La tour de l'Observatoire
Tous tremblaient près de lui dans l'atmosphère humide ;
Lui seul ne tremblait pas de ce frisson de mort
Qui contracte la chair sur le cœur du plus fort ;
Il avait salué dans sa course lointaine
Tous les boulets fondus du Tage au Borysthène ;
Même son corps de fer ne put être assailli >'iiill ^J^'
De ce froid qui glaça l'échafaud de Bailly; ^
Car au lit des soldats quand il prenait sa place,
Comme sur l'édredon il dormait sur la glace. ^
Les apprêts furent courts, l'assassinat fut prompt;
On lui troua cinq fois la poitrine et le front.
Quel est-il ? — C'est celui que tout bulletin nomme;
C'est l'homme qui fut grand, même près du grand homme ;
C'est le glorieux Ney; c'est celui qui trouva
Un baptême nouveau devant la Moskowa ;
Celui qui, revenu des confins de la terre,
Réchauffait, sous les plis de son manteau de guerre.
Nos soldats égarés sous des bois inconnus,
Et rougissait la neige au sang de leurs pieds nus;
Celui qui, des canons éteignant la fournaise,
Suivit, plus de dix ans, l'Iliade française
1. C'est au mois de novembre 1793 que Bailly fut conduit à l'échafaud. Dans le trajet de la prison au Champ-de-Mars, lieu de l'exécution, une pluie line et pénétrante qui n'avait cessé de tomber, traversa tellement la victime qu'elle monta sur l'échafaud en grelottant. « Tu trembles, Bailly, lui dit un des aides de l'exécuteur. — Oui, je tremble , répondit le courageux vieillard ; mais c'est de froid. »
2. M. de Ségur , que je n'ai pas en ce moment sous les yeux , dit à peu près , je crois , « qu'au passage de la Bérésina , Ney s'enveloppa de son « manteau et dormit sur la terre glacée ; car , » ajoute l'historien , « il « avait une de ces puissantes constitutions sans lesquelles il n'y a point de « héros. »
Sans qu'un boulet vomi des cent mille volcans
Osât frapper de mort l'Achille de nos camps !
Eh bien ! il est tombé comme un vil réfractaire
Qu'on livre, pour l'exemple, au prévôt militaire, .,1 j] »,{)
Comme un lâche conscrit qu'un plomb vulgaire abat
Pour avoir déserté la veille du combat !
Oh! comment tant de gloire est-elle disparue?
Un assassin posté dans l'angle dune rue
Sur le cœur du héros appuya le canon.
Et le voilà gisant sur un terrain sans nom.
Les soldats des Bourbons, ignoble valetaille,
Ont pris un carrefour pour leur champ de bataille ;
Ils s'éloignent honteux, et le cadavre est seul :
Alors la charité lui prête son linceul.
On l'emporte, et devant le brancard de misère
Une femme à genoux récite son rosaire. *
Et dans le Luxembourg aux lugubres arceaux Que faisaient cependant ces Pairs, ces grands vassaux Qui, pour plaire à leur Cour sanguinaire et dévote, A défaut de poignard, égorgeaient par le vote? Croyez-vous qu'oublieux de leur crime récent, jjj{,| jj^j Ils dormirent la nuit comme dort l'innocent? .fi
Non; l'épineux remords tourna dans leurs entrailles ; La nuit donna des voix aux fentes des murailles ; Des squelettes humains pétris de sang et d'os
1. Une gravure que Ton a multipliée à rinlini représente le maréchal Ney, criblé de balles , étendu sur un brancard, et près de lui , à genoux, une sœur de charité en prières. Cette gravure, bien simple, est on ne peut l>lns tou(;h:inte.
Traînèrent leurs reflets sur le blanc des rideaux ;
L'homme dort, mais le cœur veille dans l'insomnio.
Avez-vous oublié cette horrible agonie
Où le pâle Bellart, levé sur son séant,
Revit le fusillé qu'il croyait au néant?
En voyant sur son lit la grande mort vivante,
L'accusateur se tut, il râla d'épouvante,
Et de rouges sueurs froidement inondé
Il rendit tout le sang qu'il avait demandé. ^
Car la tombe des morts est pleine de mystères ;
La mort a beau tarir le canal des artères,
Le sang de l'homme juste élève une vapeur
Qui fume dans la nuit et qui glace de peur.
On dit que depuis lors, depuis cette journée.
Seize fois à nos pleurs par le temps ramenée.
