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KÉMÉ8I

cable. Elles étaient demeurées, par le contraste, la poésie, toujours regrettée, de sa jeunesse. Il avait réalisé ce paradoxe d'un grand homme d'affaires doublé d'un soldat. Il satisfaisait sa nostalgie militaire par cette idolâtrie pour Napoléon, si fréquente dans la grande démocratie américaine. Faut-il en chercher l'origine ailleurs que dans le' prestige dont rayonne encore l'épopée de la Sécession? Plus tard, la fille du combattant de 1864 devait retrouver, dans Hugues Courtin, la vivante réalisation de l'Idéal entrevu à travers son père. D'abord elle avait subi l'influence des vagabondaiges cosmopolites de sa mère. On se souvient aussi que Mrs John L. Brigham, devenue veuve, avait commencé de promener, d'hôtel en hôtel et de pays en pays, ses excentricités et ses légèretés de déracinée opulente. Les hérédités compliquées de Daisy avaient trouvé là l'occasion la plus favorable pour se développer librement. La souplesse et la mobilité russes avaient fait d'elle une curieuse de chaque forme de civilisation ainsi traversée, d'autant plus que sa facilité slave à vite et bien apprendre les langues lui avait permis de vivre, en Angleterre comme une Anglaise, en Allemagne comme une Allemande, en France comme une Française, en Italie comme une Italienne, lisant tous les livres, s'assimilant toutes les idées, se prêtant à tous les milieux. Elle tenait, de son père

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r Américain, une énergie, et, de sa grand'mère, la juive, une puissance d'application minutieuse, qui l'avaient sauvée du plus dangereux défaut de ces cultures précoces et multiples : l'à-peu-près. Cette existence, prodigieusement exceptionnelle, avait abouti au désastre de son mariage, dont elle n'avait pas eu tort de dire à Hugues qu'il expliquait bien des choses d'elle. A dix-neuf ans, cette intensité d'ardeur cérébrale, en la préservant des dangereuses rêveries féminines, l'avaient laissée aussi complètement vierge de cœur que de corps. Ne s'entendant plus très bien avec Mrs Brigham, malade, et dont le caractère inégal heurtait sans cesse le sien, elle avait accepté d'épouser Artus de Boannez, dans un de ces mouvements d'humeur contre le despotisme maternel qui firent et feront le malheur de tant de jeunes filles. Le duc Artus était joli homme. Il avait des manières fines. H causait bien. Une amie de Mrs Brigham avait su capter la confiance de Daisy, et lui persuader que le jeune duo l'aimait. La pauvre fille s'était crue elle-même éprise. A peine devenue duchesse de Roannez, un hasard lui avait fait surprendre une preuve indiscutable que cette amie de sa mère était la maîtresse du jeune homme depuis des années.

Elle avait marié son amant ruiné à une héritière pour rétablir sa fortune et le garder. Le drôle

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vait passé chez oette femme la nuit qui avait éparé son mariage civil de son mariage reliieux ! Une violente explication entre les époux .vait suivi, et une convention de divorce secret, lî^ncore là, Daisy s'était montrée la vraie fille le l'homme d'affaires de Springfîeld. Elle avait ranché dans le vif et racheté sa liberté, brutasment, en assurant à son indigne mari une pension énorme. Elle avait évité ainsi toute discusâon et tout éclat. La mort inopinée du duc, ; récédant de peu celle de Mrs Brigham, avait mis In, dans les faits, à ce draine conjugal. La jeune ; emme en avait reçu un de ces coups, pour lesquels an des plus originaux parmi les psychiatres modernes, le Viennois Freud, a créé le terme, barbare mais expressif, de trauma affectif. H a lésumé, dans une formule non moins saisissante, 'instinctif travail de réaction qui succède à ces traumatismes moraux, — pour continuer sa métaphore. — Ayant observé qu'ils aboutissent le plus souvent à la névrose, il assimile cette entrée, d'un être trop atteint, dans la maladie, à l'effort par lequel l'artiste, le religieux, le spéculatif se détournent de la réalité trop dure. Us s'échappent dans le rêve, et le blessé moral dans la maladie. Freud appelle cela FlucM in die Krankheit (1). Doctrine

(1) La fuite dans la maladie.

