PROPOS DB OBROLB, A PARIS
pagne. Elle donne dans Parohéologie et fait des fouiUes! Heureusement que le père Brigham a laissé plusieurs millions de dollars. Car. pour une mangeuse, c'est une mangeuse... Mais ne nous frappons pas. Elle nous reviendra. Pour ces cabotines un peu rastas, il n'y a qu'un théâtre : Paris. »
— «En Italie, » pensait Casai, tandis que l'informateur continuait son boniment. « C'est trop clair. Hugues Courtin va la rejoindre. H l'aime donc toujours, après ces deux ans d'absence. Pauvre petit I B
Citaal avilit xmm* C'était bie^ poDi rejoindre ^ l^une duçhesge 4e Hoc^nnez que le soi-diaaixt QQpimeutP't^W 4e 1a batc^Ute de Caimes et du feldnilfiiréchal de @chlie#ep était iponté dapa le rapide de Borne» avec q^rrêt |t Pise ^t bifurcation pur !l@mpoli. De IK ^ ^^^^^ ga^p^é Sjexme, qù il desoeudsât à Tbôtel SaiTafrfa;ica« à Thenre mêime où f'écbapgeaient 063 propo&i. M CS^a^l ayait^ raiaon epcove, eP le plaignant du 8ent^ne^ts quel qu'U fûti qui le précipitait ain^, reptré en ï'rwce de la veiU^ vers une femme dont tout devcrft Tirriter i^tiDciement : squ prigine. 9ou éduoatiou, aou genre d'e^datenoe, aea goûtp, ses idées. Et d'aboyd, sa dia^inction d'eaprit et de maïuèrea la sauvait d^^tre une rasta. comme avait dit vilainement Savenae. C'était une oosmopoUte. ou plutôt Ooamo-
àk
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polis eUe-même. Les annuaires du High Life portaient, à côté du titre ducal de Boannez, qui remonte au premier chambellan du roi Charle0 VII, la mention : ce née Daisy Brigham. » Le père de la duchesse était le milliardaire John L. Brigham, le fondateur de la célèbre fabrique d'armes de Springfield (Mass.). Ce magnat de Tacier, — citoyen de son yacht, au moins autant que de sa mûr, ^ avait,, au cours d'une croisière dans la mer du Nord, épousé par amour, une femme plus jeune que lui de vingt ans, une comtesse de Badkensburg, fille d'une juive de Souabe morganatiquement mariée à un grand-duo de Russie.
Une hérédité aussi complexe ne pouvait guère produire une âme simple. Les circonstances semblaient s'être plu à la compliquer encore : orpheline de père très jeune, Daisy avait été élevée, ou mieux promenée à travers l'Europe par une mère galante et intoxiquée de snobisme inteUectuèl. Une de ces rencontres de a palace », qui désorbitent si souvent ces destinées sans point fixe, avait amené le mariage avec Artus de Boannez, héritier à demi ruiné d'un beau nom, auquel se rattache le souvenir d'une amitié illustre, celle de Pascal. La mort de cet équivoque personnage, emporté par une mauvaise grippe, et celle de M'8 Brigham, survenue quelques mois plus tard, avaient, à vingt ans, a£Eranchi la jeune
PROPOS d'HOTBL, a sienne 17
femme de tout contrôle. Elle en avait trente en 1914. Ces dix années s'étaient passées & courir l'Europe, comme sa mère, au hasard du caprice. Ce vagabondage du moins avait préservé sa réputation, en lui assurant un constant anonymat. H fallait la force d'observation d'un Casai pour avoir deviné le roman secret, noué puis dénoué en quelques mois, entre Hugues Courtin et la duchesse, à la fin de l'hiver de 1912. Ce sont les débuts des liaisons et les ruptures qui provoquent l'attention du monde. Comment les remarquer chez celui et celle qui ne font que passer?
Si rapide qu'il eût été, ce roman avait mordu profondément sur la sensibilité du jeune officier* Un petit fait le prouvera. En s'installant dans le train d'Italie, il avait avec lui, pour lire en route et justifier un peu son voyage à ses propres yeux, le tome des OommerUaires de Montluc, un de ses volumes de chevet, où se trouve l'admirable livre III, celui qui raconte le siège de Sienne en 1656. Vainement s'était-il tendu à feuilleter ces pages, l'esprit ailleurs. Quand il était arrivé, par ce clair après-midi de juin, dans la vieille cité toscane, ces remparts rouges, ce dôme, ces campaniles, les sombres couloirs des rues creusés entre es palais, toutes ces visions d'un moyen âge intact et puissant n'avaient suscité en lui aucun souvenir militaire. Une seule idée l'avait hanté :
c Si elle était venue à Sienne, aujourd'hui, de sa villa, » s'était^il dit, « et si je la rencontrais?... >
Et, en pensée, sa maîtresse de 1912 lui était apparue, avec Télégance fière de sa silhouette, ses gestes fins, ses belles mains aux longs doigts intelligents, le port gracieux de sa petite tête, la masse de ses cheveux châtains à reflets d'or, le regard de ses grands yeux d'un brun fauve, sous un front large et découvert. Le haut de ce charmant visage, éclairé d'esprit et de curiosité, contrastait avec le dessin un peu brutal du bas, auquel des narines frémissantes, une bouche renflée, un menton carré donnaient une expression de robuste animalisme. La chaude pâleur du teint achevait de revêtir cette femme d'une beauté de portrait. Sa coiffure, volontiers compliquée, le choix de ses bijoux anciens, les raffinements de sa toilette, voisine du costume, accentuaient cet effet, dont elle était visiblement consciente. Pour peu que l'on sût son histoire, les éléments si divers dont se composait son être se reconnaissaient : l'énergie américaine à la décision de sa physionomie, l'ardeur orientale du sang juif à l'arrière-fond brûlant de ses prunelles, le nihilisme slave à l'ironie de son sourire, l'orgueil d'une race impériale à l'air d'affirmation comme répandu sur toute sa personne. Cette évocation s'était faite
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soudain si précise, pour Hugues, qu'il avait eu, dans le fiacre qui le conduisait à l'hôtel Barrafranca, une véritable crise de la double et torturante émotion que lui avait si longtemps infligée cette créature : un ensorcellement et une révolte. Un instant, il s'était dressé à demi pour interpeller le cocher et lui donner l'ordre de retourner à la gare. M.^^ de Boannez ignorait tout de son voyage. Il n'avait qu'à l'interrompre. *
— « Non, 9 avait-il dit en se rejetant dans la voiture, a je dois la revoir, et savoir. »
Mentalement, il se répéta par deux fois : « Savoir ! Savoir !... » Ce simple mot, chargé pour lui de^ tant de sens, lui avait rendu, sinon le calme, du moins cette assiette intérieure de l'homme de cœur qui poursuit un dessein, conçu et délibéré dans le plus intime de sa probité, et son monologue muet continuait :
(K D'elle à moi il ne peut plus s'agir d'amour maintenant... Jamais elle ne me pardonnera de l'avoir quittée comme je l'ai quittée... Et puis, il y avait l'abîme entre nous. Il y est toujours. Elle n'a pas plus changé que je n'ai changé. Nous pensons trop différemment sur les questions profondes. Ëtait-ce assez peu me comprendre que d'exiger que je refuse cette mission d'Afrique, quand c'était mon tour de partir ? Autant déserter, ESle m'a donné à choisir entre elle et l'armée. J'ai
sio urtMÈsa
choisi... Me comprendre? Gomment aurait-elle pu? Elle n'a pas de patrie. Où en aurait-elle pris une? Pas de milieu. Aucun dévouement. Aucune foi.
Elle ne vit que pour son plaisir. Son monde, au fond, c'est celui de mon père, sur un autre théâtre, avec un raffinement supérieur, voilà tout. Et c'est si petit, si pauvre!.. Non, cet amour est bien fini. Mais il y a Vautre chose, »
Le tumulte de ces pensées avait littéralement, pour quelques minutes, aliéné le jeune homme de lui-même. H eut le sursaut d'un réveil quand le cocher se retourna, pour lui dire d'abord, puis lui crier:
— « Nous sommes arrivés, monsieur, c'est l'hôtel. •
Un portier galonné s'avançait au seuil d'une haute porte en ogive, au-dessus de laquelle se voyait, sculpté en relief, l'écusson des Barrafranca, les antiques possesseurs de ce palais, transformé en une luxueuse auberge d'automne et de printemps. Répondre à cet homme, régler sa voiture, donner son nom au bureau de l'hôtel, choisir sa chambre, s'y installer, ces humbles soins d'ordre matériel eurent du moins ce résultat qu'ils suspendirent un instant chez le voyageur l'orage de ses douloureuses réflexions. Elles n'avaient pas encore repris, quand, une heure plus tard, il s'assit
PBepos d'bovsl, a sDBinng si
à la petite table qui lui avait été réservée dans le restaurant. H pouvait voir, par une haute fenêtre, frissonner dans Tair assombri les feuillages de la Lizza, le noble jardin public de Sienne, étinoelant par les belles nuits douces, comme s'annonçait celle-là, du vol léger d'innombrables lucioles. C'était, dans cette salle à manger^ voûtée et stuquée, jadis un des salons de réception du palais, la demi-solitude des fins de saison. Quelques touristes attardés, des Anglais, des Allemands, prenaient leur repas en échangeant dans leur langue leurs impressions d'églises et de musées. Les bouteilles pansues de Chianti, avec leur col mince émergeant de leur revêtement d'osier, se balançaient sur ces porte-fiasques en cuivre souple qui sont une des pittoresques singularités de la Toscane. Sur chacune des tables s'effeuillait un bouquet de roses, et, par places, un pétale, détaché d'une des fleurs, mettait sur la nappe blanche une tache jaune ou rouge. Deux de ces convives dégustaient déjà leur café. De longs et noirs cigares de Virginie, percés d'une paille, grésiUaient devant eux, posés près d'une flamme sur de menus supports métalliques. En tout autre moment, ces petits traits locaux auraient amusé l'officier, mais la conversation du maître d'hôtel lui fit bien vite oublier et l'aspect de la salle, et ces détails de mœurs et les commensaux. L'occa-
22 KâMÉSIS
sion était trop tentante d'obtenir quelques renseignements plus exacts sur la femme pour laquelle il se trouvait à Sienne. Ce maître d'hôtel était un Italien de la fine espèce, petit et svelte dans son frac de service, chauve avec une de ces faces exsangues et usées qui n'ont plus d'âge. Au repos, ce masque immobile révélait la surveillance sagace d'un gaillard, avisé par nature, qui a rencontré beaucoup de gens, traversé beaucoup de pays, beaucoup de circonstances, et qui se méfie. Quand il parlait, ses traits s'animaient, ses yeux noirs de Méridional brillaient entre les pochettes des paupières plissées. Son nom tragique d'Egisto faisait contraste avec la bonhomie astucieuse qu'il déployait dans ses fonctions de majordome. Tout de suite, en installant le nouveau venu et lui tendant la carte des vins :
— «Je me permets de vous recommander notre Monte pulciano. Excellence. C'est un vin si aimable !... » avait-il dit dans un français joliment zézayé, c Oh ! ce n'est pas ici un de ces palaces de Nice et de New-Tork où j'ai appris le métier. Mais votre Excellence verra,^non c'é maie. » — Il avait repris la langue nationale pour formuler cet éloge, dont il souligna la fausse modestie par un subtil clignement. — «Nous n'avons guère que de la cuisine italienne, mais elle est soignée. Votre Excellence me dira ce qu'elle pense de ce minestrone, i
PROPOS d'HOTEL, a SIBNNE 23
Un des garçons apportait en effet un de ces forts potages, tout en légumes, délice des gourmets de là-bas. Le maître d'hôtel remplit lui-même avec componction l'assiette du jeune homme, qui lui demandait :
— « Alors vous êtes allé à New- York et à Nice? »
— « Et à (Paris et à Berlin... » fit Egisto.
« Mais aujourd'hui j'ai passé la moitié du chemin de la vie, comme dit notre Dante. Alors j'ai voulu finir la route chez nous,
Nd bel paese là dove U si suona.
Je suis né Siennois, je veux mourir Siennois... »
— « Puisque vous êtes d'ici, vous connaissez bien les environs? »
— « Si je les connais, Excellence ? Pas une pierre à dix lieues à la ronde dont je ne vous dirais l'histoire. Mon père était cocher de fiacre. Tout petit, il me juchait à côté de lui, quand il promenait des voyageurs, et je l'écoutais leur apprendre un tas de choses que les guides ne racontent pas. Ainsi, Excellence, vous visiterez le château de Belcaro. C'est notre Peruzzi qui l'a reconstruit. H y en avait un vieux à la même place, que le marquis de Marignan a pris d'assaut. Ce fort lui a coûté tant de monde qu'il a dit, en le visitant : BdlOy ma caro. Vous comprenez ? Bea% mais cher. De là le nom. . . b
Et il souriait, avec cette complaisance autour des traditions de la ville natale qui donne une si vivante intensité au patriotisme italien, nourri de Dante chez les plus illettrés. L'officier français était lui-même un déraciné. Les Oourtin descendent d'une vieille famille bourgeoise du Poitou, émigrée à Paris, où le grand-père de Hugues était conseiller à la Cour des Comptes dès 1840. Sa mère, une Le Boëdec, était la fille d'un riche armateur de Nantes, retiré lui-même à Paris, après fortune faite. Enfant de Paris, enfant de nulle part. Le tour d'esprit de Hugues, ses idées, son attitude d'hostilité foncière à l'égard du monde contemporain s'expliquaient par une lutte constante contre ce déracinement, autant que par la réaction contre la misérable frivolité du vulgaire jouisseur dont il portait le nom. Son âme bretonne, héritée de sa malheureuse mère, et qui donnait à ses prunelles claires de Celte un si sérieux regard, avait cherché dans l'armée le substitut du terroir natal, un milieu fixe où s'implanter, comme il avait demandé à son métier un utile emploi de son énergie. En écoutant le passionné Siennois, il ne put se retenir d'un retour sur l'appauvrissement régional de tant de coins de la vieiUe France qui n'ont plus d'histoire. Les habitants Pont désapprise. Mais il n'était pas venu en Toscane pour une enquête de ce genre,
PftOPOS D^HOTIBL, A SDCNNIB 26
et, prenant texte de l'anecdote, rapportée, exactement ou non, par le maître d'hôtel, il l'interrogea :
— « Belcaro, est-èe bien loin de Valverde? »
— « Valverde? » répondit l'autre, avec un indulgent haussement d'épaules devant une pareille ignorance. « Mais on y va par Camollia, et à Belcaro par Fonte-Branda. . . C'est vrai, Excellence, vous êtes venu de la gare. Vous n'avez pas vu notre porte Camollia avec sa belle inscription latine. Que j'ai entendu de fois défunt mon père la traduire à des étrangers : Car iihi magis Sena pandit. — Sienne f ouvre son cœur bien davantage! — Comme cette inscription est sympathique ! » — Et il redit les mots latins. Puis reprenant son infatigable bavardage de cicérone officieux : — c Oh ! Valverde aussi est un beau château, et qui a son histoire. C'est un comte Ercole, un bâtard des Gronzague, qui l'a fait construire au xvi® siècle par un élève de Peruzzi. Peruzzi, lui, avait refusé parce qu'il s'agissait d'une réduction du Castello de Mantoue, d'où ce seigneur avait fui pour avoir conspiré. « Peruzzi fà da se o non fà. — Peruzzi c fait à son idée ou U ne fait pas. » Ce fut la réponse. C'est notre vraie devise, à nous autres Toscans. Tout de même ce CasteUino est bien réussi, n a été acheté l'autre année par une dame française, b
— c Je sais, » dit l'officier, «r madame la duchesse
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de Boannez. Je la connais. Elle y est en oe moment? »
— a Oui, Excellence. Elle peut dire, elle, de son château : beUo, ma poco caro. Imaginez : elle a eu la chance de le trouver tout restauré et meublé par un Anglais qui avait dépensé là des mille et des cent. Et puis il s'est cassé la tête en rentrant de Sienne dans son automobile. Ghi va piano. . . Et ses héritiers ont vendu en bloc. H y a de la terre tout autour, des bois de chênes verts avec des grottes et, peut-être, une nécropole étrusque. Du moins on le dit à présent. La duchesse a commencé des fouilles. » — Ici un regard de soupçon, aussitôt corrigé. — « Heureusement nous avons des lois qui ne permettent plus que l'on nous emporte nos trésors. Nous en avions tant que l'on nous a volés ! Pensez donc : nous autres Toscans, nous sommes d'avant les Romains... »
— a Et en combien de temps va-t-on de Sienne à Valverde? Vous me dites qu'il y a une route d'automobile? »
— a Pas même une heure. »
— « On peut télégraphier? »
— « Par San Gemigniano ou Colle, oui, » dit le maître d'hôtel. « Mais de là, il faut un express. » Et devenant entirantef autre métaphore italienne bien expressive. — « Si vous voulez annoncer votre visite, vous aurez plus court d'envoyer un
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messager. » — Puis, avec ce génie d'intermédiaire, de mezzano^ comme ils disent encore, propre aux pays où l'étranger fait une des richesses nationales : — a Justement j'ai rencontré aujourd'hui Bellagamba, le nain de la duchesse. » — Et, souriant de nouveau en vrai Siënnois, qui géographie sa ville par quartiers : — « C'était dans Campansi. » — «Le nain de la duchesse ? » interrogea Courtin, étonné.
— « Oui. Elle en a un comme Isabelle d'Esté.
Vous n'êtes pas allé à Mantoue, Excellence? »
— « Non, » fit l'officier.
— « n faut y aller. C'est une belle ville. Oh ! qui ne vaut pas Sienne. Us ont des marais et des moustiques. Mais ils ont aussi leur Castello et leur ^ggi&> et, dans cette Beggia, un appartement pour des nains. Le comte Ercole en a fait construire un tout pareil, dans un casino, à Valverde, avec des marches d'escalier hautes comme ce réchaud. » — n le montrait sur la nappe. — «On doit se courber en deux pour y entrer. Tous les plafonds sont bas, et devant le Casino il y a un jardin microscopique avec des ruines à la taille des hôtes : de petits Arcs, un petit ruisseau, un petit lac. L'Anglais a* refait cet appartement. Il y a mis des meubles en miniature, mais seulement, lui, il n'avait pas de nains. H disait que ce n'est pas chrétien d'avoir chez soi de malheureux hommes, par curiosité,
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oomme on a des bêtes rares. 8arà ! » interjeta-t-il, avec une moue. « Puisque notre bon Seigneur Dieu a fait des nains, il faut bien qu'ils vivent, qu'ils mangent, qu'ils logent quelque part... La duchesse n'a pas raisonné comme l'Anglais. A peine propriétaire de Valverde, elle s'est mise en quête d'un nain. On lui a envoyé de Nice un certain Marins Bellagamba que j'ai connu là-bas autrefois, — comme on se retrouve ! — Il y vendait des cartes postales et des allumettes, dans les cafés, n est quand même plus heureux à Valverde, dans son casino. Je vous répète : je l'ai rencontré aujourd'hui. S'il n'est pas rentré, il vous portera votre lettre. Pour un oui, pour un non, il fait la navette entre Sienne et Valverde, dans un automobile minuscule, à sa taille. H n'a pas un mètre quinze. H gare toujours à côté, via Montebello. J'envoie le chasseur savoir s'il est reparti?... »
— (( Envoyez le chasseur, » dit Hugues, et déjà il interprétait les renseignements donnés par le complaisant Egisto. Cette villa prinoière achetée, dans un coup de caprice, — cet te eidstenoe artificielle d'une grande dame de la Renaissance, arbitrairement organisée dans ce coin d'Italie, que cette fantaisiste quitterait demain pour n'y plus revenir, — cette misère humaine, ce nain servant de jouet à son humeur, de prétexte à son paradoxe,
«- PROPOS D^HOTBL, A 8DBNNB 29
— quel symbole dn byzantinisme sans vérité profonde, sans nécessité intime, qui lui avait toujours tant déplu chez la duchesse, même quand il subissait la fascination de son esprit et de sa beauté ! Et avec qui la menait-elle, cette existencel Quels hôtes habitaient Valverde? Parmi eux, quelqu'un Tavait-il remplacé, lui, Hugues, — ou précédé? Quelle place tenait-il dans les souvenirs de cette femme? Avait-il été sa première, sa seconde, sa dixième aventure? Est-ce qu'il savait? Après deux années de séparation et de réflexion, cette énigme demeurait insoluble pour le jeune homme, et, quoi qu'il en eût, douloureuse. Elle se posait à lui plus fortement, à cette table de restaurant d'une ville étrangère, avec la perspective de la rencontre, peut-être si prochaine, qui les mettrait de nouveau en présence. Leur liaison avait été de celles qui ne laissent à un amant aucune idée indiscutable sur le passé sentimental d'une maîtresse. Elle s'était donnée assez vite pour qu'il eût le droit de la croire galante, mais trop passionnément, trop spontanément, pour qu'il ne fût pas obligé de la croire sincère. Aucune ruse en eUe, aucune coquetterie, et, d'autre part, comment concevoir qu'avec cetter audace déconcertante dans l'intelligence, avec ce dédain de tous les préjugés, de tous les principes, avec cette constante recherche de la sensation nouvelle sous
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prétexte d'enrichifisement, elle n'eût pas eu, libre, belle, jeune, courtisée, la curiosité des expériences romanesques? Les intellectuelles o£Erent de ces contradictions entre leur pensée et leur vie, et M°^® de Boannez en était vraiment une, quoiqu'elle appartînt par certains côtés, comme sa mère, à la classe de ces cviture-snobs qui abondent dans ce que l'on pouvait appeler la Haute Europe, — quand il y avait une ^Europe. — Cette difficulté à conclure de leurs pensées à leurs actes rend ces femmes aisément torturantes, en amour, pour des sensibilités restées intactes et jeunes comme celle de Hugues Courtin. Il ne se connaissait pas assez bien lui-même pour s'être rendu compte que la droiture simple de son caractère et de sa pensée avait exercé aussitôt un attrait sans analogue sur cette créature de complication et d'artifice. Elle était une blasée. Il était un primitif. La secrète tragédie de cette passion, son intensité à la fois et son incapacité de durer, tenait dans ce contraste. Qu'il en avait souffert autrefois, et encore maintenant !... Mais il était trop tard pour hésiter. Le maître d'hôtel approchait de nouveau, accompagné d'un personnage, dont la taille de pygmée et l'aspect grotesque ne permettaient pas l'équivoque, et, présentant ce magot avec un comique mélange de moquerie et de cérémonie :
— « Excellence, » dit Egisto, a je vous amène
PROPOS d'hOTEL, a SIBNNB 3i
Monsieur Marins Bellagamba^ un des serviteurs de Madame la duchesse de Boannez. »
Le nain n'était pas une simple réduction d'un individu normal. Il était moins remarquable par sa petitesse que par la disproportion entre la brièveté de ses membres d'une part^ de l'autre la grandeur de sa tête et de son buste. Son torse était d'un homme fait et vigoureux. Ses jambes étaient d'un enfant. Ses mains arrivaient à peine à ses hanches, et les doigts écartés leur donnaient une forme de fourche. Ce véritable baaset humain avait des os et des muscles puissants et forts, les épaules larges, la poitrine bombée, la tête grosse avec les bosses frontales saillantes, les traits accentués dans une face vultueuse, le nez court, aplati à sa base. On pouvait lui donner également vingt ans ou quarante. Ses cheveux très bruns et ses dents très blanches disaient la jeunesse. Les plis de ses joues et la flétrissure de son teint dénonçaient l'âge. H était vêtu d'un costume de chauffeur, d'un drap brun à brandebourgs noirs, qui, moulant ce torse robuste, dessinait l'aplatissement de son dos et l'ensellement de ses reins, n se tenait très droit, la tête haute, pour ne pas perdre un pouce de son exiguë personne. Il portait une barbe courte, mais drue, qui lui mangeait le visage jusqu'aux paupières. Sous la moutache, on devinait le pli arrogant de la bouche. Il gar-
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dait sa casquette à la main, tout près de sa tête, comme si ce geste de banale déférence répugnait à son orgueil, et ses petits yeux sombres dardaient, sous leurs sourcils broussailleux, un regard d'une malice presque sauvage qui se tourna soudain en méchanceté. L'officier demeurait visiblement étonné devant cette extraordinaire apparition. Le nain, flatté tout ensemble et irrité de cette stupeur, — comment le savoir et le savait-il luimême 1 — interrogea brusquement, d'une voix rauque :
— « Monsieur Egisto m'a dit, monsieur, que vous désirez me parler ? J'ai peu de temps à vous donner. On m'attend à Valverde, où je serais rentré depuis deux heures, sans une panne de carburateur. Je l'ai réparée et je dois partir... b
— «c En effet, monsieur, » répondit Courtin que le ton d'importance du personnage ne surprenait pas moins que son aspect, « je désire envoyer un message à W^^ de Boannez, et... »
— « Si c'est pour visiter la villa » interrompit Bellagamba, « c'est inutile, nous n'accordons pas cette permission. »
; Le petit homme avait prononcé ce « nous » en se redressant encore, avec un si comique orgueil que son introducteur, Egisto, resté derrière lui, hocha la tête et porta le doigt à son front pour excuser les bizarreries du bouffon. Mais comment
PROPOS D^HOTBL, A SIENNE 33
Hugues eût-il pensé à s'offusquer des puérilités agressives de oe gnome? U ne s'en amusait même paSy tant l'intérêt de sa visite à Valverde lui tenait au eœur.
— « Il s'agit simplement de remettre un mot à la duchesse, » dit-il. « Je ne vous ferai pas attendre. » — Et se tournant vers Egisto : — « Âpportes-moi de quoi écrire. »
— « Du papier seulement, monsieur Egisto, »
dit le nain : <i j'ai mon stylo. »
Avec la même enfantine vanité, mais servile cette fois dans son insolence, il tira de sa poche un porte-plume réservoir en or, émaillé de vert pâle, orné d'une couronne ducale. Il le tendit à Hugues, qui prit avec un renouveau de tristesse cet absurde bibelot, cadeau fastueux et déraisonnable de la grande dame à son bibelot vivant. Mais déjà il avait devant lui le buvard, le papier aux armes de l'hôtel, les enveloppes, et il demeurait le stylographe à la main, sans tracer une ligne. La question qu'il voulait poser à son ancienne maltresse, il ne pouvait pas l'écrire. Elle-même, de quel nom l'appeler? Il finit par extraire une carte de visite de son portefeuille, et, après une nouvelle hésitation, il y mit simplement ces quelques mots : « Le capitaine Hugues Courtirij de pasBoge à Sienne^ fait demander à ilf ^^ la duchesse de Roannez sHl peut lui présenter ses respects et
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à quel moment, » Il glissa la carte dans l'enveloppe, non sans avoir lu et relu cette phrase, d'une banalité tout officielle pourtant. Bellagamba, immobile à quelques pas, observait ce manège avec une curiosité qui lui fit, à un moment, avancer le cou pour épier, par-dessus l'épaule du jeune homme, la teneur du billet ainsi griffonné... Pourquoi ses sourcils hérissés se fronçaient-ils ? Pourquoi ce pli cruel de sa lippe et ce frémissement de ses narines ? Ëtait-ce uniquement l'envie du disgracié pour la fière silhouette d'un beau soldat? Hugues n'était pas très grand, mais il était bien pris dans sa taille moyenne, mince afvec des mouvements souples et mesurés, dont chacun disait le calme de la force. Une expression martiale ennoblissait encore les traits fins de son visage, bronzé par ces deux ans de Mauritanie. Ses yeux de Breton paraissaient plus bleus par le contraste de ce teint bruni qu'éclairaient les reflets blonds de la moustache et des cheveux coupés très court. L'habitude du commandement donnait à ce masque d'une mâle beauté un je ne sais quoi de hautain qui pouvait aussi expliquer la réaction hostile du nain, habitué à toutes les gâteries, — témoin le porte-plume d'émail, — et à toutes les libertés, — témoin ses impertinences. Le prétentieux personnage y mit le comble, par la mine revêche avec laquelle il tendit la main pour prendre la lettre, son stylo-
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graphe, — et un louis d'or que Gourtin venait de chercher dana son portemonnaie. 11 empocha le pourboire avec un « merci » tout sec et sortit de la pièce, sans saluer que de la tête, et de quel air ! L'autre n'y prit pas garde, enfoncé qn'U était dans ses pensées. Il acheva de dîner, en s'enveloppant d'un mutisme qu'Egisto était trop fin pour ne pas respecter.