Le Sept Décembre, jour qu'on nous l'assassina,
Tous les spectres glacés de la Bérésina,
Du Luxembourg désert ouvrant la grande salle,
Entraînent au jardin une ombre colossale ;
Sous le drap qui le couvre, un tambour gronde et bat
Le nocturne rappel de l'horrible sabbat;
De leur propre désastre effroyables copies,
Ils collent sur leurs os de sanglantes charpies :
Avec des doigts osseux, roidis par des frissons,
De leurs cheveux pendans ils peignent les glaçons ;
Les uns sur le bassin oii l'eau s'est épaissie
1. C'est bien à regret que j'invoque ici le souvenir de l'agonie de Bellart ; mais de hautes considérations doivent l'emporter sur de simples convenances ; d'ailleurs les journaux du temps, le lendemain même de la mort de Bellart, donnèrent des détails sur cette agonie, qui fut troublée par un délire de remords oi par d'épouvantables visions.
Glissent, en souvenir du désert de Russie;
D'autres, se nivelant aux fossés du chemin.
Implorent des amis en leur tendant la main ;
Ou, sur la neige assis, de leurs mains de squelettes.
Ils soignent en riant de hideuses toilettes ;
Puis, comme sur un pont du fleuve désastreux,
Tous marchent, en convoi, vers l'enclos des Chartreux. '
Aux bornes du jardin la fantastique armée
Glisse par les barreaux de la grille fermée ;
Sur les lieux où le meurtre à tel jour s'acheva
Chaque spectre en passant murmure : Moskowa !
Au sommet de la tour un lumineux fantôme
Porte les os de Ney, débris qui furent homme.
Et les bras étendus devant ces restes saints,
Il nomme lentement tous les pairs assassins.
Après, troublant la nuit de sanglots et de râles.
Tous ces spectres guerriers s'élèvent en spirales ;
Ils rasent dans leur vol le sombre Luxembourg,
Et de là se ruant sur l'orgueilleux faubourg.
Ils fouillent les hôtels ; et partout oii réside
Un homme qui trempa dans ce grand homicide
Ils entrent ; sous l'alcôve ils plongent un regard
Et soufflent sur le lit les songes de Bellart. ^
1. Le lieu où a été fusillé le maréchal Ney fait partie de l'ancien terrain des Chartreux.
2. Voici une anecdote remarquable qu'on lit dans l'excellent ouvrage de M l'avocat Claveau sur la police de Paris :
« M. Bellart, mélancolique et triste de son dévouement fatal aux Bour- « bons, cherchait à se distraire et recevait chez lui beaucoup de monde, « afin sans doute de s'étourdir. Son vaste salon ne désemplissait pas de « gens de toutes les professions qui venaient saluer l'homme puissant. Un « soir, dit-on, la réunion était fort nombreuse et trés-calme ; font h coup
Tant que dans ce palais de mémoire fatale
Un assassin de Ney restera sur la stalle ;
Tant que d'impures mains, par un tardif remord,
N'auront pas effacé ce jugement de mort,
Et qu'un arrêt nouveau, devant l'Observatoire,
Ne décernera pas un marbre expiatoire,
Le Pair qui siégera près du banc du héros
Servira de complice aux quarante bourreaux ; ^
Ce siège est teint de sang, malheur à qui l'envie î
Honte à qui prend sa part de ce remords à vie î
Plaignons ceux qui déjà sont venus dans ces lieux
Echanger contre un titre un serment oublieux !
D'autres, pour s'installer dans cette haute Chambre,
Se donnant un sursis, viendront le sept décembre;
Qu'on ouvre devant eux la porte à deux battans,
C'est le jour du grand deuil... Fils de Ney, je t'attends ! ! '
« la porte s'ouvre , et la voix d'un domestique annonçant une nouvelle « visite se fait entendre : M. le maréchal Ney ! s'écria-t-elle tout haut et « au milieu du silence général. A ces mots, les spectateurs hésitent, le « maître se trouble et pâlil. On fait place, et l'on voit entrer un ami de la « maison, M. Maréchal aîné, dont le valet de chambre, qui ne servait « que depuis peu de temps , avait estropié le nom d'une façon si singu- « lière. »
1. Il ne reste plus que quarante Pairs de ceux qui ont voté la mort du maréchal Ney.
4 Décembre 1831,
Malesuada fumes'.
ViRGIlE.