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profonde qui étend au monde mental cette forte vue de la pathologie que la maladie n'est qu'une manifestation défensive de la vie. Quand M^® de Roannez, rappelant ce malheureux mariage et les années d'après, affirmait ; a J'ai voulu m'afîranchir de l'amour », elle disait ce qu'elle savait de son histoire intime. Son geste d'âme avait de beaucoup dépassé ce domaine particulier de l'amour. Elle avait voulu s'évader de sa propre sensibibité. Elle était devenue l'intellectuelle et la dilettante, dont la culture arbitraire et inefficace irritait Hugues, — pour se fuir. Elle s'était comme abritée dans la maladie de l'artifice. Cette irritation n'avait pas empêché le jeune homme de l'aimer, parce qu'il avait deviné, cherché, réveillé la femme vraie par-dessous la femme factice. En comparant à une explosion la crise provoquée en elle par cette rencontre, Daisy avait très exactement défini un phénomène de révolution subite dans le plan de sa conscience. Il est fréquent chez les âmes qui ont trop longtemps exercé une censure trop sévère sur les spontanéités de l'élan vital. Ainsi s'expliquent les coup de foudre dont ceux ou celles qui en sont le théâtre demeurent émerveillés. C'avait été son premier sentiment devant la soudaine r^urrectîon de la Daisy Brigham de sa dixhuitième année. Elle avait dît cela encore. Quelle stupeur et quel ravissement à se retrouver la

fille enthousiaste du volontaire de l'armée de Grant, la fervente enfant^ éprise des hautes choses de la vie, qui s'était comme parée de supériorités pour les offrir en hommage à celui qu'elle aimerait, et qui serait d'essence supérieure, comme elle ! Ce compagnon, elle l'avait enfin trouvé... Et puis, la rupture était survenue, non moins foudroyante. La maîtresse avait été abandonnée, sacrifiée à un métier, dont elle concevait les grandeurs sans en admettre les servitudes. Elle avait bien dit aussi à Hugues son agonie, mais pas le détail, la détresse de sa solitude, d'abord, puis son émotion si heureuse, quand elle avait dû s'avouer qu'elle était mère, et par lui ! Elle avait pensé : « Tel que je le connais, il reviendra dès qu'il saura. » Il avait su. Il n'était pas revenu. Avec quelle révolte, toujours grandissante, elle avait reçu les lettres par lesquelles l'absent demandait, exigeait des précisions ! Et jamais, jamais cette phrase : « Je reviens », la seule dont son cœur d'amoureuse eût faim et soif ! « Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas. » Heurtée, déchirée, ensanglantée à cette évidence, elle avait ramassé toutes ses énergies pour s'évader de cette suprême douleur. Où? Sinon dans l'ancien refuge. La femme que son amour avait recréée en elle soufiErait trop. La délaissée en avait appelé à l'autre, à l'égotiste systématique et froidement intellectuelle, d'avant

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sa passion. Elje avait pratiqué de nouveau « la fuite dans la maladie ». Elle avait voulu redevenir la créature de facticité^ l'espèce de surhomme féminin qu'elle avait été si longtemps, située par sa naissance, sa fortune, son rang, ses idées, audessus des lois, au-dessus de la nature, au-dessus de l'amour surtout et de son esclavage.

L'horrible projet de l'avortement marquait l'épisode aigu du duel institué entre les deux personnes qui s'affrontaient ainsi en eUe. U est très aisé, quand on aime, de se jurer dans un spasme de rébellion : a Je redeviendrai ce que j'étais, quand je n'aimais pas. » Il est moins aisé de le redevenir. Durant le silence de cet après-midi autour du solitaire Valverde, et tandis qu'elle se répétait en pensant à Hugues : «Oui, comment lui faire comprendre? » Daisy revivait ces atroces jours. Elle se revoyait quittant Paris, où trop de choses et de gens lui représentaient Hugues et le bonheur perdu. Elle se revoyait arrivant à Florence, un peu par hasard, beaucoup parce que la saison avancée lui assurait la demi-solitude réclamée par son chagrin, — et surtout cette ville d'histoire et d'art avait été si chère à son esthéticisme de jeune fille et de jeune femme. La dilettante en elle renaissait dans cette atmosphère. La tentation avait commencé là, celle de détruire le vestige vivant d'un amour dont elle ne sentait plus que la

