PRÉFACE MI
jamais , grandissant plutôt. Némésis prit nn à un tous les grands événemens politiques, les para de ses couleurs, les accentua, les cadença dans sa langue nerveuse et sonore ; elle saisit au corps les réputations les plus robustes, jeta ses défis aux noms les plus hauts, attaqua en bloc ou en détail, enchâssa tout dans son rhythme, tout , jusqu'aux abstractions gouvernementales; fit tour à tour du paradoxe et de la logique, de l'art ou de la raison d'État; parla aux passions ou au bon sens, souffla l'émeute ou appela la discussion ; entonna un chant de guerre ou prêcha la fraternité des peuples. Tous les partis comparurent à sa barre ; aux uns elle tendit la main , elle frappa sur la joue aux autres. Quelquefois, mais à de rares intervalles, elle fouillait dans nos mœurs , interrogeait nos monumens , nous disait le Palais-Royal en hiver, l' Archevêché et la Bourse, le Panthéon, l'Obélisque et la Colonne. Ailleurs, c'étaient de majestueuses et grandes peintures; des épopées étincelantes , comme la Statue de Napoléon, et la Fête du Soleil.
Maintenant encore, à lire ses compositions improvisées , à les peser, à les détailler sans passion et dans le silence du cabinet > à les dépouiller de tout intérêt de circonstance, de toute sympathie politique, on est émerveillé de les voir si pures , si neuves , si complètes ; on se prend à douter que ce soit là une œuvre de quelques
vm PRÉFACE.
jours ; on se demande si la même main eût fait mieux en plus de temps.
Ce qu'on explique le moins dans un pareil travail, c'est sa durée. Cinquante-deux semaines à plus de deux cents vers chaque , font , si je ne faux , onze mille vers environ, lesquels divisés par les trois cent soixantecinq jours de l'année donnent un quotient de trente vers. C'est donc une tâche de trente vers par jour que Barthélémy a acceptée , et accomplie pendant douze longs mois. Chaque matin en se levant, Barthélémy avait trente rimes à trouver, trente hémistiches à subir, trente alexandrins à engendrer corps et âme, sens et mots. Or, calculez que tous les jours ne sont pas bons, qu'il y a pluie et soleil dans l'atmosphère poétique, que l'inspiration n'est pas de commande, que l'enthousiasme n'est pas à l'heure, que, plus souvent qu'un autre, le poète a des digestions fausses , des névralgies étourdissantes , de paresseux abandons , des tracas de vie privée ; calculez encore que s'il tient la diète ou garde le lit, s'étend sur un sopha ou court à ses passions, sa tâche ne s'en déroule pas moins incessante et régulière comme l'étoffe qui s'allonge sous le cylindre d'une machine à vapeur. Ainsi, somme toute, et compensation faite des jours perdus , une tâche de cent vers au moins a dû s'affecter aux jours remplis.
C'est effrayant.