— « C'est quelque amoureux de »la duchesse, ce Français », dit-il le soir à la patronne, en lui rendant compte des faits et gestes des clients, à son habitude. — C'était une plantureuse Pisane, mariée à un moribond frappé d'ataxie. Le subtil Egisto consolait le délaiBsement de cette demiveuve, en attendant le veuvage complet et le remariage. Ce faisant, il entendait bien soigner la prospérité de son futur hôtel. — « Tu peux majorer la note. Maria. H ne la regardera même pas. Il est monté dans sa chambre, aussitôt sorti de table. Il va nous en brûler de l'électricité, il ne dormira pas de la nuit. »
MAGNA DSA NXMSSI8
En dépit des prévisions du judicieux maître d'hôtel, Hugues dormit profondément cette nuitlà. Il était un soldat, c'est-à-dire, par nature et par discipline, un homme d'action. Le repos de Condé sur son canon, la veille de Bocroy, demeure le sublime symbole du don que possèdent ces hommeslà, celui du calme animal dans l'attente, une fois leur résolution prise et l'événement déclenché. Ce même calme lui permit, le lendemain matin, à son réveil, de visiter la ville, les Commentaires de son cher Montluc à la main, et cette fois sans trop de distraction. Madame de Boannez avait sa lettre. Il était sûr qu'il aurait, lui, la réponse dans la journée. Il la savait brave. Ce courage à ne jamais reculer était le seul trait de ce caractère quHl
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eût vraiment estimé. Elle ne se déroberait pas à la demande d'explication que sous-entendaient les quelques mots écrits sur la carte.
(( Quelle pitié ! » songeait-il en descendant ces rues de Sienne, tout en pente, avec leurs raideurs d'escaliers, et où de temps à autre il devait s'effacer pour céder la place à de grands bœufs gris dont l'attelage défilait, paisible et lent ; ou bien c'était une carrozzdla toscane à deux roues, dont le petit cheval trotteur frappait les dalles d'un sabot vif. « Oui, quelle pitié qu'avec cette qualité de nature elle ne croie à rien, que cette force intérieure ne serve à rien!... Elles croyaient, elles servaient, ces femmes du xvi® siècle dont parle Montluo !... »
Il avait demandé le chemin de la porte Ovile, et il relisait, dans le volume, la page où le vieux maréchal raconte qu'ayant dû la faire terrasser contre le canon ennemi, les grandes dames et les bourgeoises vinrent y travailler, a II ne sera jamais, » s'écrie-t-il, « Dames Siennoises, que je n'immortalise votre nom !» Et il les dénombre, et leurs trois bandes. « Il y avait d'abord celle de la signora Forteguerra, qui était vêtu© de violet, et toutes celles qui la suivaient aussi, ayant leur accoutrement, en façon d'une nymphe, court et montrant le brodequin. » Il y avait celle de la signora Picoolomini, a vêtue de satin inoamadin. » Il V avait enfin celle de dame Luoia Fausta,
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vêtue de blano, avec une enseigne blanche. « Elles avaient fait, » dit encore Montluc, a un chant en honneur de la France qu'elles chantaient, en allant aux fortifications. Je voudrais donner mon meilleur cheval pour avoir ce chant et le mettre ici ! » C!omme ces phrases s'animaient, pour l'officier français de 1914, dans ce décor demeuré pareil : mêmes façades de travertin gris ou de briques rousses, même sombre azur du ciel entrevu dans l'interstice des arches qui reliaient les faîtes des maisons, mêmes alternances d'ombre fraîche et de brûlant soleil, mêmes fontaines d'eaux jaillissantes, et, la porte franchie, même ondulation douce des collines, même feuillage argenté des oliviers... Hugues les voyait, ces belles ouvrières de guerre, comme si elles eussent défilé devant lui, la pioche en main, le panier plein de terre sur la tête, et il comparait en esprit à ces dévouées, héroïque^ servantes de la cité natale, cette nomade de la grande vie européenne qu'était la duchesse, parée d'un titre dont elle n'avait pas les traditions, riche d'une fortune gagnée sur une terre qu'elle n'habitait pas, comprenant tout et détachée de tout, déconcertant et inefficace mélange de races et de pays, de conditions et d'idées.
— « Raison de plus, » conclut-il à mi-voix, « pour que je défende contre elle ce que j'ai le
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droit de défendre... » — Et tout haut : « — Si cette voiture pouvait être la sienne et qu'elle fût là ! Dans un quart d'heure je eaurais,.. »
Il avait, parmi oes méditations, et oomme la matinée avançait, remonté de la porte Ovile à la rue CamolUa, et il voyait qu'une automobile de maître stationnait devant le porche du Barrafranca, astiquée, lustrée, avec un étinœllement de cuivres sur une caisse laquée en vert sombre. La voiture était vide. Le chauffeur sommeillait sur le siège. A deux pas, causaient deux personnes, dans Tune desquelles Hugues reconnut le nain de la veille. L'autre était le souple Egisto qui s'avança vers son pensionnaire, avec la même amabilité déférente sur son subtil visage :
— a C'est l'automobile de M"*® la duchesse qui vient chercher votre Excellence pour la conduire à Valverde. »
Bellagamba, lui, sans se départir de sa mine bougonne, s'était hissé sur le marchepied de la voiture. Il prit dans une des cantines une lettre qu'il lendit à l'arrivant, en le saluant à peine et sans une parole. Si l'officier avait eu le loisir d'observer, l'attention aiguë du nain le regardant ouvrir l'enveloppe l'aurait étonné. Le nabot avait le même regard cruel que la veille, à une certaine minute, quand il avançait la tête pour lire les mots
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tracés Bur la carte de visite. Mais rancien amant était trop ému, par le seul aspeot de la haute et ferme écriture» pour prendre garde à des incidents de cet ordre. Son cœur battait trop fort, quoi qu'il en eût, à entendre la voix de la maîtresse quittée, derrière les mots de ce billet presque aussi simplement impersonnel, quoique plus savamment tourné, que son message à loi.
<K Soyez le bienvenu en Toscane, mon cher ami, « disait ce billet. « Puisque vous voulez bien vous souvenir encore d'une amie d'autrefois, sachez que vous me feriez le plus grand plaisir en acceptant de prendre Valverde pour hôtel, pendant le temps que vous consacrerez à visiter Sienne et ce merveilleux coin d'Italie. Ce sera quand mâme une auberge un peu meilleure que le désuet Barrafranca. Je ne vous permets pas de dire non, et je vous envoie mon automobile, avec cet amusant Marins Bellagamba, dont vous avez déjà fait la connaissance. Les rois d'Espagne n'ont pas eu de plus parfait modèle d^tichondroplaêe à proposer aux Bibera et aux Velasquez. Demandez le sens de ce vilain mot pédant au Père Desmargerets qui fera route avec vous. C'est l'illustre membre de l'Institut et Un archéologue de tout premier ordre* n est allé à Sienne, acheter pour moi un petit
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tableau sur bois que Ton me propose. Je l'ai à demeure. Il dirige des fouilles que j'ai entreprises. Car je domie aussi dans l'archéologie. C'est la faute de ce pays d'antiquités, et de mon omnivorisme auquel votre ascétisme guerrier a fait si souvent le procès. Je suis trop vieille pour me corriger. Le Père vous aider^ à passer le temps. Il a la troisième circonvolution à gauche très développée, dirait un médecin. Autre trait d'omnivorisme que vous pardonnerez à votre dévouée... »
Et elle avait signé, protocolairement : Brigham- Roannez, cette missive dont l'enjouement s'accordait mal avec le sérieux mobile qui ramenait Hugues vers elle, son impression de ce contraste fut si vive qu'il faillit répondre là, sur place, par une excuse verbale. L'idée de reprendre le train traversa de nouveau son esprit. De nouveau, il la rejeta, pour le même motif :
— « Préparez ma note, » dit-il au maître d'hôtel. a Je monte dans ma chambre, faire ma malle. »
Un quart d'heure plus tard, il descendait, pour trouver sur le trottoir l'autre compagnon de route, annoncé par la duchesse. Le Père Desmargerets était une espèce de géant, comme équarri
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à la serpe. Debout à côté de Bellagamba, il faisait comiquement ressortir, par sa seule présence, l'exiguïté du nain et sa vanité, tant celui-ci mettait d'énergie à se dresser auprès du colosse, le torse bombé et cambré, les mollets tendus, les bras détachés du corps comme des nageoires, avec les paumes en pronation. Ils faisaient vraiment une paire de phénomènes peu commune. Mais, pour qui regardait de près, le plus fantastique des deux était encore l'archéologue. La demi-hallucination constante du savant qui ne voit le réel qu'en fonction de ses idées lui donnait une physionomie d'ahuri, et nous lui devons cette admirable étude sur Le Symbolisme dans la Scvipture antique ! Les grands traits de son noble visage eussent été beaux sans cette expression presque hébétée. Et quelle incurie ! Ses longs cheveux gris, mal peignés, salissaient de pellicules le col graisseux de sa soutane, à laquelle manquaient des boutons. Une barbe de plusieurs jours hérissait ses joues et son menton. Avec cela une timidité d'enfant qui le faisait rougir, hésiter, bégayer, dès qu'il s'agissait d'une action quelconque dans l'ordre pratique. Ce déconc^rtement devant la vie, chez cet homme supérieur, prenait un caractère pathétique, si l'on se souvenait que ce prêtre, une des gloires de l'Oratoire, avait été jeté tout d'un coup hors de sa communauté, à cinquante ans passés, par la loi
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sur les congrégations. Qéne et gaaoberiee disparaissaient d'ailleurs comme par enchantement^ dès qu'une idée le soulevait. Une juvénile exaltation le transfigurait alors. L'intelligence illuminait ses yeux. L'éloquence habitait sa bcuohe. Dix minutes ne s'étaient pas passées qu'il avait donné à Hugues le spectacle de cette métamorphose. D'abord tout confus, tout empêtré, bafouillant des formules compliquées de politesse, puis maladroit à installer son grand long corps dans l'automobUe, voici qu'un mot de l'officier fit soudain jaillir de lui un autre homme. La voiture roulait à toute allure le long de la route sinueuse qui, par Oasciano, le Piano del Lago, Santa Colomba, gagne Valverde. Le divin paysage toscan, avec ses collines, ses cyprès, ses oliviers, ses chênes verts, ses châtaigneraies, se développait sous un ciel intensément bleu. Mais Hugues n'avait pas le cœur à jouir de cette sauvage et fine nature. Il regardait le nain, assis sur un strapontin en face de lui, et une btupeur l'envahissait, à l'idée que la duchesse eût pour animal familier ce monstre à visage sinistre. U regardait le Père Desmargerets, et il se demandait comment ce bonhomme ^alot, dont il se rappelait avoir lu le nom dans les journaux, pouvait être un savant de premier ordre. C'était cependant par lui qu'il aurait quelques détails sur Valverde et sur la manière dont y vivait le
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duchesse. Oherohant prétexte pour engager la conversation, il avisa le petit tableau que Parchéologue tenait précieusement enveloppé de papier sur ses genoux, et il demanda :
— a La duchesse me dit dans sa lettre, mon Père, que vous lui rapportez de Sienne une peinture intéressante ? i
— « Elle n'est pas bien bonne, » répondit le Père, en découvrant son acquisition : un petit panneau de bois sur lequel était peinte une Clarisse en robe de bure et tenant son cœur dans sa main. « C'est évidemment un morceau détaché des montants d'un plus grand tableau, sur lesquels s'échelonnait toute une série de figures. Celle-ci est une sainte Claire, la fondatrice de l'ordre nommé d'après elle. Ce débris du moins est intact. On ne
'a pas retouché. Le stuc doré de l'auréole en saillie s'écaille. Le marchand donne cela pour un Pietro Lorenzetti. Je n'en crois pas un mot. Il suffit de comparer ce dessin mou, ces draperies sans vigueur, à la belle suite de Vlnveniion de la Sainie Croix, à l'Œuvre du Dôme. J'en viens.
Tout de même j'ai acheté ce panneau pour la duchesse. H confirme un fait, capital, à mon sens, de l'histoire de la peinture siennoisa. Regardez ce visage. Regardez les plis de ce vêtement. Une statue antique a servi de modèle. C'est curieux, n'eet-oe pas! » — Et, avec une fausse modestie
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de savant enivré de sa découverte : — « C'est une idée à moi. Je Pai seul aujourd'hui. Dans vingt ans, elle sera banale : tout l'art siennois dérive de l'art antique. Il y avait ici des statues grecques à foison, ce qui faisait dire à l'Écossais Theophantus, dans son commentaire sur Juvénal : Tuacia, mater omnis impietatia et superstitionisy parce que ces statues figuraient des divinités. Il y en avait une en particulier due au ciseau de Lysippe. L'autre Lorenzetti, Ambrogio, en a fait la Paix dans son Bon gouvernement. Y o\i% vous la rappelez?» — Et, sur un geste négatif de Courtin : — a Vous ne la connaissez pas? »
— « Je suis arrivée à Sienne hier soir, vers les six heures... » dit l'officier.
— « Mais qu'avez- vous donc fait, ce matin? » demanda naïvement l'enthousiaste.
Le nain ricana sur sa banquette, et, de sa voix mordante qui semblait sortir d'un gosier métallique :
— u Mais, Père Desmargerets, comment voulezvous que la Paix intéresse un capitaine d'infanterie coloniale? »
— a Bellagamba, » répondit le Père avec une bonhomie grondeuse, a épargnez-nous votre antimilitarisme... Je vous préviens » — il' s'adressait à Courtin — a que monsieur est anarchiste, mais un anarchiste qui voudrait des bombes de chez
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Fa verger ou Lalique. Voyez plutôt. » — Le nain avait tiré de sa poche, pour y prendre une cigarette et l'allumer avec désinvolture pendant qao l'on parlait de lui, un étui en émail, comme son stylographe, et orné de la même couronna.
— a Mais je reviens à ma thèse, » continua l'archéologue, avec une expression exaltée et futée de chercheur satisfait : — « Je suis sur la piste d'une autre de ces statues. Ça, c'est une histoire extraordinaire, un miracle, dirais-je, si je ne craignais de prolaner un terme sacré, quoique... »
— Ici le ton devint grave. Ce savant était un prêtre de beaucoup de foi. — « Quoique Dieu se mêle aussi des petites choses... »
Le nain ricana de nouveau, en lançant une boufiée de sa cigarette. Son attitude ne le prouvait que trop : la duchesse ne le comblait pas seulement de précieux cadeaux. Elle lui accordait, dans sa maison, la familière et souvent insolente liberté des fous de cour.
— « Des toutes petites, » interrompit-il. a Ça compense, car il ne se mêle guère des grandes. »
— a J'avais oublié, » dit l'archéologue à Gourtin. f Monsieur se croit aussi athée, b
— «Vous vous croyez bien croyant, mon Père, répliqua le nain.
— « Imaginez-vous, d reprit l'Oratorien, sans relever cette nouvelle et pire impertinence, a qu'il y a
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trois mois, j'étudiais pour un traTail d'un ordre absolument différent, à notre Bibliothèque nationale, un manuscrit milanais de Valère Maxime... Ah ! le beau manuscrit, avec un frontispice où Ton voit Tite-Live devant Rome, et, en face de lui, un ange tient une épée, debout sur une colonne ! C'est un des volumes rapportés lors de l'expédition de Charles VIII. Que nos rois ont donc donné de belles choses à la France ! »
— «Ils nous les ont fait payer un peu cher, » dit le nain en hochant son énorme tête, a Si j'avais autant de pièces de cinq francs qu'il y a eu d'hommes tués dans ces guerres d'Italie, sans compter les mutilés !... »
— « La guerre est un fléau, qui en doute? » reprit le Père, a Trouvons du moins une consolation à penser que celle-là nous a valu ce précieux exemplaire. Les marges en sont très grandes, » continua-t-il. « Elles font ma joie, ces marges-là. Voici pourquoi. Elles abondent en annotations... Tous ces trésors de la littérature antique nous ont été conservés dans les couvents. »
— « 8i les moines avaient su ce qu'ils gardaient» » gouailla Bellagamba, a quels autofadés ! »
— « Us le savaient parfaitement, » répliqua le Père, <c et ces annotations en sont la preuve. Jugiez plutôt, monsieur Courtin. Sur une de ces marges de mon Valère Maxime, ma curiosité est attirée
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par la longueur d'une note, écrite d'une écriture menue, et mise en face d'un passage où était rappelé le surnom de Félix, donné à Sylla, le dictateur. Mais tous allez la lire. J'en porte la copie sur moi... »
Et de la poche intérieure de sa soutane, il tira un grand portefeuille qui faisait saillie sur sa poitrine par dessous le drap, puis, de ce portefeuille bourré de fiches, une feuille de papier, usée à ses plis, tant elle avait été de fois ouverte et refermée. Il la tendit à Hugues, en insistant :
— « Lisez. Lisez... » et, récitant de mémoire les premières lignes : « Paucia abhinc anniSy in hoc nostro monasterio sancti MarceUiani... »
— « Je vous avouerai, mon Père, » dit l'officier, « que je suis un peu brouillé avec le latin, depuis le collège... »
— « On n'a pas besoin d'en savoir si long pour sabrer de pauvres nègres, » commenta le nain.
— « Je vais vous traduire le morceau, » dit le Père Desmargerets. « Vous excuserez si j'ânonne un peu. Mais voici la note. Je suis le texte, littéralement. » Et il lut :
Noie du moine du couveni de S. MarceUiano (1).
Voyez aoBsi pins bas fol. 97 et 113.
(( Il y a quelques aimées, dans notre monastère de San MarceUiano, une affaire très difScile, relative à ce dictateur Sylla qui Toulut être nommé l'Heureux, agita mon esprit. Cet homme, d'un oaraotâre abominable, avait commandé en Grande Grèce à un artiste habile, une statue de la Déesse que les païens nomment Némésis, et, afin de conjurer les incantations de la Syrienne Martha que Ca!u3 Marius entretenait dans son camp, et aussi pour désarmer la jalousie des dieux, il avait consacré l'idole dans le célèbre temple de Nurtia, déesse des Vulsinéens, Magna Dea Nvrtia, comme Us l'appelaient. C'était leur Némésis, à eux. .Mais, à la malheureuse époque où l'Empire romain s'écroulait sous l'effort dea barbares, le temple de Nurtia fut détruit en même temps que la cité, et la statue, dédiée par Sylla, fut transportée à a: — Q^ JQ jjg gjjjg comment. Alors, nos aïeux, Ss de la beauté de l'effigie, et connaissant ître la puissance de préservation qui lui été attribuée dans l'antiquité, oublieux, en de? prescriptions de notre foi, décidèrent mettre au sommet d'une fontaine publique,
)n trouvera In texte latin de cette note à U flo^
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06 qui fat aussitôt fait au milieu d'un grand concours du peuple et d'une grande joie. Ils savaient en effet (o'est une sorte d'excuse que je dois invoquer en leur faveur) que les Florentins, qui brûlaient depuis longtemps d'une haine mortelle contre nous, avaient confié le salut de leur ville à une statue en marbre du dieu Mars. Or, voici qu'un jour, la guerre et la peste ayant recommencé à sévir parmi nous, notre cité fut affligée de nombreuses adversités, et l'un de nos principaux citoyens, renommé pour sa rare prudence, accusa vivement dans le Conseil cette statue impie d'être la oause de nos malheurs ; et, aux applaudissements de tous, il proposa de la mettre en pièces et de l'ensevelir, si c'était possible, en territoire florentin. Il obtint très facilement gain de oause. La statue, descendue pendant la nuit du haut de la fontaine, fut aussitôt transportée dans notre couvent, et me fut livrée (j'étais alors portier) par les officiers de la commune, pour la briser et l'ensevelir selon l'ordre de notre Conseil. Mais, ô merveille ! dès que je suis seul avec la statue, et que, muni d'un marteau de fer, je me dispose à exécuter l'ordre du Conseil, une extraordinaire pitié pour cette image impie s'empare de moi et il me parait voir un jeune sang animer le visage de l'idole. Le marteau me tombe des mains. Je le dépose dans on coin d% ma cellul^i puis je le
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reprends et je feins de donner à la statue de grands coups pour que le Révérend abbé ne puisse douter de ma fidélité à accomplir mon devoir. Alors, prenant une résolution rapide, je place de mes mains, avec le plus grand soin, l'image (mais intacte !) dans un coffre de bois choisi à cet effet. Puis, fermant le coffre avec des clous et des cordes solides, et le déposant dans une voiture de grandeur moyenne, j'attelle le cheval, et je lui donne à voix basse le signal de départ. Nous marchons d'un pas égal parmi les ombres de la nuit, et, après avoir fait route une heure et plus, — caï" Te coffre était lourd et le cheval était très vieux, — nous atteignons un endroit avant C!olle, que je connaissais dès longtemps. L'âme frémissante, je fais arrêter mon compagnon à quatre pieds. Là se trouvaient, disparaissant entièrement sous les herbes et les arbustes, les ruines de plusieurs chambres sépulcrales qu'un de nos frères, très savant, croyait, d'après une inscription gravée sur une paroi, être étrusques. Mais si l'extérieur des monuments était invisible, l'intérieur n'en était que très peu endommagé. Je choisie celui que je savais le plus accessible. Faisant aussitôt glisser de la voiture le coffre de bois, je l'introduis dans la chambre sépulcrale, convaincu que la remarquable statue, autrefois consacrée dans le temple de Nurtia, ne pouvait être plus convena-
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blement ensevelie que dans le tombeau étrusque et parmi les autres démons de oette souterraine demeure. Quoique je sois beaucoup plus robuste que la plupart des hommes, jusqu'à pouvoir tordre un morceau de fer entre mes doigts, ce travail m'avait épuisé. J'eus pourtant la force de l'achever, en creusant une fosse avec une forte pioche. Puis je roulai une pierre à l'entrée du souterrain et je partis. Que le Dieu tout-puissant daigne mamtenant me pardonner ! Et toi, Vierge Marie, mère du Christ, protectrice de ma cité, veuille pardonner à ton très humble serviteur, d'avoir marché sur les traces du très docte François Pétrarque (qui aujourd'hui, dit-on, vit heureusement à Milan) et d'avoir osé admirer secrètement et sauver une idole païenne. Accorde ton pardon à cette faute en même temps qu'à mes autres péchés, ô Vierge Marie, pardonne !» — A noter que Prudence, poète chrétien, a écrit : « Mais c'est une belle chose que la beauté sculptée dans l'airain, s
— « Qu'en dites-vous î » interrogea l'archéologue, après cette traduction improvisée, avec quelle flamme dans les yeux, et quelle émotion dans la voix I c Est-06 étonnant, et naïf, et touchant? »
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^^ < O'est un récit très pittoresque^ en effet, » répondit Hugues Courtin.
— «Et bien édifiant, » dit Bellagamba. f De nos jours, quand il y a une épidémie, on cherche le microbe. Au moyen âge, on enterrait une statue. Nous avons peut-être fait quelque progrès. »
— a Pas en sculpture, toujours, » dit le Père, f Ah! si je pouvais trouver la statue! » continuat-il. « Vous comprenez bien, monsieur Courtin, que ce fut ma première idée, cette note sitôt déchiffrée. Aucun doute possible : il s'agissait d'un couvent près de Sienne. Quand le nom de la ville n'eût pas été mentionné, celui du saint me l'eût appris. Marcellianus et Secondianus sont des saints spécialement vénérés dans le Siennois. H est dit d'eux dans le martyrologe romain : Per vaJticinium Sibyllœ Cumœœ Virgiliano carminé cdebrcUœ eonversi martyres fueruni... Un détail m'embarrassait. On ne connaît pas de nécropole étrusque dans cette partie de la Toscane. En découvrir une, et la statue dedans, quel coup double ! Je n'hésite pas. J'arrive ici. Je m'enquiers, aux archives, du couvent de San Marcelliano, dont il ne reste plus trace. Je découvre qu'il a été fondé en 731 par Wamefred, gouverneur pour Luitprand, roi des Lombards, et détruit à la fin du xiv® siècle, au cours d'une autre guerre entre Sienne et Florence. Bemarques. La
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note parle de Pétrarque, lequel est né en 1304 -et mort en 1374. Elle est donc du milieu du XIV® siècle. Je pousse mes recherches, et je trouve un document qui m'apprend qu'un comte Ercole dei Franceschi, bâtard d'un Gonzague, a bâti son palazzo de Valverde sur l'emplacement de San Marcelliano. Et vous voulez, Bellagamba, que je ne croie pas à un petit miracle? Qui possède Valverde, maintenant? M«^® la duchesse de Boannez, que j'ai eu l'honneur, de connaStte à Paris, où elle a, bien généreusement, acheté à la veuve d'un de mes confrères une collection de médailles grecques! Je vais lui rendre visite. Je lui raconte mon histoire. Elle m'invite à loger chez elle, pour étudier les environs. Elle a fait mieux. Elle s'est tellement intéressée à mes travaux qu'elle m'a procuré tout un matériel de fouilles. Car nous avons commencé des fouilles, dans un terrain qui m'a paru correspondre à la description du moine et que W^^ la duchesse a acheté... Monsieur, est-ce assez beau, pour une grande dame qui pourrait n'être qu'une mondaine, d'aimer ainsi l'archéologie?... Hé bien!» conclut-il solennellement, « nous avons trouvé la nécropole étrusque. Autre miracle !... Nous avons exploré deux tombeaux. La statue n'y était pas. Il en reste un troisième et dernier. Les fouilles continuent. Si elles ne donnent rien, cette fois,
nous recommencerons. Mais où? Mais où?... >
— « La statue sera dans le troisième tombeau, » insinua Hugues, par condescendance pour la passion dont il voyait le vieillard possédé.
— «Ne dites pas cela au Père, » interrompit le nain en s'esclaffant. a II a le trac de la trouver maintenant, sa statue. Et pour quelle raison?... Demandez-lui. Il est comme les Siennois de la note, n craint que la statue impie ne lui porte malheur. »
— a Moquez- vous, Bellagamba, » répondit le Père, a vous qui touchez du fer quand vous rencontrez im prêtre. Mais oui,» — il se tournait versCourtin, — a chaque, fois qu'il m'approche, il met sa main sur son trousseau de clefs, et il s'imagine que je ne le vois pas... Non, » continua-t-il en quittant le ton de la plaisanterie, « je n'ai pas peur de la statue impie. Mais, c'est vrai, j'ai de l'appréhension devant cette succession d'heureux hasards : la note découverte, par hasard, — M°^® de Boannez installée justement à la place du couvent, par hasard, — la sépulture étrusque trouvée, par hasard. Hé bien I C'est vrai, ce comble de chance me déconcerte, m'étonne, m'inquiète. Dans les petits domaines comme dans les grands, je redoute le trop complet bonheur. Sylla n'avait pas si tort de craindre sa propre fortune. Ce n'est pas la auperstition, c'est l'observation de la vie humaine
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qui m'a conduit à cette évidence qu'il y a dans le monde une loi de mesure, celle justement que les anciens incarnaient dans le mythe de Némésis. Us signifiaient cela, en parlant de la jalousie des dieux. Ici commence l'erreur : la Divinité animée de passions pareilles aux nôtres, une remarque exacte interprétée imaginativement. Mais la remarque était exacte : ?;àvTa xocTa (xoipav, tout suivant le partage, c'est l'épigraphe que mon vieux maître Edouard Toumier a mise à sa belle étude sur Némésis. J'ai le livre à Valverde, je vous le prêterai. Vous y verrez que Némésis n'est devenue la justice, la vengeance, la colère des Dieux, que plus tard. Elle est d'abord, et elle reste, sous les surcharges du travail mythique, la Déesse de la mesure, des moyennes, oserai-je dire. Si nous découvrons la statue, je suis sûr d'avance qu'elle aura un de ces deux attributs, les deux peut-être : une balance, une coudée. Vous comprenez? La balance où se pèse le lot attribué à tout mortel, — une coudée, pour mesurer le bonheur de chacun, cette longueur d'un pied et demi qu'employaient les anciens. Ils croyaient donc, ces anciens, que tout excès est funeste à l'homme, excès de richesse, excès de pouvoir, excès d'intelligence, excès de réussite. C'est le sens de la célèbre histoire de Polycrate, telle que la raconte Hérodote. Vous vous la rappelez? i
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— « Celui qui a laissé tomber dans la tuer son anneau qu'un pêcheur a retrouvé dans le ventre d'un poisson i » dit Courtin.