Mon volcan tant prédit a déchaîné ses laves; ■ La voilà devant nous^ la guerjce des esclaves ; De nouveaux Spartacus sortent dés atelie^'s, Les conscrits de la faim s'enrôlent par milliers ; En guise de drapeaux, de guidons,, de cornettes, Ils arborent un pain au bout des baïonnettes, Et par le sort injuste écartés du festin. Ils vont asseoir leur camp sur le Mont-Aventin. Qui les fera descendre, et quel ami du trône Viendra mettre une écluse à la vague du Rhône ? Hommes d'Etat, on ht dans un livre ancien L'art de remettre un peuple au joug patricien, De calmer ses fureurs sous la branche d'olive ; Eh bien ! qu'un doctrinaire armé de Tite-Live, Qu'un Agrippa moderne élu par Villemain, Passe le nouveau Tibre en costume romain ;
Qu'au nom de Y estomac, en style pédagogue,
A ces membres mutins il conte l'apologue.
Mais, hélas ! l'apologue a perdu son pouvoir;
Le peuple s'est fait vieux, rien ne peut l'émouvoir;
L'Agrippa déclamant sur le mont de Fourvières
Irait finir sa fable entre les deux rivières.
Que faire?... Pour finir un drame commencé,
L'acerbe République eut son Dubois-Grancé ; ^
L'échafaud voyageait vers Commune- Affranchie ; ^
Quand le midi royal flamboyait d'anarchie,
Elle terrorisait, par la voix du canon.
Le Port-de-la-Montagne et la Ville sans Nom ;
Mais les temps ne sont plus où, devant deux abîmes,
La France punissait des crimes par des crimes;
Où la loi, pour saigner la patrie aux abois,
De l'horrible lancette armait CoUot-d'Herbois; ^
Sombre histoire, qui laisse aux nations à naître
Un problème de sang qu'un jour fera connaître!...
Non, ces temps ne sont plus; et puis cette cité
Est vénérable encor dans son adversité ;
C'est la sœur de Paris : 4 sublime prisonnière,
Elle veille avec nous sous la grande bannière;
1. Dubois-Crancé fut un des membres les plus fougueux de la Convention nationale. Il fut envoyé à Lyon pour comprimer l'insurreclion de cette ville, où l'on se rappelle encore ses épouvantables rigueurs.
2. On sait que Commune-Affranchie fut le nom donné à Lyon par la république; Toulon se nommait aussi Port-de-la-Montagne, et Marseille la ville sans nom.
3. Collot-d'Herbois fut l'un des hommes les plus remarquables et les plus sanguinaires de la révolution. Envoyé à Lyon, en novembre 1793, pour exercer sur cette malheureuse ville toutes les vengeances de la Convention, il lit périr plus de seize cents personnes par la main du bcurreau.
i. On sait que Lyon est la seconde ville du royaume.
Ouand sa faim a poussé de légitimes cris, L'a-t-on vue, arborant les emblèmes proscrits, Tendre, pour obtenir l'obole demandée.
Une main royaliste à l'infâme Vendée?
Oh ! si nos artilleurs arrivent sur ces monts Qui couronnent les murs de ceux que nous aimons ; Si, prenant pour redoute un point qui les domine, Ils veulent bombarder ce camp de la famine, Pour charger les canons et les mortiers d'airain, Qu'en forme de boulets ils pétrissent le pain : Quand ces boulets sauveurs descendront sur la ville. Le peuple soufflera sur la torche civile, Et sans peine abdiquant un règne passager. Il n'en conservera que le droit de manger. Triste sort du Pouvoir! la Doctrine qu'il aime A jeté son vaisseau sur l'écueil du dilemme : Ou dans le sang du peuple éteignez ce brandon. Ou flétrissez la loi par un humble pardon. Qui vous l'eût dit! avant cette triste semaine, Paris était pour vous un bienheureux domaine; Le sopha nonchalant vous avait assoupis; Le salon sous vos pieds déroulait ses tapis ; Comme l'avait dit Thiers, prophète de la chambre. Les fleurs naissaient pour vous dans le mois de novembre; Noyés dans vos fauteuils, le visage vermeil , Vos yeux ternes encor d'un lubrique sommeil. Sans souci pour le Rhin, ou la Loire, ou l'Ardèche, Vous lisiez en riant la bénigne dépêche; Puis au Conseil, le soir, devant le Carrousel, Votre orgueil se targuait du calme universel :
Plus de ces tristes nuits où Paris sans lanternes Entendait le tambour, ce tocsin des casernes; Le riant télégraphe, à Montmartre endormi, N'avait, à son réveil, que des gestes d'ami ; Pour défendre le seuil de chaque ministère, C'était assez pour vous qu'un garde sédentaire, Mariant la giberne à l'innocent briquet. Balançât sur l'épaule un frauduleux Gisquet. ' Quel réveil ! ils dormaient sur le roc de Sisyphe ! Soudain le télégraphe, effrayant logogriphe. Automate de l'air par novembre engourdi, Tend ses bras torturés vers l'orageux midi : Ce n'est plus cette fois une émeute de femmes; C'est Lyon tout entier qui roule dans les flammes; C'est un peuple affamé qui, des toits descendu, Pour la Charte promise à son travail ardu. Attaque l'industrie aux calculs économes; C'est le rugissement de soixante mille hommes ; C'est un grand désespoir par la faim suscité. Un suicide immense où court une cité.