misère. Tous les troubles qu'une maternité clandestine risquait d'apporter dans son existence n'eussent pas compté pour cette âme courageuse, soutenue par le bonheur. Allait-elle les accepter dans l'abandon? Mais surtout» supprimer l'enfant, c'était accomplir l'acte que l'absent haïrait le plus, dont il soujïriraît le plus, quand il le saurait. C'était se délivrer de lui à la fois et s'en venger... Et d'autres souvenirs surgissaient, celui d'abord de sa première rencontre avec le docteur Roudine. Elle l'avait entendu ce jour-là, développer, avec la froide et tranquille logique des Slaves révolutionnaires, les doctrines des mystiques coupables de son pays, les a hommes divins » et les « mutilés à la gloire divine » (1) qui professent la haine de la génération. Cet entretien l'avait frappée à ce point qu'elle avait fait venir le médecin, sous le prétexte de malaises vagues, sans lui avouer la vérité sur son état. Lui-même n'avait point paru le soupçonner. Il était revenu une seconde fois, une troisième, toujours sans la plus légère allusion à une grossesse possible. A la quatrième visite, il lui avait dit, en la regardant de ses yeux pâles :

(1) Les personnes curieuses de ces aberrations en trouveront un résumé très bien fait dans la série des articles publiés par la revue : La Revue, sous le titre de Parmi les Saints et les Possédés de Russie (numéros de mai-juin-juillet-septembre 1917).

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— «Si VOUS voulez bien vous fier à moi, madame la duchesse, aveuglément, ce que vous craignez n'arrivera pas. »

Elle avait compris qu'il avait compris. Après un silence, elle avait répondu :

— « Faites ce qu'il y a à faire. »

Aucun mot plus précis n'avait jamais été prononcé. Au cours des manœuvres scélérates qui avaient suivi, le médecin n'avait pas manqué à l'étrange pacte de silence conclu entre eux dans un coup d'œil. La demande des cent mille francs, pour le journal révolutionnaire de Zurich, était le promis tribut imposé depuis deux ans à sa cliente par l'avorteur. MJême cette pression morale s'était effectuée, comme le crime lui-mêmCi dans le silence toujours. Maintenant qu'il avait deviné que Hugues était le père de l'enfant supprimé,

— car il l'avait deviné, MJ^^ de Boannez n'en doutait pas, et c'était la raison qui l'avait décidée,

— oui, muni de cette arme nouvelle, allait-il entreprendre une campagne de chantage? Cette menace l'eût laissée bien indifférente. Une seule chose lui importait, à cette minute où, brisée, le visage enfoui dans les coussins, sentant sur elle la confuse et lourde pesée du passé, elle écoutait le balancier de la pendule emplir le petit salon de son monotone et implacable battement' : quelques heures encore, et ce serait la nuit, et Hugues entre-

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rait dans cette ohambre. Il la prendrait dans ses bras. II lui renouvellerait la protestation de sa foi en elle, l'engagement de leur mariage. Continuerait-elle de lui mentir? Après lui avoir déclaré, si solennellement, si sincèrement aussi, qu'elle ne lui ferait pas cet afiront de l'épouser, ayant eu un amant, lui infligerait-elle cette pire injure : le mettre à la merci d'une parole d'un Roudine? Tout simplement, commettrait-elle la lâcheté de le tromper, en lui cachant une action qu'il détesterait, s'il la connaissait? Elle ne se méprisait pas de cette action, et elle n'acceptait pas cette idée d'être la femme de cet homme, sans qu'elle lui eût confessé cela au&si. Ce scrupule d'honneur dans l'amour révélait la qualité première de sa nature, et ce mutisme de sa conscience autour de son crime attestait le travail de destruction accompli en elle, par le jeu funeste de son intelligence, par cette débauche de dilettantisme sans contrôle. Elle s'était amoraiisée, en essayant de tout comprendre, d'être la passante de toutes les théories comme de toutes les impressions, — preuve après tant d'autres que la pensée n'est pas bienfaisante par elle-même, qu'elle a ses abus comme la volonté, qu'elle exige, pour rester normale, une discipline. Elle n'est saine qu'à la condition de servir. Puisse l'illustration, si spéciale soit-elle, de cette grande ioi, trop méconnue des oiviligée à outrance, justi^

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fier aux yeux du leoteur les duretés parfois brutales de cette analyse d'un lamentable égarement !

