cette dduleur au lieu de cette joie ! Au lieu de cet orgueil^ cette ighominie l».. » — Et^ revenant à se maîtresse : ^^ « Vous m'aVez dit tout à l'heure : vous k'étiea p&s Ikli^i Que cela vous serve d'excusé à vouS) si vous vouléxi Mais pour moi? Ah ! pour moi^ c'est pûre^ Plus voUs me montrerez qUê je suis et resterai associé à votre fojtfaitj plus il me fera, plus je me ferai horreur^ Ce n'est pas seulement un crime contre Dieu et contre là vi^. C'est un crime cotitte la Firancè^ puisque cet enfant était de moi et que c'était un Français... » ^-^ Et, hors de lui, dans un transport de fureur : — « Ah ! qu'as^tu fait là ? » -^ Et, levant ses d&tix poings^ il meuroha sur ellci qui lui répondit, employant, elle aUssi, le tutoièmèlaLt de leurs heures de bonheur :

— « Cela n'empôche pas que je ne t'aime, absolument, complètement^ passionnément» »

Il la regardait, les poings toujoui^ fermés. Elle était si belle$ à cette minute, d'amour et de douleuir, qu'au lieu de s'abat1»re sUr elle, les mains du jeUnè homnie se détendirent et se posèrent sut ses épaulesi Lui non pllis, il ne l'avait jamais tant Aimée. Un délire l'envahislsait, qui radi*ait, gi elle avait fait ub geâte^ pr^ipité à ces caresses

de frénésie et d'oubli, où tout s'abolit dans le vertige, même et surtout l'honneur. Ce geste, elle ne le fit pas. Elle pouvait être une femme bien coupable, bien gâtée d'esprit, elle n'était ni libertine, ni vulgaire. Reprendre, par les sens, cet homme qu'elle aimait du meilleur de son cœur, avec les portions les plus élevées de sa nature, dévoyée, mais non pas abaissée, elle ne l'essaya pas. Et lui, sentant son désir s'enfiévrer encore, dans un dernier sursaut de révolte, contre sa propre faiblesse maintenant, il ferma soudain les yeux pour ne plus voir sa tentation. Ses mains se détachèrent. Elle l'entendit qui disait : « Non ! Pas cette honte!...» Et, se détournant brusquement, il sortit de la chambre, sans qu'elle eût trouvé un mot pour le retenir ou le rappeler. Longtemps, elle resta ainsi, les yeux fixés sur cette porte par où elle l'avait vu s'en aller, mais pour revenir, elle en était sûre, non pas ce soir, mais demain. Elle avait trop senti passer entre eux le brutal désir. Elle l'avait vu y résister. Elle lui en avait une reconnaissance infinie. C'était la preuve qu'à travers ses révoltes, ses sévérités, ses indignations, il gardait, lui aussi, dans son cœur, un sentiment, absolu, complet comme le sien. Il avait reapecU leur amour^ et cette étrange foi dans son étoile qui l'avait soutenue à travers toutes les épreuves, petites ou grandes, de la vie, renaissait

en elle. Un sourire d'espéranoe flotta autour de ses lèvres, et oe ori lui jaillit du oœur :

— « Non, je ne l'ai pas perdu ! »

L'aurait-elle poussé encore, ce cri, si elle avait pu suivre, invisible, la fuite affolée, loin d'elle, de celui qu'elle aimait? Il s'était précipité au bas du petit escalier intérieur. U avait traversé le salon des fresques, les mains tendues, à tâtons, heurtant des meubles, se guidant au rebord des tables. Arrivé au grand escalier, il en avait descendu les degrés quatre par quatre, à la lumière voilée de la vasque. U avait passé devant la Némésis, dont la redoutable vertu talismanique semblait planer sur le château. U ne l'avait pas regardée. Il avait trouvé la grande porte d'entrée déverrouillée. H n'avait pas pensé à s'en étonner. Et il marchait à travers le jardin, droit devant lui, dans une obscurité que le vol des lucioles rendait comme plus perceptible, sous l'innombrable scintillement des étoiles. Un mince croissant de lune suspendait dans le ciel une faucille aiguë et coupante. Le vent se levait. Sa rumeur, dans les sombres massifs des chênes verts, se mêlait au murmure des cascades, au hululement des oiseaux de nuit, et, par instants, la cantilène éperdue du rossignol emplissait la vaste nuit d'ime extatique ardeur d'amour. Hugues marchait. Il était comme

là

un homme qui vient d'apprendre la mort d'un être adoré, et qui, écrasé de stupeur, y croit, n'y croit pas, ne sait plus s'il rêve ou s'il est éveillé, tant son esprit s'adapte difficilement à une réalité trop meurtrière.

