‹ Némésis; satire hebdomadaireChapitre 29 sur 133 · M. le comte d'Appony. ambassadeur d'Autriche · texte numérisé non relu

M. le comte d'Appony. ambassadeur d'Autriche

J'ai longtemps médité l'art de dresser un piège ,

Prudent, homme de cœur et souple de maintien,

Je me suis infiltré chez le roi peu chrétien ;

Et j tandis qu'à couvert des dangers qu'il amasse,

Le bon Quélen, toujours martyr par contumace,

D'un scandale nouveau préparant le motif,

Refuse d'enterrer un évêque encor vif; '

Moi, secondant ses vœux, en secret je m'applique

A soulever partout le clergé catholique :

Déjà les Vendéens, insurgés à ma voix,

Détroussent les passans pour l'honneur de la croix ;

Par des agens pieux sourdement je conseille

Le clergé de Toulon, de Nîmes, de Marseille,

D'Arles, de Montpellier, et dans tout le midi

La vigne du Seigneur a déjà reverdi.

Mes frères , c'est ainsi que je dresse ma tente

Pour conduire à ses fins l'Europe mihtante;

Oui , le ciel bénira mes charitables soins :

Et quand les rois ligués viendront des quatre points.

Il faudra que la France, oubliant ses frontières,

Rappelle tout à coup ses phalanges entières

Pour sauver le dedans et , sur tous les chemins.

Éteindre l'incendie allumé par nos mains. »

— « Oui. s'écrie à son tour l'ambassadeur tartare,

Pour la cause des rois le destin se déclare ;

La Pologne est vaincue, et j'en suis averti

Par la feuille d'Augsbourg qui n'a jamais menti.

1, M. l'abbé Grégoire, ancien évêque de Blois. L'autorité ecclésiastique refusa les prières de la communion catholique à cet ancien prince de l'Église.

LE DINEH DIPLOMATIQUE. 63

La liberté du Nord expire ou capitule ;

Notre camp a franchi la docile Vistule ;

Il attend aujourd'hui, pour s'asseoir sur le Rhin,

Que l'Autriche se montre aux portes de Turin.

Mais, je dois l'avouer, en ce moment de crise

La France n'agit pas avec pleine franchise ;

Tous ses ambassadeurs me sont suspects, je crains

Leur politique sourde auprès des souverains.

Au dedans, où Périer étend sa dictature,

J'ouvre un œil alarmé sur la Chambre future ;

Je compte moins que lui sur la majorité ;

En un mot , je crains tout de ce peuple irrité.

Qui , de mon écusson méprisant les hauts titres.

Contre le droit des gens a fracassé mes vitres. » '

Il dit, soudain le Corse et l'abbé financier '

S'agitent pour répondre au Tartare grossier ;

Mais l'ardent Casimir les invite à se taire :

« C'est à moi de parler ; je suis le ministère;

Je vais de mes secrets ouvrir les profondeurs :

Quoi ! l'on se plaint ici que mes ambassadeurs

Des rois contre la France ont suspendu la guerre !

Faut-il répondre? Eh bien! j'ai mis en Angleterre

L'homme qui , par calcul, est toujours au bon vent ,

Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent,

Pour les justifier , il suffit qu'on les noinme.

En Espagne d'Harcourt et Saint-Aulaire à Rome,

1. Un nombœux rassemblement se porta vers l'hôtel de Tambassadeur russe, à l'occasion des événemens de la Pologne, et en brisa toutes les vitres à coups de pierres.

2. M. le général Sébastiani , ministre des affaires étrangères , et l'abbé Louis, ministre des finances.

Mortemart en Russie, en Autriche Maison,

Tous amis dévoués de l'ancienne maison.

Quant à l'intérieur, je brave tout reproche ;

Je vois sans frissonner la Chambre qui s'approche ;

D'électeurs vaniteux pour acheter les voix,

Sans toucher au trésor j'ai monnayé les croix,

Et, sûr de triompher dans l'urne électorale.

J'ai fait semer le bruit d'une paix générale.

Croyez bien, Messeigneurs, que ce n'est pas en vain

Que la sainte Vendée a gardé son levain ;

Si toujours, au dehors, j'aime une paix servile.

Voyez, je favorise une guerre civile;

Je pourrais l'étouffer, mais d'après votre vœu,

Comme un feu de Vesta j'alimente ce feu.

J'ai vu que le midi, trompant notre espérance,

Mollissait de repos du Var à la Durance ;

Qu'Avignon dans la paix avait longtemps langui ;

D'un seul coup j'ai cassé Bernard et Larréguy ; '

Colbert, qui des Bourbons pleure toujours la perte, "

Est chargé de veiller sur la frontière ouverte ;

Rien ne s'oppose plus à l'Autriche, et Frimont

Demain peut sur le Var entrer par le Piémont. ii-nnii

Grands Dieux! de quels soupçons suis-je donc la victime!

