ÉPILOGUE
Mais le cratère s'use en prodiguant sa lave ;
L'enveloppe du corps retient l'ame en esclave,
Elle suit pas à pas son maître faiblissant,
L'homme, enfin, on l'a dit, n'est qu'un roseau pensant:
Je fléchis ; soutenu par des forces meilleures,
Du nocturne cadran j'ai trop compté les heures ;
L'aube a vu trop souvent, quand Paris sommeillait,
Mes doigts laborieux errans sur un feuiUet ;
J'ai couché tout un an au bivac poétique.
Il est temps de dormir au chevet domestique ;
Qu'ai-je dit? déroulant douze pages d'airain
L'histoire paternelle appelle mon burin. "
Là, du moins, sans armer de risibles colères.
J'obtiendrai le pardon pour mes chants populaires;
Les voraces requins de l'Enregistrement
Ne viendront plus chez moi chercher leur aliment ;
Je n'ameuterai plus sur ma muse hardie
Les juges de la Seine et de la Normandie, '
Les scandaleux débats, les honteux guet-apens.
Qui depuis douze mois éveillent ses serpens.
Ah ! j'avais deviné les clameurs que s'attire
L'audacieux frondeur qui lance une satire ;
Le vice est chatouilleux ; pour lui plaire il fallait
Mettre un parfum de fiel dans un vase de lait.
Teindre de vermillon ma vierge sibylline.
Draper son corps velu de blanche mousseline,
1 Allusion aux Douze Journées de la Révolution.
2. Allusion au procès intenté à M. Barthélémy pour défaut de cautionnement, procès perdu en Première Instance, gagné en Cour royale, et renvoyé par la cour de Cassation, malgré les conclusions du procureur général, devant la Cour de Rouen, où M. Barthélémy fut définitiyeinent conflamné.
Donner à Némésis, quatre jours chaque mois, Le corsage de guêpe et le gant de chamois ; Il fallait me rasseoir sur les bancs du jeune âge, Exhumer de Boileau l'élégant badinage, Critiquer en riant mes confrères rivaux Avec le ton exquis du galant Marivaux, Prendre au collet un nom dans la littérature, Un nom comme Quinault, d'éternelle pâture, Et le bien torturer, et le tordre en tout sens, Et comme un cri banal le jeter aux passans. Non , ma noble satire, avec des goûts contraires, Environna d'amour les hommes littéraires ; Elle n'a point troublé d'un injurieux vers Les noms contemporains par la gloire couverts ; Elle eut toujours des fleurs pour les illustres têtes, Pour le front des guerriers, pour le front des poètes. Et descendue enfin de son griffon sans mors, Ma JSémésis abdique, et n'a point de remords.
Un autre surgira; déjà, près de me taire.
J'appelle de mes vœux un nouveau sagittaire.
Le champ de la satire est long à défricher ;
Je remets mon carquois aux mains d'un autre archer ;
Qu'un heureux successeur descende dans ma lice,
L'arc que j'ai déposé n'est pas celui d'Ulysse;
Tout jeune homme au doigt fort, qui sent sa puberté, *
1. L'appel de M. Barthélémy a été entendu : plusieurs satires hebdomadaires s'efforcèrent de remplacer Némésis; on remarqua surtout, parmi ces continuateurs , M. Destigny et MM. Berthaud et Veyrat. Mais le succès ne répondit pas aux efforts souvent heureux de ces jeunes athlètes, et ils furent forcés de suspendre leurs publications. — Une aulre yémésis paraît