De toutes les phrases de leur tragique entretien, une seule lui revenait, qu'il se répétait mentalement, avec une amertume toujours renouvelée : a Je n'ai pas voulu avoir cet enfant. » Et la terrassante évidence de l'aveu confondait sa raison* A un moment, et très loin, dans cette course de bête blessée qui va pour aller, sans but, sans raison, il se trouva devant ime rangée d'arbres dressés en muraille plus noire sur le fond sombre du ciel. Il reconnut les cyprès du théâtre de verdure. A cette place aboutissait l'allée couverte où, la veille, cette femme l'avait supplicié en refusant de lui répondre. Dieu ! Que ne s'en était-elle tenue là ! n la revoyait, l'après-midi d'aujourd'hui, sous le dôme de cette même allée, et elle était si tendre, si humble, — si vraie, avait-il cru ! — Il entendait la musique de sa voix. H sentait encore sur ses paupières la caresse de ces lèvres buvant ses larmes. Il s'entendait lui-même prononçant les mots solennels de leurs fiançailles, inespérée et soudaine reprise de l'ancien enivrement, mais purifié, cette fois, mais permis et débordant sur les plus hautes oimes de son âme. Et elle lui men-

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tait!... Au Bouyenir de ces heures toutes récentes, perdues déjà dans un irréparable passé, le cœur lui défaillit. H s'assit sur le premier gradin de l'escalier qui montait au théâtre. Une détresse de mort l'étrdgnait, le glaçait. Que de fois, en Afrique, il s'était assis pareillement au bord de sa tente, la nuit, afin de demander à la fraîcheur des ténèbres un peu d'apaisement, dévoré qu'il était de la même fièvre d'amour et pour la même femme ! Alors aussi l'implacable sérénité du ciel lui navrait l'âme. En ce temps-là, il agonisait de son absence. Cette femme était à quelques minutes de lui, et le gouffre qui les séparait l'un de l'autre était plus immense que ces espaces démesurés qu'il voyait, au-dessus de sa tête, développer leur étendue infranchissable entre les étoiles immobiles, et il sentait tomber sur son désespoir une accablante impression d'inflexible fatalité!...

Tout d'un coup, comme il restait là, sur cette froide marcheT^de pierre, écrasé» abîmé dans sa douleur, une détonation ébranla l'air, formidable, et qui le dressa debout, presque automatiquement... Il écoute... A présent, c'est de nouveau la paix auguste de la nuit, le silenee endormi des choses qu'animent seuls le vent qui continue de courir doucement dans les feuillages, les cascades qui continuent de précipiter leur flet, monotonement.

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les oiseaux qui^ surpris un instant, ont recommencé de chanter. Que s'est-il passé? Anxieux» Hugues regarde du côté où s'est produite l'explosion. Ses yeux ne rencontrent que le noir profond des arbres du parc, au-dessus le dôme du ciel plus clair et toujours incrusté de ses fixes pierreries. Il n'a pourtant pas rêvé. II monte sur le théâtre pour y voir plus loin... Bien encore... Mais si !... Une lueur brille là-bas, quelque signal peut-être. Quel signal?... Non. Elle palpite. Elle se voile de fumée. Elle s'élargit. C'est l'incendie... Et Hugues de courir, le cœur serré d'une autre et mortelle angoisse. U a passé le fortin de briques de la foresteria. Il longe le canal de marbre, le jardin minuscule et le casino du nain. H est devant le chenil où l'on enferme chaque soir Tristan et Yseult, qui hurlent à la flamme, maintenant trop visible. Il entend des cris, des voix, un tumulte. Des escarbilles lui arrivent, apportées par le vent... Le feu dévore le château, et précisément l'aile droite, où il sait qu'habite M"^® de Boannez... Il court plus vite. Il est sur le terre-plain où l'automobile l'arrêtait hier. Une équipe de domestiques et de paysans de la ferme s'y presse, organisant une chaîne. Des seaux passent de main en main. On a ouvert toutes les portes du château, et par delà le vestibule, sur la chaussée il aperçoit une autre équipe, occupée à dresser contre l'incendie le jet

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d'une pompe amorcée à l'étang. Vains efforts! La brise anime le brasier qui se nourrit des) vieilles poutres, des boiseries, des tentures, des étoffes, de toutes les matières inflammables accumulées dans l'opulente demeure. Et cependant la propagation est si rapide que déjà Hugues soupçonne des incendiaires au travail, les voleurs du matin peut-être? Par les fenêtres mansardées des toit?, d'énormes et noires colonnes de fumée teintées de lueurs pourpres commencent de s'échapper.

