‹ NémésisChapitre 6 sur 33 · LE MOT DE L ENIGME · texte numérisé non relu

LE MOT DE L ENIGME

— elle s'en rendait bien oompte, — au lieu qu'eUe qui avait menti, elle, sur un seul point, mais d'une telle gravité que le reste de ses déclarations s'en trouvait vicié, faussé, dans ses parties les plus sincères. C'était très vrai qu'en écrivant le billet, reçu par Hugues à Saint-Louis, elle n'avait rien voulu que le faire revenir auprès d'elle. C'était très vrai qu'en refusant de lui répondre la veille, elle n'avait rien voulu que le garder à Valverde. Elle avait menti quand, tout à l'heure, dans la clairière, elle avait ajouté à cette affirmation, déjà équivoque : « Il n'y a pas eu d'enfant », cette autre, sciemment, entièrement fausse : « Je n'ai jamais été enceinte. » Elle avait été enceinte, et il n'y avait pas eu d'enfant, parce qu'elle l'avait supprimé. Honteuse et sinistre a»ction qu'une seule personne connaissait, on devine laquelle, et ce que le docteur Boris Boudiné avait entendu par ce « moyen sûr », dont s'était tant inquiété Bellagamba. Le médecin russe avait été l'ouvrier de cet avortement, perpétré dans le troisième mois de la grossesse. Quand la duchesse avait reçu la carte de Hugues, datée de Sienne, elle l'avait invité à Valverde, avec l'intention de lui dire brutalement la chose, s'U la questionnait sur l'enfant, pour en jeter la responsabilité sur lui, sur la cruauté de son abandon: Cela encore eût été presque vrai. Et puis elle avait senti que lui avouer l'infanticide.

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c'était le perdre. Elle n'en avait pas supporté l'idée, et elle s'était tue. Quand, après l'attentat des bandits, un cri de passion lui avait jailli, à elle, du cœur et des lèvres, et qu'il y avait répondu, lui, par un nouveau et immédiat interrogatoire sur l'en£ant, l'évidence s'était imposée à son esprit dans un éclair : si elle parlait, l'horreur apparaîtrait sur ce visage où elle recommençait de lire l'amour. Son mensonge, elle l'avait proféré, dans le bouleversement de cette seconde, comme on étend les mains dans une chute, par un geste instinctif de défense. Le reste avait suivi, et ses nouveaux cris de passion, aussi vrais que le premier, et cette offre, si vraie également, de changer sa vie, de la dévouer à Hugues dans n'importe quelle condition. Se rappelait-elle seulement son crime, quand elle avait dit : a Ëpousezmoi », hypnotisée par une seule pensée : affirmer, prouver, montrer qu'elle n'avait aimé personne avant lui?... Et puis elle avait vu, sous l'ardeur de ses protestations, tous les doutes de Hugues céder, toutes ses défiances. Elle l'avait entendu lui dire : «Je vous crois... Vous serez ma femme... » Et une honte l'avait saisie, irraisonnée, foudroyante, irrésistible, de ne pas répondre à cette magnanimité par une franchise pareille. De nouveau, elle avait reculé devant la parole qui, tombée entre eux, les séparerait, cette fois pour toujours.

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Le sacrifice avait dépassé sa force. EUe avait prolongé son mensonge par son silence. Voilà pourquoi, moins d'une demi-heure après le moment où, folle de joie, elle avait bu sur les paupières du jeune homme ses larmes de tendresse, la malheureuse femme le fuyait dans ce sursaut d'épouvante, et, prostrée sur la chaise longue du petit salon attenant à sa chambre, les rideaux baissés, la tête dans ses mains, elle gémissait, en proie au remords :

— «Je dois lui parler. Je le lui dois. Je me le dois... Je ne peux pa>s... Comment lui expliquer, lui faire comprendre?... »

Oui, c'était bien le remords, celui d'un cœur fier qui supporte mal de tromper un cœur loyal, celui surtout d'une grande amoureuse qui veut que son amant chérisse en elle la femme qu'elle est, non pas le fantôme de son illusion. L'autre remords, celui de l'avortement, elle ne l'éprouvait point. Certaine du pardon de Hugues, elle aurait confessé cet atroce forfait sans un mot de repentir. Car elle ne s'en repentait pas, tant elle l'avaiD accompli dans la logique d'une personnalité dont elle-même ne possédait pas la pleine conscience. En racontant, à celui qu'elle aimait, l'histoire de sa vie, elle en avait tracé le dessin ext^eur. Elle ne discernait pas les oaus^ profondes dont son

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caractère était comme le raccourci. Ne sommesnous pas tous ainsi? Notre âme ressemble à ces archipels où des îlots émergent à la surface des vagues, sommets visibles d'invisibles soubassements, de tout un relief sous-marin qui seul expliquerait ces rochers, ces terres, leur distribution, la nature de leur sol. Nos pensées, nos sentiments, nos volontés reposent de même sur toute une substruotion psychique, dont les assises nous restent cachées, à nous et aux autres. Elles ne seront découvertes entièrement que plus tard, au dernier jour, et ôous cette lumière où « quidquid latet apparehit », comme il est chanté dans l'hymne d'épouvante. Quand l'apôtre dit : « « Alors je connaîtrai comme je suis connu », il veut parler de cette suprême équité qui suppose une intelligence totale de notre passé, le calcul exact et complet des données proposées à notre libre arbitre par l'hérédité, par le milieu, par tant d'innombrables influences qui font de chacun de nous une vivante énigme, et pour lui-même. Cet te justice absolue nous est interdite par notre ignorance. Mais l'humanité veut que devant une faute comme un avortement, toujours si dégradante, quasi monstrueuse, quand elle émane d'un être aussi distingué d'esprit et de sensibilité qu'une madame de Roannez, le témoin de cette aberration essaie d'en dégager la lointaine genèse. Si une

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