‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 22 sur 133 · C-omme sa sœur de marbre isolée au désert · texte numérisé non relu

C-omme sa sœur de marbre isolée au désert

C'est un tombeau sans ame, un sarcophage ouvert.

Ah ! que l'Etat du moins, ce prodigue économe,

Que l'Etat, une fois, ait des entrailles d'homme!

Chaque jour, dans nos ports, il équipe à grands frais

Des navires pompeux aux immenses agrès :

Ils vont chercher au loin , sur d'inconnus rivages ,

Des os de Pharaons , des crânes de sauvages ,

Ridicules objets qui , par faisceaux impurs.

D'un muséum crédule envahissent l(?s nmrs.

Qu'on cède donc enfin à des vœux légitimes !

Ennoblissons encor nos fastes maritimes !

Qu'un navire argonaute, au mois de messidor,

Parte pour conquérir une autre toison d'or !

Dites au Marengo de tourner sa poulaine

Vers le saule français qui pleure à Sainte-Hélène j

Sans carte, sans boussole, et sans compas marin y

Il saura bien trouver son glorieux parrain.

A défaut du Barnabe et du vieux Sans-Culotte^

Equipez le Muiron^ doyen de notre flotte;

Le Muiron, qui, d'Egypte au $ein de notre port,,

L'a ramené vivant, le ramènera mort.

Allez, ce n'est pas trop que d'une escadre entière

Pour rapporter en France une once de poussière,

(^land la trirème en deuil sur les sables toscans

Rendit Germanicus mort au milieu des camps ,

Rome entière inonda le rivage de Brindes.

Jugez de nos transports quand la vague des Indes, Sous les vents alises qui soufflent du Brésil , Poussera vers nos bords le sépulcre en exil ! Figurez-voiis ce jour, où dans le port du Havre Entrera le vaisseau chargé du saint cadavre ! A l'immense nouvelle, aux éclats du grand nom,. Paris serait désert comme un lïerculanum ; Son peuple de Juillet, vivantes galeries , Borderait le chemin du Havre aux Tuileries, Et rendrait le cercueil à ces bronzes luisans Où ses aigles debout l'attendirent quinze ans.

\Jx serait notre appui, sous ses portes fermées Notre palladium , notre dieu des armées. Si jamais le canon tonnant aux bords du Rhin , Nous forçait à rouvrit: les deux, batta.ns d'airain >

Si reniienii souillait notre saint territoire; Dans ces quartiers bénis par des noms de victoire, léna, Mondovi, Rivoli, Mont-Thabor, Nos soldats en partant reparaîtraient cncor ; Debout et dominant la triomphale rue, L'Empereur passerait la dernière revue!

Il jugerait, d'en haut, en les suivant des yeux. S'ils marchent vers le Rhin du pas de leurs aïeux. Et fiers en inclinant leurs guidons vers la terre, Nos soldats lui rendraient le salut militaire! Puis, du temple entr' ouvert sortira le cercueil, Héritage français conquis sur un écueil ; Il marchera , porté sur des essieux sonores , Avec des crêpes noirs , des drapeaux tricolores ; Là, ne brilleront point ces funèbres joyaux, Vains hochets, ornemens de cadavres royaux; Mais le chapeau connu , scellé de la cocarde, (Jelle qui rayonnait devant la vieille garde. Et le vieux manteau brun dont les immenses plis Ont joué dans les vents d'Arcole et d'Austerlilz. Le cercueil , de l'armée ouvrant la longue marche, Vers le camp philistin roulera comme l'arche; A ce magique aspect, sourds aux ordres des rois, Moscovites, Saxons, Croates, Bavarois, Tous les soldats en fans d'une zone sauvage Viendront, dans notre camp, baiser le sarcophage, Et par un saint respect terrassés comme nous , Même avant le combat tomberont à genoux. Si pourtant quelque jour dans leur ligue féconde Les rois contre la France entrelaçaient le monde ;