— « Il ne l'avait pas laissé tomber. Il l'avait jeté, sur le conseil d'Amasis, roi d'Egypte. Et pour quel motif? Pour remédier, — c'est le texte, — à sa trop constante prospérité par un malheur volontaire... Quand Amasis apprit que la bague était retrouvée, il rompit toute relation avec lui, ne voulant pas rester l'ami d'un homme que sa prospérité vouait inévitablement à d'eflEroyables malheturs. Quelque temps après, Polyorate était pris par Orétès, un des satrapes de Cambyse, et mis en croix. »
— a Et Amasis a dû se payer une bonne bouteiUe, » dit le nain, c Qu'est-ce qu'un ami? Le type dont le chagrin nous fait le plus de plaisir. »
— «Ne vous calomniez pas, BeUagamba, » reprit le Père Desmargerets, sur un ton de paternelle gronderie. a Vous êtes notre ami, à la duchesse et à moi. Nous serions malheureux, cela vous ferait plaisir?... Vous rendez-vous compte à présent, monsieur Courtin, de l'espèce de demi-angoisse que j'éprouve devant cette étcomante aventure de la statue? — Et une statue de Némésis, encore! — Je vous disais tout à l'heure que ce n'est point par superstition. D y a quand même un peu de cela. Je viens de le sentir, en vous racontant cette
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histoire. Oui. Ce mjrthe m'impressionne, malgré moi. Il faut dire que j'y vois, comme dans toutes les légendes de l'antiquité, la trace effacée, obscurcie, dégradée, des grandes vérités de la religion primitive. Que dit le Démon, pour les tenter, à nos premiers parents? Eritis eicvi Dei, De quoi Némésis punit-elle l'homme? D'avoir voulu être comme un Dieu. Savoir trop, pouvoir trop, avoir trop, — c'est Prométhée, c'est les Titans, c'est Polycrate dans la fable. Dans la réalité et de nos jours, c'est Napoléon. Une autre- de mes idées, c'est que le plan naturel et le plan surnaturel du monde ne sont pas contradictoires. Celui-ci éclaire et achève celui-là. S'il en t ainsi, les païens de bonne foi ont dû pressentir la loi divine, en regardant de près le fait humain. En inventant la Némésis, les Grecs ont été tout près de reconnaître que nous sommes dans l'univers de la chute. Ils ont entrevu le péché originel. »
— « Une question, mon Père, vous permettez? » fit le nain. «Si le patron du Bisorgimento, chez qui je me suis offert l'apéritif ce matin, était venu vous dire : « Vous me devez le vermouth de « Bellagamba, » vous trouveriez ça juste, que j'aie consommé, moi, et que vous soyez obligé de payer, vous? Allons donc... Mais c'est absurde ! »
••— « Ce qui est absurde, » répondit le Père, « c'est que vous continuiez à prendre l'apéritif, quand
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docteur Boris Roudine vous a répété, hier encore, que vous êtes en train de devenir alcoolique. »
— a En effet, » dit Courtin, «s'il y a une Némésis dont un Africain comme moi ne peut pas douter, c'est celle qui menace les buveurs... Mais serait-ce la Némésis de notre excès de vitesse? Que se passe-t-il? »
L'automobile qui roulait, depuis Sienne, à la vive allure de ses quarante chevaux, venait, à un tournant brusque, de stopper subitement, arrêtée par un immense troupeau de moutons qui se bousculaient les uns les autres. Ëtendu à terre sur le bord de la route, un enfant pleurait en jetant de grands cris, tandis que le berger, écartant ses bêtes, se précipitait sur un grand bélier noir et blanc, et l'empoignait par les cornes. Hugues avait déjà sauté de la voiture et questionnait l'enfant qui, ne comprenant pas le français, redoublait ses cris. Cependant le berger approchait, traînant le bélier qu'il bourrait de coups de pied :
— « Ce qu'il a fait? » répondit-il en italien à Bellagamba, qui l'interrogeait dans cette langue. « U a pris mon pauvre Milio avec ses cornes, et il l'a blessé dans le dos... >
— c Ah ! la méchante bête !... • dit le nain, qui, grinçant de plaisir, allongea lui-même de toute-sa
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force an coup de pied dans le flano du bélier gisant sur le sol, maintenu sous le genou du berger, et voici que le petit garçon, saisi devant ce geste d'une émulation farouche, cesse de crier. H se dresse, fou de vengeance, ramasse une gaule et commence de frapper l'animal à coups redoublés. Le sang coulait par les naseaux du bélier furieux. Cette scène de sauvagerie rustique s'encadrait dans un petit vallon planté d'oliviers bleuâtres. Du blé verdoyait entre les troncs rugueux et troués. Une fumée sortait d'une maison à mi-côte, dont le mur, peint de couleur rose, s'entrevoyait derrière un rideau de noirs cyprès. Un chien, velu comme un ours, aboyait autour des moutons, gagné par une contagion de colère.
— « Tu vas tuer ce malheureux animal, » dit le prêtre au petit garçon. — Son noble et naïf visage exprimait autant de pitié révoltée que celui du nain de joie mauvaise. — « Tu l'as assez châtié. Il soufire trop. »
— a Jamais assez! » cria le berger, dont la longue face poilue avait pris une étrange ressemblance avec le profil de ses bêtes. Et comme l'enfant fatigué laissait retomber sa gaule, « Verga, MUio, Verga ! » hurla-t-il, a Che H œnosca, »
— c Savez-vous ce qui arrivera? » dit Courtin, l'exécution finie et l'antomobile remise en marche.
68 NÉMÉBIS
t Un jour, 06 bélier tuera cet enfant. Ges animaux sont prodigieusement rancuniers. Un Arabe n'agirait pas de la sorte avec le mâle de son troupeau. Ils connaissent mieux le caractère de le;irs bêtes. Je l'ai constaté souvent en Mauritanie. »
— « Si le bélier tue le gosse, » répliqua le nain, a ce ne sera que justice. Vous avez entendu : frappe pour qu'il te reconnaisse. C'est la devise de tous les tjnrans, cette phrase. Il vient un jour où lé battu reconnaît en effet le batteur. Ça s'appelle la Commune, cette reconnaissance-là. »
— a Moi, cette scène m'a gâté le beau paysage,» soupira le Père Desmargerets. c II semble si bien fait pour un saint François d'Assise ! Mon frère le soleil, disait-il, mes frères les arbres, mes frères les oiseaux. Il eût dit : mon frère le bélier. »
— a Disait-il aussi: mes frères les riches? » interrogea le nain.
— c Mais oui, et d'autant plus qu'il s'appelait lui-même le Pauvre. Ce que nous devons pardonner d'abord aux autres, mon cher Bellagamba, » ditil, et l'enveloppant d'un regard, digne du poverdlo par la tendresse de sa charité, « ce sont nos propres misères. 9
Hugues regarda le nain, qui ne répondit pas.
Cette parole tombait si juste, appliquée à ce déshérité ! Qu'avait-il montré depuis les quarante minute.! que durait cette route, ^inoa des réao-
tkNDS de hame et d& iBéefanaelîé? Boncnnft ds qiKH? Son aeoi as{iee6 ésait ane réponae. Mais (se flot Goatina de haiînp jailliâfiaûc ii*Tizie aorze ^nzce Picore qœ da aenn Tient ie §a diicrni^r-^. L'iiSdor d'înfaaterie eoionfaîe a^sLic eu îr:Tj jcuv^nr, en AMqoe, aixaiie aox & aortes ^>st<îs, > '^caiiiie ya dit au léginirat, ponr ne pas âiâtiiisrier, mihb fsexzi^ lérolte physique da mccatrs ^KitLGrî ia îL-gràt!^ une antre révolte, eeLe de i'^narcui-re icnjcre ^ société. Un souvaiir 1':il remcnta .ia fend ie ^ mémoire, tehn d'au de ses iiamara*ies de 2tia«ir:' tanie qni âeTalt ozie perlte paanattre, Ua V^nr, cette bête, înâqoe-Ia doace a; carri.^,Hance «somme mœ jemie chatte, avait regardé âca maître d'm certain regard. Sur qnoi cetoi-ei -itain acrtî de ia chambre, pour prendre scn tmi ez l'ianz^at à travers la fenêtre. Par q^ieile â««ociaî:;on d'ideea une comparaison â'Iinpc*»a-t-eUe a iu:. entre ;e félin familier, tonjooxa a la veille de redr^v^n.r un fauve, et le gnome qie .a dachefwe a7^4u pr.*^ pooT bibelot vivaat? ilàL* i^tte ima^..a«^icn ne fit que traverser àon esprit, La cordiale "^n ciiaarte voix du Père Desmargeretd pariait de aouv^ai^, et cette fois pour dire avec un égai ^ntlv^iiaiatune : — c Voilà Valvcrde. Ahl la bei^ maison -ît comme ces Italien:^ da xvi^ ^iecie av<^ient le goût noble et fin !.,.•
A VALVERDÈ
La villa, ou plutôt la CasteHina, -pour appeler de son virai nom cette copie réduite du célèbre Castello de Mantoue, venait d'apparaître dans le creux d'une autre vallée, celle-là entièrement garnie de cbênes verts, au bord d'un étang. Le P^e continuait :
— « Vous voyez que le distique de nos aînés ne mentait pas :
Bermardus vaUes, mondes Benedictus amahat Oppida FranciscvSg rwagnciLS Ignatiue ur^es (1),
C'étaient des moines réformés d'après la rê^e de saint Bernard qui' habitaient cette vallée. Le couvent devait occuper la place où sont mainte-
(1) " Saint Bernard aimai4i les vaUées, saint T.enoit les montagnes, — Saint Frçinrois les bourgs, saint Ignace les grandes villes. »
66 KEMÉSIS
nant les communs. J'ai retrouvé des traces des anciens murs. Les moines étaient trop riches. Toujours la Némésis ! Leur monastère fut pillé, puis brûlé par une bande de paysans qui faisaient de la jacquerie dans ces campagnes, sous le prétexte de la guerre. »
— a C'était de ces paysans que venait l'argent des moines, » dit le nain. « Us ont pratiqué la reprise individuelle. Voilà tout. »
— Et ruiné une fondation de laquelle les gens vivaient à vingt lieues à la ronde. On n'est jamais riche pour soi tout seul, Bellagamba, même avec le plus féroce égoïsme. Et si un monastère accapare de la richesse, c'est comme les fontaines accaparent l'eau, pour la distribuer... Mais ne nous plaignons pas trop. Que le couvent n'eut pas été détruit, et nous ne posséderions pas ce joyau de la Renaissance... Ralentissez, Pasquale. » — n parlait au chauffeur. — a D'ici, c'est un premier point de vue, celui de l'étang. Avec les deux grosses tours carrées, munies de mâchicoulis et de créneaux, le corps central percé de fenêtres étroites au dessus d'une porte basse que précédait autrefois un pont-levis, voilà une forteresse, n'est-ce pas?... Attendez un moment... Nous tournons.
C'est le côté qui regarde la montagne... Quel talent avait ce Bellarmati, l'élève de Peruzzi ! Entre parenthèse, c'est lui qui a fortifié le Havre.
A TAXiTUtDB
C'est drôle, n'est-oe paa?... Voyez-\ arohiteoture Bévère s'égayer de cette fines oolonnes? Les chapiteaux à fonillea sont en marbre rose, et, au-dessous, se un large cortUe, dallé de blanc et de ni encorbellements des tours, sout-Us é\ég. la belle demeure !... »
;. Et le vieil enthousiaste, resté si jeun et d'écrit, à travers les desséohementi ditiou et des années, tomba dans le l'admiration. Encore quelques minutes, mobile franchissait une voûte, percée fortin carré et crénelé, en briquée rouget
— a L'hôtellerie du couvent, » dit le Foreateria. C'est tout ce qui reste de San no. Et voici le Casino de notre Bellagaj
— a Ma niohe 1 s glapit le nain, qui cria feur à son tour : « Arrêtez 1 > — Et, lest de la voiture sans prendre congé davan disparaître dans un étrange bâtiment à troué de portes et de fenêtres, rétréoies à des dimensions ordinaires. Un jardin y dessiné à l'échelle de l'édioule. Il s'adw canal de marbre en pente, qui, par étag aifs, de vasque de marbre en vasque di amenait l'eau de la colline jusqu'à l'ét irrigation, branchée sur oe la^e conduit dans ce minoBoole enoloe nn nÙBselet
V j^ : ■ é8 firÉîdteiS
iequel «erpentait entre les ruines en miniature, célébrées par le majordome du Barrafranca.
— fi Deso^idons pour voir eette curiosité, » dit l'archéologue à Courtîn, « nous avons tout le temps... Ce sont les ruines de Rome, mais naines. Ce cirque haut comme une taupinière, c'est le Colisée, le Golosseuml Voici les arcs de triomphe de Titus et de Constantin qui semblent att^idre une procession de taupes. Qudle leçon de philo-
" Sophie dans cette fantaisie ! Et ces allées, bordées de petits cyprès avec leurs sarcophages pareils à des pots de fleurs, quel pittoresque!... »
— « Té ! Le joujou de la duchesse a de beaux joujoux !... »leur cria une voix qu'ils reconnurent pour édile du nain. U les regardait, accoudé à la fenêtre qu'il remplissait de son torse. Il avait lancé cette phrase avec une telle âcreté qu'en
' regagnant l'automobile, l'officier ne put s'empêcher de dire au Père Desmargerets :
— « Le drôle n'a pas l'air d'aimé beaucoup sa patronne. »
— c Mais si ! Mais si ! » fit indulgemment le prêtre. « C'est le chien favori qui aboie, qui grogne et qui ne mord la^indÀB. Et puis cette difformité, cette achondropicmey quelle misère ! »
— « C'est justement le terme dont la duchesse s'est servi dans son billet d'invitation, en me disait de voua en demander le sens. >
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— a Elle VOUS Taurait donné aussi bien que moi, » répondit le Père. — La ^eule mention du nom de M"^® de Roannez lui mettait aux yeux une flamme de reconnaissance et d'idolâtrie. — « Elle sait du grec, et beaucoup. Coaime Christine de Suède, elle lit Thucydide et Polybo dans le texte. Achondroplasie vient de trois mots bien simples : aXcpa privatif, yov^po;, cartilage, et Tr'XaGGeiv, former. Un achondroplase comme Mariu.^ est un homme qui a une malformation de certains cartilages, et, par suite, un raccourcissement des bras et des jambes. Le buste est normal, ainsi que la tête. Vous avez remarqué que tous les petits hommes ont une tendance à la vanité? Ceux-ci plus encore. Bellagamba met son amour-propre à faire l'anarchiste, — vous l'avez entendu, — et il est tellement heureux à Valverde qu'il pourrait craindre, lui aussi, la Némésis ! Hélas ! il la porte dans sa personne. Et puis tout le monde n'est pas bon pour lui, comme la duchesse. On s'amuse trop à le taquiner. »
— « Qui? on?... » osa demander Courtin. Depuis le commencement du voyage, il méditait d'interroger son compagnon sur les hôte^i du château. A la dernicre minute, il se décidait, et, avec un embarras si révélateur, mais devant un archéo-^ logue ! — « Oui. Qui vais-je trouver au château^ J'oubliais de vous le demander. »
— a Cinq personnes, seulement, » dit le prêtre.
I toute petite oarto d'éohantil- I, un médecin roase établi à Q allemaiid en voyage, un lord ) Américaine, cette Américaine . C'est ce que la duchesse i'hôte. Cea bariolages l'amuperçois qui vient aa-devânt > aimable, et qu'dle est belle !
Beiiaissance. Quand vous irez rerrez aux offices le portrait, juorezia Panciatochi. Vous ie elle. Ah ! elle est vraiment la
i était-elle sortie au bruit du lobile ronflant dans le parc?
simplement pour jouir de la is le jardin, dessiné bien après ce château? Les bassins, les ôes, la disposition des orangers le terre cuite, y trahissaient tilles. L'ensemble reprenait son r la profusion des énormes iris, auprès des cascades, de grottes s de statues d'un planisme i encerclaient le tout, et des ç[ueB yeuses, cet arbre dont la lie nourrie non pas d'eau, mais
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de soleil. La Dame de ce jardin et de oe château — comme l'appelait son ferv^it adorateur, — était entièrement vêtue de blanc, avec une toufife d'œillets safranés à son coi^age, une ombrelle d'une soie assortie à ses fleurs, et, sur ses cheveux châtains à reflets blonds, un grand chapeau de paille souple dont l'ombre légère adoucissait, fondait, idéalisait les traits délicats de son beau visage, où brûlaient toujours ses yeux d'un brun fauve. Deux grands lévriers russes bondissaient autour d'elle, et un homme l'accompagnait, iiiconnu de Ciourtin. Elle n'avait pas vieilli d'un jour, depuis ces vingt-cinq mois. Rien qu'à la voir bouger, dans la distance diminuée de seconde en seconde, Hugues éprouva cette inexprimable émotion, subie dès le moment où il lui avait été présenté à Paris, dans l'hiver de 1912. Ces gestes où le mouvement se distribuait avec une grâce aisée, cette démarche légère et hardie, ce port de tête droit et souple, ce sourire fier et voluptueux, tout. chez cette femme l'avait tant ému et dans le plus intime de son être, dès cette rencontre initiale ! Il faut dire qu'il était si jeune alors de sens et de cœur. Sa réaction contre le milieu de son père, où les intrigues galantes faisaient l'unique intérêt, la rude et assidue discipline de son métier, tm fond de croyances catholiques conservé même sans la pratique, autant d'influences qui l'avaient
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gardé des avetïttïï'es i^otoiartesqr.câ. De la débatiehe, il n'araît ûonhu que de rareâ* pass^esdes bFtitale&, sirîvîes de dégoûts, sinon de remords. Là duebesse avétît été vraiment ce premier amonr, inoubKable, ei d*atffcant pîns qu'il a été ressenti plus tard. Oétt^y l'olfieier d'Afrique arrivait à Valverde biei^i guérî de cette femme, eroyait-îl, par ces éenx années de séparation, s'étant donné sa J)arole de ne pas retomber, et il était de eetix qui tiennent ces paroles-là vfe-à-vîs de leur propre honneur. Maïs îl y a tta silence des sens qui n'empêche pas leur mémoire, et q|uand sa main toucha» la main de son ancienne maîtresse, cette étreinte de leurs doigts, si rapide fût-elïe, le fit tressailBr. Blïemême, demeurait-elle indifférente à oette rentrée dans sa vie d'un homme qu'elle avait aimé assez passionnément pour s'êftrê abaissée, l'orgueilleuse, jùsqiî'à le snfpplier de ne pas partir? L'habittide, du danger chez l'un, dtr inonde chez l'autre, leur donnait à tous deux cette totale maîtrise de soi qu'aucune situation ne déconcerte, et ils s'abordaient avec des paroles d'une simplicité cordiale, — lui, la remerciant de son nivîtation, de l'automobile envoyé, de la comrpagnîe, — et elle : — (( Vous me feriez croire à la seconde vue, mon ohet Oourtift, » disait-elle. « Avant-hier, je parlais de vous avec le Père Dôsmargerets, à propos des ruines de Tîmgad qu'il a Visitées l'an dernier et
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du rôle }Ouée par TÂfriquo dans la société romaine. Est-oe exact, mon Père? »
— a C'est exact, » dit Parchéologne. « Ah ! ces recommencements de l'histoire \ La France vieillie demandant an continent noir le même rajeuniflfie* ment que la vieille Rome î »
— (( Vous flattez ma mania d'Africain renforcé, mon Père, » répondit Hugues : « mais je croyais que la duchesse... »
— « La duchesse se pique de tout comprendre, » interrompit M"^^ de Boannez, « même les manies des coloniaux...» Et comme s'il n'y eût jamais en entre eux qu'une de ces amitiés superficielles pour qui les absences ne sont pas des douleurs : — (( Mais ce que je comprends surtout, c'est le plaisir de vous revoir. Quel est donc le poète qui dit, c'est,. Sully Prudhomme, )e crois :
Le cliarine du voyage est celui du retour 'i
Et comme j'ai la chance contagieuse, vous savez que votis revenez me voir pour assister, demain peut-être, à la découverte d'un chef-d'œuvre de l'art antique. »
— « Le Père Desmagerets m'a expliqué, en effet... »
— « Et si le Père Desmagerets s'est trompé? i» interjeta le savant. « Si la néoropole étrusque où le moine a enterré la Némésiê était ailleurs ? t
— « Et ma chance, mon Père ? » fit M"^® de Boannez en riant. « Cette chance dont vous avez peur pour moi!... Mais où ai- je la tête?...» — Et d'un geste, invitant à s'avancer son compagnon de promenade resté en arrière à caresser les deux chiens : — «Mon cher Courtin, que je vous présente M. le docteur Boris Boudiné. Docteur, M. le capitaine Hugues Courtin... » — Puis, s'adressant à celui-ci : — « Je vous avertis que le docteur est un antimilitariste et un anarchiste pratiquant. » — Et comme les chiens s'obstinaient à jouer avec le médecin : — « A bas, Tristan ! A bas, Yseult... Keep quiet, dôgs,.. » — Et de nouveau à la conversation : — « Mes cousins de Bussie sont comme vous, mon cher Courtin. Us prétendent faire le bonheur des gens par l'autorité. Aussi ont-ils envoyé le docteur en Sibérie. Il en porte la trace à son poignet. » — Elle avait pris la main de Boudiné. Une cicatrice circulaire apparut sous la manchette. — « Il s'est évadé, malgré sa chaîne. Il vous racontera cela, et vous discuterez avec lui sur l'ordre et la liberté, l'armée et la révolution, la paix et la guerre, la coutume et le progrès, indéfiniment, dans ce décor italien. Ce sera très renaissance aussi, comme mon nain, comme le château lui-même, ce dialogue à la Platon, parmi ces cyprès, ces chênes verts, ces statues, ces eaux, ces orangers, ces iris et ces roses... Mais j'oubliais le tableau. » — Le Père
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Desmargerets, avait, tandis qu'elle parlait, défait le papier dont s'enveloppait le panneau siennois. Elle le prit, et, presque gamine : — « Il faut appeler notre ami Eric von Bichter pour qu'il nous dise son avis. Sinon... Monsieur de Richter ! Monsieur de Richter !... » cria-t-elle, en faisant de ses deux mains un porte-voix. Puis, revenant à Courtin : — «C'est un autre de mes hôtes. Il est dans le parc occupé à peindre. Celui-là, vous le trouverez un peu trop militariste. C'est le junker prussien dans toute sa crudité... Monsieur de Richter !... » criat-elle encore, et, découragée : « Décidément, il est trop loin. H n'entend pas... »
— « Mais, ce qu'il vous dira du tableau, madame, » fit le docteur Roudine qui tenait le panneau à son tour, « vous le savez d'avance : une date, un nom, une école. Le tout avec des citations et des documents, ah ! tant que vous voudrez... » — Tandis qu'il parlait, son visage, du type kalmouk le plus pur, avec un nez aplati, des pommettes saillantes, des yeux bridés, exprimait un mépris irrité.
C'était un homme très frêle et très mince, petit de taille et qui semblait tout en nerfs. Visiblement il avait beaucoup souffert, beaucoup enduré. A trente-cinq ans, il n'avait plus de cheveux, et plusieurs dents de devant lui manquaient. Figure amère de martyr, mais le regard inquiétant de ses yeux pâles arrêtait la sympathie. Ils révélaient
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une âme implacable do fanatique, de criminel, au besoin. Et quelle ironie sans sa voix chantante et appuyée de Russe dont l'accent contrastait étrangement avec le ton de ses propos habituels! — «Les Allemands comprennent la critique d'art comme tout le reste. Ils Torganiaent militairement. Ils vous repèrent des tableaux, avec la même méthode que les positions d'un champ de bataille. C'est scientifique, c'est complet, c'est indiscutable, et c'est absurde,.. Il y manque cette seule petite chose, — mais à quel degré i — le sentiment de l'art. Ils nous laissent cette faiblesse, à nous autres, les races femelles, comme ils disent, les Slaves et les Latins. »
— « Ce sont quand même de bons pionniers d'érudition, » repartit le Père Desmargerets. « Ne leur demandez pas davantage. Mais voyez, madame. )) — Il avait repris la Sainte Glaire, — « C'est une tête grecque, et, sans être né à Kœnigsberg, je peux nommer avec certitude l'école d'où sortait le marbre original d'après lequel le peintre a travaillé : celle de Scopas. Madame^ regardez les boucles de la chevelure, et rappelez-vous notre conversation de l'autre jour. »
— « Hé bien ! » dit la duchesse à Courtin, « votre traditionaliâme doit être content? Mais oui, nous maintenons ici une tradition à notre manière, celle d'Isabelle d'Esté et de son goût pour l'anti-
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quité. C'est par amour d'elle que fut construit ce château. Le Père ne vous a pas coaté cette histoire? Non? Parce qu'diie est un peu scandaleuse. En deux mots la voici : François de Gonzague avait eu d'une dame française, p^idant son séjour à Loches auprès de Louis XII, en 1502, un enfant naturel qu'il appela Ercole. Il le fit d'abord élever en Touraine, puis à Mantoue.
Isabelle s'éprit-dle du jeune homme ou le jeune homme d'elle? Toujours est-il qu'en 1524, le comte Ercole fut proscrit des Ëtats de son père, à la suite d'un drame de cour qui reste assez obscur. Mais on fait des recherches pour moi, aux archives de Mantoue. Nous saurons le détail. Ercole arrive à Florence. 3a b^le mine tourne la tête à la veuve du riche banqui^ Alessandro Guadagni. Il l'épouse. Elle meurt. Il hérite. Son sentiment pour la msucquise Isabelle était bien sérieux, puisque devenu, par cet iiéritage, possesseur de cette terre, il a fait construire cette reproduiîtion du palais de Mantoue, où vivait sa Dame. . . Et comme cela se passait aux environs de 1530 et qu'IsabeJle était née en 1474, c'est encourageant potur les personnes âgées, bai nombre des-» quelles je serai bientôt... Dans ce château du souvenir, il n'eut garde d'oublier un appartement pour les nains. Ce goût d*avoir des nains familieis était une des fantaisies d'IsabeUo. Je vous feiai
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lire l'histoire de son Morgantino qui dansait des Moresqties, couronné de fleurs, sur le rivage du lac de Garde. Il ne valait pas mon Bellagamba. Encore une tradition que je maintiens... Mais je bavarde. Nous voici au château. Je fais encore un tour de jardin. Bridger...» — Un bviler anglais, au masque impassible, s'était avancé pour prendre les valises du voyageur dans l'automobile. — « Bridger va vous conduire à votre appartement. Nous déjeunons à une heure. On sonne deux coups de cloche. A tout de suite. »
— (( Je ne resterai pas longtemps ici. . . » se disait Hugues, dix minutes plus tard, dans la chambre qui lui avait été préparée. Le solennel Bridger l'avait confié à un valet italien, au sourire avenant, qui essayait en vain de faire causer son maître de passage, tout en rangeant lé contenu des valises dans les armoires et les commodes, avec une finesse de service qui révélait la tenue supérieure de la maison. Les atavismes de M°^® de Boannez lui permettaient d'allier à ses excentriques spéculations d'intellectuelle le sens le plus avisé des choses pratiques. Permettre au domestique cette minutieuse installation de ses effets, c'était, pour Hugues, accepter tacitement une prolongation de ce séjour contre lequel son être intime protestait déjà. Tout l'avait froissé dans cette arrivée. Ses
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longs séjours hors de France lui avaient donné cette instinctive rétraction devant l'étranger qui est comme un geste involontaire de défense nationale. Il avait aussitôt détesté ce méli-mélo cosmopolite : — peintre allemand, médecin russe, lord anglais, pairesse américaine, — auquel se complaisait visiblement le dilettantisme de la duchesse. Il avait détesté davantage encore son attitude à elle, si peu émue, lui avait-il semblé, si indifférente à leur commun passé, — ce passé chargé pour lui d'une énigme aussi douloureuse qu'obscure. L'intelligence même de cette femme lui déplaisait tant, ce qu'elle appelait son omnivorismey cette facilité à s'assimiler avidement et stérilement les notions les plus diverses, ce don d'avoir des lumières de tout pour jouer avec tout. Telle il l'avait quittée, telle il la retrouvait : créature d'abus, qui ne croyait à rien, qui ne servait à rien, qui ne respectait rien; et lui, le soldat dont le constant principe était de réduire la vie à son minimum de luxe et de commodité, il s'en voulait à lui-même de ne pas être assez en révolte, et contre elle, et contre cet opulent cadre iactice où eUe se mouvait. Il avait dû, pour gagner sa chambre, gravir le large escalier dont les marches de pierre tournaient entre des tapisseries, entrevoir par une porte entr'ouyerte des pièces dont chacune était une salle de musée, avec des caissons peints, des tena
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tures, des tableaux, des étoffes ancieimes sur lès meubies, des consoies chcurgées d'aiguières et de bibeîots, des tables dont le bois doré, un peu lourd, portait ces mosaïques de marbres multicolores, chères aux Médicis du xvïn^ siècle. Malgré lui, ses yeux s'étaient amusés et caressés à ce décor où ie eaprice avait partout empreint sa marque, et nulle part Putilité, la nécessité, le besoin. Il s'irritait d'avoir cédé à cet attrait de curiosité.
— « Noa, » se répéteit-il, « je ne resterai pas longtemps. J'a^iraî cette explication, avec elle, aujourd'hui m^e. Je trouverai le moyen. Et je saurai. Dès l'instant d'ailleurs qu'elle m'a demandé de venir, elle aussi veut s'expliquer. Sans quoi, son invitation n'aurait pa^ de sens, i
Ce rais<Hmement n'était que spécieux. Une autre supposition s'offirait. La duchesse pouvait l'avoir at<âré chez die pour le reprendre. Elle pouvait suartout vouloir se veng^. (Comment?