Mais n'y a-t-il pas une leçon salutaire, de celles qui ressortissent essentiellement à la clinique des mœurSi dans le simple contraste entre le raffinement d'esprit et d'habitudes de l'esthète ultracultivée qu'était cette patricienne, et la vulgarité, la bassesse de l'attentat qu'elle avait commis? Elle n'en percevait même plus la hideur.

Ce qu'elle percevait d'avance, et très nettement au contraire, c'était l'expression d'horreur qui contracterait le mâle et impérieux visage de Hugues, — ce visage qui lui avait enfin souri comme autrefois, — quand la parole irréparable aurait été prononcée. Avouer, c'était le perdre. Ne pas avouer, c'était tant s'avilir, elle et un si cher bonheur, cette joie unique de lui appart-enir, librement, ouvertement, pour toujours ! Pensant à la première de ces deux perspectives, eUe se sentait défaillir de détresse, et de honte, pensant à la seconde. Et le battant de la pendule continuait d'aller, d'aller, rapprochant, d'un mouvement invincible, l'instant où il lui faudrait choisir entre ces deux agonies, et voici qu'à force de prendre et de reprendre l'une et l'autre hypothèse, un compromis s'ébauchait dans son imagination, comme il arrive quand Vùme est enfermée dans un dilemme de désespérance. Un projot lui appa-

raissait, où ramonr et la loyauté trouvaient de quoi se satisfaire. A quel moment précis avaitelle compris qu'elle devait à Hugues la vérité totale sur l'enfant? Lorsqu'il lui avait dit : a Vous serez ma femme. » Et quel avait été son instinct immédiat? Ne pas permettre qu'il déclarât leurs fiançailles. Pourquoi? Les laisser annoncer sans qu'elle eût parlée c'était déjà manquer à la probité du mariage. Mais si ces fiançailles demeuraient secrètes quelque temps encore, n'était-elle pas en droit de reculer aussi la redoutable confession?... Reculer, attendre, — que ce procédé ressemblait peu à l'audacieuse qu'elle avait toujours voulu être ! Pourtant elle se le répétait, ce mot : « Attendre! Attendre! » — « Oui, » se disait-elle, a j'attendrai. Je le reprendrai d'abord. Je l'envelopperai, je l'enivrerai de tant d'amour qu'il ne pourra plus me quitter, et surtout qu'il me comprendra. Oui, il comprendra que cette action, je l'ai commise' à cause de lui, parce que je l'aimais trop, et que j'étais trop malheureuse... Oui, je parlerai, mais plus tard, pas aujourd'hui. Aujourd'hui... b — Elle fermait les yeux, et sentait la fièvre de l'amour courir dans son sang, avec cette certitude du bonheur prochain, presque aussi douce que lui et plus brûlante. Et, soulagée de son anxiété par le recul de la dangereuse explication, son cœur se gonflait d'une autre certitude, celle de la vie-

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toire. Une fois de plus, toutes les oirconstances ne venaient-elles pas de se disposer, comme par enchantement, autour de son désir, oui, toutes, jusqu'à cet attentat des voleurs de la statue? Celui qu'elle aimait était à elle. Non, elle ne l'avait pas retrouvé pour le perdre. EUe le garderait, même après lui avoir parlé. La chaîne de passion et de volupté serait trop forte, après qu'elle lui aurait donné des baisers dont la seule imagination lui mettait dans les veines une ondée brûlante à cette minute, et, dans l'égarement de sa passion, elle se disait :

— « Qu'il me quitte ensuite, quand il saura tout, j'aurai quand même eu cela ! »

Une éclaircie se faisait dans l'orage de ses incertitudes. Cette femme énergique, et qui avait toujours vécu sur des partis pris très nets avec elle-même, se ressaisissait. Elle se redressa de la chaise longue, en se répétant : « Ce qu'il faut, c'est qu'il vienne !... » Dans le petit salon, de chaque côté de la cheminée, pendaient deux grandes glaces du xvn® siècle vénitien, restées intactes dans leur cadre ancien de bois sculpté. Le vert pâle et l'or fané des moulures s'harmonisaient avec cette froideur d'eau glauque et morte que le temps donne aux vieux miroirs. Daisy de Roannez vint se regarder longuement dans une

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d'elles. Ainsi avaient fait, sans dou e, depuis cent cinquante ans, beaucoup d'autres femmes, belles et jeunes comme elle, amoureuses comme elle, et, comme elle, obscurément tentées par le coupable appel qui s'échappe de tous les objets, témoins et symboles de la rapidité de la vie. Que sommesnous, tous, qu'un reflet dans un miroir, aussitôt effacé qu'apparu? De nous, quand nous avons passé, que reste-t-il? Ce qui reste d'une image en allée, sur une glace. Ainsi pensait le poète antique, lorsqu'il composait le vers gravé, par l'architecte de Valverde, autour du cadran solaire :

... Brevis hic est fructus homuUis.