S'ils poussaint à la fois leurs innombrables camps , Des rives d' Arcliangel aux sommets des Balkans ; Si débordés par flots dans notre Babylone , Ils venaient se ruer sur la grande colonne ; Avant que la statue, abandonnant les airs, Etalât ses débris sur nos pavés déserts , Avant que l'arche sainte, idole de l'armée. Au temple de Dagon disparût enfermée, ^ La France tout entière aurait trouvé la mor4 Devant le char funèbre où Napoléon dort.

l. C'est dans le temple de Dagon, le premier de leurs dieux, (lue les Philistins déposèrent l'arche sainte, après l'avoir conquise sur Israël.

8 Mai 1831,

Comme un soleil perdu qui , dans l'espace vide, A caché pour toujours son cadavre livide . Ou comme à Tivoli, dans la tiède saison, Un globe convulsif levé sur l'horizon, Des tilleuls du jardin illuminant le faîte, S'épanouit en gerbe et meurt avec la fête ■ Tel, météore usé, disque artificiel, Le soleil de Juillet s'est éteint dans le ciel. Oh ! le soir du combat, quand notre ville entière S'ouvrait à ses enfans comme un grand cimetière ; Quand , saturée enfin des meurtres de trois jours , La Morgue s'étendait vers tous nos carrefours ; Quand le vent chaud du sud , sur ses ailes fétides , Nous portait la vapeur des cervelles liquides , Et que fumait encor sur les tièdes charbons Tout ce grand holocauste offert à nos Bourbons; Au centre de Paris pantelant de colère. Qui nous eût dit alors qu'un sénat populaire Hésiterait un jour, la douleur dans le sein , A prononcer l'exil d'un monarque assjissin ?

C'est ce qu'ont vu nos yeux : en longues doléaiues

Les deux Chambres en deuil ont usé leurs séances ;

La funèbre éloquence éparpillant ses fleurs,

A changé la tribune en un vallon de pleurs !

Oui, qu'un cri de pitié déchire vos entrailles,

Tribuns du peuple ! Allez , Bizien , et vous Noailles , '

Psalmodiant en chœur de tristes oraisons.

Réveiller chez les pairs Fitz-Jame et Sesmaisons ;

Pleurez sur les trois jours de la sainte semaine ;

D'un roi ressuscité rêvez le phénomène;

Que pour Charte, Angoulême et le jeune Henri-Ciricj

Le dernier vendredi soit un vendredi-saint.

Tartufes de douleur, aux gestes pathétiques î

Silence ! on ne croit plus aux larmes politiques ;

Quand, sous les yeux de tous, le sang coulait à Ilots,

Que n'avez-vous poussé vos funèbres sanglots.

Et dans notre cité par le meurtre rougie.

Du monarque bourreau chanté l'apologie?

Certe ! il comptait sur vous pour un meilleur secours !

Il voulait votre épée au lieu de vos discours,

Lorsque sa royauté, mourante de faiblesse.

Au perron de Saint-Cloud convoquait la noblesse.

t. Dans la séauco de la Chambre des Députés, du 15 mars 1831, M. Baude, ex-préfel de police, lit une proposition tendant à ce que Cliarles X, ses descendans, et alliés de ses descendans, fussent bannis à perpétuité du territoire français ; ((u'ils ne pussent y acquérir, à litre onéreux ou gratuit, aucun bien , y jouir d'aucune renie ou pension ; qu'ils fussent tenus de vendre, dans les six mois qui suivraient 1:» promulgation de la loi, lotis les biens, sans exception, qu'ils posséderaient en France, et que, faute par eux d'etl'ecluer cette vente, il y lût procède par l'administration des domaines. M!Vl. Bizien et Alexis de Noailles votèrent contre celte proposition.

Mais, timides amis, loin du royal chàleau. Vous versiez dans ces jours vos pleurs incognito : Devant une servante, on vous eut vus peut-être Au premier chant du coq renier votre maître ; Ingrats ! vous attendiez jusqu'aux ides d'avril " Pour montrer un cœur d'homme et pleurer sans péril.