En essayai de le rendre jaloux. Cette idée n'eut pas plus tôt traversé l'esprit du jeune homme qu'eëe y fit blessure, tant l'ancien amour demeurait vivant, à son insu, dans les replis derniers de sa sensibilité. M"^® de Roannez avait-elle calculé ainsi? Dans ce cas, elle avait visé juste, car, après une heure passée à tourner et à retourner cette hypothèse, quand Hugues descendit à l'appel de
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la cloche du déjeuner, ce fut d'un regard passionnément inquisiteur qu'il considéra les hôtes réunis dans le grand salon. Si la duchesse avait un nouvel amant, et qu'elle eût combiné cette vengeance par la jalousie, sans aucun doute cet homme se trouvait là. C5e n'était pourtant pas le médecin russe, lequel, d'ailleurs, lisait un journal de son pays avec l'attention absorbée d'un partisan, fanatisé par la politique. Ce n'était pas davantage le grand seigneur anglais, à qui son seul aspect physique interdisait toute chance de devenir jamais un héros de roman. Lord Ardrahan était, comme le Père Desmargerets, près duquel il se tenait, à cette seconde, un géant, tout en bras et en jambes, avec une très petite tête, hissée sur un très long cou. Un humoriste du crayon l'eût caricaturé en échassier, d'autant plus aisément qu'une particularité de sa dentition transformait le bas de son visage en un véritable bec : ses incisives, très longues et projetées en avant, dépassaient ses lèvres. De grandes prunelles bleues, infiniment douces et d'une innocence enfantine, la finesse de ses traits et la distinction de ses manières lui donnaient, malgré les étrangetés de sa silhouette, un air d'aristocrate qui contrastait avec là brusquerie un peu rude des façons de sa femme, mais il suffisait de les avoir vus cinq minutes, l'un près de l'autre, pour comprendre qu'elle exerçait sur
fis NÉMÉStS
lui le pouvoit absolu d'un caractère fort sur une pensée vacillante. Elle pouvait avoir trente ans, comme son mari^ et elle était extrêmement jolie, avec des cheveux précocement blanchis, dont la légèreté claire avivait encore la fraîcheur et la jeunesse de son teint. L'éclat singulier de ses yeux gris dénonçait une nervosité voisine d'être morbide, mais aussi, quand ils se tournaient vers la duchesse^ une amitié si tendre^ si confiante ! Une trahison, envers une femme qui croyait ainsi en elle^ supposait chea M^® de Roannez une hypocrisie scélérate^ et, Hugues le savait, elle n'était pas plus hypocrite qu'elle n'était coquette. Une intrigue galante avec le peintre allemand ne paraissait pas plus vraisemblable. Eric von Richter était un Prussien de l'espèce courte et large, au poil roux, à la tête carrée. Ses yeux, à lui, tirant sur le glauque, se cachaient et se montraient tour à tour derrière les verres de ses lunettes, méthodiquement divisées en deux parties, l'une blanche, l'autre noire, par une ligne horizontale. Un album à dessiner, recouvert entoile grise, sortait à demi de la poche de son veston, et dénonçait* le professionnel. Mais la coupe de ses moustaches, avec leurs pointes relevées, à l'imitation du chef militaire de la grande firme germanique, rappelait aux mitiés qu'à l'étranger tout Allemand, riche ou pauvre, garçon d'hôte! ou
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grand seigneur, commerçant ou artiste, cache un soldat ou un ofiScier toujours au travail. Il examinait, à l'instant où Hugues entra dans la pièce, le panneau rapporté par l'archéologue, et il disputait avec celui-ci :
— «Jamais, «disait-il, «je ne vous accorderai que cette Sainte Claire est Siennoise. Mais voyez donc ce visage mignard, ces cheveux blonds, cette taille fine, cette ligne de corps élancée. Et puis cet or si doux, ce n'est pas l'or rutilant de Sienne. Je n'ai pas de doute sur l'auteur, » conclut-il péremptoirement, « c'est le Meiêter des heiligen Bemardini Polyptychons, celui que le professeur Rosenstretter, de Berlin, a découvert. »
' — « Je connais son livre, » répondait le Père Desmargerets, «je l'ai lu et je ne crois pas plus à son Maitre du Polyptyque de Saint Bernardin, qu'à son Cousin de Carpa^xio et à son Elève de MarUegna, Ces constructions sur documents, c'est du roman à type scientifique, le pire de tous. Ce qui ne trompe pas, c'est l'impression, c'est l'intuition d'un connaisseur. Le connaisseur ! » répéta-t-il. « Qu'estce que c'est, sinon une vivante application de la méthode expérimentale, quelqu'un qui a beaucoup observé, beaucoup varié les conditions autour de ses sensations d'art. J'ose dire que j'en suis là, et, pour moi, que cette Sainte Claire soit copiée sur un modèle grec, c'est l'évidence... J'en
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appelle à monsieur, » — U désignait Hugues, — E à qui j'ai montré la peinture, anssitôt achetée. ■
— (Ne mêlez pas M. Courtin à vos querelles d'esthétique, b dit la dachesse en riant, « il n'est pas enooro du studiolo d'Isabelle d'Esté. Sait-il seulement que c'était la petite chambre où la Dame du CastéUo de Mantoue passait ses plus douces heures, avec ses livres, ses camées, ses tableaux et ses invités?... Qui n'étaient certes pas plus originaux que les miens, » ajouta-t-elle tout bas à Hugnes, c vous aUez voir, s — Et de nouveau tout haut : — a Mais vous, lord Ârdrahan, vous connaissez le professeur Bosenstretter? Je vous l'ai entendu nommer. »
— s Par lettres seulement, » dit l'Anglais.
— « Il faudra, mon cher Courtin, ■ reprit la duohesse> s que vous demandiez & lord Ardrahan de vous ouvrir son cartulaire. Car il en a un et bien à lui. Depuis son temps de Christ Ghurch à Oxford, il s'est donné comme tâche d'écrire à tous les personnages marquants de notre époque.
Chaque fois, il garde sa lettre et la réponse. *
— K Oui, « dit lord Ardrahan, i ce sera l'œuvre la vie : Cone^pondaïux d'un Pair d'Angleterre
lea gloires du XX' siècle. J'espère recevoir hainement une lettre intéressante. J'ai écrit
à l'empereur GuiUanme II pour le féliciter e le Kaiser de la paix. *
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— a Ajoutez que vous vous êtes permis de lui conseiller que cette paix ne soit pas la paix romaine, » fit lady Ardrahan, « celle de Tinjustice et de la conquête, mais la paix du commerce et de rindustrie, une paix démocratique, la paix d'un Hohenzollem bttsinesa man. Notre sang anglo-saxon n'en admet pas d'autre. »
— « Ne dites pas de mal de la paix romaine, v interrompit la duchesse toujours rieuse, « dans ce salon consacré à sa gloire. Je ne vous en ai pas encore fait les honneurs, mon cher Courtin. Il est entièrement de la main de Peruzzi... Regardez. »
Si peu familier que fût l'officier avec les fantaisies du XVI® siècle italien, il était d'essence trop fine pour ne pas sentir l'élégance de la décoration que lui montrait la belle main levée de l'émule moderne d'Isabelle de Mantoue. A son fin poignet tintait un bracelet de médailles de Sicile que le jeune homme connaissait trop bien. Autre raison d'avoir les nerfe à fleur de peau et de subir, même en s'en défendant, le charme païen de ces nobles fresques. Les panneaux de stuc à faible relief, ornés de grotesques à la façon des loges de Raphaël* soutenaient des compositions de large et libre allure, avec des personnages drapés à l'antique. Une somptueuse illustration de V Enéide se développait sur ces murs. L'élève des Jésuites de Jersey se rappelait assez bien son Virgile pour discerner
U nàuàstê
les motifs suocessivement traités : loi le Grec Sinon amené devant Priam, ailleurs le cheval de bois introduit dans Troie, plus loin Cassandre tramée par les cheveux, Creuse suppliante, là Anohise emporté sur les épaules de son fils, puis la navigation des Troyens, l'attaque des Harpies, enfin le débarquement sur la côte italienne. Des vers de VEnéide^ inscrits dans des cartouches, en lettres d'or sur fond d'azur, commentaient ces épisodes. Sur la voûte, figurait Ënée, parmi les grands fondateurs de l'Empire romain, depuis Romulus jusqu'aux triumvirs, tous debout, aux deux côtés d'un socle de marbre où se dressait une blanche statue de Vénus, nue et souriante sur le fond de sombre verdure d'un bois de lauriers, et le socle portait cette dédicace :
VENERl KOMAN/E
— « Voyons, capitaine Courtin, » s'écria le Père Desmargerets, poursuivant sa chimère, a cette Vénus est-elle la preuve, oui ou non, de la thèse que M. de Bichter s'obstine à contester? Peruzzi, c'est encore un Siennois, et cette Vénus, c'est une statue antique aujourd'hui perdue, comme tant d'autres. Vous m'objecterez : mais s'il y avait tant de statues grecques, où sont-elles? C'est si simple ! On les a volées, et puis, pour les vendre
olandestinement, on les a cassées, débitées par morceaux. On a coupé une tôte, une main, un pied, une jambe, mutilé un torse. Ah ! cette Italie du moyen âge, quelle merveille ! Que de trésors s'y conserraient, auxquels on avait la sagesse de ne pas toucher, — et la pitié ! La note du moine sur notre Némésis nous en est témoin, duchesse. Le Renaissance et la Réforme sont le recommence-' ment de la barbarie. Pardon, monsieur de Richter mais... »
Le peintre allemand allait répondre quand la voix du majordome ÏBridger, annonçant en français avec le plus pur accent britannique : « Madame la duchesse est servie, » coupa court à cette discussion. M™^ de Roannez avait pris le bras de Hugues, comme étant le plus récent de ses hôtes, pour passer dans la salle à manger. Elle lui dit dans Pintervalle :
— « C'est amusant, avouez-le, de collectionner des types humains. Si nous étions dans la saison, le musée serait plus complet. Ceux-ci s'étaleront davantage à table. Lady Arçbrahan ne s'est pas encore déployée. Elle croit à la double vue, aux liseurs de pensée, à la révélation anesthésique, aux communications télépathiques. Enfin c'est le spiritualisme américain dans toute sa tranquille audace. Je la ferai causer... »
— a C'est moi, » répondit Hogues tout bas, m qui ai besoin de causer avec vous, seule à seni. Vous savez de quoi. »
— « Quand tous voudrez, » répondit-elle d'une voix soudain changée. Pourtant, pas un trait de son fin visage n'avait tressailli. Elle continuait de sourire comme si les paroles prononcées par le jeune homme n'avaient pas eu, pour elle autant que pour lui, une signification tragique.
— B Aujourd'hui? » demanda-t-il.
— « Soit, » répondit-elle, « aujourd'hui. Je serai occupée jusqu'à cinq heures. Noiis causerons après le thé. »
Ils étaient dans la salle à manger, magnifique pièce digne du salon et de l'escalier par le revêtement de marbres précieux, qui en faisait un décor tout posé pour quelque Re-pas chez le Pharisien à la Bonifazio ou à la Moretto. La duchesse montra d'un geste à son cavalier une chaise à sa droite. Lord Ardrahan était à sa gauche et le Père Desmargerets vis-à-vis d'elle. Le nain Bellagamba, vêtu maintenant d'un princier costume de soie noire, copié du Primo de Velasquez, lui avait
ié son fauteuil et mis sous les pieds son
iret.
« C'est mon gentil échanson, » dit-elle à
les. e C'est lui qui me sert à table et qui soigne
m et Yseolt. n m'est aussi fidèle qu'eus.
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Les deux lévriers s'étaient couchés contre le siège de leur maîtresse. A Tappel de leur nom, leurs têtes intelligentes se relevèrent.
— « Et aussi heureux, » fit Bellagamba, continuant la phrase de la duchesse. « N'est-ce pas, Tristan? N'est-ce pas, Yseult? Que nous sommes tous trois bien heureux? »
l'jsnigmî;
Le rire dont le gnome accompagna cette ironique déclaration était-il un sarcasme, l'éclat de rage impuissante d'un être humain dégradé, par sa difformité, par sa misère et par le malsain caprice d'une blasée, en mal d'esthétioîsme historique, au rang d'animal familier ? Ou bien manifestait-il son dédain, à sa manière et dans son coin, envers le Père Desmargerets en train de se signçr et de dire son BenecUcitel Hugues avait fait de même, seul de l'assistance. Un tel geste dépassait de beaucoup le degré de dévotion que le milieu militaire et colonial lui avait laissé. C'était un réfles^e français qui l'avait fait, d'instinct, s'associer à l'affirmation catholique du prêtre, devant ce» étrangers, tous d'une autre Ëglise, ou d'aucune. La duchesse avait-elle remarqué le signe de croix, elle aussi?
En conoluait-elle que les scrupules religieux, devinés autrefois chez son amant, se dresseraient, plus énergiques, contre toute reprise de leurs anciennes relations, si elle méditait un pareil projet? Plus simplement, les quelques mots échangés avec le jeune homme, entre le salon et la salle à manger, Tavaient-ils troublée autant que lui, et, si sûre qu'elle fût d'elle-même, se sentaitelle étreinte au cœur par l'attente de leur t4te-àtête? Toujours est-il que le déjeuner se passa, contrairement à sa promesse, sans qu'elle cherchât à mettre en valeur aucun des acteurs de sa troupe. Ils eussent d'ailleurs prodigué, — le docteur russe ses paradoxes socialistes, — le peintre allemand ses pédanteries, — lord Ardrahan ses révélations sur ses illustres correspondants, — la pairesse américaine le récit de ses expériences spirites, que le passionné Courtin fût demeuré bien indifférent à ces performances. A peine assis à table, il avait commencé de regarder le cadran d'un cartel en bronze doré suspendu en face de lui. Quatre heures encore, et la minute arriverait vers laquelle^ sa pensée se tendait fixement depuis deux années. — a Que vais- je apprendre?... » se disait-il, et il écoutait avec une émotion singulière M°^® de Boannez causer de cette même voix qui, cet aprèsmidi, avec le même accent, prononcerait une parole, — pour lui décisive. Mais laquelle? Ah !
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qu'ils lui parurent longs, les instants passés auprès d'elle, presque coude à coude, et sans qu'il lui fût possible de poser tout de suite la question qui, d'avance, brûlait ses lèvres ! Et si longs encore, ceux d'après, elle absente, — occupée à quoi? Peutêtre, s'il lui avait été permis de la suivre, aurait-il appris plus tôt ce mot de l'énigme qu'il était venu chercher à Valverde, après s'y être tant meurtri en pensée sans les solitudes d'Afrique. Il essaya, remonté dans sa chambre, de tromper son anxiété en libellant quelques lettres à des camarades, des officiers comme lui. Leurs visages lui apparaissaient, leurs gestes, leurs attitudes, leurs regards. Il les voyait, — celui-ci campant au désert, devant le vaste horizon des dunes de sable dont il avait lui-même tant écouté le silence, — celui-là passant la revue des hommes dans la cour d'une caserne de France, — cet autre longeant en bateau les rives basses du Sénégal. Comme la vérité était là, dans la simplicité de la vie, dans le métier, dans le service ! Avait-il eu assez raison de préférer cette rude et saine existence à la délétère atmosphère de byzantinisme et de décadence où se mouvait la duchesse ! Où en serait-il pourtant s'il avait cédé, quand elle le suppliait de ne pas partir pour l'Afrique, de rester auprès d'elle, tout à elle, — s'il avait quitté l'armée? Et il revivait cette dernière scène : elle lui prenant les mains, la tête, cherchant
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sa bouche, le tentant, et sa fuite à lui, sa montée dans le train, l'embarquement à Marseille, le paquebot, Dakkar, — et ensuite, à Saint-Louis, cette entrée dans le bureau de poste, le cœur battant^ et, dans son courrier, cette enveloppe à l'écriture de sa mutoose, et la terrible ligne qu'elle contenait !... Lui avait-elle menti» dans ce billet? Sur le point de l'interroger et de scwoèr, désirait-il qu'elle eût menti ou qu'elle eût dit vrai? MadB qu'importait son désir? Une seule chose importait : savoir y savoir /... Enfin, l'aiguille avait cheminé, le moment fixé approchait. Un domestique était venu l'avertir, de la part de la duchesse, que le thé était servi dans le jardin. Un peu de patience encore, de cette patience fiévreuse des suprêmes secondes avant les rencontres trop longtemps attendues ! La rébellion de Hugues contre la manière dont cette grande Européenne comprenait la vie avait été constante depuis qu'il avait passé le seuil de ce château. Il en avait haï jusqu'aux beautés tant elles étaient mêlées d'artifice. La vue du groupe réimi autour de la table de thé sous un glorieux berceau de rosiers en fleurs, sur un fond d'orangers noirs et lustrés, par cette fin transparente du bel après-midi, porta cette révolte à son comble. Tous les comparses de Valverde étaient là, — sauf le Père Desmargerets, occupé sans doute à sa fouille, et c'était le seul dont la naïve et chaude
spontanéité eût trouvé grâce devant lui. La duoheBse présidait avec sa courtoisie fière, servant celui-ci, causant avec celui-là, son nain et ses lévriers autour d'elle.
— « Toujours la figuration! «se disait Hugues en approchant. «Elle ne peut pas avoir un doute sur la question que je vais lui poser. Mon seul voyage ici prouve qu'un sentiment bien sérieux m'amène. Tout à l'heure, elle a vu ma souffrance. La simple humanité voulait qu'elle l'abrégeât, et elle la prolonge, et à cause de qui^ Seigneur Dieu, et de quoi!... »
Cette secrète colère échappait-elle à l'observation de M*^® de Boannez, ou bien celle-ci mesuraitelle le degré de puissance qu'elle gardait sur cette sensibilité rétive? Elle n'activa pas d'un instant cet interminable goûter. Le cadran solaire disposé sur la façade avec son épicurienne devise de la Renaissance empruntée au vieux Lucrèce : Brevis hic est fructus homvUis, marquait près de six heures, quand elle dit à Courtin :
— a n faut que vous subissiez le tour du propriétaire, mais je vous doserai la chose. Il y aurait trop à voir pour une fois. Aujourd'hui, je vous conduirai seulement à notre théâtre de verdure, par notre tunnel de chênes verts. C'est une des particularités des villas siennoises. Rîchter, vous
montrerez au capitaine l'aquarelle que vous avez faite d'après l'allée de la Palazzina. Il comparera... »
Le peintre répondit un « Ya woM, Frau Herzogin, » dans le plus rauque accent prussien. Il s'installait à quelque distance de la table à thé, son album d'études à la main, pour prendre un croquis du berceau de roses, sous lequel ne restaient plus que le docteur Roudine et Bellagamba, en train de causer. Lord et lady Ârdrahan remontaient vers la villa. M™® de Boannez et Hugues Courtin s'engagèrent donc seuls dans le long couloir, savanmient ménagé entre deux lignes de séculaires yeuses, taillées de telle manière que leur feuillage faisait buisson sur les branches basses, jusqu'à terre, et les branches hautes se rejoignaient là-haut en ime voûte, impénétrable au soleil par les plus brûlants midis. En ce moment de la journée ce soleil déjà baissé projetait sa lumière sur l'extrémité de cette allée couverte, exposée à l'ouest. Le beau couple des anciens amants semblait marcher ainsi de l'ombre vers la clarté, — ironique contraste à leur dur entretien, plus chargé d'obscurités au fur et à mesure des paroles. Aussitôt engagés dans l'allée, Hugues avait commencé :
— a J'irai droit au fait, madame. »
— a Madame ? » avait-elle répondu sur un ton de gentil reproche.
l'énigme 97
— « Ah ! ne prenez pas cet air de persiflage, » avait-il supplié. « Il ne convient pas à cette minute, Vous avez pourtant bien compris pour quel grave motif je suis ici? »
— « Mais pour me revoir, je suppose, » dit-elle, — en continuant de cacher sa propre émotion, si elle en éprouvait une, derrière un sourire et des yeux doucement railleurs, — « et peut-être pour me demander pardon d'être parti comme vous êtes parti, voici deux ans passés. Vous me voyez.
Quant au pardon, vous voyez aussi qu'il est tout accordé. Je vous avais promis autrefois que je resterais toujours votre amie. Vous ai-je accueilli de manière à vous prouver que je tiens ma promesse? Répondez. »
— « Vous persiflez encore, » protesta-t-il, « à quoi bon?... » Et implorant presque : — « Puisque vous venez de faire allusion à mon départ pour l'Afrique, vous rappelez-vous m'avoir écrit à Saint-Louis une lettre que j'ai trouvée en y arrivant? 9
— « En effet. »
— « Et ce qu'elle contenait, vous vous le rappelez? »
— « Parfaitement. »
— « Bien que trois mots, que trois, mais quels mots : Je suis enceinte/.. Répondez. » — Il s'était arrdté pour formuler la demande, où se soulageait
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enfin son incertitude de tant de jours, — a Était-ce rrai? »
— « C'était vrai, » fit-elle.
— « Alors, cet enfant?... Il est né? »
A son tour, elle s'arrêta, et le regardant, les yeux soudain hautains, la bouche dédaigneuse :
— a Pourquoi voulez- vous que je réponde à cette question-là... aujourd'hui? »
— « Pourquoi? Mais parce que vous n*y avez pas répondu quand je vous ai écrit, et pas une fois, mais deux, mais trois, mais quatre, parce que, depuis ces deux années, vous me laissez me heurter, me déchirer à cette énigme, afiEreuse pour un homme de cœur: Suis-je père? Y a-t-il de par le monde un petit être qui respire, — par moi, — qui voit, qui entend, — par moi, — qui sent, — par moi, — et dont je n'ai pas le droit de me désintéresser? Ce petit être existe-t-il? Vous me devez de me le dire. Vous ne l'avez pas auprès de vous. S'il existe, à qui l'avez- vous confié? »
Elle le regarda de nouveau, et sur le même ton de bravade :
— a Je vous ai écouté, mon cher Hugues, et vraiment je vous admire. En ne revenant pas, quand vous avez su que j'étais enceinte, vous avez abandonné l'enfant. Le droit du père ?. . . Ce jour-là, vous y avez renoncé... »
— a Mais vous savez bien que je ne pouvais
pas plus revemr que je n'avais pu rester. Eneore moixui... Un soldat... i> *
— « Ce que l'on veut, on le peut, » înterrompiteUe. « Tous les jours, des offioiers, chargés de missions, en Afrique ou ailleurs, aussi importantes que la vôtre, se font porter malades et rentrent. Vous avez préféré votre métier, à moi d'abord, à l'enfant ensuite. Vous nous avez re jetés hors de votre vie, lui et moi. On ne revient pas sur ces actes-là. »
— « Alors, » interrogea-t-il, « l'enfant vit? »
— (( Je n'ai pas dit cela. »
— « Que signifie votre nou8, dans ce cas? »
— « Que je le portais en moi, qu'il vivait, quand vous avez reçu cette lettre. »
— « Alors, il est mort? »
— « Je n'ai pas dit cela, » répliqua-t-.elle, le masque si fermé, si muet maintenant, que le jeune . homme eut un nouveau transport, et plus violent, de son impatience de tout à l'heure. Il la sentait si forte à la fois et si fragUe, cette femme! Il aurait pu la brutaliser, la briser, mais la faire céder, jamais. Et âprement, passionnément :
— « Vous voulez me regarder souffrir et vous venger? C'est fait, allez. Je n'ai pas connu d'he uresplus amères dans ma vie que celles que j'ai passées à Saint-Louis, votre lettre reçue, dans ma chambre de hasard, me demandant si je n'abandonnerais pas tout pour rentrer. Et je ne
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suis pas rentré ! Mais^ pendant ces longs mois qui ont suivi, dans la solitude et le danger, je n'ai point passé un jour sans me dire : Où est-elle? Que fait-elle?... Je vous voyais à Paris, angoissée, obligée, vous si fière, de cacher votre état, accouchant ailleurs, sous un faux nom, malade, mourante peut-être. Je voyais Tenfant. Et pas un renseignement possible! L'honneur me défendait d'interroger par lettre qui que ce fût. Je cherchais votre nom dans les mondanités des journaux, avec la terreur à la fois et le besoin de l'y rencontrer. C'est comme cela que j'ai su que vous étiez en Italie. Dans quelles circonstances? Je ne l'ai appris qu'à mon retour et comment vous aviez acheté cette villa près de Sienne, et que vous y viviez tout le long de l'annéo. Oh ! oui, vous êtes vengée. H n'y a pas une semaine que je suis rentré en France. Si le besoin de savoir la vérité sur cet enfant ne m'était pas devenu une intolérable soufiErance, me serais- je humilié comme j'ai fait, en vous demandant de me recevoir et m'exposant à un affront? H n'eût pas été juste, pas plus que votre accusation d'avoir rejeté cet enfant hors de ma vie. J'ai été pris à un moment entre deux devoirs. J'ai rempli l'un. Est-il juste, est-il généreux, est-U humain de m'empêcher de remplir ce que je peux remplir de l'autre ? » Elle l'avait écouté, sans l'interrompre cette fois.
L'ÉNIGMIfi 101
Ils étaient arrivés dans la partie de l'allée couverte où les rayons de soleil oblique déployaient sur le sol comme un chaud et glorieux lambeau de lumière. Le théâtre de verdure commençait d'apparaître, au fond, avec son plateau gazonné, le mur garni de roses qui le fermait par derrière, et les rangées successives de cyprès qui servaient de coulisses. L'énigmatique femme montra de la main cet autre bibelot, originale survivance d'un goût si longtemps prolongé outre-monts, celui du spectacle en plein air, et elle dit :
— « Cette scène et ses alentours étaient voués aux comédies pastorales. N'y prononcez donc pas des phrases de drame. »
Si Hugues avait gardé un peu de sang-froid, il aurait compris à la voix de la jeune femme, au frémissement du coin de ses lèvres, à la dureté même de la réponse, qu'elle cherchait dans cette raillerie un refuge — contre quoi? sinon contre »sa propre émotion. Trop ému lui-même pour raisonner, ce ton moqueur lui faisait mal physiquement, n ne put retenir un cri de révolte qui devait la crisper davantage dans son mutisme :
— a Malheureuse ! » gémit-il. a Vous ne sentirez donc jamais rien, vraiment? »
— « Il vous sied de m'adresser ce reproche, » fît-elle d'un accent plus amer encore et avec un haussement d'épaulée d'une irritation altièrp,
a quand vous avouez vous-même que vous m'avez laissée sans appui dans la plus dangereuse épreuve que puisse traverser une femme comme moi. Et ce danger, vous en aviez pleine conscience. Vous venez de me l'avouer, sans vous apercevoir que cette lucidité vous enlève votre dernière excuse... Mais je suis trop bonne de discuter avec vous. H vous a plu de m'interroger, — aujourd'hui. Pour quel motif serais- je à vos ordres? Il ne me plaît pas de vous répondre, — aujourd'hui. Restonsen là. i>
Elle avait parlé d'une façon si péremptoire, avec une colère si mal dissimulée que le jeime homme retrouva un peu de calme, par terreur d'une irréparable rupture, et s'emparant du mot sur lequel sa cruelle interlocutrice avait insisté avec le plus d'ironie :
— « Vous avez dit : aujourd'hui. C'est donc que vous admettez qu'à un moment quelconque... »
— « Je puisse vous répondre? » interrompitelle. «Peut-être... »
— « Alors, pourquoi jouer ainsi avec moi?
protesta-t-il, « Pourquoi m'infliger cette autre attente?... »
— « Qui ne vous sera pas plus dure, » fit-elle, « que celle que vous m'avez infligée, durant les semaines qui ont suivi l'envoi de ma lettre... Et puisi encore une fois, restons-en là. Je n'ai pas
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l'habitude que l'on me donne des ordres. Vous m'avez posé une question. J'y répondrai, si cela me plaît,, et quand il me plaira. »
-^ « C'est bien, » répliqua Hugues après une minute de silence. — Ils étaient maintenant hors de l'allée, en bas de l'escalier qui menait sur la scène du théâtre de verdm*e. Ils s'étaient arrêtés au pied de la première marche. — « Je n'ai plus qu'à prendre congé de vous et à continuer mon voyage. Vous m'excuserez si je vous demande de me faire reconduire à Sienne, ce soir même. Vous avez mon adresse à Parî^. Le jour où vous m'appellerez, je comprendrai que vous acceptez de répondre à ma question, et, s'il est en mon pouvoir, où que je me trouve, j'arriverai. »
Il se tenait devant elle, maître de lui à présent, son mâle visage empreint d'une résolution triste, mais courageuse. L'exaltation de tout à l'heure était tombée. La fierté avait repria le dessus. Les gens de guerre, les marins, les explorateurs, tous ceux qui vivent périlleusement, se reconnaissent à ce trait commun : le risque les dresse à de soudaines inhibitions de la violence intérieure. Déjà une fois, M°^® de Roannez avait vu au jeune homme cette expression et cette attitude, le jour de leurs adieux à Paris. Et voici qu'une même volonté passionnée de briser cette résistance d'homme s'emparait d'elle, et, ripostant du tac au tac, dans
ce duel qui mettait de nouveau leurs deux person- * nalites en antagonisme, elle dit :
— « Libre à vous. Allez-vous-en. Mais si vous quittez Valverde ce soir, je vous donne ma parole d'honnête homme, — puisque vous autres hommes, vous n'admettez que celle-là, — que jamais, vous m'entendez, jamais, vous ne saurez la vérité sur la question que vous m'avez posée. »
Lui aussi, Hugues reconnaissait cette expression et cette attitude. Ce même regard dominateur, ce même pli impérieux entre ses sourcils, ce même accent autoritaire, elle les avait eus pour lui dicter un autre ultimatum : « Si vous m'aimez, vous ne partirez pas pour l'Afrique. Vous démissionnerez ». Il avait tenu bon, là contre. Alors elle n'avait pas, pour agir sur lui, l'arme qu'elle tenait maintenant et dont il était affreux qu'elle jouât ainsi :
— « Ah ! » s'écria-t-il douloureusement, a vous voulez donc m'empoisonner pour toujours votre souvenir? Ce que vous faites là, mais c'est un chantage, un abominable chantage, et sur quoi? Sur le plus sacré des sentiments humains, celui du devoir paternel. Vous me voyez guéri de vous, et vous voulez me reprendre. Que je reste ou non, vous ne me reprendrez pas. » Il répéta, et avec quelle énergie : a Vous ne me reprendrez pas!... »
— « Puisque vous êtes si sûr de vous, » répon-
l'énigme 105
dit-elle, et un sourire d'ironie flottait de nouveau autour de ses belles et souples lèvres, « pourquoi vous indignez-vous que je tienne à vous garder à Valverde? Vous n'êtes pas en service commandé en ce moment. Vous avez du temps. Vous voyagez en Italie. Vous vous attardez chez une camarade qui habite un délicieux coin de Toscane, et qui vous en fait les honneurs. Voilà tout. Et cette camarade sera pour vous ce qu'elle a été ce matin, si vous voulez bien ne plus toucher au sujet qui vient de nous rappeler à tous deux ce que je préfère oublier. S'être aimés, est-ce une raison pour se haïr et pour se fuir ? Je ne l'ai jamais pensé. Le preuve, c'est la lettre que j'ai répondue à votre carte de Sienne. C'est mon accueil à votre arrivée. C'est la façon dont je vous parle... >>
— {( Mais alors, ce refus de me répondre? »
— « Vous recommencez ! » fit-elle en secouant la tête dans un mouvement de nervosité... « Expliquez ma décision comme vous le voudrez. Appelezla caprice, coquetterie, vengeance. Elle est absolue. Elle est irrévocable. Prenez donc le loisir de réfléchir avant de vous décider vous-même... Et voyez comme je suis bonne enfant : je vais de ce pas donner des ordres pour que l'automobile soit prêt, si, tout à l'heure, vous persévérez dans votre idée de rentrer à Sienne. En attendant, visitez toujours le théâtre. Vous n'avez pas besoin de
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guide. Il se compose de ce terre-plain et de cei cyprès. Il y a pour revenir à la villa une autre allée, le long du canal. A cette heure, le ciel du couchant se reflète dans Peau courante, c'est exquis...