Un crépitement continu annonce le progrès du ravage intérieur. Hugues approche encore. L'air plus ardent chauffe son visage. Enfin, il aperçoit le Père Desmargerets appuyé contre le pilier de la pergola sous laquelle, ce soir encore, la compagnie causait 8i gaiement. Lady Ardrahan est auprès de lui, enveloppée dans un grand manteau, passé en hâte dans le saisissement de l'explosion.

— « Et la duchesse? » interroge le jeune homm(\ affolé.

Pour toute réponse, le prêtre lève ses grands bras dans un geste de désespoir, tandis que la fidèle amie gémit :

— « Pauvre, pauvre Daisy !... Quelle mort affreuse ! . . . Mon Dieu ! Pourvu qu'elle n'ait panS eu le temps de souffrir !... »

— f( Elle a été tuée du coup, par l'explosion, madame, je vous le répète, ^ dit Richter, dont

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Hugues n'arait pas remarqué la présonoe. Le méthodique Allemand, en pyjama de nuit, comme lord Ardrahan, étudiait, avec l'aetit Anglais, le moyen de mieux distribuer le sauvetage, et d'organiser une troisième équipe. Cette besogne ne rempêohait pas d'avoir Toreille aux conversations échangées près de lui.)

— ce Mais la cause de cette explosion? A-t-on quelque idée? » demanda Courtin. a Ces voleurs de la statue?... »

— « C'a été notre première pensée, à ma femme et à moi, » dit lord Ardrahan. a Bellagamba aura prévenu la police, comme le craignait notre pauvre duchesse et ces misérables s'en seront vengés sur elle. Vous vous rappelez? Elle en avait un pressentiment. »

— a Comment ces voleurs se seraient-ils introduits dans le château? » fit Riohter. « Croyez-moi, ce ne sont pas eux, et ce n'est pas une bombe. Il y a une hypothèse plus simple et qui explique tout. Mais oui : dôs caisses d'une huile minérale quelconque, oubliées, par négligence, dans une des pièces d'en bas. Une émanation de gaz s'établit. Un domestique passe avec une bougie. Ou bien il allume une cigarette. Le gaz s'enflamme,

et tout saute... »

Il n'avait pas achevé sa phrase qu'un remous se produisait parmi les gens employés à la chaîne.

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Des voix criaient : «-Sf lui/... — E lui/... — CanU' glia /. . . Birbante /... — Mascalzone /,.. — E lui /. ., — E lui /... — » C'était l'athlétique Bridger qui traînait le nain par le ooUet. Le chien Caserio, — rendons son nom dans son intégrité à ce digne élève de son affreux maître, — aboyait avec fureur aux jambes de l'Anglais, en dépit des coups de pied que lui allongeait lé chauffeur Pasquale, lieutenant du majordome. Les mains crispées de Bellagamba tenaient chacune deux bidons par leur anse, et il protestait d'une voix rauque, aussi furieuse que les coups de gueule de son « velu » :

— « Mais lâchez-moi donc, monsieur Bridger, lâchez-moi ! Puisque je vous dis que ce sont des bidons d'essence que j'avais déposés là et oubliés, et que je venais chercher, rapport au feu ! . . . »

— « Et moi je te dis que tu mens, » criait Pasquale. — Et, s'adressant à la foule amassée maintenant autour d'eux : — « Je l'ai vu dans le garage, où j'allais pour chercher la lance, qui prenait ces bidons dans la caisse. Elle était pleine, il y a une heure, et ces quatre sont les derniers... » — Et, montrant l'incendie : — « Il les a jetés là. »

— (( Pasquale m'avait averti, Milord, » dit Bridger. — Par instinct de hiérarchie nationale, le buUer anglais soumettait le cas à lord Ardrahan, comme à un représentant reconnu de l'autorité britannique. — « Je l'ai arrêté à, la petite porte