Eh ! grands dieux ! si pour vous une douleur amèro Change en un sol d'exil la France votre mère, Si vos yeux sont tournés vers ces heureux climats Peuplés dévotement par Latil et Damas ; ^ Héroïques martyrs d'une cause si belle.

Qui vous retient ? quittez notre ville rebelle , Et franchissant la mer, dans votre noble élan , Vers le parc d'Holyrood allez fonder un clan. Vos beaux jours renaîtront dans le manoir d'Ecosse : Là sont deux rois déchus , un monarque précoce , Un pavillon Marsan longtemps inhabité D'où s'exhale un parfum de légitimité ; Pour les enfans de France , en âge de tutelle , La montagne d'Arthur se change en Bagatelle ; ^ Les abbés voyageurs de Saint-Thomas-d'Aquin Arrivent tous les mois pour confesser Tarquin ; Walter Scott, chaque soir à la princesse veuve,

1. C'est au mois d'avril que la loi sur l'exil des Bourbous, adoptée par la Chambre des Députés, fut soumise à la délibération de la. Chambre des Pairs. MM. Fitz-James, Sesmaisons, Dreux-Brézé et quehjues autres seprononcèrent énergiquemeut contre celte mesure.

2. M. le cardinal de Latil, archevêque de Reims, et M. le duc de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux , ont accompagne la famille royale dana, sou exil.

.% Arthur's Seat, umulaguc d'Édiniboui'g.

Vient lire, en écossais, un roman sur l'épreuve ; De son œuvre nouvelle il prédit le succès. Et lui montre la croix qu'un ministre français ' Lui remit comme un don de haute préférence, Pour avoir tant de fois calomnié la France. Là, l'étiquette absurde, au sévère compas, Désigne gravement les gestes et les pas , Et dans cet Ilolyrood, aux sombres galeries, L'ennui majestueux venu des Tuileries Tombe des vieux lambris comme un air étouffant Sur le vieillard chasseur et sur l'auguste enfant. 0 vous donc, chérubins, qu'un vif amour consume, Anges, qui convoitez ce paradis de brume, Frétez un paquebot dans le port de Calais ; Trois jours vous porteront au gothique palais ; Puissiez-vous en ces lieux, tabernacles intimes, Servir la trinité de vos rois légitimes , Et dans un chœur d'élus chanter l'hymne sans (in , Entre Charles de France et son lils le Dauphin ! Ah ! ne les plaignez point ; sur leur terre d'asile; Ils doivent rendre grâce au sort qui les exile. Etaient-ils plus heureux quand, au sein de Paris, Dans leur château royal bloqués par le mépris. Tous, roi, prince, dauphin et royale orpheline, Sur nos ponts au galop ils passaient eri berline , Flanqués d'un escadron de lanciers aux abois , Pour aller un instant respirer dans les bois? C'est alors que sur eux la plainte était permise ;

1. VVallcr ScoU lui décoré par M. do Corldére. On iif dil pas si les considérans de rordoniiance l'oiil mcnlion do V Histoire de Napoléon.

Protégés par la mer où tombe la Tamise, Us goûtent aujourd'hui, parmi leurs courtisans, Un repos d'habitude interrompu quinze ans. Non, non, ne croyez pas que l'ardente insomnie Tourmente dans la nuit leur royauté bannie, Et que, sous le tableau de leurs premiers destins , Le vautour du regret ronge leurs intestins. Le géant qu'enferma la barrière de l'onde, Tendait encor ses bras pour ressaisir le monde ; Il demandait souvent à son astre terni Si son livre d'histoire était si tôt fini. Mais eux, que du passé nul souvenir n'effleure. D'un sublime avenir ne rêvent jamais l'heure ; Dans un calme de glace ils vivent, et leur chair N'offre point d'aliment aux flammes du cancer ; Tant la royale orgie a pourri cette engeance ! Tant le sang des valets , les nuits de la régence Ont mêlé des levains d'atonie et de mort Au sang de saint Louis et de Robert-le-Fort ! Eux ! ils n'ont même pas cette vigueur du crime Qui brûlait Charles-Neuf, leur aïeul légitime ; Ce hardi pourvoyeur du charnier Montfaucon, Quand il fit ses trois jours, comparut au balcon; En face de Paris il chargeait l'arquebuse ; I\Iais ses fils, assassins par le bras de Raguse, Des salons de Saint-Cloud contemplant les parois, A peine s'informaient s'ils étaient encor rois. Non , rien ne les émeut sur leur molle banquette ; Le battement de cœur n'est pas dans l'étiquette; La mort même, hideuse .^vec son appareil,