Voilà, voilà le fruit de vos œuvres iniques, Journaliers du Pouvoir, Hercules pulmoniques, Qui voulez soutenir sur votre dos étroit Un accablant fardeau que chaque jour accroît ! Venez, courtiers-marrons de la diplomatie, Hommes à fibre molle, à cervelle endurcie.
1. Peu de teiups après la révolution de Juiilul, M. Gisquet s'iiiléi-ess;! dans uue fourniture de fusils; depuis lors, tous les fusils de mauvaise qualité furent appelés des fusils-Gisquet, et, par abréviation des Gisquets.
Entre les bras sanglans de ces fleuves jumeaux, Venez voir la cité que crispent tant de maux. Vous aviez posé là, pour double sentinelle, Le préfet Dumolard et le maire Prunelle ; L'un, faisant à sa ville un éternel adieu, S'encroûtait au sénat dans le juste-milieu; L'autre, depuis trois mois, n'avait pas su connaître Le complot d'une ville ourdi sous sa fenêtre; La veille où de la loi fut rompu le lien, Ce Pangloss des préfets écrivit : Tout est bien. Partout vous étalez vos étranges bévues : Le brave et vieux Gazan, qui s'endort aux revues, Est chargé d'ouvrir l'œil sur nos ardens climats ; ' A ses côtés se meut un opaque Thomas; ^ Aujourd'hui, pour surcroît, le ministre colère Leur expédie en poste un homme impopulaire, Molitor, maréchal nommé par Charles-Dix Pour avoir escorté le Dauphin à Cadix.
C'est qu'on ne vit jamais dans nos tristes annales Plus de marchés honteux, plus d'intrigues vénales; Les députés, élus pour nous faire des lois, Ouvrent effrontément leurs boutiques d'emplois ; L'impur solliciteur, que rien ne rassasie, Retire son brevet des jupons d'Aspasie ; Le virus doctrinaire, inondant les chevets,
1. Le général comte Gazau , uue de nos plus belles illustrations militaires; il commande la plus importante division du midi; son grand âge et ses glorieuses blessures devaient Péloigner d'un poste si important, où il n'a j)our appui que le plus absurde des préfets.
2. M. Thomas, jadis avocat à Marseille, et aujourd'hui préfet de cette arande cité.
De stigmates honteux macule les brevets.
Ainsi, des flancs impurs de tous nos ministères
Tombent sur notre sol des fœtus adultères,
Avortons souffreteux, automates mouvans,
Mannequins que Périer empaille tout vivans.
Et puis, étonnez-vous si ces nains rachiliques
Sentent craquer leurs dos sous les chocs politiques;
Si, devant les périls qu'ils n'ont pas su prévoir.
Pour s'échapper plus vite ils jettent le pouvoir !
Ah ! quand de tant de deuils l'argument énergique
D'un ministère absurde accuse la logique;
Quand tout s'échappe et fuit sous vos doigts oppresseurs ;
Quand une ville, grande entre toutes ses sœurs.
Celle que le midi nomme sa capitale,
Sur le trône des lois met la force brutale ;
Quand la haine ou la faim que ligue le malheur.
Aux torches de Lyon vont allumer la leur;
Que dans chaque cité gronde l'écho du Rhône.
Il faut résilier son bail avec le trône,
S'abîmer au néant de toute sa hauteur.
Et signer son exil au front du Moniteur,
Comment répondrez-vous? que la France elle-même Semble s'agenouiller devant votre système ? Que vingt fois accusés, le sénat, chaque fois. Vous acquitta toujours aux deux tiers de ses voix? Que la majorité vous soutient? oui, sans doute. Vous l'avez, et l'on sait même ce qu'elle coûte; L'homme qui veut se vendre est toujours acheté; Tout ministre qui paie a la majorité :
Et combien sont sortis de l'urne électorale,
Candides, le cœur plein d'une austère morale,
Cerbères que le miel ne pouvait endormir,
Hurlant à triple gueule au nom de Casimir,
Qui depuis, dans l'Eden, d'un souris débonnaire.