Comme Hugues cette fois ne répondait plus :
— « A tout de suite, » — ajouta-t-elle en esquissant un geste de la main, et elle s'enfonça dans les profondetirs de lumière et d'ombre de l'allée couverte. Le jeune homme demeura longtemps immobile, sur cette même marche en bas du théâtre, à suivre des yeux la blanche et svelte silhouette de cette femme, si puissante sur lui et si impuissante tout ensemble. Puis, passant sa main sur son front et comme si la tentatrice était encore là, projetant d'elle cet effluve dont ces deux ans d'absence n'avaient pu exorciser pour lui le sortilège, il redit à mi-voix : « Vous ne me reprendrez pas, »et il allait gravir l'escalier quand, les feuilles d'un buisson ayant frémi dans le voisinage, l'habitude du guet dans la brousse le fit se retourner, par un réflexe quasi machinal. Marins Bellagamba émergeait du taillis, tenant à la main une touffe de cyclamens sauvages :
— « Je cherchais la duchesse, » dit-il, « pour lui donner ces fleurs qu'elle aime. Je la croyais avec vous... »
Les yeux mauvais du nain, tandis qu'il pronon-
çait ces derniers mots, se fixaient sur Courtin avec une intensité gênante. S'était-il caché, pour écouter la conversation avec M^« de Boannez, dans le fourré d'arbustes qui faisait maquis tout le long de l'allée de chênes verts, et cette cueillette de fleurs n'était-elle qu'un prétexte? Comme beaucoup de soldats, l'officier croyait aux pressentiments. La présence, à cette minute, de l'obscur et difforme personnage lui infligea de nouveau ce malaise qui est comme une double vue prémonitoire d'un danger. Et ce fut avec une mauvaise humeur non déguisée qu'il répartit :
— « Retournez à la villa. On vous renseignera. »
— « Ah ! » fit le nain, « la duchesse est rentrée. Elle est allée rejoindre sans doute Herr Hauptmann Eric von Richter... Mais oui. Elle ne vous a pas dit que ce grand artiste, » — un rictus contracta sa face hideuse, — « est aussi capitaine dans l'armée allemande? Sa spécialité, c'est le paysage de frontières. Demandez-lui donc son album sur les Alpes du Piémont. Il perd son temps à dessiner les environs de Sienne. Il n'est pas probable que son régiment assiège jamais cette ville. II est vrai qu'il ne fait que passer, retour de Corse. Demandez-lui aussi ses vues de la côte corse. Mais la duchesse n'étant pas là," je vais grossir son bouquet, d
Et, disparaissant comme il était venu, il se
jeta au plein du fourré, dans un froissement de branches et de plantes qui rappela au colonial le glissement des bêtes dangereuses dans les herbes, en Afrique, et il pensait :
— (( Dans quel dessein ce méchant gars vient-il me dénoncer cet espion allemand? Pour que je lui fasse un affront et que nous ayons une affaire? Quel intérêt le pousse ? La perversité, sans doute. Il perd son venin... D'ailleurs, reverrai- je seulement ce Bichter? »
Il se posait ce point d'interrogation, comme incertain encore du parti auquel se ranger. Il savait trop bien qu'il obéirait à l'injonction de la duchesse, et qu'il ne quitterait pas Valverde ce soir. Un mot, un seul, le « nous », qu'elle avait prononcé à un moment et qu'il avait relevé aussitôt, aurait suffi à le retenir. Ce « nous » passait et repassait dans son esprit, tandis qu'il visitait l'une après l'autre les contre-allées de cyprès qui faisaient les coulisses du théâtre de verdure.
— a Nous ?» se répétait-il. « C'est donc que l'enfant vit... Nous? C'a été le premier cri, spontané, involontaire, celui de la vérité. Elle a équivoque ensuite, pour me faire douter. Mais l'enfant vit... »
Que cet enfant, son enfant^ vécût, Hugues le désirait trop pour ne pas le croire. A ce désir, que de motifs qu'il n'aurait pas su s'expliquer, tant
L'ÉNIOMB 109
ils tenaient aux portions inconscient'es de son être intime ! Combien on Teût étonné en lui montrant, dans son émotion autour de cette idée de paternitéy un signe qu'il demeurait, malgré son actuelle tiédeur, l'homme de son éducation, si religieuse ! Le christianisme, qui repose tout entier sur la valeur, sur le prix des âmes, ne permet pas, à ceux dont il a formé le cœur, de s'assouvir dans la sensualité, ni même dans la passion. L'amour illégitime les laisse inquiets. Pour l'ennoblir, disons mieux, pour le christianiser, même dans la faute, ils y cherchent le point de devoir. Dans cette liaison avec W^^ de Roannez, dont il s'était enivré, sans s'y complaire, ce point de devoir, pour Hugues, c'était l'enfant, et le monologue intérieur continuait :
iv. — a Oui. L'enfant vit. Elle ne l'a pas auprès d'elle. Pourquoi ? Avec ses airs de bravade, elle tient à sa situation de monde. L'enfant n'a pas deux ans. n est donc naturel qu'elle l'ait confié à quelqu'un... Mais le secret de ce séjour à Valverde, le voUà. Dans ce coin perdu, pas de chantage à redouter, pas de retentissement sociaL Quand l'enfant sera un peu plus grand, elle le prendra, en faisant croire que c'est un enfant de paysans qui lui a plu et qu'elle adopte... Plus de doute. L'enfant est tout près d'ici... Est-ce une fille? Est-ce un garçon ■?
Autre incertitude dans l'incertitude et autre désir dans son désir ! A vingt ans et quand il avait conçu son métier de soldat avec cette austère ferveur qui scandalisait son père, Hugues s'était dit souvent : « Je me marierai jeune^ » puis, à chacun de ses séjours à Paris : <c Je ne trouverai pas ma femme, » tant les jeunes filles rencontrées dans la société contrastaient avec l'épouse rêvée. Il aurait accepté cette idée d'un célibat pareil à celui des Hospitaliers d'autrefois. Il n'acceptait pas l'idée de vieillir sans avoir un fils, un autre lui-même à élever pour en faire, s'il pouvait, un soldat comme lui. Lorsqu'au commencement de 1912, il était revenu à Paris, au ministère, avant de reprendre le chemin de l'Afrique, c'était avec la décision de réaliser enfin, durant ce demi-congé, le projet trop longtemps différé de son mariage. La rencontre de la duchesse avait tout emporté, tout balayé. S'il existait pourtant, ce fils tant souhaité? Mais comment arracher ce secret à la mère? Ce n'était certes pas en s'en allant, ainsi qu'il avait résolu d'abord. Non, il fallait faire litière de tout amour- ' propre, subir la condition posée, attendre, en lui prouvant que, vraiment, elle ne le reprendrait pas. Hélas ! Se débattre parmi ces pensées dont cette femme faisait l'unique centre, n'était-ce pas déjà être repris?
Il s'était laissé tomber, au cours de ces réflexions sur un banc de marbre, ménagé jadis pour le repos des acteurs, en retrait de la scène. Un appel singulier, comme de quelqu'un qui en hêle un autre par un signal convenu, lui fit relever la tête. Un second appel, venant d'un côté différent, répondit au premier. Hugues se pencha à demi hors du rempart de verdure qui abritait le banc de marbre. Il aperçut le nain qui débouchait d'un sentier transversal, ses cyclamens à la main, et, arrivant au-devant de lui par l'allée tracée le long du canal, le médecin russe Boris Roudine. Rien de plus naturel que cette renôontre. Mais les impressions d'antipathie éprouvées par Hugues à l'égard de ces deux hommes, dès le premier contact, avaient été trop vives. Leur rendez-vous dans ce coiû écarté, alors qu'ils causaient si tranquillement, autour de la table à thé, trois quarts d'heure plus tôt, revêtit soudain pour lui un caractère clandestin. Un soupçon surgit dans son esprit qu'il ne put dominer, celui d'un mystère errant autour de la duchesse. Â seulement l'imaginer menacée, — et sur quels fantastiques indices ! — un instinct de la protéger s'éleva tout à coup en lui, qui aurait dû lui révéler combien il l'aimait toujours. C'en était fini de ses hésitations. Il resterait à Valverde. Mais comme il s'acharnait à ne pas reconnaître la vérité sur les mouvements
qui agitaient son cœur, au moment même où cette sensation, — presque un impondérable, — achevait de le déterminer, il se tendit à la nier :
— « Je suis absurde, » se dit-il. a Si ces gaillards voulaient conspirer contre elle, ils auraient toute leur journée pour cette besogne. Et puis, conspirer? Quelle folie ! Pour la voler î Pour l'assassiner ? C'est trop stupide ! Et cela, parce que leur tête me déplaît ! . . . En tout cas, il serait ignoble de les espionner. Et puisque je ne pars pas, rentrons. »
Un autre escaUer descendait du terre-plain, par derrière les cyprès. Il s'y engagea, pas assez vite pour que BeUagamba, qui avait subitement quitté son compagnon et couru vers la place où Hugues était assis tout à l'heure, ne l'aperçût pas qui s'en allait à travers le boscoy et, revenant à Boudiné :
— « J'avais bien vu que quelqu'un nous observait, » et, employant un terme d'argot révolutionnaire qui prouvait la qualité dé ses lectures et de ses fréquentations : — « C'était le galonnard qui mouchardait. »
— « Qui mouchardait quoi? » répondit le Eusse, en haussant ses minces épaules.
— (( Mais nous, docteur, » insista le nain. « Et la preuve : il s'est barré dès qu'il a vu que je le tenais à l'œil. Je vous l'ai dit tout de suite : il y a quelque chose entre cet homme et la patronne. •
L^ÉNIGMB 1 ! 3
— « S'il y a quelque chose, tu dois le savoir. Tu CîS parti pour les écouter. »
— « Je n'ai rien pu entendre. Il a parlé trop bas, la prapule! Est-ce un signe, ça?... Et ceci donc? »
Il avait tiré de sa poche un minuscule mouchoir de batiste, bordé d'une dentelle toute lacérée, déchiquetée. Il le secoua n^rvéuseinent. Un délicat arôme s'en exhala. Ses narines bestiales frémirent d'une palpitation presque convulsive, et, frénétique :
— « Voilà ce qu'elle a fait de son mouchoir à table, avec ses ongles. Il avajt glissé à terrp. Je l'ai ramassé. Qu'est-ce qu'il y a eu entre ces deu::^
êtres, pour qu'il fût agité, comité je l'ai vu, lui,
quand il lui a écrit en lui demandant de la voir? Et elle !... » D montrait de nouveau la loque parfumée, qu'il finit par déchirer avec rage.
— « Prétendras-tu encore que tu n'en es pas amoureux? » fît Boudiné.
— « Je vous ai défendu déjà de dire ceja, » rugit Bellagamb?». Saisissant le poignet du (Jocteur, il le serra d'une tell© force que la bouche de celiji-ci se contracta dans un pli à,e souiBFrance. Mais regardant le nain avec un calme singulier, il dit simplement :
— « Lâche-moi, Marins. Tu as touché la place de l'anneau. N'oublie pas qu'elle est toujours un peu sensible. »
114 17ÉMÉSIS
Le rappel de l'épreuve subie autrefois par le forçat de Sibérie calma soudain le furieux.. Si le Père Desmargerets l'avait entendu demander pardon au martyr russe, il aurait compris que les propos anarchistes du disgracié n'étaient pas un jeu. La Révolution était pour lui une revanche de sa destinée. Par quelle anomalie morale, peutêtre due à sa difformité physique, percevait-il son appétit de haineuse vengeance sous une forme presque religieuse? Par un geste où il y avait maintenant de la piété, il pencha ses lèvres sur la main qu'il venait de broyer dans son étreinte et il répéta humblement par deux fois :
— « Pardon ! Pardon ! »
Et comme le médecin répondait à cette imploration en lui faisant signe de ne pas insister :
— « Ce que je redoute, docteur Roudine, » continua-t-il, « c'est que Madame ne parle de votre projet de journal à cet homme. Vous imaginez bien qu'un militariste ne lui conseillera pas de donner à un^ révolutionnaire de quoi fonder à Zurich une feuille de chambard international. Et si vraiment... y>
Il s'arrêta. De formuler une certaine hypothèse le faisait trop souffrir.
— «Ne t'inquiète donc pas, » répondit le Russe, « j'aurai l'argent du journal, rien qu'à cause de oette misère. » — Il tendait de nouveau son bras.
L*ÉKIQMX lis
-- tf Pour la duohesse, je suis une victime de ses cousins les Bomanoff, qu'elle déteste à cause de sa mère qu'ils n'ont jamais voulu reconnaître. Quand je lui ai été présenté à Florence, c'est comme échappé des mines de Sibérie que je l'ai intéressée. Si elle hésite à faire les fonds du journal, c'est qu^elle est très intelligente. Oui, elle hait les Bomanoff. Mais elle comprend aussi fort bien qu'il y a une Sainte*Alliance des capitalistes. La révolution à Pétersbourg, c'est la révolution à Paris, à Londres, à Berlin, à Bome, dans toute l'Europe. Et alors... »
— « Et la Sainte- Alliance des miséreux, » soupira le nain, a quand la verrons-nous? 9
— a Patience ! » fit Boudiné.
— «Patience? » répéta Bellagamba. « Et si je meurs avant, moi ? Oui, avant d'avoir vu ça, ma vengeance. . . Docteur, vous êtes un bourgeois, vous. C'est par les idées que vous nous êtes venu. Mais moi, à six ans, mon père me jetait dehors à coups de pied pour que j'aille mendier dans les cafés de Nice... On me donnait des sous, à cause de... ^ — Et il montra ses jambes torses et trop courtes, ses bras exigus, son torse énorme. Puis, avec un rire sinistre : — « Papa, maman, sœurettes et fré-
\ rots, toute cette racaille me retournait mes poches, quand je rappliquais à la turne afin d'avoir une paillasse où dormir. J'étais un monstre à recettes.
C'est un c^q.sseur d'hôtel qui m'a, par charité, appris à lire. Ou n'a plus de patience, allez, quand on a passé vingt ang de sa vie à ramasser des mégots par terre pour fumer, et des pourboires, comme avorton, dans des restaurants de filles, où les garçons vous bousculent, et où ih apportent au client sous votre nez des additions dont le chiffre représente le budget par semaine, par mois, par année, d'un ménage d'ouvriers. Ah ! misère ! » grinça-t-il, « que ça finisse ! Que ça saute ! Et tout de suite !... »
— «Comme sous la Commune, n'est-ce pas? »
dit le médecin en haussant les épaules. « Pour que le peuple soit encore vaincu, faute de préparation?... Mais réfléchis donc. Quand tu mènes ton automobile, il te faut de l'essence. Il te faut aussi ta direction. Les sentiments, les colères de tous les déshérités, comme toi, c'est l'essence. L'Idée, c'est la direction, qui fait que la machine tient la route et qu'elle arrive... Quant à l'officier et à son influence, ne t'en inquiète pas, mon petit. La duchesse me donnera l'argent très vite maintenant. » — Puis, avec un sourire et un accent singulier : — « J'ai un moyen sûr... En attendant, surveille-les toujours. »
— « Un moyen sûr? » se disait le nain, deux heures plus tard, en accomplissant auprès de la duchesse, à la table du dîner, son rite paradoxal d'heiduque grotesque, dette certitude de Roudine pour affirmer le succès prochain d'une tiégocîation, entreprise vainement depuis huit jours, et ce sourire énigmattque, avaient piqué au vif sa curiosité. « Il sait quelque chose sur ei^a;, qu'il me cache, » avait-il pensé. Maintenant c'était le médecin russe qu'il épiait, ne perdant pas un de ses gestes, pas une de ses paroles, pas un de ses regards. « Quelque chose sur eitx'i » se répétait-il. Voir la duchesse assise près du nouveau venu lui infligeait un spasme de jalousie à en crier, — elle, qu'il devinait plus nerveuse encore que le matin, rien qu'à la contraction de ses épaules nues, toutes fréinissantes sous les perles, — lui, dont le noble et
détesté visage dénonçait un trouble pareil. L'opulence de la table, avec ses fleurs, ses oristaux, sa vaisselle plate, les aUées et venues des valets en culotte courte autour des convives, achevait d'exaspérer son délire. Et les conversations lui arrivaient, de droite, de gauche, enregistrées avec la rapidité et la précision infaillible des moments d'intense éréthisme. Chaque petit cercle de convives habituellement réunis par une hôtesse intelligente adopte comme un diapason de causerie. Le goût de la duchesse pour jouer à la Dame de la Renaissance donnait le ton aux propos qui s'échangeaient autour de sa table. On y platonisait^ on y décaméronait à perte de vue. D'ordinaire elle lançait à ses invités, dès le début du repas, et comme sans y prendre garde, un thème de discussion, et elle s'amusait à les voir le prendre et le reprendre. Ces tournois, ou, pour être plus juste, ces tennis d'idées charmaient son esprit, habitué à penser par excitation. Ce soir-là, et trahissant ainsi l'ordre de préoccupations où se mouvait sa pensée, elle avait posé au Père Desmargerets, à propos de la statue cherchée, une question sur le rôle assigné par les anciens à la Destinée.
— « Est-il vrai, » avait-elle demandé, « que Némésis ait pour autre nom Adraetée et que cette NémésisrAdrastée soit aussi la Parque Atropos, rinoamation de la fatalité? »
LA STATUE VOLÉB 119
— « *A5pa(jTsta, l'inévitable !... » avait répondu le Père, et aussitôt les variations de commencer sur ce problème du fatum, le plus angoissant et le plus insoluble de ceux que soulève le spectacle de la vie humaine, — Tarchéologue citant Hérodote après Eschyle et le célèbre dialogue de Crésus et de Solon ; — lord Ardrahan, en sa qualité d'Anglais, affirmant notre pouvoir sur notre sort par le sdf control ; — Roudine professant le Nitchevô russe ; — l'Allemand rappelant Herder et ses pages sur la Némésis de Rhamnunte, jusqu'au moment où l'Américaine, reprenant la thèse soutenue par son mari, conclut :
— « Mais la Destinée, on la voit venir. Il suffit de faire en soi le silence intérieur, et de laisser libre cette force que les savants appellent le moi subliminal, cet être à la surface duquel nous vivons et qui est plus nous que nous-mêmes. Notre activité psychique n'a pas pour limite l'organisme corporel. Elle le dépasse. Elle peut aller au-devant du. temps, comme elle va au-devant de l'espace, et alors éviter cet inévitable dont parle le Père Desmargerets. Quand nous avons rencontré, par exemple, un individu qui devait nous être nuisible, nous constaterons, si nous voulons bien nous rappeler, que toujours notre conscience subliminale nous avait prévenus... Pour ma part, voici des années que j'obéis à cet instinct sans le discuter.
120 NBMBSIS
Hé bien ! — lord Ardrahan dira si j'exagère, — i'an paisse» nous allions à Naples. Nous méditons de nous eitnbarquèr à Marseille. Nous passons au bureau de la Compagnie pour prendre nos places. Le capitaine du bateau se trouvait là. On nous présente. Je dis tout bas à îord Ardrahan : ne prenez pas les places. J'avais lu distinctement le malheur dans les yeux de cet homme. Lord Ardrahan s'est décidé à voyager par chemin de fer, comme je désirais, en me trouvant déraisonnable. Nous arrivons à Naples, et nous apprenons que le bateau a sombré, dans un abordage, corps et biens. Vous pouvez nier la double vue comme matérialiste médical, docteur Roudine. Les faits sont les faits...»
Cette profession de foi de la visionnaire correspondait trop exactement aux appréhensions subies par Hugues Courtin à plusieurs reprises depuis le matin. Malgré lui, il regarda Bellagamba qui le regardait. Une même pensée les traversa. Chacun d'eux, involontairement^ venait d'appliquer à l'autre la confidence faite par lady Ardrahan. Si brave que fût l'ofiScier, il en frissonna, mais non pas à cause de lui, et plus encore d'entendre à travers le brouhaha des commentaires qui suivaient ce fantastique récit, le médecin lui demander brusquement, — pour quel motif? — et en fixant sur la duchesse ses inquiétantes prunelles pâles :
— « Avant de partir pour l'Afrique, il y a deux ans, capitaine, vous étiez en garnison à Paris? •
Cette question incongrue contrastait étrangement avec la réserve surveillée de ce conspirateur aux gestes sobres, aux paroles mesurées, à la voix volontiers abaissée. Bellagamba, lui aussi, en tressaillit. Durant ses vingt années de demi-mendicité, il avait développé en lui au plus haut degré ce sens de l'observation individuelle qui fait qu'un loqueteux, dans la rue, aborde le passant qui lui donnera, et pas un autre. Au visage de Roudine, il comprit, comme l'ancien amant, que le médecin atte^chait à cette phrase, tout ensemble indiscrète et insignifiante, une importance inexplicable. Elle ne pouvait pourtant pas se rapporter au mystérieux et sûr moyen d'ftction dont il s'était vanté. Si, pourtant, puisque la duchesse en était devenue plus nerveuse encore. Ses pieds crispés avaient remué leur tabouret, dont l'oreille aiguisée du nain entendit le glissement, en même temps qu'il devinait l'impatience de Courtin, à l'accent de sa réponse, insignifiante en apparence comme la demande. Qu'en inférer? Quel rapport établir entre la connaissance que pouvait avoir le docteur du séjour de l'officier à Paris en 1912, et cette prise certaine sur la volonté de la duchesse, dont le nain jaloux devait avoir une preuve indiscutable quelques heures plus tard? Comme il rentrait de con-
i 22 KÉMâSIS
duire les deux lévriers à leilr chenil, — une de ses charges au château, — il croisa dans Pescalier Roudine qui montait à sa chambre. Le médecin tenait à la main ime enveloppe qu'il montra en disant :
— « Elle s'est décidée. J'ai le chèque pour le journal. Cent mille francs, Marins. Cent mille. Et je rentre à Florence demain. »
II avait continué de gravir l'escalier sans ajouter un mot d'explication. Le sentiment du mystère grandit encore chez Bellagamba qui pensa :
— « Je saurai bien, avant qu'il ne parte, lui faire raconter de quelle façon il s'y est pris. Il faut d'abord que je sache comment ils interprètent son départ, elle et le Courtin, »
— « Sa clientèle le réclame à Florence, » répondit la duchesse à une question savamment amenée.
Quant à Courtin, il s'était déjà retiré, et, signe que l'énigmatique' conspirateur russe tenait à prévenir toute enquête de son complice en anarchie sur sa subite réussite et les procédés employés, lorsque le nain se réveilla le lendemain matin, il entendit ronfler le moteur d'un automobile. La curiosité le précipita vers la fenêtre, et il reconnut, dans la voiture qui filait à toute vitesse devant son casino sur la direction de Sienne, la frêle silhouette de Boris Roudine.
— « La vérité est là, il n'y a plus de doute : un secret relatif au séjour de rofl5cier à Paris, qui
LA STATUS VOLÉC 123
permette une pression sur la dueheme, et Bom •
peur que je ne l'apprenne. »
C'est en ces termes, médités indéfinimoit, qne Bellagamba se posait le problème du chèque obtenu si vite et de ce départ hâtif , tout en dégn?." tant une tasse d'épais chocolat, — son déjeun^^ favori, qu'un domestique lui apportait ver» U;« huit heures. D'ordinaire il se levait tard, r^^atant dans son lit à lire des ouvrages de propagande révolutionnaire, dont se repaissait la profond<> et féroce rancune de sa sensibilité blessée. La plupart de ces volumes lui étaient procurés par Boudiné. H les cachait soigneusement dans un cassone peint du xv® siècle, choisi, par l'Anglais qui avait reconstitué le mobilier-nain du casino, à cause de ses dimensions relativement exiguës. Les quelques pièces de ce bizarre réduit avaient été décorées sous la direction du même maître que le salon du Castéllo. La verve de ses élèves s'y était exercée librement sur les murs et sur les plafonds. Parmi des berceaux de feuillages où s'ébattaient et chantaient des oiseaux, des médaillons circulaires semblaient ouvrir des baies sur le ciel. Là des putii étaient figurés dans tous les jeux et toutes les attitudes de l'enfance, courant et sautant, dansant et luttant, riant et pleurant. Leurs mains tenaient des masques tragiques ou comiques, et ces corps d'enfants portaient des têtes
Jt
124 NÉMKSIS
énormes. C'étaient des monstres. C'étaient des nains. Dans chaque salle, au médaillon central de la voûte, un Amour, battant des ailes et tirant de i'arc, semblait se moquer outrageusement et de lui-même et de ses frères en disgrâce, avec de gros yeux ronds dans une face de citrouille. Ces fresques comiques étaient une des gloires de la villa, et une constante insulte pour Bellagamba qui les considérait, par cette claire matinée, avec plus de haine, en se souvenant du visiteur, arrivé de la veille, si beau, si jeune, si autre que lui. Entre deux cuillerées de son chocolat, il donnait un peu de la brioche qu'il émiettait dans sa tasse à un autre monstre, son chien, un long terrier de l'île de Skye, aux jambes torses, aux poils traînant jusqu'à terre. Par une éducation perverse, il avait rendu ce chien mordeur, si bien que la duchesse, après lui en avoir fait présent, par fantaisie d'avoir près d'elle une paire de bassQts, lui ordonnait de le tenir enchaîné. Alléché par la friandise, Serio, — c'était le nom du terrier, — faisait le beau, tandis que son maître fredonnait un« sinistre couplet d'une complainte anarchiste composée sur l'exécution du criminel d'après lequel il avait baptisé son « velu », comme il l'appelait encore. Ce n'était rien moins que l'assassin du malheureux président Camot. De Caserio il avait fait Serio, sans que personne, excepté
Roudine, soupçonnât cette abominable étymologîe, et il chantait, sotto voce, ne se souciant pas d'être entendu, la complainte des « camarades » italiens sur le meurtrier de Lyon :
({ // êedici d^Agoato
Nd far délia mattina,
Il boia avea disposto
L^orrenda ghigliotiina^
M entre Gaserio dormiva ancor
Senza pensar al triste orror (1)... »
Il fut interrompu dans cette atroce cantilène par la sonnerie du téléphone, placé sur sa table de nuit et qui servait à transmettre leô ordres de la duchesse. Un éclair de joie passa dans ses yeux, puis Tassombrissement d'une déception. C'était la voix du bntler qui lui transmettait un message :
— «Allô ! allô! Bellagamba... Vous m'entendez? Bon... M'û® la duchesse vous fait dire d'être prêt à dix heures, et de montrer les beautés de votre Casino à M. le capitaine Courtin. Il viendra vous prendre à dix heures. Vous avez compris? Vous le mènerez ensuite à la fouille où vous trouverez Madame. »
il) « Le 10 du mois d'août, -- A la naUsance du iD^tiu, — Le bourreau avait disposé, — L'horrible guillotine, — Pendant ((ue Ca^erio dormait encore, — Sans penser à cette triste horreur. «»
126 KÂMBSia
— a Les beautés de mon Casino ! » répéta le dévot de Caserio en raccrochant le récepteur. (t Avise-toi de jamais venir me voir, toi, Vlnglichmann, et tu feras connaissance avec cette beautélà... » — Et de ses mains il ouvrait la longue gueule de son redoutable chien, dont les crocs blancs se détachaient sur le fond tout noir du palais. — « Pas vrai, Serio?... Si je te lâchais sur le galonnard, hein, Serio?... Mais non... » — Et U énonça, à part lui, le menaçant proverbe italien : « Qui ne sait pas feindre l'ami, ne sait pas être ennemi. » Puis embrassant sa bête qui léchait le grimaçant visage de son maître en poussant des grognements de tendresse : — « Toi et moi, nous aurons notre heure, petit... En attendant, à la niche ! »
L'intelligent animal n'eut pas plus tôt entendu ces mots, dont il comprenait trop bien le sens qu'avec une docilité joyeuse il descendit de luimême vers la courette, ménagée en arrière du Casino, et, avec un visible plaisir d'habitude, il s'installa sur la paille qui garnissait la cabane de bois, son domaine.