Pauvres hommes ! Qu'ils ont peu de temps à jouir de la vie ! C'est le discours des impies dans PÉcriture : «... Notre existence est le passage d'une ombre. — Sa fin est sans retour. — Venez donc, jouissons des biens présents. — Usons des créatures avec l'ardeur de la jeunesse. — Ne laissons point passer la fleur du printemps. — Couronnons-nous de roses avant qu'elles ne se flétrissent, — et qu'il n'y ait pas de prairie que n'ait traversée notre luxure (1)... » Ces conseils d'être heureuse tout de suite, avant la catastrophe inévitable, avant la vieillesse, avant la mort, une

[i] Le Livre de la Sagesse ^ II, versets 5 et suivants.

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femme éprise, comme était celle-ci, ne se les formule pas en termes précis. Elle les sent, elle les vit, par toutes les fibres de ses nerfs, par toutes les gouttes de son sang. Et Daisy songeait, en se penchant sur les profondeurs décolorées de la vieille glace : « Je suis toujours belle... » Elle souriait, par delà son image, à son amant qui, dans quelques heures, passerait cette porte, entrerait dans cette chambre. Et, levant ses bras dans un geste qui dégageait sa taille mince et son buste souple, eUe arrangeait sur son front ses beaux cheveux, en se rappelant comme Hugues aimait autrefois à en dérouler les boucles châtaines à reflets dorés.

Elle en était là de cette contemplation, lorsque le bruit insolite d'une charrette sous la fenêtre vint l'interrompre. Des éclats de voix accompagnaient la rumeur des roues, le gémissement de l'essieu, et la sonnaille du cheval. La duchesse reconnut le timbre clair du Père Desmargerets :

— « Il ramène sa Némésis, » dit-elle tout haut. « S'il savait tout, comme il aurait peur pour moi ! Mais descendons pour l'accueillir... » — Elle envoya au miroir un dernier sourire, en se prononçant mentalement cette autre phrase : — « et pour revoir Hugues et achever de l'ensorceler par ma présence... »

La chaussée dallée, qui séparait l'étang du

château et sur laquelle on ne passait guère, offrait à cette minute, quand M°^® de Roannez descendit, un tableau d'un rare pittoresque. Les six ouvriers de la fouille étaient occupés à extraire la statue hors d'un tombereau attelé d'im des chevaux de la ferme. Le Père Desmargerets avait réclamé le plus sage, tant il redoutait un nouvel accident. Le marbre une fois chargé, il n'avait pas cessé de marcher à côté de l'animal, qu'il tenait par la bride.

— « La bête n'aurait eu qu'à s'emballer, » — expliquait-il aux autres hôtes du château venus au bruit, eux aussi, « ou à ruer et à devenir la Némésis de ma Némésis... » — Il riait de sa plaisanterie, et il apostrophait ses hommes : — a La tête ! Antonio, prends garde à la tête ! » — Et, voyant la duchesse approcher : — « Je vous la soigne, madame. Je ne veux pas qu'on vous casse son nez. Vous l'avez remarqué? C'est par le nez que toutes les statues antiques sont endommagées. Pourquoi? Des mains maladroites les pnt laissées tomber... U faut toucher ces marbres avec la piété des madones des fresques pour leur bambino... Vous allez encore me traiter de païen, monsieur de Richter. Mais la beauté, n'est-ce pas aussi une révélation?... La roue, Biagio, la roue!... Ah ! voulez-vous me tenir le cheval, capitaine OQurtin?.. Ce balourd serait capable de me casser

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le coin ot\ restent les quatre lettres de la signature... » — Puis» oomme la statue était enfin sortie de la charrette, et indemne : — a Madame, » jeprit-il en s'adressant de nouveau à la duchesse, « voulez-vous me permettre de l'installer à la place que je crois lui convenir le mieux? Dans le vestibule, entre deux colonnes, en face du grand escalier. Il y a là un large banc de marbre, qui lui servira de base. On la mettra un peu en avant, afin qu'elle se déta<she bien du mur... »

— a Faites à votre idée, mon Père, » dit la duchesse, « en attendant que vous l'emportiez. Car elle est à vous. Je vous la donne...