Ecoutent le serpent de l'arbre doctrinaire.
Et qui, sur leur famille étendant tous leurs vœux.
Placent, en votant bien, leurs fils et leurs neveux!
Et pourtant voilà ceux qui brisent notre force !
Du chêne de l'Etat ils n'ont vu que l'écorce !
Oui, débiles preneurs d'une paix à tout prix,
Aux besoins du moment vous n'avez rien compris ;
Mieux que vous dans le ciel nos regards savaient lire :
Ce n'était point l'ardeur d'un belliqueux délire.
Ni l'atroce plaisir d'ensanglanter nos mains
Qui des champs de bataille imploraient les chemins ;
Ne valait-il pas mieux appeler aux frontières
Nos villages, nos bourgs et nos villes entières,
Recommencer Arcole, ou Modène, ou Lodi,
Que d'inonder de sang le fraternel Midi ?
Avec quels cris de joie, aux brises prin tanières,
Le Rhône aurait jeté ses soyeuses bannières,
Et sur les nobles toits, purs de rébellion,
Arboré l'étendard où rugit le lion ! ^
Oui, cette ville seule, accouchant d'une armée.
Eût atteint d'un seul bond les îles Borromée;
De là, fiévreuse encor de son premier élan,
Elle eût montré la France aux portes de Milan.
1. Ou sait que Lyon porte on lion dans ses armes véritablemeut parlantes.
su NÉMÉSIS.
Oh ! que n'auraient pas fait sur un champ de bataille Ces deux peuples, tous deux géans de même taille, Le peuple de Paris et son frère immortel ! Comme deux chevaliers acceptant un cartel. Nobles jumeaux des camps qu'un même pacte lie, Ils eussent en trois jours dominé l'Italie. Us ne l'ont pas compris, ces stupides docteurs, Ces crétins de comptoirs, bétail d'agioteurs, Citoyens de la Bourse, esclaves de la rente ! Et la guerre civile est aujourd'hui flagrante! Et nos braves soldats, que le Rhin attendait, Combattront, sans honneur, le pauvre ou le Verdet ! ' Oh ! gloire à vos calculs, diplomates serviles ! Vantez-nous une paix qui désole nos villes ; Un second Austerlitz pouvait luire demain, ^ Mais vous avez barré tout belliqueux chemin, Et nos soldats, exclus du Rhin et de la Sambre, Dans Lyon tout sanglant fêtent le deux décembre. Que c'est digne de vous ! oh ! soyez bien contens ! . . . Ah ! feuilletez l'histoire, et dans les premiers temps Cherchez-y pour vous tous des leçons salutaires : Quand ces hommes obscurs, qu'on nomme prolétaires. Viennent à découvrir que, des infimes rangs. Ils peuvent se hisser à la taille des grands, Que le pain appartient aux bouches affamées, Alors, malheur à tous ! même si les armées
1. Ou appelait Verdels les réacteurs royalistes de t8l3, qui ensanglantèrent le Midi.
2. J'écrivais ce vers le i" décembre, veille du glorieux anniversaire de In bataille d'Austerlitz.
LYON. Mn
Sous leur artillerie écrasent les mutins,
Leur chute annonce encor des désastres certains :
Spartacus vit tomber sa force colossale ;
Mais la guerre du pauvre amenait à Pharsale,
A Pharsale, à ce jour où périt abattu
Le dernier des Romains en niant la vertu.
\H Décembre 183r
Ifeti lu pueri conlempseris annos.
JOVÉKH.
Par un soir de juillet, quand la lune sereine S'exile au fond du ciel comme une pâle reine, . En songeant au dix-août, je traînais mes pas lents Devant le Carrousel semé de pavés blancs. Déjà la voix du jour commençait à se taire : Sur le grand échiquier du pavé solitaire, Comme un pion obscur, seul, modeste, j'allais, Regardant les deux tours qui flanquent le palais; ' Je voyais, à travers les lumineuses vitres, Les fous bariolés de rubans ou de mitres. Et r automate-roi qu'au bas des escaliers. Dans sa case d'honneur, gardaient deux cavaliers. Partout, dans le château des hautes cheminées. Brillaient les salles d'or, toutes illuminées ;