•i6 NÉMÉSIS.

Ne peut les agiter dans leur pesant sommeil !

Ils tombent, sans surprise , où le hasard les pousse;

Comme on voit sur un char qui marche par secousse ,

Un stupide bétail pêle-mêle gisant,

La tête ballottée et l'œil gonflé de sang,

Tels les Bourbons, sans peur et sans plainte importune

Suivent tous les cahots du char de leur fortune,

Ruminent en silence, et presque sans les voir.

Atteignent assoupis le trône ou l'abattoir.

Et voilà ces héros dont les têtes proscrites

Arrachent au sénat des larmes hypocrites 1

Allez, l'arrêt d'exih vote trop généreux.

Inutile pour nous, est un bienfait pour eux.

Si jamais de ces rois l'imprudence fatale

Les ramenait encor sur la terre natale ;

S'ils venaient éprouver une quatrième fois

De quel amour la France idolâtre ses rois.

Et dans quelque recoin de la Gaule affranchie

Rebâtir sourdement leur vieille monarchie ;

En un mot , si , rêvant d'exécrables succès ,

Ils s'évadaient encor de leur bagne écossais ;

Le peuple, déchirant son pacte de clémence.

Sortirait de Paris comme une digue immense ,

Et sur les grands chemins, royaumes des Bourbons,

Son bras arrêterait ces princes vagabonds.

En vain ils supplîraient notre bonté crédule ;

Il faudrait dénouer ce drame ridicule ;

Car nous sommes tous las de suivre tour à tour

Des Bourbons exilés, des Bourbons de retour,

Acteurs gallo-bretons qui , selon leurs caprices.

Rentrent dans le foyer ou sortent des coulisses,

Et font , à si haut prix , payer aux assistants

Cet insipide jeu qui dura quarante ans.

Que le sang des martyrs retombe sur leur tête !

Alors disparaîtraient, dans la même tempête.

Le vieillard gangrené , sanguinaire chasseur,

Qui déchira la Charte aux pieds d'un confesseur.

Et le prince crétin à la face abrutie ,

Royal Diafoirus de cette dynastie,

Qui , dans ses chastes vœux , craignant d'avoir un fils ,

Se macère à genoux devant un crucifix ;

Et l'enfant des trois lis pâle dépositaire,

Dans le sein d'une veuve incarné par mystère. '

Ce jeune Eliacin que d'un infâme sceau

Tharin et Frayssinous flétrirent au berceau. ^

J'ai dit. — Aucun devoir ne m'oblige à me taire ; La vérité proscrit le ton parlementaire ; Je suis peuple , et n'ai point de doucereux discours Pour flétrir poliment le tigre des trois jours ! Oui , mon acre colère est juste quand je raille Le roi qui sur mon front fit pleuvoir la mitraille. Que de froids orateurs , Tigellins blasonnés , ^ Feignent de s'attendrir sur ces rois détrônés ,

1. Quelques personnes ont prétendu qwe la duchesse de Berri n'avait jamais été enceinte ; d'autres ont dit qu'elle était accouchée d'une lille, ù laquelle on avait substitué un garçon.

2. M. l'abbé Tharin , précepteur du duc de Bordeaux , et M. l'ablK' Frayssinous, évéque d'Hermopoiis, grand directeur des consciences royales.

Page 1