Avez-vous oublié que le roi légitime

A son whist solennel m'avait souvent admis?

Que Charles-Dix m'aimait entre tous ses amis ?

Faut-il vous rappeler que, pour faveur dernière,

1. M. Bernard, préfet du Var, et M. Larréguy, préfet de Vaucluse, destitués tous les deux par M. Casimir Périer, le 14 mai. M. Larréguy eut en échange la préfecture de la Charente.

il mit sa croix d'honneur à cette boutonnière ?

Qu'à la porte Maillot j'ai constmit à mes frais

Un riant pavillon sous des ombrages frais ;

Que là je me mêlais à d'innocens quadrilles

Quand le duc de Bordeaux dansait avec mes fdles?

Si ces faits sont trop loin de votre souvenir.

Sachez que, prévoyant un terrible avenir.

Au premier des trois-jours, dans ma bruyante rue,

Ma voix prêcha le calme à l'émeute accourue ;

Sachez que Charles-Dix, le dernier de Juillet,

Me créa son ministre au camp de Rambouillet. »

A ces mots prononcés dans l'entr'acte d'un asthme.

Le salon retentit d'un cri d'enthousiasme ;

Honteux au fond du cœur de leurs soupçons jaloux ,

Les barbares du Nord tombèrent à genoux;

On vit même, oubliant leur sèche politique,

Dans cette nuit , pleurer un corps diplomatique !

Puis tous , debout , unis dans leurs embrassemens.

Ils étendent la main pour d'horribles sermens...

Alors se répéta l'épouvantable scène

Qui glaça Balthazar dans son festin obscène ;

La vitre retentit comme un coup de tam-tam .

Et soudain apparut le prisonnier de Ham !

Soit qu'un miracle saint, aux plaines d'Abbeville,

L'eût arraché vivant de sa tombe civile.

Soit que des vins mêlés la fumeuse vapeur

Eiàt jeté sur les yeux un nuage trompeur,

Il était là, couvert d'un linceul tricolore,

Les épouvantant tous de son rire sonore!

Quand il s'évanouit, sur la vitre brillait

Cette énigme de sang : Peuple , Trône , Juillet î

29 Mai 4831.

Sur des tréteaux publics, pour son œuvre future,

Le pouvoir baladin a joué l'ouverture ;

Il a fait voltiger sous des masques hideux

La sainte république et Napoléon-Deux ,

Sinistres mannequins que, dans les grandes crises,

L'auditoire béant voit descendre des frises.

Aujourd'hui l'heure sonne au timbre électoral;

Le chef du ministère, habile général ,

Pour la grande bataille élève ses redoutes :

Les préfels vagabonds, courant les grandes routes,

Du Finistère au Var fatiguent les relais : »

Talleyrand est parti pour défendre Calais ;

Dumolard, s'installant sur le mont de Fourvières,

Convertit à Dupin la ville aux deux rivières; ^

Bernard^ dans le repos est allé s'endormir;

Le noble Larréguy, suspect à Casimir,

Va noyer sa ferveur dans la molle Charente;^

1. MM. Talleyrand et Dumolard, nouveaux préfets du Pas-de-Calais et du Rhône.

2. M. Joseph Bernard, ex-préfet du Var, destitué par Casimir Périer.

3. M, Larréguy passa de la préfectHPe de Vaucluse à celle de la Charente.

Le sous-préfet, gagiste à mille écus de rente,

A sa petite cour faisant un brusque adieu ,

Son Moniteur en main, s'intronise au chef-lieu.

Pour obtenir des voix qu'un ministre mendie,

Ses commis voyageurs prêchent en Normandie ;

Jubilé politique où, sur des cœurs de choix ,

D'Argout plante avec fruit de scandaleuses croix.

De la Durance au Var, dans chaque bonne ville,

On montre aux électeurs le prince de Joinville,

Et la ville sans nom , ^ prête à nommer Tardieu ,

Du drapeau tricolore a baisé le milieu.

Hélas 1 ce n'est pas tout : Fondras , entrant en lice, ^

Ouvre tous les chenils de l'errante pohce.

Pareil au cantinier qui , le jour du combat,

De sulfureux rogomme enivre le soldat ,

Le ministre, à longs flots , verse la circulaire ;

Partout le télégraphe, obscur vocabulaire,

Aux préfets attentifs apportant un sens clair,

Comme un serpent coupé se tortille dans l'air.

Ainsi , de l'urne vierge infectant les prémices ,

L'intrigue déboutée aborde nos comices ;

Elle confie encore à de bas courtisans

Ces ressorts de scandale usés depuis quinze ans.

Eh bien! accourez tous, électeurs patriotes.

Citoyens prélevés sur un peuple d'ilotes ;

Pour soutenir vos droits chèrement escomptés.

Cimentez en un bloc vos fortes volontés;

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