— « Ah ! Velu, Velu, » disait Bellagamba en l'enchaînant. « Tu n'es pas un véritable anaroho. Tu aimes ta tume. Tu n'es qu'un bourgeois. Tout de même, quand la brute à sabre viendra, engueulele ferme ; moi, je vais me camoufler en larbin, b
LA STATUE VOLÉB 127
Il avait en effet passé son costume de ohauffeiir quand les furieux aboiements du terrier lui annoncèrent l'arrivée de son ennemi, en même temps qu'un appel venu du jardinet.
— « Monsieur Bellagamba! » lui criait Courtin sous la fenêtre.
— « On y va, papa, » répondit-il. Déjà il était au bas de son minuscule escalier, et il ouvrait la porte sans prévenir le visiteur. Celui-ci, oubliant ce qu'il savait des dimensions de la maison, cogna, en entrant, sa tête contre le linteau :
— « Voilà ce que c'est que d'être trop bel homme, » s'écria le nain. Puis, avec une consternation simulée : — « C'est ma faute !... J'aurais dû... Vous ne vous êtes pas fait mal, monsieur le capitaine? »
— « Non, » dit Courtin, que la subite courtoisie du gnome étonnait, et non moins le patelinage, si différent des sarcasmes de la veille, avec lequel l'hôte de ce palais caricatural commença de lui eu faire les honneurs, et, quand la tournée fut finie :
— ({ Ah ! si le Père Desmargerets a raison, monsieur le capitaine, comme je dois craindre la Némésis !... Je suis logé ici en prince de la Renaissance... Le prince Bellagamba!... » insista-t-il avec une bouffonne emphase dont l'officier ne discernait pas si elle était jouée ou sincère. Peut-
être l'achondroplase ne le savait-il pas lui-même, tant la mentalité de ces anormaux oscille sans cesse de la méchanceté à la mythomanie, de l'implacable égotisme à l'exaltation fanatique, et de la perspicacité la plus aiguë à la déraison. — « Ça me change, » continua-t-il, « du temps où je vendais des allumettes dans les bars de Monte- Carlo. En ai-je eu une chance que le bon docteur Roudine m'ait connu là, et qu'il m'ait indiquié à la duchesse, quand elle a eu envie d'utiliser son casino !... Mais vous avez tout vu. Allons, puisque madame nous attend... »
— « Alors, c'est M. le docteur Roudine qui vous a placé auprès de M"^® de Roannez? » interrogea Courtin, quand ils se furent engagés, le nain marchant le premier, dans un sentier sous bois qui devait les conduire aux tombeaux étrusques et à la fouille. La physionomie de Bellagamba exprima la joie du pêcheur qui sent le poisson mordre à l'appât. Il n'avait prononcé le nom du médecin que pour provoquer une conversation sur. lui. Il allait constater aussitôt que l'officier ne savait rien du mystère dont il se préoccupait :
— « Oui, » répondit-il. « Ah ! ce n'est pas un médecin comme les autres. Il a de l'humanité, lui. Ce que j'en ai vu des docteurs que j'ai intéressés ! Il y en a même un, à Nice, qui m'a offert une rente vlagèn-. si je m'engageais à lui léguer
LA STATtJE VOLÉE 129
mon cadavre pour me disséquer, après ma mort.» — Il ricana amèrement : — « M. Boudiné a préféré m'aider à vivre, et comme il est un très vieil ami de madame... Vous ne l'avez donc pas rencontré chez elle, à Paris? »
— « Non, » fit Courtin. « Je lui ai été présenté hier pour la première fois. J'ai cru comprendre qu'U avait commis un délit politique en Russie. »
— « En e£Eet, » dit Bellagamba. « Au pays du crime, le pire criminel, c'est le justicier. »
Les deux hommes se turent. De nouveau, parmi les beaux arbres verts de cette forêt, toute sonore de chants d'oiseaux, sous le doux ciel bleu du printemps toscan, dans ce calme chemin herbeux et semé de fleurs, le nain anarchiste émut Courtin d'un étrange frisson. H lui apparut comme un de ces funestes génies des légendes, surgis pour' annoncer et propager le malheur. Puis, la conversation reprenant :
— « Pauvre docteur Boudiné ! » dit Bellagamba. a Quel dommage qu'avant de parthr il ne vous ait pas raconté son procès et son année de bagne en Sibérie ! Vous ne parleriez plus de délit... »
— « Il est parti? » interrompit Hugues.
— « Pour Florence, et ce matin, à la première heure... » — Et se retournant, pour étudier l'effet de son insinuation sur son interlocuteur : — « Il n'a dû prendre congé de personne. Je ne sais pas
^0 NÉMBSIS
ce qxà s'est passé. Hier encore, il comptait zesteti. »
— (( Et quaod revient-il? »
— « il ne revient pas, » dit le nain, et à part lui : « Ça te. gêne. Bonc tn avais envie de &llre bavarder le docteur, mais sur quoi? »
Qudtte fureur l'eût transporté, si, possédant ce do£L de koture de pensée au<|uel croyait la « spiritualiste » liiây Ardrahan, il avait deviné les phrases que Tartre se prononçait tout bas, de son côté : — « lUie a éloigné le médecin à cause de moi, c'est évident. Elle a eu peur qu'en causant ensemble, un mot ne le mît sur une piste, et moi sur une autre. Cette question, hier, sur la date de mon séjour à Paris ? . . . Si c'est lui qui l'a accouchée et qu'il s'occupe de l'enfant?... Elle aura eu deux peufs : que je ne découvre, moi, où on l'élève, et que l«û, ne devine le père... »
Le nain, cependant, continuait, en marchant, d'observer en dessous son compagnon. L'intensité du trouble où le départ du médecin jetait visiblement l'officier, l'étonnait. C'était un nouvel indice du mystère autour duquel il s'exaspérait depuis la veille. Quel rapport, indéohifirable pour lui, rattachait donc la duchesse à Courtin et les deux à Roudine? Il fallait que son désir de pousser plus avant son impuissante inquisition fût très fort, car il alla, pour en apprendre davantage, jusqu'à transgresser la consigne de silence que les
LA STAT0B VOLÉE l5i
rérolutiomuâreB obeerrent leUgieusemené, dès qu'il s'agit de la Cause :
— a D'ailleurs, quand je dis que je ne sais pas ce qui s'est passé, . . Pourquoi s^ait-il resté ? Il a ce qu'il voulait, b
— « Mais que roulait^ ! » questionna Oourtiné
— « Un gros ehèque de la duchesse, pour un grand journal internationaliste qui se fonde à Zurich. EUe l'a signé hier au soir. Cent mille francs ! »
Le terrible nabot redressait sa large face d'un air de défi, pour raconter ce petit triomphe de ridée, — comme diss^t mystiquement le docteur révolutionnaire, — cette participation de la grande dame capitaliste à une redoutable entreprise d'anarchie. U eut la déception de constater que Courtin ne paraissait ni indigné ni surpr». Tous deux se tarent. Ils n'avaient plus échangé une parole depuis vingt minutes, quand ils débou* chèrent dans une clairière vallonnée, où tout un groupe de gens s'apercevait, parmi des amas de pierres et de terre. Des tranchées soutenues par leurs madriers, des outils, des chariots, une équipe de manœuvres en bras de chemise, — c'était le classique chantier de terrassement. Un persoimage transformait ce tableau un peu vulgaire par sa seule présence : le Père Desmargerets, en tntn d'é metger d'im trou béant au flâne de la eollinet Le vieil archéi^gm gesticulaîti il soupirait, sa
soutane couverte de boue, sans chapeau^ seôoiia&t sa forte tête blanche, secouant ses grands bras, les cheveux épaxs, en proie à une yéritable crise de désespoir et de folie. Devant la grotte se tenaient la du'^lïAqqe, les Ardrahan et Bichter, tous les quatre immoMles^ -«nsiblement stupéfiés par un événem^at qui étonnait aussi la demi-douzaine des travailleurs de la fouille rassemblés, parmi }f^^ gravats et les décombres, autour de leurs coufiin» et de leurs paniers. Ils tendaient v^rs le Père leurs rudes faces brûlées de soleil. L'officier et le nain n'attendirent pas longtemps l'explication de cette étrange scène. Le Père Desmargerets ne les eut pas plus tôt aperçus qu'il les interpella, prenant cette occasion de nouveaux témoins pour redoubler ses lamentations.
— a Ah ! capitaine Courtin! Ah! Bellagamba! » cria-t-il. « Quel malheur! Mais quel malheur!... La statue était bien, comme je vous disais, dans la troisième tombe, là, là... On me l'a volée, oui, volée, volée!... Et quand? Cette nuit, ce matin peut-être... C'est ma faute. Oui. C'est ma faute... Hier soir, à la nuit, nous avions trouvé, ces hommes et moi, l'entrée du tombeau. H y en avait pour une heure à déblayer... La sagesse, c'était d& continuer, aux lanternes. Et puis, je me suis dit : non. Si la statue est là, je veux que madame la duchesse ait la joie de la saluer la première. Elle
LA STATUS VOLÉB 433
y avait bien droit, avouez... Alors, j'organise les choses en conséqueme. Je dis ma messe à sept' heures. Je donne rendez-veus à mon équipe d'ouvriers à neuf. La duehesse devait nous rejoindre à dix. J'avais caleulé qu'elle serait juste à temps pour entrer avee moi dans le tombeau. Là, ce n'était plus que l'affaire de quelques coups de pioche encore. La note du moine est très claire : Je jais une très petite fosse... Ça se comprend. Le pauvre avait tant peiné de ses bras ! H était si fatigué! C'est moi qui les aurais donnés, ces derniers coups de pioche... Et elle était toute petite, cette fosse. Elle l'est. Vous l'avez vue, madame... J'arrive donc. Je trouve le remblai, devant la porte, effondré, et le tombeau vide. Des brigands ont déterré la statue. Ils l'ont volée. Mais venez, venez !... »
Et s'élançant, il saisit Courtin par le bras et l'entraîne à sa suite dans l'espèce de cave, taillée dans le roc, théâtre du plus dramatique épisode qui eût jamais bouleversé sa paisible vie d'homme d'archives et de bibliothèques. Un escalier d'une vingtaine de marches descendait dans cette chambre funéraire, distribuée, suivant le rite, en quatre compartiments, avec des lits de pierre pour y étendre les morts. Plusieurs lumignons, posés sur le sol, éclairaient vaguement des peinturée à fresque, demeurées intactes. Â peine
if
134 NÉMÉSIg
Hugues Gourtin eut-il le temps d'entreyw leurs figures blanches, détachées sur un foi^ rouge, et qui représentaient, ici des convivea k demi couchés devant les tables d'un banquet, là un paysage avec des chasseurs et des pêcheurs.
L'archéologue le contraignait maintenant de se pencher sur une tranchée, plus longue que large, très peu profonde en effet, et ménagée dans un angle. Il remplissait de terre ses mains et celles du jeune homme, et il disait :
— < Est-elle fraîche, oui ou non? H n'y a pas cinq heures qu'ils sont venus, pas quatre peutêtre. Cette nuit, en tout cas, ça, c'est sûr, ou ce matin i Ils étaient ici, les misérables! Tenez, on voit les traces de leurs pieds... Ne maxchez pas sur ces empreintes, capitaine. Je les relèverai... C'est un signe, et qui doit nous les faire trouver... Je les trouverai. Je les trouverai. Je veux ma statue, que les coquins m'ont volée!... Ma statue ! Ma gloire!... Pensez donc : une statue dédiée à Némésia par Sylla!... Elle était là, dans cette fosse, depuis quatre cents ans. Elle y était hier. Et rien, rien, rien ! ... Ah ! je ne peux pas supporter ce vide... »
n bousculait du pied les lumignons, au risque d'enflammer le drap de sa soutane et de détruire les précieuses empreintes révélatrices. Sans plus s'inquiéter du jeune homme, il courait de nouveau
vers le jour. Tout en i»m(»Qitaiil lui-même les marches glissan^tes de resoalier» Hugues Tenten* dait qui, sorti du caveau, ioit^rpeUait mainte&ant la duchesse, avec une feéitésie grandîssaiii» :
— « Et moi, madame, qui vous racontais, il n'y a pas vingt-quatre heures, comment ils procèdent, o^ bandits, ces assassins des staèttes ! Cet assassinat, oeux44 vont le comniiettite. Ce sacril^e que le pauvre morne du inanuscrit n'a pas voulu accomplir, même sur l'ordre de son prieur, ils vont l'oser. Us vont casser la statue. Un morœau de n^brbre, de cette grandeur et de oette b^tuté, ils ne peuvent ni le vendre en Italie^ ni le faire sortir. Ça se saurait. On les découvrirait. Qs v<mt briser la statue, la dépecer. Us le font peu4>-être à cette minute. Pour que le moine ait cru voir le sang courir sous la peau de la Déesse, fallait-il qu'elle fût belle ! Et hier soir, quand j'ai att^nt cette porte, elle reposait da^ns le silence de cette tombe, couchée, endormie, vivante. Elle m'att^adait. Et ils la massacrent ! Qs la massacrent ! Us la tuent !... Mais qui? Mais qui?... »
Et, dans le délire de son exhaltation, s'avançant vers les ouvriers, il commença de les haranguer en langue italienne :
— t Si c'est un de vous qui a fait le coup> qu'il le dise. Qu'il avoue, on lui pardonne. On fait mieux. On lui compte plus d'argent qu'il n'en aurait en
vendant le marbre. N'est-ce pas, madame la duchesse?...» — Et, les prenant par les mains, l'un après l'autre, ses yeux dans leurs yeux : — «Est-ce loi, Antonio? Non. Ce n'est pas toi... Est-ce toi, Giuseppe? Non... Toi, Pierino? Non... Toi, Luigi? Non... Toi, Andréa? Non... Toi, Biagio? Non. . . » — Puis, les lâchant, et honteux le premier, dans sa générosit native, de cet injurieux interrogatoire : — « Pardon, mes amis, de vous avoir soupçonnés. Vous êtes tous de braves gens, je le sais. Vous avez si bien travaillé, si gentiment ! Pardon... » — Et, subitement, se laissant choir sur une pierre, il étreignit son vieux visage entre ses vieilles mains, cordées de veines, et il gémissait en sanglotant : — « Mais le criminel, c'est moi! C'est moi!... »
La déception de sa découverte manquée troublait-elle sa raison? Trois phrases échapp^ent aux trois étrangers, témoins de ce douloureux éclat, qui dirent tout haut, chacun dans Ba langue, parlant leur pensée presque automatiquement, et pour eux-mêmes :
— aHeis gone irUo hystéries » (1), proférait flegmatiquement lord Ardrahan.
— « Die Framosen sind immer Jdndisch » (2), décrétait l'Allemand, tandis que l'Américaine,
(1) « Il a une attaque d'hystérie. »
(2) « Les Français sont toujours enfantins. »
pitoyable tout ensemble et pratique^ suggérait :
— « He oughi to be looked after, poor old man » (1) !
— « Voyons, mon bon, mon excellent ami, »
disait la duohesse en s'approchant du vieillard, « calmez- vous... » — Et elle le forçait de relever la tête. Elle lui souriait comme à un enfant, tout en lui parlant, par une fine délicatesse de femme, le langage de sa science, le seul qu'il pût écouter à cette minute : — « Mais c'est admirable ce que vous avez trouvé : trois caveaux, aussi intéressants que ceux de Chiusi, de Cometo et de Pérouse, avec ces peintures que M. de Richter va nettoyer pour vous... Des tombes étrusques ici, dans cette partie de la Toscane où l'on n'en connaissait pas ! Une pareille découverte suffit à votre gloire... Il ne faut plus penser à la statue. Ce sera comme si le moine l'avait mise en pièces avec son marteau, voilà tout... Il faut penser aux tombes, et d'abord à les bien mettre en état, de peur qu'il ne se produise de nouveaux ébouHs qui les bouchent. Je vais donner des instructions, pour qu'on les entoure d'une palissade. J'y mettrai un gardien, et vous, je ne vous autoriserai pas à quitter Valverde avant que vous n'ayez rédigé votre mémoire pour l'Institut sur votre magnifique trouvaille. Car, je vous le répète, elle est magnifique ! Demandez
(1) « On devrait s'occuper de lui, le pauvre vieil homme. •
plutôt au capitaine CôurtML S'il avait mis au jour eo. Afrique des monuments de oette antiquité, — elles sont du v® siècle, vos tombes, et du type a oaaaone, — serait41 content ! Serait-il fier ! »
— « Certes... » dit Hugues.
— « MJerci, duchesse, » répondit humblement l'archéologue. « C'est vouâ qui ^s bonne, très b(»ine. Seulement, vous ne savez pas tout. Moi-n^ême, au premier moment, je ne me suis pas rappelé... C'est tout à l'heure, en insultant ces honcâtes garçons, — car je les ai insultés, moi, un prêta?e ! — que la mémoire m'est revenue... Hier, chez Guarino, j'ai bavardé. Elle me possédait, ma Némtésis. Je ne pensais qu'à elle. Je ne parlais que d'^e. J'ai tout raconté à Guarino, comme à vous, mon ca^aine, et l'histoire du majoiuscrit de Valère-Maxime, et le détail de la note du mdne, et mes recherches, et comment j'étais sur que je trouverais la statue dans la troisième tombe... Duchesse, il y avait des gens chez Guarino. Alors, vous comprenez, la chose s'est ébruitée. Ces villes à antiquités, Sienne, BfOme^ Naples, c'est plein de gaillards à l'afîût du moincke bibelot... Une statue grecque de la bonne époque, et de Némésis encore, — elles sont si rares ! — quel bibelot !... Si je pensais seulement qu'ils ont travaillé pour ua amateur qui prenne la statue entière ?... Mais non, ce sera de la basse brocante. Un massacre.
je VOUS dis : la tête coupée, les maioA coupées, les pieds coupés, les bras coupés, le corps débité en cinq ou six morceaux... Ah ! c'est moi le coupable, duchesse, le grand coupable ! »
— « Mon Père, » dit Hugues, intervenant tout à coup, a d'après la fosse que vous m'avez montrée, la statue n'est pas de graxideur naturelle?
— a Non, » fit l'archéologue, a mais pas très petite non plus, moyenne, transportable enfin. Je la croirais haute comme ça, » — et il éleva la main à xme certaine distance au-dessua du sol, — « avec un socle poux la dédicace, lequel, lui-même, ne peut pas être très petit, à cause de l'inscription, sans dc^jte uasez longue. Sylla doit y avoir mis ses noms, ses titres, ses vœux... Pensez ! »
— a n n'y a de chemin carrossable que du côté de la villa, » — continua l'officier, en examinant les lieux autour de lui« — a et. seulement deux sentiers. Les voleurs n'ont pas pris celui par où nous sommes venus, Bellagamba et moi. Ils ont donc pris l'autre, et ils ont emporté la statue à bras d'hommes. Ça pèse, un morceau de marbre de cette dimension. Ils ont dû marcher très lentement, poser leur fardeau de temps à autre, et ce fardeau tracer chaque fois une empreinte, comme les semelles de leurs souliers dans le caveau* Si nous les cherchions, ces empreintes ? »
— « Mais c'est une idée lumineuse que vous
avez là, Oourtin, » dit la duchesse. « Allons, mon Père, levez-vous. Venez avec nous battre ee sentier. Puisque la statue est à moi, je suis sûre du suocès. Vous connaissez ma chance... » — Et gaîment : — » Polycrate va ravoir son anneau.
— « Ne dites pas cela, madame, » fit Parehéologue, dont le noble visage exprima une anxiété, même dans son émotion, « vous me feriez désirer que l'on ne retrouve pas ma statue. D'ailleurs, » ajouta-t-il dans un profond soupir, « je suis bien tranquille, on ne la retrouvera pas. »]
— « Essayons toujours, b insista la duchesse, et, s'engageant avec ses hôtes dans le sentier désigné par Courtin, où Bellagamba s'était enfoncé le premier, avec une mimique affairée : — « Venezvous, mon Père? »
— « Non, madame, » répondit le savant déçu, a je reste. Je suivrai votre autre consdil. Je vais commencer l'examen des peintures. »
Resté seul avec ses ouvriers, le digne homme était en train de leur renouveler individuellement les excuses qu'il leur avait adressées à tous ensemble, un quart d'heure auparavant, lorsque l'appel de son nom, prononcé avec un fort ace^tit tudesque, l'interrompit dans cette besogne d'émouvante charité. C'était Biohter qui lui criait :
I — « Père Desmargerets ! On est sur la trace. On
LA STATUE VOLÉB 141
a trouvé une première empreinte de la statue dans l'herbe. Cest le nain. Va-t-il être vaniteux, Vham/unc^tAsl » — Et il marmonna en allemand, le vers ironique de Faust : — « Je vois gesticuler un joli petit hommes cPune forme éUgcmte. »
Puis, insinuant et patelin :
— « Père Desmargerets, vous devriez publier d'abord votre mémoire dans notre grande revue archéologique de Berlin : AtJiena Lemnia. Il n'y a que notre Allemagne pour donner leur vraie place aux savants tels que vous. Le professeur, chez nous, c'est l'initiateur total... C'est promis? Je me charge de la traduction. . . »
— a Tout ce que vous voudrez, si l'on trouve la statue, » répondit le vieillard, qui, retroussant sa soutane, trottait maintenant en avant du peintre, aussi leste qu'un jeune homme. Douze ou quinze minutes de cette course, et ils arrivaient à la place où avait été relevée la première empreinte. Lord et lady Ardrahan demeuraient là, étudiant l'aspect de l'herbe, écrasée, collée au sol sur une longueur de plus d'un mètre. Des débris de glaise y restaient pris. L'Anglais en avait ramassé un, qu'il montra au Père en lui disant :
— « La trace du gibier, mon Père. »
— a Natur^ement, » fit l'archéologue, « la caisse de bois s'était pourrie avec le temps. » — Et, avisant lui-même un autre morceau de terre
glaise : — « Voyez î Toyez iDn mottlage d'un coîn des ebeveux. La tête était 14 ! Là !... » répéta^t*il en s'exaltant. « Ah ! Cotirons ! Coterons ! »
— « Comme il va ! ComrBie il va ! » obsi^rvait lady Ardrahan. « Il a déjà disparu ! »
— a Nous avons un dieton chez nous, » fit Bi<ïhter, « dont notre maréebail de Moltke avait fait sa devke : Quand on est vieutx^ on doit phis agir que lorsqu'on est jeune. C'est le premier Latm par qui je le vois pratiqué. »
— « Ce qu'un homme fait par sport, il le fait bien^ » dit l'Anglais. « Il chasse la statue, comme nous le tigre aux Indes. C'est tout ée même moins excitant. »
— » Je vais lui chercher son chapeau, » reprit lady Ardrahan, — donnant une nouvelle preuve de cet altruisme inné, pour lequel les Anglo-saxons ont inventé ce mot hitraduisible de hvndwess. — a il risque de se mettre en nage et de prendre Iroid. . . Non, » — dit-elle, comme son mari faisait le geste de rebrousser chemin pour lui ép^argner cette allée et cette venue. — « Si l'on doit trouver les voleurs, plus vous s^^es d'hommes, mieux cela vaudra.»
— a Je commence à croire que ma femme a eu raison, » disait lord Ardrahan quelques instants plus tard, a Ëooutez, e'est l'a^iement des lévriers de la duchesse. Ils sont sur une piste. »
La stawb volée 143
— ({ S'il s'agissait de nos chieiis poMoiers, » fit le peintre, « je vous dirais : oui. CS6ux4à sentent h voleur à tme liene. Mai^ ce«tx-ci sont aussi stupides que décoratifs... En attendant, par où diable allons-nous prendre? »
Le sentier bifurquait, en efitet, à cet endroit, Tandis que Bichter et lord Ardrahan s'attardaient à hésiter, une scène rapide et tragique se jouait à cinq cents mètres, dont ils ne devaient voir que le dénouement... En s'^ançant sur le sentier que les voleurs avaient dû suivre, Bellagamba avait pris soin de siffler Tristan et Yseult, lesquels avaient aussitôt bondi à ses côtés. Tout fierd'avoir ainsi découvert le premier une empreinte, le nain avait avancé plus vite, découvert une autre empreinte, une antre encore, fnrécédé par les lévriers qu'il avait vus, tout d'un coup, tomber en arrêt sur la marge d^une sorte de rond-point en étoile d'où rayonnaient pkisieurs routes. Quatre hommes étaient assis dans la dairidi:^, qui se reposaient. Un mouchoir flottant et noué derrière leur tête dissimulait le bas de leurs visages. Us se levèrent aussitôt et soulevèrent une longue masse pesante, engluée de glaise, qui ne pouvait être que la statue. Ils avançaient très péniblement quand, épouvantés par Paboi^ooient furieux des chiens qui pourtant n'approchaient pas, comme déconcertés par i'étrangeté de la rencontre, deux d'entre eux
lâchèrent le fardeau et s'enfuirent dans le bois à toutes jambes, tandis que les deux autres se retournaient, interpellés par une voix retentissante. C'était le Père Desmargerets qui débouchait à son tour sur le rond-point, un peu en avant de la duchesse et de Courtin, et il criait en italien :
— « Arrêtez-vous ! »
A la vue des nouveaux venus, les bandits déposèrent la statue, et l'un d'eux répondit en extrayant un revolver de sa poche. Il le braqua d'un geste que son camarade imita :
— « Passez votre chemin, Père abbé, que noua voulez-vous? »
— « Derrière les arbres, mon Père, » criait Courtin. a Et vous, madame, derrière les arbres ! . . . Vous voyez bien que ces hommes sont armés. »
Il n'avait pas achevé sa phrase que deux coups de pistolet partaient à la fois, tirés l'un sur la duchesse, l'autre sur l'officier. Les bandits avaient choisi, pour s'en débarrasser d'abord, les deux personnes les plus alertes. Mais au moment même où l'homme qui ajustait W^^ de Boannez pressait sur la gâchette, une pierre, lancée à toute volée par Bellagamba, le frappait au bras et déviait le projectile qui se perdit dans les branches à vingt mètres du but. L'autre malfaiteur avait ajusté Courtin et visé juste. Car l'officier, qui marchait droit sur le misérable, s'arrêta net. Il
porta la main à sa poitrine dans l'attitude de quelqu'un qui vient de recevoir un coup, et il dit :
— «Je suis touché.,. »
Il remua ses bras, tâta son torse, respira, de tous ses poumons, à plusieurs reprises, et allègrement :
— «Oui, mais pas blessé... Les chiens! Bellagamba, lâchez-leur les chiens ! ... »
Les voleurs, maintenant, ces deux balles tirées, se jetaient dans le maquis, avec une promptitude qu'expliquait l'apparition sur le champ de bataille" de nouveaux adversaires, qui n'étaient autres qu'Eric de Richter et lord Ardrahan. Comme Hugues se retournait à leur appel, pour leur dire : « Je n'ai rien, » il vit que la duchesse, à trois pas de lui, s'appuyait contre un tronc d'arbre, pâle et défaillante.
— «... Mais qu'y a-t-il, madame ? » demanda-t-il en courant à elle.
De la main elle fit signe qu'elle ne pouvait pas parler, et elle montra sur le veston du jeune homme, avec des yeux agrandis par l'épouvante, la déchirure faite par la balle.