— a A moi?... Ah! madame!... A moi? A moi?... Mais non. Je ne peux pas l'accepter. »

— a Vous l'accepterez,» insista M"^® de Broannez. « Pour le moment, installons-la dans son logis provisoire. »

— « Je vous en demande un moulage pour Berlin, mon Père, » dit Bichter.

— a Et moi pour Londres, » dit lord Ardrahan.

— « Et moi pour Boston, » dit l'Américaine.

— « Il faudra vous adresser au Louvre, »

répondit le Père Desmargerets, «car je n'accepterai la statue que pour l'ofibrir à notre musée... si j'arrive à la faire sortir d'Italie, » — ajouta-t-il tout bas. Il prit une mimique de conspirateur et cligna de Pœil avec défiance vers les ouvriers,

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comme si oes tâcherons, porteurs de la déesse, avaient pu comprendre un seul mot de ce dialogue. — a Êtes- vous content de moi? » demandait M^^ de Boannez à Courtin. a En donnant la statue au Père, je savais bien que je la donnais à la France, à la rivale que vous m'avez préférée .Mais laissez-moi la seconde place. Je m'y tiendrai maintenant. » "

Ils étaient en arrière du cortège qui suivait le transport de la statue dans le château, comme elle prononçait cette humble parole, à mi-voix, et avec quel regard ! Hugues lui prit la main et la lui pressa, longuement, passionnément. Cette étreinte disait qu'il ne se défendait plus, qu'il était à elle, qu'il viendrait ce soir. Elle en frémit de bonheur, ef, sur le pas de la porte du château, elle se pencha et mit un baiser sur cette main d'homme qu'elle étreignait aussi. Ce fut à Hugues d'avoir peur d'une exaltation qui l'émouvait pourtant jusqu'au fond de l'être. Mais leur entretien de cet aprèsmidi avait été trop grave, ce projet de mariage lui représentait une si sérieuse consécration de sa destinée, et cette folle caresse lui rappelait trop des enivrements que l'arrière-repli chrétien de sa conscience avait toujours sentis coupables. Il dégagea doucement ses doigts de ceux de Daisy en lui disant : « Ne compromettez pas ma femme ! •

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Maïs ce reproche fut prononcé d'un accent bien tendre et avec un sourire si ému qu'elle lui répondit un : « Merci, mon aimé », aussi ardent dans sa réserve que son baiser de tout à l'heure. Pour lui obéir, elle fit quelques pas en avant, et elle se trouvait entre lord Ârdrahan et Richter, quand, les six ouvriers aidant, la Némésis fut enfin hissée sur le banc de marbre, entre les deux colonnes.

Ainsi dressée sur ce piédestal, et frappée de côté par la lumière, la Déesse apparut plus menaçante encore que ce matin et presque terrible, une de ses mains levée devant sa bouche pour ordonner à l'homme le silence dans la joie et dans la douleur. Il y avait une autorité impérieuse dans le geste avec lequel l'autre main présentait la coudée, naïf symbole de la mesure imposée à toute énergie, à toute destinée. Quoique de dimensions réduites, elle prenait, du haut de son socle exhaussé, un air de grandeur aussi imposant qu'avait pu être celui de sa sœur colossale de Bhamnunte, décrite par Pausanias dans son itinéraire^ avec sa couronne de cerfs et de petites victoires, et son bas-relief où se voyait Léda conduisant Hélène à Némésis, « car dans l'opinion des gens, » ajoute Pausanias, « Némésis était la mère d'Hélène et Léda sa nourrice. » En cours de route, l'archéologue avait arrêté le chariot pour laver le marbre des

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8oaillnT68 de la boue, en aorte que la patine donnée par les siècles parait la statue d'une splendeur nouvelle. Le Père Desmargerets s'était attaché partiouliàrement à bien nettoyer les caractères de l'inscription, et peut-être pour échapper au trouble où le jetait malgré lui l'a Image impie b, comme disait le moine de San Maroelliano, il la récitait, cette inscription et la commentait :

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