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de ra^Ue gauobe du château, celle qui donne dans la cave. Cette porte avait été ouverte. Par qui? par lui, »

— (( Avec quelles clef»? » interrogea le nain. « Yous les avea toutee ! Ainsi.,. »

Brusquement, il s'interrompit. Il venait, derrière lord Ardrahan et Riohter, d'apercevoir Hugues Courtin. D'étonnement, ses mains s'ou« vrirent et les bidons roulèrent à terre. Bridger l'entendit qui répétait entre ses dents : « Lui !.., Lui l... » St soudain, comme prenant une résolu* tion d'aveu :

— « Hé bien I oui, c'est moi. J'ai mis une bombe là-haut dans l'antichambre, et de l'essence partout, tant que j'ai pu, Je me suis vengé. Pas encore assesi... Je me rends, sale larbin. Mai» lâche donc mon col. Tu m'étrangles,.. Je ne vais pas me sauver. Je ne peux pas... r>

Comme Bridger desserrait son étreinte, Bellagamba se dégagea entièrement, dans un suprême efiort. Défendu par son chien, il recula de quelques pas, jusqu'à la porte sur laquelle des flammèches tombaient, puis jusqu'au vestibule. Personne n'osa le suivre dans cette atmosphère, déjà irrespirable. On voyait de grandes langues' de fe«^ sortir du salon des fresques, au premier étage, et lécher le bord de la tapisserie déployée juste au-

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dessug de la Némésis. L'anarchiste se tenait là, tout près de cette statue, contre la colonne, comme aro-bouté sur lui-même, visiblement étouffé par cette- température de fournaise. Son chien affolé, lui aussi, par la chaleur et cependant obstiné à ne pas le quitter, restait en avant, à quelque distance, dans un air moins brûlant, et il hurlait, avec une rage accrue, contré les témoins de cette effroyable scène, rangés en cercle. U y eut quelques instants d'une horrible attente, durant lesquels, le grondement du feu se faisant plus violent, on entendit la voix de lord Ardrahan qui ordonnait ;

— « Il ne s'échappera pas maintenant. Surveillez Je, Courtin, et vous, mon Père. Et noue, à la chaîne, à la chaîne !... L'incendie gagne... »

— « Et d'abord, inondes-le avec vos seaux... », insista Richter. « Je vais dire à ceux de là-bas d'en faire autant avec leur pompe... »

Il se mit à courir dans la direction de l'étang, en contournant le château, tandis qu'un mouvement se produisait parmi les gens de la chaîne, qui ramassaient leurs seaux et recommençaient de se les passer. Hugues Courtin se trouva n'avoir plus personne entre lui et la porte du château. Bellagamba, comme s'il eût attendu ce moment, poussa un cri sauvage où frémissait toute sa haine. H avait tiré un cout.eau de sa poche, et, la lame au poing, il s'élança sur son ennemi, qu'il

n'eut heureusement pas le temps d'atteindre. Le chauffeur Pasquale, étonné de son attitude, avait, par précaution, ramassé un des bidons pleins d'essence que l'autre avait laissés tomber tout à l'heure. S'en servant à la façon d'une massue, il en assena sur la tête du nain, comme celui-ci passait à sa portée, un coup d'une telle violence que le furieux s'abattit sur le sol. Le sang lui jaillissait du crâne et du visage. Mais il n'était pas mort. Dans sa chute, il avait lâché son couteau. Il eut l'énergie de se relever et de chercher encore son arme, sur laquelle Bridger mettait le pied. Alors, poussant un véritable rugissement, il saisit son chien, si brutalement que cette bête se débattit entre ses bras, en essayant de le mordre, lui aussi. Et, ensanglanté, muet cette fois, mais plus terrible encore, il se précipita de nouveau dans le vestibule. On le vit qui courait devant la statue, qui montait les premières marches de l'escalier, étreignant toujours le basset, contre lequel il se battait maintenant. Presque aussitôt un immense écroulement fit s'écarter en hâte tout le monde. Deux cris d'agonie, poussés l'un par l'homme, l'autre par l'animal, percèrent le fracas de l'incendie qui continuait. Une des grosses charpentes, en s'abîmant, entraînait avec elle un pan de mur et ensevelissait l'assassin parmi les décombres où gisait déjà sa victime.

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