— « Ça ? ... » dit-il en riant. « Mais c'est l'affaire du stoppeur, et voici le bouclier qui m'a protégé... » — Il sortit de sa poche intérieure un épais portefeuille, éraflé profondément, et à l'Anglais qui examinait l'objet avec une attention de chasseur
l iô NÉMÉSIS
professionnel : — « C'est de la peau de gazelle, préparée en Mauritanie, lord Ardrahan. C'est du travail grossier, mais si le cuir eût été plus fin,
j'y étais... »
« Alors, vous n'avez rien, vraiment rien?... »
lui dit la duchesse tout bas, quand ils furent seuls. Au lieu de suivre Ardrahan et Riohter, qui s'empressaient, avec le Père, autour de la statue gisante, elle avait pris la main du jeune homme. La lui serrant avec une énergie extraordinaire, elle répéta : — « Vous n'avez rien?... »Et d'un accent sauvage, tant il y frémissait d'amour aSolé : — « Ah ! je ne savais pas combien je vous aime ! »
Cette explosion de passion succédant au violent sursaut de tout à l'heure laissa Hugues Courtin muet à son tour de saisissement. Le contraste était trop fort aussi, entre cet éclat et l'attitude de M"^® de Roannez depuis ces vingt-quatre heures. Elle-même en demeurait étonnée. La présence de lady Ardrahan, qui accourait, bouleversée par le bruit des coups de feu, et, détail doucement comique, tenant à la main le large chapeau noir râpé et taché du Père Desmargerets, interrompit un tête-à-tête, qui, commencé ainsi, à quelques pas d'autres gens, ne pouvait être que douloureux. Ce fut avec une espèce de soulagement que Courtin répondit aux questions de l'Américaine :
— « C'est à Bellagamba qti'îl faut demander les
détails. C'est lui qui a découvert les voleurs, et assisté à tout... Mais où est-il?... Mon Dieu ! Moi qui lui ai crié de les poursuivre, et qui reste ici!... »
— ce Ne vous inquiétez pas de lui, capitaine, »dit ladyArdrahan.<(Je viens de le croiser qui remontait sous boiSi avec les chiens, du côté des tombeaux... »
— «Alors ces brigands s'échappent? » fit Courtin. . — « Hé! tant mieux! » dit la duchesse. «Leurs
revolvers sont chargés. Pourquoi risquer une mauvaise troisième balle, du moment que la Némésis est retrouvée? Allons plutôt voir si c'est réellement elle... »
— « Et empêcher que le Père ne prenne une insolation, » ajouta l'Américaine, en montrant l'archéologue qui, la tête nue au grand soleil, se tenait agenouillé devant la statue. II essayait de la dépiauter de sa glaise, tantôt avec un pan de son mouchoir, tantôt avec le bord roulé de sa soutane, et il disait :
— « O'est elle. Ils n'ont eu que le temps de la blesser. Car ils commençaient, les bourreaux ! Tenez... »
Sur le cou se voyaient de nombreuses entailles dont l'origine s'expliquait trop bien par les ciseaux et les marteaux laissés à côté. Les Vandales procédaient au dépeçage trouvant la statue trop
lourde à porter, quand le^ chiens les avaient BurprÎB.
— « jSî nous avioM tardé, » continuait le Père, a quelle catastrophe!... Heureusement ils auront musardé en route. Et puis ils ont oru avoir le temps do la débiter. C'est qu'elle est si belle ! Ah! la merveille!... Messieurs, aidez-moi à la mettre debout. »
Il soulevait le marbre de terre, avec une vigueur étonnante dans son vieux corps, mais l'ivresse de l'enthousiasme lui rendait ses vingt-cinq ans. Avec le secours des trois hommes, il acheva de le dresser. La Déesse apparut, admirable de lignes, sereine et menaçante, à travers le linceul de boue qui l'enganguait sans la déformer.
— « C'est bien ce qu'avait dit le moine ! »
« s'éoriait le savant, » c'est la Némésîs, l'exécutrice de la jalousie des Dieux... Voilà son doigt levé contre sa bouche et voilà sa coudée ! , . . KUe n'a pas la balance. Mais elle a la roue, comme la Fortune... Ah! quel malheur I cassée!,,. C'est ancien, puisqu'il y a de la terre sur la partie brisée. Mais un fragment de la signature reste sur le morceau intact de la jante. »
Et, nettoyant avec une incroyable agUité la place où il devinait des lettres :
— « Alpha.,, Sigma... Iota..« Tô... » épela-t-il nerveusement, puis jetant un cri : ... « Asit.,, Mais
LA STATUS VOJUÈlb 149
c*est Pasitelès, rarchaïsant. C'est en revenant d'Athènes par la Grande Grèce que Sylla aura commandé la statue à cet artiste, et pas trop haute, comme je vous disais, pour l'emporter avec lui, à dos de mulet. Regardez. C'est bien le style de cette école. Rappelez-vous l'Electra de Naples, le pied gauche en avant, les plis du chiton tombant droit, la coiffure... Ah ! duchesse ! quand elle sera nettoyée ! Vous verrez ! Et puis, les mots graves sur le socle... Lucii Oametii 8uUœ, « épelat-il de nouveau... « Oh! Oh! Un génitif pour commencer, comme dans l'inscription deMummius... Et plus bas, voyez, voyez \ Pasitdia artificis (ypu8. Vous êtes témoins que j'avais deviné?... Mais l'inscription est longue, en caractères très petits, faute de place. Je la relèverai à loisir... Seulement, duchesse, il faut prévenir les ouvriers qu'ils emportent la statue au château pour qu'on ne la vole plus. D'ici là, je la garde. »
— « On la volerait encore que nous la retrouverions encore, mon Père, » fit la duchesse. « Je vous le répète : Polycrate... »
— « Et moi, je vous répète : ne prononcez pas ce nom, madame, » supplia l'archéologue, et, comme il contemplait la statue d'un regard où, malgré sa joie débordante, l'appréhension se mélangeait à l'extase^
— « Savez-vous, mon Père, » dit l'Allemand,
i50 NÉMÉSIS
« qu'au temps de votre moine on vous aurait brûlé comme hérétique ? Avouez que nous autres, Luthériens, nous avons quelques motifs de parler de l'idolâtrie romaine. »
— a Non, monsieur de Bichter, » répondit le prêtre, gravement cette fois, et il se signa. « Je n'ai peur ni de ce beau marbre ni du mythe.
O^est sainte Thérèse qui l'enseigne : H ne faut avoir peur que de nos péchés. D'ailleurs, W^^ de Boannez est trop bonne, trop charitable. Elle a le droit d'être aussi trop heureuse. »
— a Heureuse ! Ah ! Je le suis tellement à cette minute !... » dit la duchesse tout bas à Hugues, comme ils remontaient, en arrière des autres, dans la direction de la fouille. Elle avait de nouveau dans la voix l'accent étouffé et passionné de son aveu de tout à l'heure.
— « Si vraiment vous m'aimez, » répondit Courtin sur le même ton, a pourquoi avez-vous refusé de me répondre hier? Oui, sur l'enfant. »
Les paupières de la jeune femme battirent nerveusement sur ses yeux fauves, et, plus bas encore, très vite :
— a II n'y a jamais eu d'enf ant. . . Je n'ai jamais été enceinte. »
— « Mais ce que vous m'avez écrit?... »
— « C'était pour vous faire revenir. »
LA STATUE VOLEE i5i
— « Mais vos silences d'hier, quand vous me voyiez si malheureux? » insista-t-il.
— ce C'était pour vous empêcher de vous en aller, pour vous garder, — parce que je vous aime. — Et vous, dites-moi seulement que vous m'aimez. »
Et Hugues s'entendit, avec un tremblement de tout son être, répondre, épouvanté de sa propre voix et de sa faiblesse:
— « Oui, je vous aimé. »
l'amour vainqueur de l'orgueil
Quand une parole d'absolue sincérité se prononce enfin entre deux êtres qui, éprouvant l'un pour l'autre un sentiment passionné, s'en taisaient vis-à-vis l'un de l'autre et vis-à-vie d'eux-mêmes, un soudain désarroi se produit d'abord en eux. Ils se voient l'un l'autre, et ils se voient eux-mêmes dans une vérité qui les déconcerte. Les mots leur manquent, pour traduire un si brusque, un si violent afflux d'émotion. Le voisinage d'étrangers leur devient alors une gêne presque intolérable à la fois, et un bienfait, tant ils sont, au même moment, avides et incapables de parler. Mais le plus Intolérable, pour eux, serait une conversation fragmentée, qui mutilerait les aveux que leur âme a besoin de faire et de recevoir. Ils acceptent plutôt de se prêter à d'indifférentes causeries de
société^ de s'y exciter même quelquefois, sans réaliser absolument le sens des propos qu'ils émettent, — si insignifiants pour eux, si lointains ! Cette impression d'absence dans la présence, et comme de dédoublement, M"^® de Roannez et Hugues Courtin la subirent avec une force extraordinaire, chacun à sa manière, lui plus réservé, eUe si vibrante, durant le temps qu'ils mirent, ces brûlants mots d'amour à peine échangés, à regagner, en compagnie du couple anglais et du peintre prussien, la fouille et les tombeaux étrusques, puis le château. Autour d'eux, les phrases incohérentes se succédaient, toutes relatives aux dramatiques incidents de la matinée, et toutes manifestant, chez les témoins, des réactions différentes.
— c Décidément, le bon Père Desmargerets figurera dans mon cartulaire, «déclarait lord Ardrahan. t Je lui adresserai une lettre pour le féliciter de sa découverte et le prier de m'en coucher par écrit le détail. Je mettrai sa réponse à côté de celle que j'ai reçue du commandeur de Bossi.sur les Catacombes. »
— « Elle manquera de méthode, » objecta Bichter. a C'est votre défaut, à vous autres Gallo- Romains, » — il saluait l'officier français maintenant, avec une espèce de courtoisie agressive, — I qui avez tant de qualités ! Notre Empereur me le disait, quand j'ai pris congé de lui : Vous allez
l'amoxte vainqueur, de l'oegxtbil 15è
en France, Éric ? Vous verrez. Un tas de choses y sont très bien, mais elles ne sont pas bien rangées...»
— « Je ne saisis pas le rapport, » fit Courtin.
— « Comment? » insista le peintre. « Le Père Desmargerets n'a-t-il pas eu une idée géniale? Et n'a-t-il pas failli en perdre le résultat, faute d'avoir distribué son équipe en deux, une pour la fouille de jour, l'autre pour la garde de nuit? C'est ça, le très bien... pas bien rangé. Il n'aura pas plus d'esprit d'organisation pour exploiter sa découverte, ni pour l'exposer. »
— « En attendant, il l'a faite, » interrompit lady Ârdrahan, c et elle est magnifique. Ce qui me plaît dans votre vieux monde, et siui^out en Italie, » continua-t-elle, « c'est sa densité. C'est l'épaisseur de passé sur laquelle vous vives^. Voyez votre Valverde, chère Daisy. » — Elle se tournait vers la duchesse. — a Par-dessous l'existence que vous y menez aujourd'hui, il y a la Renaissance. Pardessous la Renaissance, le Moyen Age. Par-dessous le Moyen Age, Rome avec Sylla. Par-dessous Rome, la Grèce, avec cette Némésis. Plus au fond encore, l'Êtrurie avec la déesse Nurtia. Que d'évocations dans un très petit coin de pays! Et que notre Amérique est mince à côté, avec ses quatre pauvres siècles d'histoire! »
— a Oui, » dit M"^® de Roannez, a mais l'Amérique
166 NÉMÉSIB .
a l'avenir. Et puis les monuments du Yuoatan, par exemple, ne sont tout de même pas si jeunes. Ils nous donneront peut-être la preuve, un jour, que les premiers habitants furent ces mystérieux Atlantes dont il faut que le Père Besmargerets vous parle. Il est admirable, quand il pleure sur l'Atlantide abîmée dans les flots, et qu'il décrit, comme s'il le voyait, le soir où les vieillards, les prêtres, les femmes, les enfants, attendaient les jeunes hommes partis pour la guerre, par delà les colonnes d'Hercule ; et la terre tremble, le sol fie fend, il en jaillit des vapeurs brûlantes, les temples s'écroulent, l'Océan monte, monte, envahissant tout, couvrant tout. Un continent s'est abîmé à jamais et une civilisation ! Et comme elle est intéressante, à travers ses discours, cette civilisation qui donnait comme type aux Sociétés la fixité des astres! Je serais très étonnée s'il ne partait pas sur cette piste aujourd'hui, à propos de Némésis, justement. II nous disait hier qu'elle s'appelait aussi Adrastée. A moi, il m'a soutenu dans la soirée que cette Adrastée est une divinité orientale, la même que l'Athor Egyptienne et que l'Asthoreth des Phéniciens, la personnification du ciel étoile... »
— a C'est une thèse exacte, » dit Bichter, a on nous l'enseignait à PTJniversité, d'après le livre de Hermann Posnansky : Nemeais und Adrastea. »
L'aMOTTR VAmQUBÎirB DE l'orgueil 157
A travers ces discours, ils arrivaient à la clairière de la nécropole étrusque, Les ouvriers étaient toujours là. Ils déjeunaient maintenant, assis sur les décombres, d'un peu de jambon cru sur du pain, qu'ils arrosaient de vin de Chianti. Ils discutaient entre eux sur le vol de la matinée. L'animation de leurs gestes prouvait combien l'accusation du Père Desmargerets les avait touchés au vif. ,
— « Elle est retrouvée î » s'éorièrent-ils d'une seule voix, lorsque la duchesse leur eut annoncé la nouvelle. «Ah! comme le Père doit être content ! »
— « Il vous attend. Courez le rejoindre par ce sentier. Allez jusqu'au carrefour, puis tournez à droite, » fit-elle. — Et comme ils se levaient : — (( Mais Bellagamba ne vous a donc pas prévenus? »
— a Nous ne l'avons pas vu, » répondirent les ouvriers,
— « Je suis tourmentée de notre PrimOf i> dit M^^ de Boannez, revenue au groupe de ses hôtes. — Quand elle donnait à son bouflfon familier ce nom du célèbre nain espagnol dont elle lui faisait porter le costume, c'était toujours le signe d'un mouvement de gentillesse à son égard. — a Oui ! » continua-t-elle, « il n'a point passé par ici. Pourvu que les bandits ne lui aient pas fait un mauvais parti ! Il m'a semblé qu'il leur jetait des pierres, »
Quelle rage dans le cœur du disgracié, s'il avait
entendu ces mots ! La duchesse n'avait même pas soupçonné qu'il lui avait sans doute sauvé la vie. Durant les minutes du danger, elle n'avait littéralement rien vu que celui qu'elle aimait.
— « C'est extraordinaire ! » dit lady Ardrahan, « je l'ai aperçu de mes yeux qui remontait par le bois, avec les chiens, et de ce côté-ci. »
— a n aura couru à la villa, » iosinua Bichter, « pour amener du monde et donner la chasse aux voleurs. J'y insiste, duchesse, dans cet endroit isolé, vous devriez avoir de nos chiens policiers... »
— a Je n'ai peur de rien ni de personne, » répondit W^^ de Boannez. « Â quoi me serviraient-ils? »
— « Quand ce ne serait, avec leur flair, qu'à retrouver vos voleurs, au moyen des outils qu'ils ont laissés... »
— « Les retrouver ? » s'écria-t-elle. « J'en serais bien fâchée. Je suis l'étrangère ici. Pourquoi voulezvous que je me fasse des ennemis des gens en mettant les carabiniers en campagne ? Ces voleurs sont assez punis d'avoir manqué leur coup et la commission que leur avait promise Ouarino. Car c'est très probablement l'antiquaire, je ne le dirai pas à Desmargerets, qui les avait envoyés, pas avec l'idée de nous faire assassiner, bien entendu. Les coups de pistolet, c'a été l'impromptu. Pourvu qu'ils n'aient pas touché à mon pauvre Bellagamba, je ne leur en veux pas. . . Au contraire »,
L*AMOUB VAINQUEUR DB l'ORGUBIL 159
— et die T^ardait Hugues pour proiumcer oette phrase à double entente, remplie pour le jeune homme d'une signification si tendre, — c je leur suis reconnaissante de Pémotion qu'ils m'ont procurée. »
— c Je vous ai toujours dit, Daisy, » fit lady Ardrahan, moitié plaisante et moitié sérieuse, c que vous êtes, à votre mani^, un petit Néron, c
— c Mon dilettantisme est moins complet, »
répondit la duchesse sur le même ton. c Et la preuve, c'est mon inquiétude à l'endroit de mon pauvre Primo, Elle est réelle. Hâtons le pas, afin d'être renseignés plus vite, d
Devant la visible anxiété de M^^^ de Roannez, Hugues avait eu sur les lèvres une phrase, qu'il n'avait pas dite. H s'était rappdé soudain qu'à peine les coups de pistolet tirés, et comme il marchait vers la duchesse à demi évanouie, il avait aperçu la silhouette du nain, dissimulé derrière un arbre, et les. épiant. Et aussitôt, cette disparition! Pourquoi? Les vagues impressions de défiance soulevées en lui, depuis vingt-quatre heures, par les attitudes énigmatiques du gnome se ramassèrent en un soupçon, si indéterminé à la fois et si précis, qu'il en eut peur lui-même. D'où son silence. Une horrible hypothèse lui traversait l'esprit, celle d'une jalousie vis-à-vis de lui, Courtîn, si violente, qu'ayant snrpris l'a von
de la duchesse et le sien, Bellagamba s'était enfui. Cette jalousie supposait, chez le monstre, un hideux sentiment, un louche et trouble désir pour cette admirable créature, dans l'atmosphère de laquelle il vivait, respirant, humant sa beauté et qui n'y prenait pas garde. Qu'était-il pour elle ? Un Velasquez descendu de son cadre, rien de plus. La seule imagination de cette convoitise autour de la jeune femme infligea une douleur, presque physique, à l'amant qui s'était cru guéri. Oh ! non, il ne l'était pas. Il n'avait pas menti tout à l'heure en répondant au cri passionné de son ancienne maîtresse par un cri pareil ! . . . Mais les promeneurs arrivaient à l'extrémité de l'allée, et un appel de lord Ardrahan venait de retentir. L'Anglais avait devancé la compagnie, en allongeant le compas de ses maigres jambes de grand échassier. Il les avertissait que Bellagamba était en vue. Au même moment, Tristan et Yseult accouraient en aboyant vers leur patronne.
— « Convenez-en, Riohter, » dit celle-ci en caressant de sa fine main le pelage fauve de ses lévriers, « ce sont des amis, et des amis valent mieux que des policiers ... Bon ! Moi aussi j 'aperçois mon brave PrimOn.. avec le sac de la poste. Comme ça lui ressemble! Il s'est souveun de l'heure du courrier, et il a voulu que nous eussions notre correspondance plus tôt. Ai-je été folle de me faire des idées noires !
L^AMOUB VAINQUEUR DE l'oBGUEIL iol
— a Et moi, » pensait Courtin de son oôté» « ai* je été sot!... » n revoyait en esprit le geste du nain, empoohant le louis d'or dans le restaurant du Barrafranca, aveo la tranquille sérénité d'un sportulaire qui prend son dû. « Le drôle a tout bonnement songé à faire d zèle, en vue des pourboires prochains, quand nous partirons. »
Cinq minutes plus tard, Bellagamba se tenait devant la duchesse, et lui tendait tout ouvert le sac annoncé, d'où elle commença de tirer les lettres, une par une. E^ les distribuant : — « Pour vous, Maud... Pour vous, lord Ardrahan... Pour vous, Bichter. Pour vous encore... Je ne vois rien pour vous, mon cher Hugues. Pour moi. Pour moi... Ah ! )) fit^Ue joyeusement, en prenant une dernière enveloppe, que ses doigts palpèrent, a Voilà qui te concerne, je crois, Primo. Ou bien je me trompe fort, ou bien il y a là une photographie qui va t'intéresser. »
Le nain la considérait, tandis qu'elle parlait, avec une physionomie impassible, mais une telle détresse dans ses prunelles noires que le soupçon, chassé une minute, s'imposa derechef à Courtîn. Il observa d'ailleurs que Bellagamba évitait son regard, à lui, comme si seule la présence de son heureux rival était intolérable au jaloux. Cette détresse se tourna tout à coup en défianoej quand la duchesse, après avoir étudié quelques
instants la photographie enfermée dans l'enveloppe, la tendit à lady Ardrahan en lui disant :
— <c Qu'en pensez-vous, Maud? Le masque est bien joli, n'est-ce pas?... Passez donc le portrait à votre mari... B^ardez-le, mon cher Hugues... Vous aussi, Bichter. Votre pinceau n'est pas tenté? »
La photographie représentait une naine, du même type que Bellagamba, avec de tout petits bras, des jambes toutes courtes, une tête et un torse de grandeur normale. Cette achondroplase femelle, — pouvait-on lui donner le nom de femme ? — offrait un aspect d'autant plus pitoyable que les traits n'étaient pas simplement jolis, mais vraiment beaux. Toute la grâce féminine de ce malheureux être semblait s'être réfugiée dans ce visage, qu'éclairaient, qu'illuminaient des yeux humbles, tendres, qui imploraient l'affection. Et la duchesse continuait :
— a C'est heureux que le Père Desmargerets soit absent. Il ne manquerait pas, pour le coup, de jouer le rôle de son ami, le roi Amasis, et de me rappeler Polycrate et sa chance. C'est le comble de la mienne, l'arrivée de cette photographie ! . . . Je lis l'autre jour, dans la Vie d'Isabelle cTEste^ des lettres où elle demande à un certain Brognolo de lui chercher un camarade de même taille, — un compagno maachio, — pour une charmante
\.A3ÊOTlL TAîX^rxrm DS LOSeCUL t^s
pRB f eSc L'Ulée me Tient d^écrire un pou uo toy£ ratés, pour s&Toir si >e ne pourrais pas. moi aosEi, trou ver une canuunftde de sa taille pour moi\ ami BeQagamba. Et la rieilld comtixs^. vi^t<^i\o m'^iToie eed, de Venise. Otte potit<> est uno ospheGne qpol travaille dans la coutuit?^ ot qui aooqpteraîfc de yenir ohes moi. Mais il taxit quo Bdlaptmha acMt oonsoDitant. Regarde ce pi^rtnu\\ Primo. Qu'ai dis-tui •
EUe toidait la photographie au naiu qui la prit et la consîdâra, sans qu'aucun signe trahit quelle impression lui causait cette vue de ea 6a>ur ru misère, et la féroce inconscience de sa pn^eudue bienfoitrice, sinon uue contraction do sa mâohoit^» et une raucité plus âpre de sa voix» poiur remereit^r» en rendant le portrait :
— c Vous mettez le comble à vos bontt^ pour moi, madame, et il ne vous reste plus qu'à lu^axit o* riser à demander sa main. »
— «Veux-tu que je ne la fasse pas venir!. „ ^ ilit la duchesse. Malgré sa méconnaissance {oncit^n> du vrai ocoactère de son joujou humain, s'étnnt fait sur lui des idées une fois pour ioutod, et no l'observant plus, l'accent de cette réponse l'étounaît.
— a Quelle idée ! ... » fit Bellagamba, d'un t on jovial cette fois. « Mais je voudrais la revoir. » —
164 KÉMÉSIS
11 avait repris la pathétique image, et la regardait longuement. — «Elle a les yeux et la bouche bien tristes, madame. Faites-la venir, quand ce ne serait que par charité pour elle. Notre bon Père Desmargerets lui contera, comme à moi, l'histoire de l'enfant Spartiate auquel un renard dévorait le ventre et qui riait... Elle montre qu'elle souffre. Il ne faut pas... Mais c'est l'heure du déjeuner de Serio... Vous permettez, madame?... J'emporte le portrait?... »
Et sur un geste d'acquiescement de la duchesse, il glissa la photographie dans la poche de son dolman de chauffeur. Sans autre adieu, il se jeta dans le maquis, du côté de son casino, ordonnant : — « Arrière, Tristan ! Arrière, Yseult ! . . . » — aux deux lévriers qui voulaient le suivre. Les bêtes le pressent. Il ramasse un caillou et les fait reculer, son bras levé, en criant de toute sa voix, pour être entendu :
— « Gare à vous, cabots stupides ! Vous savez qu'avec une pierre, je ne manque jamais mon but. »
— « Tristan! Yseult!... Ici, mes amis... » — C'était la duchesse qui sifflait maintenant ses chiens, et, sans relever une allusion qu'elle ne pouvait pas comprendre : — « Jette-leur ta pierre, Bellagamba, mais pour qu'ils courent la ramasser. Je me charge de les garder. »
l'amoub vainqueur de l'oeoxtbil 165
Le nain IsMiça le caillou au loin sur la route, comme il lui était commandé, et il s'enfonça dans la profondeur du bois, se déchirant aux ronces, écrasant les jeunes pousses, trébuchant sur les pierres. Quand il se sentit très loin et bien sûr de n'être pas vu, il se laissa choir sur la terre, et il commença de s'y rouler avec la frénésie d'une bête blessée. Par un suprême effort de son orgueil, il étouffait les cris que lui arrachait sa fureur, et il répétait indéfiniment dans un râle : « Je le lui tuerai ! Je le lui tuerai ! » Sanglot et menace qui se perdaient parmi les chanta joyeux des oiseaux et la frémissante rumeur des feuillages, sous une de ces brises caressantes pour lesquelles les Italiens ont créé ce mot, caressant comme elles, de VenticeUo. Rien n'arrivait de cette sinistre et redoutable lamentation au groupe des hôtes de Valverdo qui continuaient de s'acheminer vers le château, ceux-ci lisant leurs lettres, ceux-là causant :
— « ... Quand je vous le disais, Daisy, que vous êtes un petit Néron! »
A ce reproche, si simplement humain, de lady Ardrahan, un subit passage d'irritation assombrit le beau visage de M^® de Roannez. D'ordinaire elle accueillait, avec une ironie légère, les lieux communs de la morale courante. Comme toutes les attitudes mentales audaoieusement affichées, son dilettantisme comportait un mélange de
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sincérité et de bravade. 'Elle se complaisait à provoquer certains blâmes, pour les affronter en lea persiflant. Mais cette fois Hngues Courtin était là, qui s'associait, par la muette tristesse de son expression, à la révolte de l'Américame contre l'humiliation infligée au nain. Aussi eut-elle, dans l'accent et le geste, une vivacité mécontente pour répondre :
— « Vous trouvez, Maud, que je n'aurais pas dû montrer ce portrait à Bellagamba? Et pourquoi? Vous ne le connaissez p^^. C'est un comédien de sa propre difformité. H en joue, tantôt pour se faire plaindre, tantôt pour se faire moquer. Il en est très fier, étant vaniteux comme un dindon, et très content, car il est paresseux comme un loir. Ce qu'il a vu de plus clair dans cette scène, c'est que nous nous sommes occupés de lui. Etre centre du monde et ne rien faire de eesdix doigts, voilà toute sa mentalité. H y a chez lui un atavisme plus singulier que vous ne l'imaginez. C'est même un de mes motifs pour m'être mise en quête de la petite Vénitienne. L'autre a été de lui trouver la seule femme dont il puisse être aimé. . . Vous êtes un peu responsable du premier motif, Bichter, » continua-t-elle en reprenant son ton habituel de détachement supérieur. « Mais oui. Vous m'avez apporté un lot de lourds bouquins germaniques sur les nains : Muller, Winkler, Kirchberg, Kauf-
l'amoub vainqueur de l'orgueil 167
mann. Vous avez excité ce que mon ami Hugues appelle mon omnivorisme. La question m'a intéressée. Je l'ai piochée. J'ai fini par tomber sur un mémoire du professeur Poncet, de Lyon, et de son élève René Leriche, lesquels prétendent que certains achondroplases» du type de notre Primo, pourraient bien être, non pas des malades et des dégénérés, mais les authentiques descendants des Pygmées d'autrefois. Oar les Pygmées ont existé, en tant que race, et ailleurs que dans la légende. O'est vers le x^ siècle qu'ils disparaissent. Poncet va jusqu'à dire que ces nains auraient été l'avantgarde de la variété actuelle du genre humain. C'est ainsi que, chez les animaux, certaines espèces de grande taille procèdent des petites. On aurait, sinon une preuve, au moins une présomption, en faveur de cette hypothèse, si l'enfant d'un père et d'une mère atteints d'achondroplasie était lui-même un achondroplase. Comprenez-vous à présent l'expérience dont la lettre d'Isabelle d'Esté m'a suggéré l'idée? Que la naine de la comtesse Sténo plaise à notre nain, qu'ils s'épousent, qu'ils aient des enfants pareils à eux, et un problème ethnique bien curieux sera résolu. . . Sans compter que le ménage sera doté de manière à n'avoir plus, ni elle, à travailler dans la couture, ni lui, à même soigner mes chiens, ai-je besoin de vous le dire?... Vous m'avez comparée
à Néron. Comparez-moi à Vincent de Paul, Mand, potor réparer. Ou mieux, soyez indulgente pour rotre Baisy qui vous aime tendrement et qu*il faut un pdu aimer, car elle n*est pas très mé« chante, avouez-le. »
Et, avec une gentillesse de petite fille, elle se tourna vers lady Ardrahan qu'elle embrassa. Celle-ci lui rendit son baiser en lui disant :
— (( Quel dommage que vous ne soyez pas une duchesse anglaise ! On ne mentirait pas en vous appelant : Votre Grâce... »
— « Ce n'est pas la grâce que j*admire le plus dans notre duchesse,» fit Richter, « c'est le courage de l'esprit. Et je ne m'en étotme pas quand je me souviens que sa grand'mère était une Souabe.
Elle justifie le mot d'Ernest Moritz Amdt, que, nous autres Allemands, nous sommes décidément les champions dans la lutte intellectuelle. Et, » — il regardait de nouveau Courtin, — « il n'y a pas lieu, pour les autres nations, de s'en oflFenser. Nous ne demandons qu'à les associer à notre culture, pour leur plus grand bien... »
— « Oui l » interrompit M***^ de Roannez, « je connais la doctrine prussieime de la collaboration directrice. C'est un synonyme, anodin d'un mot plus brutal : tyrannie. Je ne nie rien de ce que je peux devoir à ma grand'mère. Seulement, quand je veux vraiment m'instruire, en comprenant ce
LAMOXTR VAINQUEUR DE L'OROUEIL 169
que j'apprends, qu'il fi'agûise de nain» ou d'art antique, je lis un travail français... »
Elle épiait en parlant un signe qui lui prouvât que le silencieux Courtin lui savait gré de cette riposte. Soit dédain, soit indifférence, ni la déclaration de l'outrecuidant Bichter, ni la protestation de la duchesse ne semblèrent l'avoir émUf Aussitôt rentré, il se retira dans sa chambre, avant qu'elle [eût pu l'aborder. Elle passa le déjeuner auquel Hugues assista, toujours si muet, si distant, à se demander, — sous le regard toujours inquisiteur de Bellagamba qui la servait sans perdre une de ses expressions, un de ses gestes : — comment l'interroger seule à seul, comment provoquer une reprise de cette intime et réciproque confession de leurs sentiments vrais, si brusquement commencée par leur double cri dans le danger, et plus brusquement interrompue?... Inutiles imaginations ! Le besoin de s'expliquer davantage et bien à fond était trop pareil, chez ces deux êtres, qui n'avaient jamais cessé de s'aimer. Ëtant descendus au jardin» après ce déjeuner, avec le reste de la compagnie, ils se trouvèrent à part des autres, d'instinct et sans s'être donné le mot. D'instinct encore» ils s'engagèrent, de même que la veille, sous la voûte de la longue allée de chênes verts. D'un oommun accord,
470 NÉMBSIS
ils assuraient ainsi une liberté complète à cet entretien qu'ils prévoyaient décisif pour l'avenir de leur passion, enfin avouée. Le sol, sous leurs pas ralentis par l'émotion de l'attente, développait maintenant comme un tapis d'ombre transparente et mouvante, où d'innombrables goutelettes de lumière pleuvaient des branchages entrenoués, et la fraîche et douce brise continuait de frémir dans les feuilles, enveloppant leurs propos d'amour, de la même impersonnelle caresse que, trois heures auparavant, le sanglot convulsé du nain.
— « Hugues, » dit M^® de Boannez la première, — avec une timidité, bien touchante par le contraste avec ses habitue-Iles hauteurs, — «vous êtes triste. Vous regrettez déjà? »
— « C'est vrai, » eut-il le courage de répondre, brutalement.
— a Que regrettez- vous ?... » interrogea-t-elle, après un silence, et dans sa voix assourdie se devinait le battement précipité de son cœur. — « De m'avoir dit que vous m'aimiez ou d'avoir senti que vous m'aimiez? »
— « Les deux, » fit-il avec plus de dureté encore, « en vous aimant, je manque à toutes les résolutions prises vis-à-vis de moi-même durant ces deux années, à toutes les convictions qui sont ma raison d'être ici-bas. J'aggrave encore ma défail-
l'amoub vainqueur de l'orgueil m
lance en vous la disant. J'aurais dû partir hier. Je ne serais pas retombé. »
— « Ah ! que je vous retrouve semblable à vousmême ! » gémit-elle. « Nous revoici Tun devant l'autre, comme dans cet afiEreux après-midi du printemps de 1912, où nous nous sommes séparés.» — Et, lui prenant le poignet, d'une étreinte de possession farouche. — « Partir ! Partir ! » répétât-elle. « Non. Cette fois, je ne vous laisserai pas partir. J'ai été trop malheureuse. Vous aussi. Ne me dites pas le contraire. Vous m'avez fuie, et, sitQt rentré en Europe, vous m'avez cherchée. Vous n'avez cherché que moi. L'enfant n'a été qu'un prétexte que vous avez donné à votre fierté d'homme. Et moi, en fuyant Paris, qu'est-ce que j'ai fui? Vous, vous seul. Cette villa toscane, les gens que j'y reçois, la vie que j'y mène, toute cette apparente fantaisie, quel sens a eu tout cela? Un seul : ne plus voir personne qui vous connût, ne plus entendre prononcer votre nom, ne plus passer dans un endroit associé à votre souvenir. Plus rien, rien de vous, — un autre pays, une autre atmosphère, voilà ce que j'ai voulu... Efc puis, quand j'ai reçu votre carte, je vous ai appelé tout de suite... Deux ans! Nous avons perdu deux ans ! C'est trop fou ! ... » — Et, dans un élan de douloureuse tendresse, reprenant le tutoiement des anciennes heures : -^ a Ne raisonnons pas tant,
i72 NÉMÉSIS
HugueB, je t'aime et tu' m'aimes. Prends-moi dans tes bras, et laisse-moi tout oublier sur ton cœur ! »
— « Non^ n répondit-il en s'éloignait d'elle dans un geste de souffrance. « Non, non... Je ne suis pluSy je ne veux plus être votre amant. Ne me faites pas me mépriser. On n'est pas responsable de ses émotions. On l'est de ses actes. Une aventure sans lendemain, entre nous, vous n'en voudriez pas,ni moi«Une liaison, j'en souffrirais trop. »
— <c CJomme vous me parlez! » fit-elle, avec des larmes au bord de ses yeux. « Mais on n'a pas d'orgueil quand on aime... Vous souffririez trop? Dites-moi de quoi. Dites ce qui vous déplaît dans mon caractère. Je le changerai. Du moins j'essaierai. Mais êtes-vous sûr que vous me voyez telle que je suis? Il est si aisé de se tromper sur les autres!... Tout à l'heure, je l'ai bien remarqué, vous avez pensé, comme Maud, que je jouais par perversité avec ce pauvre Bellaganiba« Ce n'était pas juste, et j'ai tenu à me défendre contre ce reproche, à cause de vous. C'est à cause de vous que j'ai relevé le maladroit propos de ce lourdaud de Richter. J'avais cru vous plaire en lui répondant ce que vous lui auriez répondu, si vous n'étiez pas aussi courtois qu'il l'est peu. »
-— « Ce n'est point par courtoisie que je n'ai pas corrigé la morgue de M. de Richter. Je suis un officier français. Il est un officier prussien. J'eA
L^AMOtTR VAINQUEUR DE L^OBQUiËIL 173
suis averti. Cela suffit. La guerre entre nos deux pays est trop proche, trop inévitable, pour que j'aille lui donner une leçon de hou goût, au risque de jouer ma vie contre la sienne, dans un ridicule duel. Nous nous rencontrerons, si Dieu permet, sur un autre terrain. D'ailleurs, c'est un Allemand. Je ne lui en veux pas de son DetUschlaTîd ûber aUes. Je dis bien, moi, et tous les Français devraient dire : France d'abord l Je vous en voudrais plutôt, à vous, de votre réponse. »
— « A moi? » dit-elle.
— « Oui. Vous avez parlé de nous par rapport à eux, comme des Grecs par rapport aux Romains. Des raffinés d'idées qui ne savent plus se battre ! — Nous n'en sommes pas encore à ce dernier degré de la décadence. »
— « Quelle querelle vous me faites, mon ami ! »
— « Ce n'est pas une querelle, Daisy. » — Que d'amour dans ce prénom, prononcé avec cette mélancolie, et pour la première fois, depuis son retour ! Ses paupières à elle battirent d'émotion, sur ses beaux yeux de plus en plus sombres, tandis qu'elle l'écoutait continuer : — « C'est le symbole de notre grande, de notre irréparable misère, à vous et à moi. Nous nous aimons, et nous ne pensons de même sur rien. Vous ne comprenez pas, vous ne sentez pas la France oomme moi.
C'est trop naturel. Vous n'êtes d'aucun pays, et
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moi je suis du mien, si uniquement, si étroitement ! Quoique je ne pratique guère, je me sens chrétien, et catholique par toutes mes fibres, et vous êtes une païenne. Vous trouvez tout naturel de traiter ce lamentable Bellagamba comme une bête rare dont vous rêvez d'avoir la race. Pour vous, ce nain n'est plus une créature humaine. C'est un bibelot. Mais choses et gens, qu'est-ce qui ne vous est pas un bibelot? Un bibelot, ce décor italien. Vous habitez un musée... Des bibelots, vos hôtes : cet Allemand, cet Anglais, cette Américaine, cet excellent Père Desmargerets, moimême.. » — Et, sur un mouvement de protestation de la duchesse. — a Mais oui, un soldat de mon espèce, au xx® siècle, à Paris, c'est une survivance, à vos yeux, une autre bête rare. Vous êtes une femme de luxe, d'abus, de fantaisie, et l'homme que je voudrais être, que je ne suis pas, hélas l à cause de la commune faiblesse, c'est le moine militaire, qui a l'armée pour couvent, la guerre juste pour religion, le sacrifice pour mot d'ordre. Quel anachronisme ! Quelle curiosité ! Et vous ne vivez que de cela, de curiosité... Jusqu'aux idées qui ne vous sont que des bibelots, y compris les plus dangereuses et pour l'ordre social et pour vous, une grande bénéficiaire de cet ordre, pourtant. Une duchesse de Boannez subventionnant des journaux d'anarchie, — c'est à ne pas y orotie,
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et aveo vous c'est logique, — donnant un chèque de cent mille francs à un militant du nihilisme, à un Boudiné ! Comment j'ai su cela? Peu importe. Je l'ai su. Tant que j'ai pensé que l'enfant existait, j'ai supposé que ce médecin savait ce secret, que vous le payiez et l'éloigniez pour qu'il ne me parlât point. Hé bien! Non. C'était encore du dilettantisme, celui de. la Bévolution, après les autres. Votre Idéal, c'est de vous prêter à tout, de ne vous donner à rien. Mon Idéal, à moi, c'est de ne me prêter à rien. C'est de me donner à ce que je crois, absolument, complètement. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas être heureux l'un par l'autrci pourquoi j'ai eu raison de partir, il y a deux ans, pourquoi j'avais raison de vouloir partir hier. Je vous aime et je n'aime rien de ce que vous aimez. Vous m'aimez et vous n'aimez rien de ce que j'aime. Quelle misère, et il n'y a pas de remède!... »
La duchesse avait écouté ce réquisitoire, la tête baissée, les prunelles fixes, comme déconcertée, comme sidérée de ne pas se révolter contre l'accent de plus en plus sévère de cet homme qu'elle se sentait aimer davantage à cause de cette sévérité même. H la repoussait, il l'outrageait. Encondam-^ nsnùt ce surhumanisme à la Nietzsche dont elle faisait son orgueil, c'était son être le plus intime qu'il blessait au vif, le point le plus profond de son
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orgueil intellectuel, et, au lieu de lui en roidoir, elle le ohérissait plus encore. Pour la première fois, habituée qu'elle était à voir tout plier devant sa beauté, son intelligence, sa noblesse, ses millions, dans l'ordre des choses morales comme dans celui des choses matérielles, une volonté plus forte se dressait devant la sienne. Lors de leur rupture» deux années auparavant, quand Hi^ues prétendait sacrifier leur amoiur à son métier, c'était elle qui attaquait, elle qui reprochait, qui insultait à l'égoïsme du jeune homme, à son manque de cœur, à la vilenie de son abandon. Aujourd'hui les rôles étaient changés. Hugues devenait l'accusateur, elle, l'accusée, et elle éprouvait qu'à son humilia* tion une douceur se mêlait, presque une volupté, celle d'être dominée, maîtrisée. Oui, c'était un maître qu'elle avait, à son insu, cherché autrefois, dans cet amant. Avant qu^elle ne connût l'officier d'Afrique, des propos du monde avaient éveillé son attention sur lui, et sans doute, comme il l'avait dit, la singularité de ce caractère, si fortement frappé, dans un milieu si banal, l'avait attirée d'abord. Mais aussitôt cet intérêt qui aurait pu n'être qu'un jeu, avait envahi les portions inconscientes de son âme, lassée d'artifice. Oui, la femme en elle avait cherché le maître, et, le rencontrant à cette minute, elle cédait, elle se soumettait. Impulsivement, dans un immense
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désir qu'il lui parlât aveo douceur, qu'il se laissât aimer, elle lui dit :
— c Si, Hugues, il y a un remède. Apprenez-moi à vous plaire, à penser, à sentir comme vous désirez que je pense et que je sente. Mon existence actuelle vous choque? Si vous saviez comme cela me coûtera peu de la quitter ! !Faut-il vous le répéter? Je ne la mène, depuis deux ans, que pour vous fuir. Elle n'a plus de signification, du moment que je vous ai. Donnez-moi quelques jours pour tout régler, et puis dites-moi où vous voulez que je vive et comment. J'y vivrai. Faites de moi votre chose, mais une chose près de vous. Que je ne vous perde pas une autre fois ! »
— « Ah ! » gémit-il, « si je pouvais vous croire ! »
— « Begardez-moi, » implora-t-ellci « et vous me croirez. »
— a Mais je le sais bien, que vous ne me mentez pas. Seulement, c'est votre émotion du moment, qui parle, ce n'est pas vous, le vous qui allait et venait quand je n'étais pas là, le vous qui ira et viendra quand je n'y serai pas, la personne que vous ont faite votre naissance, votre éducation, votre fortune, votre milieu, votre indépendance, tout ce que je sais de votre passé... et tout ce que je n'en sais pas... »
n s'arrêta, efErayé de ces dertiiers mots, prononcés impulsivement, eux aussi, et lourds de trop
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de sens. C'était la suprême accusation après tant d'autres, le cri de cette jalousie rétrospective, commune à tous lés bonheurs hors la loi, et d'autant plus oruellé pour tm amant, Qu'elle se nourrit des preuves fûêmes que sa maîtresse lui donne de son amour. -^ Ce qu'elle â été poUr moi, elle l'a été pour d'autres. -^ Âh ! l'injuste raisonnement ! Une fois conçu, comment s'arracher à son irréfutable prise? Hugues savait que, depuis Tannée 1904 la duchesse était veuve. Que de jours s'étaient succédé ainsi, durant lesquels combien d'hommes l'avaient rencontrée, < — comme lui, — désirée, — comme lui, — et dans quelle liberté ! Qu'il s'était de fois douloureusement meurtri à ce mystère, sans se reconnaître le droit, ni d'une question, ni d'une enquête ! Et dans le paroxysme de l'émotion où le portait cette lutte contre sa maîtresse et contre lui*-même, l'outrageant aveu lui échappait, — informulé, indirect. Il était cependant si clair que celle-ci en reçut un choc nouveau. Tout à l'heure, quand il faisait le procès à son caractère^ elle ne s'était pas défendue. Les autres griefs, articulés par Hugues, reposaient sur des observations, interprétées implacablement, crueU lement, mais exactes. Tout était faux dans le dernier, que son expression contenue rendait plus insultant. Cette demi-rétio^ioe étendait le soupçon en ne le précisant pas. Pour des raisons
l'amour VAINQUBUB de l'orgueil 179
qui tenaient à rUstoire la plus secrète de sa sensibilité, M™^ de Boannez, avant de rencontrer Hugues Courtin, n'avait pas aimé. Ce premier amant avait été pour elle ce qu'elle avait été pour lui, le premier amour. Comment aurait-elle résisté au désir, au besoin de le lui crier, de revendiquer le respect pour un sentiment, sur lequel il^ n'eût pas marché autrefois s'il ne l'avait pas méconnu ?
— « Mon passé ? ... » répéta-t-êlle, « mon passé ? ... » — Et violente : — « Hugues, nous sommes dans une de ces minutes où les ménagements ne sont plus de mise. Nous nous devons, vous à moi et moi à vous, toute la vérité. Est-ce de mon passé sentimental que vous voulez parler? »
— « Laissons cela, » fit-il, « j'ai eu tort, i
— « Vous vous dérobez. Ce n'est pas digne de vous, ni de moi. Toute la vérité, je vous répète. Il me la faut toute. Oui ou non, quand vous étiez loin, en Afrique, et que vous vous donniez des motifs pour vous approuver de notre rupture, y avait-il aussi ce mobile-là? Vous disiez- vous : je n'ai pas été son premier amant?... Voua vous taisez... »
— « Vous voulez toute la vérité? » répliqua-t-il d'une voix grave. « Oui... Ah ! qu'est-ce que voua me faites vous dire?... Oui, depuis cette rupture, je me suis souvent posé cette question : quelle
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place ai* je eue dans sa vie? Et, dans mon âme et conscience, je n'ai jamais pu me répondre. »
— a Et maintenant? » supplia-t-elle.
— a Je ne peux pas répondre davantage. »
— « Et vous m'aimez? »
— « Et je vous aime. »
Il y eut im long silence entre eux. Ils avaient continué de marcher. Us s'arrêtèrent tout d'un coup. Absorbés, comme ils étaient, dans leur pensée, ils n'aperçurent pas le masque redoutable de Bellagamba, qui, pour surprendre le secret de leur entretien, avançait à moitié sa tête féroce hors du feuillage taillé en muraille. Il les suivait depuis le début, rampant entre les arbres, de tronc en tronc. C'était M"^® dé Roannez qui parlait à présent.
— « Hugues, » commença-t-elle d'une voix aussi grave que celle du jeune homme, une de ces voix qui sortent de l'arrière-fond dernier de l'âme, — a quand vous m'avez reproché ma vie, tout à l'heure, je vous ai dit : Ordonnez, je la changerai. Je vous dis maintenant : « Prenez-la, cette vie. Faites-en une chose à vous. Ëpousez-moi. Je ne doute pas que vous ne m'aimiez, et vous ne doutez pas que je ne vous aime. Vous ne doutez pas non plus que je ne vous mette haut dans mon estime, très haut. Vous êtes bien sûr que je ne
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voudrais pas vous faire cet. aflfront, à vous. » — Elle répéta : — « A vous ! de vous exposer à rencontrer un homme qui puisse dire de votre femme : Elle a été ma maîtresse. Mais cet homme n'existe pas, Hugues. Entendez- vous, il n'existe pas... Avant vous, je n'avais pas aimé. Si vous aviez connu M. de Boannez, ce malheureux à qui l'imprudence de ma pauvre mère et l'enfantillage de -mes vingt ans m'avaient livrée, vous vous expliqueriez beaucoup de choses de moi. L'épreuve de ce triste mariage avait été trop dure. Une fois libre, je m'étais juré de m'aSranckir de l'amour. Ce serment, je l'ai tenu, durant les plus belles années de ma jeunesse. Vous parlez de ma curiosité ? Cet amour que je rencontrais partout, dans la musique, dans les livres, dans les conversations, dans le monde, j'ai tendu toutes les forces de mon être à l'ignorer. Je m'en suis défendue comme une jeune fille à la veille d'entrer au couvent, et j'étais veuve, et j'étais libre, et vous savez que je ne crois à rien. . . Et puis, je vous ai rencontré. On m'avait beaucoup parlé de vous, et j'étais curieuse de vous connaître, c'est vrai, mais je ne prévoyais pas ce qui s'est passé en moi dès ce premier soir, vous vous souvenez? à ce dîner chez M"^® de Caudale. Je ne vous l'expliquerai pas, je ne le comprend pas moi-même... Avais- je exercé sur mes sentiments une contrainte
hors nature, qui les avait comme pressés, comme ramassés en moi? Ce refoulement a-t-il produit une sorte d'explosion, aussi soudaine qu'irrésistible? Je ne sais pas. Si une de mes amies, la veille, m'avait raconté d'elle ce que j'ai éprouvé auprès de vous, ce premier soir, je l'aurais traitée de folle. Vous m'auriez demandé, une heure après que vous m'avez été présenté : « M'aimez-vous? » je crois que je vous aurais répondu : « Oui », tant vous vous étiez, rien qu'en me parlant, en étant là, en m'apparaissant, — je ne trouve pas d'autre mot, — emparé de mon être, avec une violence dont Je suis restée d'abord épouvantée. Cette révolution de toute mon âme, si rapide, si complètement inattendue, je n'ai pas voulu l'admettre d'abord. J'ai espéré, voyez, je suis franche, que cette émotion n'était qu'une crise. Dépendre d'un autre, ne plus me tenir en main, était si contraire à toutes mes idées sur moi-même, à tous mes partis pris ! Mais je suis femme, et j'ai senti aussitôt que je m'éveillais d'im sommeil, que je n'avais pas vécu jusqu'alors. C'était comme si je respirais, comme si je regardais la lumière pour la première fois. Je vous ai revu. Vous m'aimiez aussi... Alors, rien n'a plus existé ici-bas que vous et moi. Je n'ai pas calculé, je n'ai pas réfléchi. Je vous ai appartenu comme je vous aimais, en m'abandonnant à une ivresse.
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si nouvelle pour moi qu'elle était un ravifisement. J'aurais pu tous dire oe que je vous dis aujourd'hui : « Ëpousez-moi... » J'ai trouvé une suprême doueeur à vous laisser libre» à tout vous sacrifier de ce que le monde appelle l'honneur... Je me suis dit bien souvent, depuis, que vous ne m'en aviez pas estimée. C'est une grcuade misère, voyez-vous, quand l'abandon d'une femme à celui qu'elle aime devient pour lui un indice de perversité, un motif de soupçon... Mais vous sentez que je suis vraie, Hugues. D n'est pas possible que vous ne le sentiez pas. Dites que vous ne me soupçonnez plus, que vous me croyez. Prouvez-le-moi, en acceptant que je devienne votre femme, la femme du capitaine Courtin, qui le suivra où il voudra, qui ne lui demandera plus de quitter son métier, qui vivra près de lui, dans une petite ville de province française, s'il s'y trouve en garnison, aux colonies si on l'y envoie, qui l'attendra s'il doit être loin... Ah! » conclut-elle dans un cri d'infinie détresse, « si, après cela, vous voulez encore partir, partez, partez. Mais ne dites plus que vous m'aimez... B
Pour toute réponse, le jeune 'homme lui prit la main, et comme il y appuyait ses lèvreB, elle l'entendit qui murmurait : — « Oh I si ! Je vous aime !» — Et elle sentit qu'il pleurait. Bans un transport, lui saisissant et lui relevant la iéte,
elle se mit, d'un baiser prolongé, à boire ces larmes. Elle le serrait contre elle avec une énergie sauvage et tendre, et elle répétait :
— « Tu m'aimes !... Je t'ai ! Je t'ai !... »
— « Oui, » répondit-il, « je t'aime et jo te crois. •
1; Un bruit de branches froissées les fit se séparer brusquement. Us demeurèrent une minute, immobiles, à écouter. Mais rien.
— «Ce sera quelque oiseau qui se sera envolé... » dit-U.
Elle haussa les épaules, et, le regardant de nouveau passionnément :
— « Que l'on nous ait vus ou non, qu'est-ce que cela peut me faire? Je voudrais leur crier à tous : «Je l'aime! H m'aime!... »Et je serais heureuse!... Mais.., i> — et sa profonde et soudaine pâleur prouvait qu'elle ne mentait pas, — « cette conversation m'a fait du mal. Je suis trop émue. C'est comme ce matin, quand je vous ai cru blessé. Mon cœur bat trop vite. Il m'étoufie. . . Cela va passer. . . Il faut seulement que j'aille me reposer.. « Et pourtant il faut aussi que je vous parle encore... Maintenant, je ne pourrais plus... Venez chez moi ce soir, quand les gens se seront retirés. Je vous attendrai toute la nuit. Et si vous ne venez pas, nous causerons demain matin. Je serai plus forte, plus maîtresse de moi. »
— « Je vÎBndraî, » répoxklit^il. « Seulc^mf^nt,,, •
— (cSeTxIem.eiLt?...9siippIia-t-eIle,oomm(iil hM-
— « îfon, » dit-U, en secouant la tôta d'un gb^ta de révolte contre la pensée qui lui était v^riua. c îfcHi, non, sî vous ne m'avie» pa« dit toute la vérité, tohktey » insista-t«il| « oo Beralt une trop grande infamie... Cest mol, Dalny, qui vous demande de me promettre que vous sareas ma femme. »
LE MOT DE l'Énigme
La duchesse n'avait plus répondu. Elle fit signe que la voix lui manquait. A peine avait-elle la force de marcher. Elle dut s'appuyer sur Hugues, pour sortir de l'allée couverte et gagner le château, toujours silencieuse. Mais quelles paroles en auraient plus appris au jeune homme sur l'intensité de ce trouble, que la pression, sur son bras, de ce bras de femme qui, tour à tour^ le serrait convulsivement, puis s'abandonnait, comme brisé ? Et il leur fallait s'arrêter, de moment en moment, tant elle tremblait. Quand ils furent enfin à l'extrémité du long et solitaire couloir d'yeuses, ils virent que lord et lady Ardrahan se tenaient toujours sous le berceau de rosiers, lisant leurs lettres. A quelques pas, Eric de Riohter continuait, avec l'infatigable patience germanique, son dessin commencé depuis des jours.
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188 NfîMÉSiS
— «Chère, chère Daisy », dit Hugues toutbas, a voulez- vous que nous leur annoncions nos fiançailles ? »
— « Non ! » fit-elle. Une épouvante passait dans ses yeux, dont il s'étonna : — « Pas avant que nous n'ayons parlé encore. » — Et, suppliante : — « Ah ! venez cette nuit ! »
A peine avaient-Us eu le temps d'échanger ces quelques mots qu'une interpellation de l'Américaine les rappelait tous deux à cette humble réalité de la vie, dont le contraste avec notre état intérieur nous fait sentir, dans des minutes pareilles, que l'amour est un commencement de délire, l'entrée dans un autre univers. On se retrouve dans celui-ci avec le sursaut du somnambule, brusquement réveillé.
— « Savez-vous, Daisy, que nous avons oublié ce brave Père Desmargerets ? A quel moment, ce matin, aura-t-il pris son premier déjeuner? Et il est trois heures ! ... »
— « Vous avez raison, Maud, » répondit la duchesse. — Elle avait, pour quelques minutes, retrouvé son énergie, par cet automatisme de tenue qui fonctionne, chez une femme de son rang, d'une manière quasi impersonnelle. — « Je vais donner des ordres à Bridger. H préparera ce qu'il faut, et, dans dix minutes, Bellagamba aura porté le tout là-bas. Avec son petit automobile, il passe par n'importe quel chemin. »
LE MOT DE l'Énigme i89
ce Bellagamba?... » interrompit Erio de Rich-
ter, « mais je viens de le voir partir dans sa voiture, et qui filait à tombeau ouvert ! . . . » — Et à^ Courtin : — « Vous dites cela en France, n'est-ce pas, mon capitaine? — - Et se tournant vers lord et lady Ardrahan, comme pour affirmer sa supériorité de polyglotte : — « C'est une expression très pittoresque, very graphie, n'est-il pas vrai?... »
« Pourvu qu'il ne se soit pas mis en tête de
prévenir la police? » fit M«^® de Roannez ; a mais je vais au plus pressé. Je commande le déjeuner du Père. Vous m'excuserez si vous ne me revoyez pas pour le thé, Maud?... »ajouta-t-elleavec un sourire souffrant. « Je monte dans mon petit salon me reposer, afin d'être un peu vaillante ce soir. Je ne suis pas encore remise de la secousse de ce matin. »
<c Charmante Daisy ! » dit lady Ardrahan, —
en la suivant du regard, comme elle s'éloignait, — a ceux qui ne l'ont pas vue dans l'intimité ne la connaissent pas. Avec ses attitudes de grande intellectuelle, elle a le cœur si droit, si simple. Vous avez en elle une vraie amie, monsieur Courtin. Si vous l'aviez entendue nous parler de vous, quand vous avez dû venir, de votre façon de prendre votre noble métier 1 Demandez à lord Ardrahan. »
Et l'excellente femme continuait, rapportant
doè phrases de la duchesse, dont ohaoune était une douoeur pour le jetine homme. Comme tous les amoureux qui ont connu la torture du doute, il avait maintenant un ardent besoin de mettre toujours et toujours des arguments nouveaux entre le soupçon et son cœur. Mais le funeste et perspicace démon de la méfiance ne se laisse pas si aisément exorciser, et, en écoutant TAméricaine, Hugues songeait :
— « Puisqu'elle leur parle de moi ainsi, quel motif a-t-elle eu tout à l'heure de ne pas vouloir que je leur annonce nos fiançailles? C'est comme si elle avait eu peur. Mais de qui et de quoiî... »
La peur suppose le danger, et M"^^ de Boannez n'en courait aucun, du moins qu'elle connût.
Elle avait d'ailleurs l'âme trop forte, pour jamais défaillir devant une menace. Sa violente et subite émotion au terme de cet entretien provenait d'une cause plus noble. Ces trois mots « Je vous crois », prononcés par Hugues, d'un tel accent et parmi des larmes, y avaient suffi. Son trouble avait été porté au comble par cette autre phrase du jeune homme : « Si vous ne m'aviez pas dit Umte la vérité » et son insistance à souligner, à répéter ce « toute ». Elle-même pourtant l'avait réclamée aussi, a toute la vérité, » quand elle l'interrogeait sur ses sentiments, et il la lui avait confessée toute